| Di | Lu | Ma | Me | Je | Ve | Sa |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 |
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 |
| 27 | 28 | 29 | 30 | 31 |
Publié par Tecna à 14:19:08 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par Tecna à 20:03:23 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
Ce qui se dit mal
Note sur la poésie de James Sacré
L'oeuvre de James Sacré est considérable, au double sens du terme. Par son abondance et son importance. D'où la place qu'elle occupe dans le panorama de la poésie française contemporaine. Une place à part, qu'on pourrait dire insituable, même si cette poésie semble participer de ce renouveau du lyrisme très en vogue aujourd'hui et auquel certains s'adonnent avec une facilité et une complaisance dont on se dit qu'elle relève plus d'une idée qu'ils se font de la poésie que de la poésie elle-même. En son temps, déjà, Unamuno disait que la poésie est plus affaire de « postcepte » que de précepte et toute la démarche de James Sacré est une parfaite illustration de cette remarque. Pas de recherche formelle visible, ici, ou d'effusion programmée, pas de chemin tout tracé, mais une marche hésitante, vacillante, parfois, jamais sûre d'elle-même et portée, pourtant, par une certitude dans l'incertitude et le doute qui la rend impossible à confondre.
Dans cette œuvre abondante, deux livres séparés par trente ans, Cœur élégie rouge (1972) et Une petite fille silencieuse (2001), pourrait délimiter provisoirement un long parcours auquel les hasards des éditions et rééditions donnent une particulière cohérence. De l'enfance à l'enfance des paysages d'enfance à l'enfance d'une petite fille , de l'amour de la femme aimée à l'amour de la petite fille perdue, c'est tout un long voyage qui nous est proposé avec, pour guide, cette même voix tour à tour émue, grave, enjouée, désespérée (presque) ou émerveillée qu'on reconnaît d'entrée, au bout de deux ou trois mots, comme c'est le cas pour tout poète authentique.
Dans cette voix qui parle, là, tout près, se lève une présence, forte et fragile à la fois, et qui, soudain, dans la fuite de tout, vous met dans l'ici et le maintenant du poème, littéralement au présent.
La maison dans la lumière ou dans le temps, dans les arbres.
La maison qui est un extérieur d'arbres et de prairies, un extérieur d'air et de nuages, et de pierres, et de tuiles. La maison avec son intérieur construit d'escaliers vieux et de charpentes, de fenêtres, de soleil sur le carreau d'une cuisine et d'ombre dans le corridor.
La maison dans la lumière ; et silencieuse.
La musique et la mort, la maison douce au-dedans.
Car même si elle dit qu'elle n'y est jamais, que tout échappe et s'en va, que c'est en vain qu'elle voudrait parler pour rejoindre le monde, dans les quelques mots qu'elle prononce quand même, dans le souffle qui les porte, quelque chose vient, se met à vivre . Paradoxe du poème auquel, comme tant d'autres, mais à sa manière inimitable, James Sacré ne cesse de se confronter dans l'acte d'écrire lui-même :
Au moment de penser à toi le poème
T'oublie en cet endroit de mots
Que c'est peut-être encore mourir.
Quelqu'un
Comprend que dire ou pleurer ce n'est
Rien qui soit l'animation de ton visage silencieux.
Te nommer pourtant dans ce théâtre des mots
C'est peut-être toucher à ton dernier geste. Donne-moi la main.
La poésie, pour James Sacré, est dans le faux pas, le trébuchement dans ce qui se dit mal. Et cette maladresse, non pas calculée mais, comme la lecture des deux livres le montre, toujours plus acceptée au fil des années, fait bouger l'ordre trop attendu du langage. Surtout quand il se veut « poétique » avec ses images, ses mots convenus ou ses trouvailles, ses échos. L'écriture est, chez lui, du parlé dans l'écrit. Un parlé très écrit, bien sûr, mais qui, avec ses absences de négation, ses « pas beaucoup », ses « pas bien », ses « un peu » ou ses « pas vraiment » fait constamment boiter la phrase, lui donnant cette chaleur physique discrète mais tenace qui ne cesse d'y passer. Alors, par ces minuscules accrocs ou déchirures de la parole, quelque chose comme du jour ou de l'air entre dans le tramé du texte, et on se dit que c'est peut-être bien ça la vie :
Quelque fois tout le temps qui vient
(L'automne est tellement comme un cœur
Et pommes rouges dans la campagne, les érables)
Je vais tout ramasser, pomme
Après pomme autrefois demain je pense à toi
C'est presque penser à rien mais quelque chose insiste
Une larme ou ton sourire au loin
Ce mot silencieux d'automne longtemps.
