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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Le lieu et la lecture | 19 janvier 2007

Le lieu et la lecture


            
            Que reste-t-il des livres lus? Des histoires, des idées, des raisons de vivre? Moins, beaucoup moins. Et, paradoxalement, beaucoup plus peut-être: une émotion incarnée dans une atmosphère, un lieu qui sont ceux-là mêmes de la lecture. Oui, ce qui souvent, pour moi, reste d'un livre, ce n'est ni des informations, ni des péripéties ou des personnages, ni des réponses à des questions mais, simplement, une expérience. Dans un espace déterminé (cuisine, chambre, rue, métro, jardin...), un saisissement soudain: celui de cette intensité de vivre que refuse à la littérature ce vieux réflexe selon lequel il y aurait les livres et la vie, le langage et le monde. Car lire c'est vivre. Et même vivre plus intensément parce qu'une vraie lecture entraîne une unité de la personne — une plénitude de même nature qu'un acte de création ou d'amour.
            Combien de livres devenus l'emblème d'un lieu — le nom donné (qui est leur titre) à un moment de vie intensément vécu? Pages lues à minuit à la lueur du réverbère d'en face, pour tourner l'interdiction familiale de veiller: cloches sombres et premiers émois — Résurrection; coin de jardin en mai: tiédeur bleue et vert pâle sous le tilleul — Le serpent d'étoiles; salle-à-manger obscure aux meubles lourds et sombres: la lumière de l'été filtre à travers les persiennes (des voix, des pas): Espagne, Badalona — L'évolution créatrice. Précipité d'atmosphère ambiante qu'il ne me faut aucun effort pour retrouver, alors que le contenu du livre s'est évaporé... Soupente alsacienne — Eugénie Grandet; chambre étroite, mal éclairée d'un hôtel des Pyrénées — Les Possédés; pinède aux cigales bruissantes — Sous le soleil de Satan; métro bondé entre Gare de Lyon et Châtelet — Absalon, Absalon ...
            L'énumération pourrait être interminable. Proust rêve sur les noms de lieux, de villes. Je rêve sur des titres qui sont des lieux. Mais non pas imaginés, revécus. Comme s'il suffisait au passé du substrat matériel le plus infime pour resurgir (Proust n'est pas venu par hasard...) Telle serait, pour moi, la fonction première des livres aimés: marquer comme les cailloux du Petit Poucet le chemin de la vie.
           
            On pourrait s'interroger sur les raisons du phénomène. Pourquoi le livre qui nous emporte dans d'autres temps, d'autres espaces — qui est, comme on dit, un vecteur d'“évasion” — a-t-il cette étrange capacité de nous faire mieux vivre le moment présent? Serait-ce parce que, suspendant le cours de l'existence qui nous oblige à ne nous concentrer que sur les actes, les paroles immédiatement utiles, il libère en la captant notre faculté d'attention? De même que les exercices respiratoires, les postures yogiques ou autres visent à nous libérer de la radiophonie intérieure qui ne cesse de nous parasiter jusque dans notre sommeil et qui constitue le plus souvent ce qu'on appelle “identité” ou “moi”. Lecture: espace de méditation, composition de lieu, comme l'écriture dont elle est l'envers inséparable? Je lis, je m'absorbe dans ces pages fascinantes et le décor quotidien s'évapore. Celui de la vie active. Car une frange d'attention ne cesse, en un constant va-et-vient, de tisser un réseau de fils ténus entre l'acte en cours et le lieu où il s'accomplit. Mais une attention distraite, pareille à cette pratique de la vision périphérique qui, en libérant la personne de la vision centrale et donc utilitaire, modifie le régime de la perception. Lisant, je ne suis plus là et j'y suis plus que jamais. Mais non plus comme un “moi” encombrant, gonflé de sa propre importance, obscurci de ses préoccupations et affects, mais comme transparence active où vient s'incarner l'espace où je me trouve. En cela, le vrai lecteur serait, comme le poète selon Wallace Stevens, “la transparence du lieu où il se trouve”. Alors, lecture et poème se confondent. Tous deux sont à l'origine d'un effacement et d'un surgissement: effacement du moi et du monde qui lui est associé; surgissement d'un foyer d'énergie à travers lequel la réalité n'est plus perçue comme constituée mais comme en train de se faire. L'expérience poétique réaliserait ainsi les conditions d'une véritable lecture. Ne racontant rien, ne décrivant rien, ne disant rien d'autre que sa propre apparition, le poème conserverait en quelque sorte vivante cette frange lumineuse qui, auréolant toute lecture, marque le souvenir au point de s'y substituer et qui n'est autre que la vie présente  intensément vécue au moment même de son surgissement.                                                  

