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Hommage à Juan Gelman
Le Prix Cervantes (le Nobel hispanique) vient d'être décerné à Juan Gelman, ce grand poète argentin, touché au plus vif, par les années de la dictature (1976-1982) — famille décimée, amis morts ou disparus, exil interminable. La découverte de son livre Citas y comentarios avait été une révélation pour moi, au début des années 80. Ces poèmes, dont le plus admirable, écrit Julio Cortázar, est « cette presque inconcevable tendresse là où serait beaucoup plus justifié le paroxysme du refus et de la dénonciation » m'ont poursuivi pendant presque deux décennies avant que je me décide à les traduire et les publier sous le titre de L'opération d'amour (Gallimard/ Du monde entier,2006). On en trouvera un extrait datés du 26 décembre 2006 sur ce blog. J'en redonne, ci-dessous, un autre pour célébrer l'événement:
citation XXXVIII (sainte thérèse)
douleur de toi qui plus grandit si plus
de toi je reçois/peine qui est peine
de recevoir un amour grandi/tant/
bras qui brûlez/tout embrasés d'amour
comme purs gamins/à présent perdus/
dans ta bonté à toi/oiseau si doux/
qui me voles mon sang/pour la lumière/
pour la vérité/pour le chemin/cause
où tu souffles l'amour jusqu'à brûler/
flamme qui flambe humaine depuis toi/
sueur qui sue ma passion/petits os
dont parleront les cendres/déjà tus
citation XXXIX (sainte thérèse)
âme qui revoles/qui ne t'arrêtes/
qui voles où tu peux/qui vas/qui cherches/
ne vois visage/bouche/acharnement/
tu dévoles de toi une avec moi/
et un très tendre amour te monte d'une
grande conscience que tu as de l'âme/
âme que tu vois amour que n'échanges
pour un autre monde ou toi/petite âme
comme navigant sur huit heures du soir
accompagnée de ta lumière même/
sans stupeur de toi/comme morte à toute
imposture/capitaine de toi
citation XL (sainte thérèse)
humanité comme tu es/très douce/
qui en peine reluit comme soleil
abritant colombes/douleurs de père/
soleil couvert d'une chose aussi fine
que ton humain battement de colombes/
que des yeux que tu as rendus si beaux
que n'a pu les endurer mon cœur/
lieu où me fréquente la vérité/
douceurs de toi qui viens occuper les
coups de feu de la nuit comme des fièvres
où ton parler porte consolation
comme flamme travaillant ma parole
citation XLI (sainte thérèse)
souffrances/bassesses que tu endures
miennes au-dedans de toi/je ne sais pas
t'imiter/soleil de grandeur qui dores
la nuit/qui libères le cœur captif/
ainsi grandit l'amour/âme qui brûle
sa propre âme d'avec toi désirer/
intime point où il est impossible
d'avoir de l'être une mémoire/absente
de toi / vivante de toi/criant son
j'en mourrais/son déchirement/changée
en flammes qui ne la brûleraient pas
pour apaiser la peine de la vie
citation XLII (sainte thérèse)
tant de douleur non comprise est-ce comme
tant d'amour non compris?/non achevé?/
chiffres qui seuls sont en toi / douleur/
amour?/pourquoi trembler de ces questions/
comme étranger à ma propre souffrance ?/
aurai-je bonté de toi maintenant
comme chambre où seul je suis avec toi?/
malgré le cri de la chienne du monde
parce que j'ai perdu toute obscurité/
premier amour de toi?/fais-toi ma sœur/
détache-moi/ôte mes chaînes/fais-moi
brindille dans ton bois/salive en
ta bouche / soleil/que je puisse voir/
comprendre ta compagnie admirable/
aide-moi à joindre toutes mes âmes/
ne m'oublie pas/pays/sois-moi pays
citation XLIII (sainte thérèse)
comme des époux qui ne peuvent plus
se séparer/secrète union au centre
très intérieur de l'âme/où tu te trouves
comme ferveur de moi/âme de l'âme/
créature tout près de ma créature/
peau de ma peau/mœlle qui me consume
en une unique flamme en qui toimoi