Dans Cœur élégie rouge, la vie c'est ce regard d'un enfant de la campagne sur le miracle des choses de la nature (arbres, oiseaux, insectes) et du quotidien (chaises, machine à coudre, géraniums, grenier, tilleuls, tuiles, puits ...) : c'est la découverte du monde et de son éblouissement : la persistance du paradis :
Le jardin est autour et minutieux autant que l'air et la lumière vers dix heures du matin,
et plein d'une résonance légère.
Il y a des carrés de terre proprement sarclés et tendus comme du linge frais.
Il semble que le jour existe depuis toujours.
La maison respire
Dans Une petite fille silencieuse, la vie, c'est le regard rétrospectif, déchiré, de cette enfant muette parce qu'elle est perdue, morte depuis longtemps, mais qu'elle est là, toujours, dans les intermittences, les soi-disant ratées du poème. Et plus le poète dit que ça n'est pas ça (et, non, ça ne peut pas l'être), plus il dit ne pas savoir retrouver cette beauté, cette fraîcheur, cette grâce légère, plus elles vous pénètrent et vous touchent au plus profond, là où, en vous, quelque chose bouge aussi, d'irrémédiablement perdu :
Aide moi que disait la voix, tellement seule
Aide-moi. Et tellement de confiance qui a peur.
Le bleu du ciel était sans fond.
Oui, comment ne pas être bouleversé par la savante simplicité de ces suites de textes brefs où, comme dans tout le travail antérieur, ne cessent de se croiser, de se mêler prose et vers au point que leurs différences (qui ne sont qu'extérieures) finissent par s'estomper ? Prose en poème, prose du poème, l'écriture de James Sacré traverse les genres, semble les retrouver pour mieux les reperdre en route, dans le mouvement de cette voix qui depuis près de quarante ans parle, parle, ne cesse de parler, portant, dans tous ses minuscules gestes de langage, dans ce peu de vie qu'elle est, toutes les vies, les morceaux de monde qui l'habitent et qui, par elle, un instant limité mais sans mesure, sont là, présents dans les quelques mots imprévus du poème :
Le paysage contient dans son bleu beaucoup de difficulté. On le remarque parce que les arbres d'une campagne sont maintenant plus rares. On voit loin. Dans la distance les nuages détruisent en silence des monstres familiers et des carrosses. Comme autrefois. Retour de l'école à travers les champs. Grand geste aveugle du vent.
Tout s'éloigne au fond du paysage, d'une façon petite. Une rumeur persiste ; pas facile de répondre au sourire muet du temps.
Publié par Tecna à 12:29:08 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
Réponses au questionnaire sur la poésie aujourd'hui pour une rencontre entre poètes espagnols et poètes français
Publié par Tecna à 17:54:00 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
Un homme assis et qui regarde, Jean Pierre Huguet, éditeur, 1997
Un homme assis et qui regarde
Mais la vie, elle, passe comme derrière une vitre au loin, et tout paraît déjà ne plus nous appartenir, comme si l'on regardait le réel depuis un train en marche.
`
Witold Gombrowicz
De la fenêtre un homme regarde le monde. C'est toujours comme ça que cela commence. Par cette attente interminable. Un homme assis, et qui regarde. Depuis des années, des siècles peut-être. Avant même la fenêtre et le corps immobile. Il est comme un pur regarder qui chaque fois s'incarnerait dans la singularité de chaque nouveau regard. Mais, en même temps, ce qu'il voit ne l'atteint pas. C'est comme si les aubes et les crépuscules, les saisons lentes ou rapides, la nature les choses et les hommes glissaient sur la vitre, l'abandonnaient à son immobile solitude. Alors, quittant le fascinant spectacle, ses yeux reviennent à la page où ses mains tracent de temps à autre quelques lignes incertaines. A ce moment il lui semble percevoir comme un accord soudain: celui de sa fragile durée humaine et de l'instant absolu du monde. Avec, dès que ses yeux se lèvent à nouveau, retrouvant la vision perdue, le sentiment d'un irrémédiable écart d'une infime blessure. Un sentiment d'y être et de n'y être pas. Serait-ce cela la beauté? se demande-t-il. Et écrire, ce désir à chaque fois de réparer l'imperceptible accroc? De recueillir dans un léger tissage des paroles ces figures éparses du devenir et les rendre un instant solidaires. De telle sorte que recouvert, effacé par l'afflux de mots, le monde finirait par venir y renaître, surgissant de ce mouvement même qui d'abord l'a annulé et qui, maintenant, lui offre cette vivacité dont jusque là il paraissait privé. Oui, écrire ce serait d'abord cela: s'asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage. Et, d'une voix presque muette d'un souffle engendré par les mots et qui les porte , ne cesser de célébrer cette beauté, répétant comme une prière muette cette phrase si simple: Je regarde passer le temps et c'est si beau1