Publié par Tecna à 10:18:01 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) |

Parler le monstre | 03 janvier 2007


                "Aujourd'hui maman m'a appelé monstre. Tu es un monstre, elle a dit. J'ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu'est ce que c'est qu'un monstre."

            Qui parle ici? Quelle est cette voix maladroite et souffrante qui, il s'en souvient bien, est au départ d'écrire? Non qu'elle ait été la seule: il y en avait eu d'autres, avant, il devait y en avoir d'autres après. Mais celle-là, dans son énigmatique pauvreté ne cesse de s'entendre au seuil de l'écriture. Pas pour ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle est: la parole du dedans, celle que, jusqu'alors, aucun texte n'avait fait entendre. Car il est encore jeune quand  elle lui arrive: treize ans, quatorze peut-être. Et si certains livres l'ont fasciné pour ce qu'ils racontent, ces quelques pages lui montrent qu'écrire peut être autre chose: non plus assister, partager et même vivre par l'intermédiaire  d'une autre voix, mais habiter -- être-- cette autre voix elle-même. Soudain, la littérature, ce n'est plus seulement parler (écrire), avec la distance que suppose la narration, la description ou l'expression, mais c'est être. On n'est plus en face ou à côté: on est à l'intérieur. Dans la peau de l'autre. Et on  découvre que c'est la sienne. Du coup, on éprouve sa propre étrangeté et, avec elle, le désir de l'explorer par l'écriture pour que l'autre (le lecteur) à son tour s'y reconnaisse.
            Ce qui l'a touché tout de suite, dès les premiers mots de ce conte bref, ce n'est donc pas une histoire mais une forme. Pauvre, maladroite, aux limites de l'incorrection, elle rompt avec le bien écrire qu'on lui enseigne alors. Et parce qu'elle est comme du parler dans l'écrit et qu'on sent du vivant qui  passe, là, entre les mots, parce qu'elle heurte et surprend, elle produit ce frisson inconnu qui sera toujours, par la suite, le signe d'une découverte, qu'elle soit de lecture ou d'écriture. Elle n'a donc rien à voir, cette forme, avec ce qu'on entend par là habituellement: cette sorte d'enveloppe d'un contenu qu'elle aurait pour fonction de mettre en valeur. Car, ici, ce qu'elle présente, c'est elle-même. Elle ne recouvre rien que sa propre consistance (ou inconsistance): ce ton, ce mouvement particulier de phrases, brèves, bancales, cette allure singulière, insolite qui font ce qu'elle dit. Dès  lors, pour  lui, il n'y aura plus le fond d'un côté et la forme de l'autre, comme tout le monde le répète autour de lui, puisqu'il découvre très tôt, mais sans en avoir vraiment conscience encore, que "la forme c'est le fond" [1]
 
                "Aujourd'hui de l'eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j'ai vu."           

                Oui, qui parle ici? L'enfance? On pourrait le croire. Si le titre français, "Journal d'un monstre", dans sa maladresse racoleuse, n'avertissait d'avance le lecteur de la teneur d'un conte que le  titre original ("Born of man and woman”) ne laissait habilement pas deviner. Un monstre, donc. Peu importe d'ailleurs: qu'elle  soit celle d'un enfant ou d'un monstre, la voix est celle d'au-delà des limites, du sans nom. De  ce qui ne peut se dire avec les phrases correctes, policées de ce qu'il croyait être jusque  là la littérature. Cette voix, c'est plus tard chez les poètes, les mystiques, chez certains romanciers également qu'il la retrouvera. Et quels que soient les textes qu'il sera amené à écrire-- poème, récit, roman ou essai --, c'est elle toujours qu'il entendra au moment de la plus grande intensité. Elle qui l'empêchera aussi de se cantonner dans un genre précis, lui fera sans cesse rechercher les marges, les lisière où se perdent les désignations. Même s'il sait que voix sans distance, montée de l'intérieur du corps et du langage confondus, est celle du poète plus que toute autre.


            "Papa m'a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi."

            Cette voix est aussi celle de l'enfance, puisque le monstre est un enfant. Rien d'étonnant: l'enfance n'est pas le paradis auquel on voudrait la réduire. Ce mythe que la nostalgie et la frustration entretiennent chez tant d'adultes. Elle est une déchirure. Et, avec elle, la solitude et la douleur: on te sépare du corps de ta mère, on t'enferme dans le noir, on te met à la cave, on t'attache pour que tu ne bouges plus. "On", ce sont les parents: le mauvais père, la mauvaise mère. Eux. Qui, à part Freud, a osé dire cela? Que l'enfance c'est aussi l'aliénation, l'enfermement et la souffrance. Qu'on y éprouve déjà ce que l'homme peut faire subir de pire à l'homme (et donc qu'on peut l'écrire, comme il le fera plus tard dans un livre terrible, dont il comprend soudain, en écrivant ces lignes, d'où il venait). Et qu'enfin on la quitte comme on quitte une cage, même si elle fut objectivement heureuse. Il s'en rend compte aujourd'hui, après tant d'années: écrire, au plus profond est un acte né de la douleur. Un acte qui libère dans le langage cette blessure lointaine du corps, la soulage mais ne l'efface jamais. Il aurait souhaité n'écrire que la beauté de vivre, la splendeur du monde, comme il l'a fait aussi. A chaque fois, pourtant, au coeur de la lumière, il y a ce noir: le corps seul, souffrant et qui gémit. Lui voudrait ne pas l'entendre, ne pas le voir. Il voudrait continuer à chanter, mais sa voix se brise, elle mue, et c'est la tragédie qui sort de ses lèvres. La voix du monstre, ou de l'enfant, ou du corps battu et humilié, c'est pareil: "Elle a pris la canne et elle m'a battu. Je n'ai pas  pleuré." La plainte. Mais sans pathos. Plus forte encore d'être contenue. Et qui monte de tous et de chacun, parce que l'enfant est devenu un homme avec, au centre, la tache noire qui grandit et mange le  visage. Comme cette araignée sur soi qu'il faut essayer de dire, même si les mots manquent pour, malgré tout, voir cette horreur. Et un instant lui résister.

            "Aujourd'hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l'ai regardé il fait rouge dans la cave."

             Etre dedans n'est pas un but en soi. Dedans, il fait noir, comme dans  la cave. On n'y voit rien. Mais, de là, on peut voir dehors. Dehors, c'est le monde. Or, cette voix, dans sa pauvreté et sa maladresse, celle du monstre ( de celui qu'on montre ) montre  à son tour le monde. Comme lui ne l'a jamais vu-- comme s'il le voyait pour la première fois. Le jaune, l'eau, la terre qui boit. D'où, peut-être, son amour des choses simples, du minuscule et de l'insignifiant. Et des textes qui savent les rendre présentes, parce qu'ils ne parlent pas, parce qu'ils montrent. Ce qu'on voit ici, c'est un monde  minimum, comme plus tard celui de Reverdy ou de Beckett. Il y a les murs, les voix, les rires des autres là-haut, et la lucarne avec le jaune du couchant. Mais expliquée, la vision s'évapore. Elle ne touche plus. Elle devient une description. Évanouie la forme, la vision disparaît-- et le monde qu'elle créait. Reste le connu, ce qu'on a tellement l'habitude de voir qu'on ne le voit plus. On appelle ça la réalité. Alors, il se dit que les choses peuvent être invisibles à force d'être vues; que pour les voir, il ne faut plus les reconnaître (comme ici, dans ces phrases  bancales); et qu'écrire, c'est cela: ce passage, ce changement dans les mots, avec eux: le familier qui devient étrange et pourtant reste familier. Comment dire cela autrement: "Aujourd'hui de l'eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j'ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l'eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu et elle a rendu du sale." Longtemps plus tard, c'est la même voix qui  revient, malgré les langues différentes: "L'eau qui gouttait des tuiles creusait un trou dans le sable du patio. Cela faisait: flac, flac", et encore "flac", sur une feuille de laurier qui s'agitait prise dans une fente des briques."[2] Ou encore: ".elle a vu de la route la cour de récréation l'herbe et les lilas au bord du grillage, c'est du fil de fer lisse qui dessine des losanges, quand il pleut  les gouttes d'eau glissent et s'accrochent dans les coins, c'est plus haut qu'elle." [3]  Oui, la même voix, toujours. Et le même étonnement, le même dépaysement qu'il n'est plus nécessaire d'aller chercher loin, dans un imaginaire plus ou moins suspect. Ils sont là, tout près, dans ces mots banals mais dont la pauvreté voulue laisse voir un monde d'autant plus fascinant qu'il n'est jamais nommé.

            "Aujourd'hui il y a eu l'eau une autre fois. Maman était dans là-haut et j'ai entendu la maman petite descendre l'escalier tout doucement."

             L'étonnant avec cette voix, c'est qu'il n'a cessé de l'entendre, même lorsqu'il s'est rendu compte qu'elle n'était que l'écho d'autres voix, plus anciennes. Celle de Benjy, par exemple, dans  Le bruit et la fureur. Longtemps avant Matheson, Faulkner avait donné le ton. Déjà en 1929 (mais lui ne le découvrira qu'après "Journal d'un monstre"), on l'entendait cette voix. De l'intérieur de sa douleur, de ce présent qu'elle tissait, on voyait le dehors, le monde tels qu'on ne les avait (presque) jamais vus: comme dans une sorte d'apparition: "Papa s'est dirigé vers la porte et nous a regardé à nouveau. Et puis le noir est revenu et papa est resté noir dans la porte, et puis la porte est redevenue noire." Oui, on voyait bien d'où venait cette voix. Mais, quelle que soit ou non sa nouveauté ou sa valeur, c'est parce qu'elle a été la première qu'elle est définitive. Les autres, infiniment plus profondes ou plus vastes, n'en seront toujours que l'ombre portée.

            "Aujourd'hui est un autre jour."


            C'est toujours l'aujourd'hui que fait cette voix. Même si elle parle du passé ou du futur. Car ce qu'on habite, c'est elle et non ce qu'elle montre. Ou plutôt: ce qu'elle montre en fait partie. Ici et maintenant. Tout cela, il l'a senti confusément. Il ne l'a compris que bien plus tard. Mais c'est ce qu'il cherche depuis qu'il écrit: cette présence dans le mouvement des phrases. De telle sorte que, même si tout passe, c'est toujours aujourd'hui. "Aujourd'hui quand là-haut n'a plus été jaune j'ai mangé dans mon plat." Le soir tombe, mais c'est dans la voix  qu'il tombe, et il est là, avec elle. Et on mange, avec elle. On entend les rires. On dort. On a les murs qui sont froids. Avec elle. Tout est là ensemble. Tout se tient. Peu importe finalement l'histoire plus ou moins horrible qu'on essaie de nous suggérer. Le monstre, c'est une voix qui parle-- l'autre voix. Elle fait le  présent, comme toutes les vraies voix. Elle éveil la vôtre, que vous ignorez, qui vous fait peur, parfois et ne vous lâche plus. C'est cela aussi écrire. Faire sa voix, comme le monstre fait son bruit, et ne pas s'y reconnaître: parler le monstre.



Un homme assis et qui regarde, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997 (Le Pré Battoir, 42220 Saint-Julien-Molin-Molette)




[1] Valéry


[2] Juan Rulfo, Pedro Páramo.
[3] Monique Wittig, L'opoponax.








 

























Publié par Tecna à 10:14:19 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) |

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