nous crépitons au soleil de la justice/
eau recueillie où personne ne sait
séparer celle tombée de ton ciel/
celle montée de mon pays de sources/
vie de ma vie/sang que tu saignes en moi/
soleil de lait où mes enfants viendraient
calmer toutes les faims qu'ils ont connues
à te chercher/menotte/pure paix/
arbre au frais éclat/mon abandon
citation XLIV (sainte thérèse)
tout petit papillon qui est mort dans
l'oubli de toi-même/sans savoir/
sans te souvenir de ta mort/tu vis/
pour faire ciel/aimer/étrange oubli/
où il est dur de manger et dormir/
où l'on ne désire rien d'autre qu'être
canne de l'offensé/apaisement
de l'humilié/mur contre le froid qui
attaque en son centre le petit frère/
veut lui manger le souffle et le courage/
âme qui ignore les sécheresses/
mémoire de tendresse qui le frappe
de tout l'amour que tu lui as écrit/
ce que tu es/as été pour lui/lettre
comme quiétude de toujours/musique
silencieuse ou baiser/biche blessée/
colombe qui a regardé l'orage
pour l'apaiser/petite aile ou navire
qui a touché le fond pour naviguer
comme une créature tienne/
citation XLV (sainte thérèse)
mémoire de mon être?/humble de soi ?/
journées sans rémission?/nuits de travail?/
aller vers la mort?/même si on sait
car on sait / peur qui es restée derrière?/
mes yeux posés sur toi?/parolouvertes
qui ne servent à rien?/fer qui me marques
au cœur comme tatouage de l'âme /
amour si grand que chez un seul il ne
peut tenir?/voyage-t-il?/coud-il la
douleur à l'amour?/tailleur assis aux
pieds / sans petite sœur pour l'aider?/triste ?/
vie qu'il mena/la maltraitant beaucoup/
consumant l'amour contre le noir?/dure
vie qui cogne comme les réclusions?/
en haut/en bas/de chaque côté/toi?/
jardins de délices?/fontaines?/toi?/
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LE FEU ET LA LUMIERE
Publié par Tecna à 11:26:16 dans Dernières traductions | Commentaires (0) | Permaliens
CHAPITRE I
Je suis né, ou on m'a fait naître -- je ne sais comment dire cela en toute justice -- le 3 juillet 1888, à sept heures vingt minutes dans la soirée, à Madrid, rue de las Rejas, numéro cinq, deuxième étage.
Pourquoi cacher la date de ma naissance? Dans d'autres essais d'autobiographie j'ai menti, mais aujourd'hui, au moment d'écrire mon autobiographie définitive, je ne veux pas commencer par mentir, car je ne veux pas qu'on mette en doute un jour tout ce que j'ai dit. Je démens, donc, être né en 1891, tous les horoscopes qui m'ont été faits étant finalement faux. Et je le regrette étant donné l'optimisme de ceux du 3 juillet de cette année-là!
Mais pourquoi cacher la vérité à des morts qui sont vivants?-- les morts sont des morts enfin morts --. Autrefois je croyais qu'on pouvait vivre toujours, mais dans cent ans tous chauves et, par-dessus le marché, sans cuir chevelu.
Désormais pris aux mailles du monde la première chose que je sentis, ce fut la main de ma mère qui me cherchait dans la scarole de ses fins draps de jeune mariée-- j'étais son premier né--, comme si j'avais pu m'en échapper.
C'était un appartement obscur dans une rue obscure, et comme j'étais l'enfant de leur lune de miel et cette maison la maison choisie avec soin pour le retour de noces -- il n'y avait pas eu de voyage -- j'ai pensé que mes parents devaient beaucoup s'aimer et se sentir très heureux puisqu'une chambre aussi ténébreuse ne les avait pas gênés. (Je ne sais pourquoi il me semble que je fus sur le point de naître fils d'un garde forestier de la Casa de Campo, qu'il y eut substitution à cette heure aux douces ombres de l'été madrilène et que lui -- le fils du garde forestier -- aurait pu être cette âme qui est la mienne dans la maison de mon père.)
Madrid, ce jour de juillet où je suis né, se dore à chaque fois et s'enflamme comme pour fêter l'inauguration d'une journée déjà plongée dans la ferveur de l'été. En souvenir du premier 3 juillet que j'ai connu, je vais écrire les mots pleins d'audace et de précision de mon subconcient.
... A ce moment-là l'horloge de la salle-à-manger venait de sonner la demie. Tout le fond de la maison était vide comme quand on accueille le monsieur qui rentre de voyage ou comme à l'heure de la mort qui pénètre dans l'alcôve tout au bout de la maison. Mon étouffement avait fini par être si insupportable que je fis un suprême effort et me glissai dans le monde. Quelle tiède atmosphère!
La première chose que je fis fut de faire pipi sur le globe terrestre (Le monde, je l'ai compris ensuite, méritait ce premier acte de rébellion.) Tout en faisant pipi je m'étirai avec la gracieuse désinvolture du canard qui sort de la boite du prestidigitateur où il était tout aussi invraisemblable qu'il se trouvât. La lumière me blessait les yeux à tel point que je ne voulus pas les ouvrir. La lumière me cuisait sur tout le corps et allait jusqu'à éblouir mes paupières translucides. Un bruit nombreux, débordant et trop vif, m'excitait et m'assourdissait, un bruit comme celui des charrettes de bidons de pétrole qui passent à la pointe des rues étroites.
On me lava et la douche m'arriva comme un cataclysme. Néanmoins, quoiqu'épuisé, je me sentis mieux en allongeant le cou, les bras et les jambes pour me dégourdir d'avoir été recroquevillé si longtemps. Le recroquevillement collait si terriblement, si inflexiblement à la peau que j'avais beau me tortiller dans le désir désespéré de m'étirer, je n'en finissais pas de me déplier. Car il faut voir ce que c'est que neuf mois et quelques jours de ratatinement! Et puis un voyage de huit heures, qui vous recourbe, qui vous gondole atrocement et vous finissez comme si on vous avait tordu la taille et les jambes dans des anneaux de fer! C'est ce moment où l'on est enfermé dans une armoire ou une malle, pendant que son mari à elle récupère les clés qu'il avait perdues et nous en sortons sans savoir si nous pourrons complètement nous déplier!... Donc, un voyage de neuf mois dans une caisse étroite et en diligence depuis Paris, comment ne pas être chiffonné!
Autour de moi je perçus des choses diverses: la joie que je sois un garçon, que je sois vivant et que j'aie forme humaine; l'espace qui gravitait au-dessus de moi, vaste et agréable. J'étais tout entier comme un regard sensible recueillant des choses imprécises mais réellement proches de moi; des ombre longues et diffuses, des ombres vagues comme celles qui, au plafond de la chambre donnant sur la rue, se reproduisent, bougent, se croisent, s'estompent et se succèdent doucement. Écrasé sous le poids de l'heure de la sieste, je m'endormis. Je m'endormis comme dans ces lits larges et mœlleux des villages, qui nous attendent au bout des voyages, et où, après nous être lavés pour nous débarrasser de toute la poussière accumulée, on dort d'un sommeil réparateur comme nul autre, un sommeil enfoui dans quelque chose comme le premier sommeil.
Quelques jours plus tard je fus baptisé, et comme la date du baptême est liée à celle de la naissance, je rends compte de l'impression qu'il me produisit:
Au-dessus de moi riaient les invités. Les baisers me faisaient trop mal, comme s'ils m'avaient laissé des bleus. L'amitié et la parenté de tous étaient plus claires. C'était une heure radieuse et biblique comme celles où en terre antique on amenait l'enfant dans la maison du seigneur pour le lui offrir avec le présent de deux tourterelles.
C'était aussi un jour de beau soleil madrilène sur l'église blanche de chaux, la svelte et citadine église de San Martín avec son cadran solaire au coin de la rue et ses quelques arbres reclus au fond de sa cour, arbres dont les feuillages émergent sur un côté de sa façade, y posant une note douce et terrestre. Du vivant soleil je passai à l'ombre morte de l'intérieur, où m'écœurèrent les denses odeurs du temple, parmi lesquelles je savourais la seule odeur de fleurs naturelles du bouquet posé entre les pieds croisés du Christ, comme un baume à ses incurables blessures. Puis je passai au recueillement frémissant de la chambre des fonts baptismaux, où je m'enrhumais dans sa profonde, dans son odorante humidité de puits sacré.
Là tout fut consommé. Quand on m'approcha des fonts baptismaux, cette vision froide et dangereuse me fit pleurer. Comme je n'avais pas été convenablement préparé pour la chose, je crus qu'on allait m'égorger ou me noyer; je résistai autant que je pus et c'est alors que se mirent à pleuvoir sur moi des conseils qui semblaient m'encourager au sacrifice; avec, glissé au milieu un traître pincement pour me faire taire. On me donna du sel qui était vraiment salé (pourquoi, puisqu'on dirait la même chose, ne donne-t-on pas du sucre en poudre?); puis on m'immergea par surprise, ce qui me fit ouvrir la bouche comme un poisson qui s'asphyxie et on me toucha la nuque avec quelque chose de froid. Au milieu de toutes ces cérémonies j'entendis qu'on m'appelait Ramón, Javier, José et Eulogio; les trois premiers prénoms me parurent bien, me le dernier m'indigna; j'aurais bien dit qu'on me l'enlève, mais je ne savais pas parler. Pourquoi Eulogio? Pourquoi?
Il y eut pour tout le même acharnement. Ensuite on me couvrit jusqu'au visage et c'est ainsi que je sortis de l'église, sans que puissent faire ma connaissance ceux qui espéraient me voir à la sortie. Je n'étais qu'un simulacre, une imitation d'enfant sous une robe blanche et un mouchoir brodé, quelque chose comme le pantin justifiant la fête du baptême.
Et finalement tout le monde prit des liqueurs, des petits-fours et du chocolat à ma santé, sans que nul n'ait l'idée de rien donner au champion de la fête, pas même le petit drapeau -- cet inoubliable et fascinant petit drapeau -- qui surmontait le somptueux plateau de friandises, en argent massif comme toujours... Tout au plus, d'insupportables baisers tout poisseux de sucreries.
Je suis content de m'appeler Ramón, je l'écris même en lettres majuscules; souvent je suis tenté d'oublier sur un banc de la rue mes autres prénoms et de rester pour toujours désormais avec ce Ramón tout simple, bonasse, fier de sa simplicité.
Je suis né pour m'appeler Ramón et je pourrais même dire que j'ai le visage rond et joufflu de Ramón, digne de ce grand O sur lequel repose le prénom, exalté par son accent que seule m'escamote l'imprimerie, les majuscules n'étant habituellement pas accentuées.
Les gens mal intentionnés tentent de calomnier le prénom de Ramón et disent parfois que leur veilleur de nuit s'appelle Ramón. Bien sûr qu'il peut y avoir un veilleur de nuit qui s'appelle Ramón, comme il y en de tous les prénoms, même celui de Rubén; mais ce veilleur de nuit qui s'appellera Ramón sera le plus brave, le moins saoul de cette armée de lansquenets que forment les veilleurs de nuit.
Ramón résonne avec affabilité dans les rues, les maisons et les promenades. C'est pourquoi, plus que de cette médisance, il est digne de cette délicieuse évocation que chantent sempiternellement les fillettes:
Après les hauts et les bas de ces vers inégaux mais affectueux, il y a une brusque torsion du chant qui devient complètement incongru et qui me crispe. C'est comme un ajout, comme la restauration d'une poésie incomplète, une poésie dont, indubitablement, la fin s'est perdue.
Je me mets à rougir un peu quand j'entends les fillettes chanter cette chanson, derrière laquelle on voit leur cœur, et, curieux phénomène, même toutes vieilles, c'est de cette chanson qu'elles se rappellent, avec cette intonation ancienne et passionnée de Ramón de mon âme!...
Il me semble, quand j'entends chanter ce conseil indiscret, que les fillettes savent que je m'appelle Ramón et qu'elles me le chantent pour me faire rougir et pour que je fasse un faux-pas, en trébuchant sur la corde tendue de leur chanson.
-- Vous ne m'aimez pas, je le sais bien -- pourrais-je leur dire ingénument --; mais je vous remercie de ce Ramón de mon âme qui résonne si bien dans la soirée paisible et recueille comme une allusion ce qui en moi ne se rend compte de rien, ce qui n'entend qu'un retentissant Ramón de mon âme à l'architecture d'arche fleurie:
Publié avec d'autres extraits dans la NRF, janvier 2000, n°552
Publié par Tecna à 11:12:20 dans Dernières traductions | Commentaires (0) | Permaliens
Maria Zambrano
L'homme et le divin
présenté et traduit par Jacques Ancet
José Corti, 2006
L'obscur et la transparence [1]
La philosophie [...] est transformation du sacré en divin, c'est-à-dire, de ce qui est le plus profond, obscur, compact, éternellement obscur, mais qui aspire à être sauvé dans la lumière et comme lumière. L'homme et le divin est un livre central dans l'œuvre de María Zambrano : il est ce moment charnière où tout un passé de tâtonnements et de recherches se cristallise pour ouvrir au futur d'une étape finale qui représente pour son auteur le plein épanouissement de sa pensée et de son écriture. [...
Commencé en 1948 et terminé, pour sa première édition, en 1951, le livre se présente comme une suite d'essais articulés autour d'un thème central : celui des rapports de l'homme au sacré et au divin dont la perte progressive, jusqu'à aujourd'hui ne nous a laissé que son absence. [...]
Qu'est-ce que le divin ? Pour le comprendre, il faut recourir à une sorte de fable qui nous est racontée dans le premier chapitre du livre, « La naissance des dieux ». A l'origine, l'homme se trouve jeté dans un espace non pas vide mais plein parce que peuplé de forces obscures dont il se sent la proie. Les choses n'existent pas encore, ni la nature, ni le monde, mais un grouillant, un obsédant « il y a ». Cet univers de la nuit et de la terreur originaires, où tout est en quelque sorte imbriqué, où l'espace et le temps n'existent pas encore, María Zambrano l'appelle le sacré. C'est la poésie qui, la première, va ouvrir une brèche dans ce plein têtu et illimité, avec l'invention des dieux. Figures de lumière circonscrites dans leurs formes et leurs attributions, ils vont permettre, avec la prise de distance qu'ils rendent possible, l'apparition de l'espace et du temps, des choses et du monde. En somme, le passage du chaos à l'ordre. Et, donc, une découverte par l'homme, en même temps que de sa radicale déréliction, de sa radicale singularité. C'est pourquoi il va tenter, par le sacrifice et la piété, de se concilier cet « autre » dont il sent qu'il le déborde, l'écrase et le persécute, mais en face de qui il se découvre différent. Vecteurs d'une forme de négativité qui engendre un espacement entre les choses et entre les choses et l'homme, les images des dieux sont ainsi à l'origine d'un embryon de liberté et de conscience. Une conscience qui, en se développant, conduit peu à peu à la pensée et donc à la philosophie. Car penser, c'est éclairer la nuit. C'est transformer le sacré en divin l'épaisseur obscure en transparence lumineuse. Ce que María Zambrano résume clairement dans un passage d'En guise d'autobiographie. Après avoir évoqué sa dette envers Rudolph Otto, dont Le sacré l'avait passionnée dans son adolescence, elle raconte comment cette vision du sacré attaché à un lieu, elle l'a vécue dès son enfance : « quand j'étais petite fille, on m'emmenait en promenade à un certain endroit de la ville de Ségovie où court et s'enfonce entre de hauts rochers le lit du fleuve qui va devenir l'Eresma, un fleuve qui, peu à peu, va s'apaiser. Je m'échappais, attirée par ces rochers et dans ces rochers, il y restait toujours, même en temps de sècheresse, une goutte d'eau. Il y avait là, déjà, le commencement de la transformation de ce qui est simplement, ou de manière complexe, sacré, en quelque chose de transparent, en quelque chose de déjà divin [...] Car, pour découvrir le divin, il y a la pensée ; le sacré est associé à un lieu, il est muet, il fait signe, il attire, on peut y être pris ; mais le divin nous en sauve, pour ainsi dire, et dans le divin, c'est le contraire, le contraire qui est la transparence, la présence que nous voulions toujours trouver et qui, nous le savons même si nous ne la trouvons pas, est là. Le divin est un champ de gravitation, il est à l'intérieur de la raison ... »
De l'image des dieux, de leur présence lumineuse, va naître la réalité. Non plus ce qu'il y a mais ce qui est. Cette création de la poésie est donc, avec la naissance de la conscience puis de la raison, à l'origine de la philosophie et de sa découverte de l'être. Incorruptible, intemporel, rejetant dans la nuit de l'innommé le tragique de la condition humaine, l'être dominera longtemps la philosophie avant que l'idéalisme allemand l'inscrive dans le mouvement de l'histoire sous le nom d'Esprit absolu ; et que, comme agent de cette histoire, l'homme qui n'a plus personne au-delà de lui-même, s'auto-divinise et, en même temps, se soumette à l'empire des faits et du calcul dans une maîtrise chaque jour plus complète de la réalité. Le monde qui s'était ouvert avec les dieux, commence alors à se refermer et à imploser sur sa propre absence de sens. Dans cette sorte de biographie culturelle de l'Occident, María Zambrano, comme beaucoup de ses contemporains, analyse avec angoisse l'impasse dans laquelle se trouve l'homme moderne, au point d'en venir à parler avec Massignon de sa « vocation suicidaire » . Vocation dont, aujourd'hui, nous éprouvons plus que jamais les effets dévastateurs. Après s'être déifié, cet homme aurait dévoré en lui la part de divin qui l'habite pour se retrouver dans un monde absurde en proie aux obscures divinités de l'Etat, du Marché, du Progrès et, surtout, du Futur, déité insatiable à laquelle il ne cesse désespérément de sacrifier... Au milieu de cette absence du divin dont il a pris la place, l'homme se retrouve aujourd'hui, comme à l'origine, captif d'un monde clos, impénétrable, chaotique, réplique artificielle, en quelque sorte du monde sacré de l'origine.
C'est pourquoi, à la lumière limpide de l'être impérissable et à la clarté de la raison discursive qui nous a conduit à cette instrumentalisation forcenée dont nous sommes les victimes, María Zambrano oppose une autre lumière : celle, obscure, de la sagesse du poète tragique qui donne voix à l'angoisse, la douleur de l'énigme humaine que la pensée de l'être avait rejetées. « Car, écrit-elle, la leçon de la sagesse tragique, c'est que la souffrance à son degré le plus extrême, quand elle consume et détruit, libère une lumière enfouie dans ce qui est le plus réfractaire à la limpidité, dans cette caverne aveugle qu'est le cœur de l'homme ». Cette lumière de la tragédie qui monte du fond de l'âme, et que María Zambrano aime à imaginer comme la « clarté indécise d'un papillon d'huile », est celle de ce qu'elle nomme le « dieu inconnu ». « Puissance irréductible sur qui tous les dieux réunis n'avaient aucune prise », « dieu de l'angoisse et de l'espoir », il habite au fond de l'âme de cet être inachevé qu'est l'homme, ce « monstre » « qui s'efforce d'être », et que la « suprême clarté » du Dieu de l'être n'a jamais pu incarner. Figure qu'avait prise en Grèce l'inconnu de Dieu, il était, dit María Zambrano, « la vie que l'idée de Dieu n'avait pas réussi à saisir et la figure du destin ». Aussi, plaide-t-elle pour une « raison tragique » capable de s'ouvrir à cette obscure lumière d'une transcendance enfouie dans les entrailles de l'homme. Et, donc, puisque poésie et tragédie sont inséparables, pour cette « raison poétique » dont elle avait eu très jeune l'intuition et qui prend forme dans ce livre et dans tous ceux qui vont suivre [...]
LA STELE
UN EQUILIBRE unique se dresse sans se faire ostensible entre la vie et la mort, entre les vivants et ceux qui ne sont plus là. L'image qui s'offre dans la stèle funéraire se distingue de l'image d'un corps vivant, par une légèreté supérieure, suffisamment érigée pour être visible dans l'air, et qui suggère un air autre, plus blanc et sans obstacles ; un milieu sans la résistance qui, pour un corps de chair, s'oppose à ses mouvements et même au simple fait d'exister. Et c'est le maître, l'ami ou le serviteur du royaume des vivants, qui assiste d'une certaine façon le défunt assis comme un dieu ou comme un roi, en s'inclinant devant lui. Et qui le maintient ainsi relié à la vie ; un geste léger, une sollicitude sans passion suffisent pour que l'image du disparu ne flotte pas seule -- parfois, à des époques tardives ou à l'époque romaine, il se trouve plus fréquemment que l'adolescent ou la jeune fille flottent, solitaires, comme les habitants d'un autre royaume. Il n'est rien qui pèse sur le corps mort, qui le maintienne enfermé sous le morceau de terre qui lui revient, ou réduit aux seules cendres de celui qui a disparu.
La balance symbolique qui se dresse, barrant le passage de l'âme, et lui indique son destin ultime, ne figure pas, n'est pas visible, parmi les symboles grecs. Or, ici, dans le traitement donné à la mort et aux morts, la balance, de manière invisible, propose l'équilibre parfait, l'équivalence entre être comme vivant et être comme mort -- être à la manière du vivant et être à la manière du mort. Et s'il en est ainsi, c'est en vertu de quelque chose qui s'échange entre les deux états contraires. Les contraires vie-mort ne parviennent pas à être contradictoires. Une équidistance par rapport au regard qui contemple, dénué de passion, comme si celui qui regarde avec des yeux mortels, ou comme si dans le regard mortel lui aussi, quelque chose d'au-delà de la vie et de la mort les contemplait toutes deux de plus haut, d'un invulnérable lointain et, en les comprenant, les faisait fraterniser. Car c'est comme deux sœurs qu'elles apparaissent. Ainsi, celui qui, encore vivant, regarde d'ici-bas l'image du royaume de la mort, fraternise avec elle, grâce à cette image, et la supporte, sans s'y assimiler, sans s'y confondre. Mais comme elle, suspendu dans la fixité de l'instant, une intersection temporelle dans un interstice offert par le temps aux purs instants de la contemplation ; dans la paix de la vision qui peut n'avoir que peu de chose comme contenu, rien, à peine ; une légère image sans relief presque, moins même, une ombre indécise, qui assure la possibilité de la vision, d'une vision totale ; une aléthéia sans effort, qui n'est pas plus le fruit de la pensée discursive que d'une grâce reçue, mais le simple acte de voir qui s'ouvre dans un interstice du temps, comme l'actualisation d'une possibilité de voir vraiment, totalement. Une manière de commencer à voir ou d'être sur le point de voir qui produit la quiétude, une entrée en soi-même du sujet regardant que n'entraîne ni le vertige de l'abîme de la mort, ni l'emportement d'aucun enthousiasme ; une quiétude maintenue entre l'abîme d'en bas et l'abîme d'en haut, suspendue entre ciel et terre.
[1] Extrait de la préface.
Publié par Tecna à 17:47:24 dans Dernières traductions | Commentaires (0) | Permaliens
Commentaire I (sainte thérèse)
cher amour qui t'en vas comme un oiseau
couché dessus les horizons
faudra-t-il tous nous livrer au tout/sans
faire partie de rien/ni même du vol qui
dure est la vie/cette santé que je
creuse pour te trouver comme lumière/
parole/frêle branche où tu te poseras comme
ta main se pose sur mon cœur
me rend si petit comme pieds qui foulent
des tristesses aux rives de ce qui va chanter/
comme une grande victoire où
mes âmes ne sont que clarté de toi?
toutes portes si ce n'est une
par où tu puisses entrer/amour/
comme chaleur ou bien clarté/
comme fange comme bassesse/
ou comme abri/comme nuit si
des soleils aveuglent/ou lumière
si l'on a éteint le jour/comme
désir désiré/même si
à fixer ton cœur qui embrase
ou son oiseau doux comme un vol
dessus le ventre de mon âme
comme une main/comme la paix/
pour la flamme dont tu me brûles
dans le bois saisi de lumière
ta lumière/champ de lumière
où embrasé comme une plaie
Publié par Tecna à 16:28:46 dans Dernières traductions | Commentaires (0) | Permaliens