*
Sur la fenêtre le monde ressemble une fine toile tissée, détissée par d'invisibles navettes. Une infinie métamorphose. Où les yeux ne peuvent saisir des choses, malgré leur apparente immobilité, qu'un perpétuel passé et son imperceptible nostalgie. Ce qui expliquerait la blessure. Et le désir, inséparable, de l'apaiser en tissant le fragile réseau de quelques signes pour y prendre l'écoulement de tout, lui donner forme, et ainsi, un instant, l'exorciser. Oui, au fond, tout poème toute œuvre habitée par ce désir serait une élégie: le chant de vivre qui est mourir; la vieille émotion d'éprouver soudain dans sa chair que la vie n'est que de se défaire, le présent d'être son propre passé. Que l'acte d'écrire, par-delà, thèmes, justifications, vraies motivations et faux semblants, n'est qu'un adieu prolongé à la beauté des choses. Même et surtout si c'est pour la chanter, pour en célébrer l'inépuisable merveille: ...j'insiste; je ne rends pas les armes; / j'ai dit: le champ de marguerites par un matin de printemps avec les cloches sur les collines/ j'ai dit: le parapluie rose, renversé, ouvert, plein de lumière dans les épis/ j'ai dit: baiser, pain, raisin, poitrine, ancre, femme, liberté/ j'ai dit aux morts: attendez; rien ne finit... 2 Alors, l'homme éprouve confusément que la poésie est la plus étranges de toutes les activités humaines, puisqu'elle est la seule qui soit consacrée à la connaissance de la mort et que celui-là seul qui vit dans l'empire intermédiaire de l'adieu [...] celui-là seul qui persiste à demeurer sur la rive du fleuve, dans la pénombre, loin de la source et loin de l'embouchure, celui-là seul à une vision de la mort, celui-là seul est lié à la mort et au service de la mort... 3
*
Toujours, l'homme est assis à la fenêtre. Et ce qu'il écrit, maintenant, ce pourrait être cela: cet empire intermédiaire, cet entre : l'entre ce qui vient et ce qui s'en va, l'entre ce qu'il est et ce qu'il n'est plus l'entre vie et mort , ce pur suspens, où, un instant, le multiple le vertige fuyant des apparences tout en demeurant multiple, prendrait le visage de l'un. Comme un corps, une vie. Loin du sacré, des transcendances illusoires, des pièges fascinants de l'intériorité /antériorité, il entrerait dans l'immanence absolue. Dans cette pure puissance du singulier qui, sous tant d'individualités trompeuses, ne serait ni objet ni sujet mais les porterait tous. Oui, un homme est assis et il écrit: à l'indéfini singulier. Il n'a plus d'identité. Il n'est que d'être cet autre où, à chaque fois il se découvre, semblable et différent, figure éphémère du même courant qui ne cesse de le faire, de le défaire...
*
L'homme regarde. Mais pas avec ses yeux qui ne lui renvoient qu'une image connue, un reflet où ne luit, écœurant, que son propre visage. Il regarde. Et son regard, ce sont les mots . Et entre eux ou en-dessous d'eux, filtre ou glisse, comme une lumière. Une violence aussi, parfois. Parce qu'elle est une parole-germe d'où jaillit la puissance de l'indéterminée, la parole poétique est à chaque fois une parole naissante. L'événement d'une singularité. Le merle sous le buisson du jardin, la voiture le long du champ éteint, l'arbre, l'immobile, l'obscur élan du tronc, l'inextricable réseau des branches et des ramilles, la montagne, ses lumières changeantes, les hiéroglypes de la face de pierre, la fuite des nuages, le bleu de l'impossible, toute cette dispersion qu'avait oblitérée le lent travail des syllabes, des mots, des phrases entre-tissés resurgit comme portée, colorée, unifiée par un souffle impalpable. L'homme, à présent a perdu son visage. Et dans le vide qu'il en reste est venu s'inscrire le visage du monde. Comme si, de l'un à l'autre courait la même intensité. C'est pourquoi ce n'est qu'au moment de sa propre disparition que l'homme se découvre soudain. Dans ce dehors qui, maintenant, lui est le plus intime. Alors, il n'y a plus ni corps, ni fenêtre, ni langage, ni monde, mais un seul mouvement. Sans dedans ni dehors. Un seul éclat qui porte les choses et que le regard, parce qu'aussitôt il les enferme sous leur nom, ne peut percevoir sans se perdre: l'éclat invisible, instantané, de l'indescriptible réel.
Publié par Tecna à 10:48:04 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens