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Lumière des jours

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Image et récit de l'arbre et des saisons | 30 janvier 2007

Image et récit de l'arbre et des saisons (1992-1994), André Dimanche, 2002


Dans l'image, le temps passe mais sans passer: les heures se succèdent, les nuances de lumière et d'ombre, les soirs et les matins. Le regard, lui, reste le même, posé sur le rectangle de la fenêtre, y cherchant sans doute ce qu'il ne cesse d'ignorer. D'un jour sur l'autre, la floraison de l'arbre est im­perceptible. Il arrive pourtant que les yeux sentent une sorte de grésillement silencieux et l'extrémité des branches se crible d'une blancheur surgie du vert pâle des feuilles. Comme si la neige de la montagne floconnait au coeur même de l'arbre abolissant ainsi les distances, faisant de la vitre une tapisserie où feuilles et pierre, ciel et bois s'entretisseraient dans le surgissement d'un seul motif immobile et vivant. Submergés, les yeux ne voient plus alors que leur propre émerveillement. Un instant, l'image semble s'exorbiter, jaillir d'elle-même, se déchirer, puis tout retombe dans le calme et la pénombre. Mais sans que cette blancheur tenace ne cesse de bourgeonner, de travailler la nuit de sa buée lactée. Dès lors, tout se passe très vite. Si vite même que le regard ne peut plus suivre l'irrépressible jaillissement qui, un matin, traverse l'entrelacs des feuilles et des branches. L'espèce de grésil qui criblait l'image de sa clarté naissante est devenu soudain d'une blancheur crémeuse dont le bouillonnement envahit, recouvre tout: le bleu du ciel, le tracé du chemin, le gris cendré des branches. Profusion vibratile, ruche de pétales, grappes floconneuses si compactes que les rameaux les plus légers s'inclinent doucement vers le sol. Une sorte de cascade immobile, à peine frémissante, emplit les yeux levés vers le bord su­périeur de la fenêtre et, une fraction de seconde peut-être, fleurs et écume ont été un seul mot interchangeable, ténu, au point de disparaître, de se fondre dans l'énorme blancheur épanouie où plus rien n'existe maintenant que la seule jubilation des choses qui commencent

D'un geste las l'homme a repoussé le cahier ouvert et, debout devant la fenêtre, reste comme auréolé par la blancheur qui lui fait face. A contre-jour, son ombre semble même se confondre avec celle du tronc et des branches maîtresses, si bien qu'un instan  il ne se distingue plus nettement de l'arbr , en un suspens où s'interrompt le récit et triomphe l'image. Mais un geste (main levée, passée dans les cheveux), une toux brève et sèche, effacent très vite la vision. Et tout reprend sa place: la silhouette debout, demeurée sans bouger, l'arbre et son ruissellement immobile découpé par le cadre de la fenêtre et, entre les deux, cette vitre invisible où viennent s'inscrire les fluctuations du temps et du désir

Au levant, prise à contre-jour par le feu solaire, toute cette blancheur est sombre. Sur la lumière, la profusion de fleurs et de pétales bouillonne d'une pâleur grisée et le mouvement puissant et souple du tronc et des branches maî­tresses occupe maintenant l'image. Grand signe obscur qui monte, traversant le vert lumineux du pré et ses constellations jaune d'or, la brume bleuâtre de la montagne, pour s'ouvrir, plus obscur encore, sur le vide éblouissant du ciel. Un coq s'égosille un moment puis se tait. Le silence est d'une légèreté telle que chaque bruit, chaque rumeur s'y exalte d'une vivacité presque tangible. Sur le bout de route visible en bas et à gauche de l'image, glisse un instant une silhouette sur un vélomoteur. Il y a dans cette paix matinale quelque chose de si incroyable que les paupières battent plusieurs fois. Mais rien ne vient troubler la vision. Sauf, peut-être, cet imperceptible mouvement de la lumière qui touche maintenant l'extrémité des branches les plus basses, éveillant leurs fleurs éteintes, éclaboussant le bord inférieur de la fenêtre d'une blancheur vive et transparente. Écume, dentelle, neige immobile. Mystère d'une simple image où tout est là et tout échappe. Les yeux errent à la recherche de ce point idéal où la vue, échappant au vertige multiplié du détail, deviendrait un instant total et parfait, mais, rapidement lassés, ils reviennent s'unir à l'immobile poussée du tronc, à ce jaillissement mesuré, maîtrisé qui, à la fois, porte et traverse le grand désordre blanc. Alors, un instant il se produit comme un renversement de perspective: il n'y a plus de fenêtre, plus d'arbre. Le regard devient nuit de racines, circulation de sève, écorce, élan multiplié, levée solaire, éblouissement, et le récit se perd longtemps, jusqu'à cet instant de tonnerre soudain où il resurgit, se déploie dans le vent et la pluie, traverse l'image, l'animant de ce temps qu'elle ignore mais qui toujours l'assiège, tels ces minuscules flocons d'ombre la blancheur qui n'est plus maintenant qu'une pâleur grisâtre sur le vert obscur de feuilles. Le regard reste pensif, comme bousculé par cette violence inattendue puis, reprenant son parcours quotidien, glisse du tronc presque noir au V de la fourche où s'entrevoient à peine la ligne du chemin et la façade blême aux vitres obscures, traverse le balancement des branches, le tournoiement des fleurs, l'errance des pétales pour s'attarder sur le toit de la ferme, en bas à gauche, d'un gris un peu plus clair que celui du ciel bas. Rien n'y bouge. Le récit ne pourra pas y prendre, malgré les signes de l'homme: hangars, réservoir à eau, carrosseries aux couleurs diverses en partie cachées par la végétation. Seul l'arbre retient en lui la vie. Mais de manière si impalpable (et pourtant si évidente) que le regard, pour l'approcher, doit multiplier cette auscultation minutieuse, presque maniaque, qu'il ne cesse de pratiquer (tronc, branches maîtresses, fouillis toujours plus dense des fleurs et des feuilles) sans parvenir à rien d'autre qu'à cette dispersion de fragments qu'épelle en quelque sorte (de haut en bas, de droite à gauche) la lenteur de sa circulation appliquée. Et cependant , s'il ne s'obstine pas à le détailler, s'il s'abandonne à son désir, toujours réprimé, de voir à perte de vue, d'accommoder sur l'infini ou, du moins, sur le fond – en l'occurrence, le gris embué des nuages qui couvrent la montagne –, alors, au premier plan, l'arbre est là tout entier en sa présence inépuisable mais contenue dans l'espace ouvert et pourtant limité qu'il déploie

En entrant dans la pièce, ce doit être l'énorme bouquet vert et blanc posé sur la fenêtre qui, sans doute, attire son attention. Mais il ne s'y attarde pas, s'approche du téléphone, décroche le récepteur, compose un numéro, attend, fixant sans la voir la cascade immobile, s'animant soudain, parlant, pris dans ses phrases, souriant, riant même, opinant de la tête plusieurs fois, puis, redevenu sérieux, écoutant, immobile un instant, attentif, traçant quelques barres sur un carnet, les rayant de traits horizontaux, ponctuant son silence de brefs mouvements d'approbation, se levant, sans lâcher le récepteur, s'approchant de la fenêtre où le soir tombe en vert et mauve, distinguant sans doute  à peine la ferme, la façade claire mangée par le feuillage , l'Y obscur, l'écume presque bleue, mais sans les voir, riant encore, faisant maintenant "non" énergiquement de la tête, se rasseyant, ajoutant quelques traits au griffonnage naissant, tandis qu'une lumière se pique dans le noir de la nuit qui s'installe

 Inlassablement, le regard revient à l'espace immobile délimité par l'encadrement de la fenêtre où, apparemment, rien ne se passe. Pourtant, chaque jour, à chaque heure, l'arbre est différent, quelque chose d'imperceptible mais de visible se produit dans l'image y faisant croître le récit. Ainsi ce frissonnement de feuilles, ce balancement de branches, ces sursauts intermittents, matérialisant un vent silencieux derrière la vitre, tandis qu'une voiture blanche longe un instant le pré rayé de longues traînées jaunes. La blancheur à présent s'estompe, comme grignotée par le vert croissant des feuilles qui cachent toujours plus le paysage où s'entrevoit encore, mais de moins en moins, un fragment de façade crème et, au-dessus, le fond bleu mauve de la montagne, dont la pierre du sommet n'est plus qu'un morceau de cendre immobile veiné de neige pâle. La structure de l'arbre, elle, continue de s'affirmer au premier plan, encore plus nette peut-être maintenant que l'explosion blanche se résorbe et que l'émotion qu'elle produisait fait place peu à peu à cette affirmation calme, obstinée du tronc et des branches maîtresses. Le feuillage ne cesse de trembler sous le vent, tra­versé de vols brefs. Tout, dans la forme de l'arbre paraît disposé à la pleine réalisation de ce même geste de bois, de feuilles et d'air qu'on lui connaît depuis des années. L'heure sonne à un clocher invisible. Un peu de soleil avive les couleurs – vert et jaune du pré, rouge de la roue du tracteur – sur le gris plombé des sapins. L'arbre semble immobile, identique à lui-même, toujours. A chaque instant, pourtant, l'image change, et de ce changement pourrait naître le récit. Mais comment montrer des variations aussi infimes, raconter l'imperceptible, l'infini passage de la vie, la seule histoire qui vaille d'être racontée? Ici, dans le tronc massif, dans la souplesse des branches, travaille cette circulation muette, obscure, éployée comme par miracle en cet immense surgissement végétal dont la lumière illumine un instant la partie supérieure. Malgré le vent, son incessante agitation, le balancement de chaque branche, la vibration de chaque tige, l'arbre est un geste venu de la terre et qui, obscur et clair tout à la fois, est une forme de paix, une figure constante de la beauté

Publié par Tecna à 11:49:10 dans Livres disponibles | Commentaires (0) |

L'autre pays | 25 janvier 2007

L'autre pays (1964-1968) , Plein Chant, 1975. 

Une fontaine sèche où pousse l'herbe
et coule le soleil. La rue déserte.
Un chat passe sans bruit. Des escaliers
tordus sonnent dans la cendre des tuiles. 

Un oiseau gris couve le long des murs
les œufs d'oubli que le temps a pondus.
Son cri parfois déchire la lumière,sanglant.
On s'arrête pour l'écouter.
 Rien ne bouge.

Des fleurs tremblent à peine
aux terrasses où s'écrase le ciel.
Sous les volets, sous le bâillon de l'ombre
des yeux obscurs s'allument en silence. 

Plus haut, près d'une croix de pierre blanche
rongée de vent, veille la solitude.
Son pas brûlant rôde par les orties
à l'horizon des dernières demeures.   

*   

Sur la poudre des tuiles, l'oiseau s'ouvre
et se ferme. Son cri perce le ciel.
Du silence coule un visage obscur:
gouttes lentes dans l'ombre du cyprès. 

Un visage? Peut-être un souvenir,
qui peut savoir? Le temps s'est égaré
dans la fumée des pierres qui s'effritent.
Le vent a fui, brouillant toutes les pistes. 

Tout s'est figé en un profil sans âge.
Contre les murs des songes jaunissants
brûlent rongés d'insectes et de mouches.
L'haleine frôle les lèvres. Plus rien. 

Seul ce visage aux yeux naissants,
la terre
nue, déchirée, la blessure des pailles,
le jour muet où se crispent les choses,
la source éteinte dans la main qui se serre.   

*   

Bout du chemin que ronge le vent gris:
l'ombre et l'écho y sont le paysage
et ce silence nu, cristal sans âge,
miroir brûlé où le passé s'inscrit. 

Paume de pierre encombrée des débris
immobiles du temps. Sur ton visage,
passe l'appel incertain des nuages
vers l'horizon pétrifié comme un cri. 

Ton pas se tait tandis que le plateau
ferme sur toi son éventail de cendres.
Il n'est plus rien que le ciel sur ton dos 

qu'un arbre mort qui seul semble t'attendre
en ce lieu nul où le néant dépose
l'écume obscure et la braise des choses.

Publié par Tecna à 11:00:06 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

Zone franche | 23 janvier 2007

Zone Franche (1975-1980)


 

lisière


par-delà la douleur
                la douceur
      sans savoir où
  aller
      n'écoutant qu'une mouche
  sur la vitre
peu à peu
                  dessiner
                                  le lent effacement


*


marcher dans la lumière
jusqu'à ne plus rien voir
oublier jusqu'à son ombre
cassée
              sur
         chaque pierre
sans mots
être enfin nu


*


devenu ombre
et plus léger encore
porté
             par quelques mots
venus ainsi
pour rien
(braises d'un feu absent)
ombre toujours plus et toujours plus lumière


*


quelque chose pourtant
l'odeur des feuilles au soir
un frôlement de cloches
le noir
la douleur qui soudain crispe
la main abandonnant
les mots
                 éparpillés


*


mot à mot perdant
ses visages ses
corps successifs
ignorant de lui-même
de tout ce qui l'entoure
ce jardin rien de plus qu'une phrase
ce silence cette table
qui grince sous la main
et cette page
ou s'effaçant
                          il apparaît

Publié par Tecna à 12:08:13 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

Manuel Padorno | 22 janvier 2007



Manuel Padorno, (Las Palmas, Grande Canarie, 1933-2002)  

Pancanarie

Le chien est là en-dessous de la flamme
tout au fond du magasin, sous la chaux, audible,
il aboie en-dessous, mange du sel,
flamboie sous la paille fondue, il lèche
l'animal là en bas fleuri et libre
en-dessous de la pierre qui tombe, tiède,
par-dessus le lit, pendant qu'il aboie
il descend furieusement sur son flanc
éclatant, océanique, en silence
derrière, derrière, en-dessous de sa bouche,
aboie muet, marche couché, gémit
vers le chien éveillé dans le lointain,
derrière le mur, mange lentement
(il boit la mer le chien quand il renifle
têtu) sous son oreille retombée
affamé de salpêtre il boit la boue
nocturne et terrestre, sort déchaussé,
piétine, seul, la chaux bleue de la baie,
sel éparpillé, grillé, et il tombe
endormi pendant qu'il se lève, aboie
muet profondément là vers le bas
continental et canarien, le chien,
il fume très longuement silencieux,
il hurle en silence la lumière.
                  (El animal perdido todavía, 1987)



La mouette extérieure

Je suis descendu vers la plage ouverte
je me suis baigné dans mon sel céleste
(dans la flamme au dedans giratoire)
dans l'éclat terrestre, terrien et mien
et dans la mer, m'enfoncer lentement
là-bas tout à l'intérieur du jour bleu
au dedans de la plage qui s'ouvrait
l'arbre de lumière, l'incendie haut
immobile où la mouette fixe raye
le cristal étiré de l'horizon ,
fracasse la clarté éblouissante
et sort, là-bas, à l'extérieur du jour.
                  (El animal perdido todavía)


Arbre extérieur

Devant dans toute sa force il y avait
l'arbre que jamais on ne voyait. L'arbre
dans la lumière, l'arbre blanc. L'arbre
d'ascendance végétale lumineuse et visible.
Seul visible par quelqu'un d'endormi.
Quelqu'un qui palpe le sommeil du feu,
la flamme d'eau, le tremblement de l'eau
dans la végétation du jour profond et bleu
(sans tronc, branches, ni fruits ni feuilles)
là dehors sur la mer, dans l'incendie.
                  (El hombre que llega al exterior, 1989)



La mouette, en dehors

C'est un vol qu'on ne voit, qu'on n'entend pas,
immobile, jamais encore on ne le voit,
on l'ignore toujours, elle vole lente,
immobile, sur la plage elle vole à présent
première mouette solitaire, loin
posée sur la ligne de la mer, immobile
au-dessus de la roche éparpillée
sur la baie, en moi, si lente
c'est le vol qu'on ne voit, qu'on n'entend pas
naturellement physique, visible, audible,
de l'autre côté de la lumière, en dehors,
en dehors de la lumière, aux intempéries,
c'est un vol dans l'ignorance, ignée
la mouette réelle, avec certitude
c'est un vol sous la pierre: on ne la voit,
ni ne l'entend. Elle vole là-haut.
Par-dessus la plage une mouette blanche.
Sur Peña la Vieja elle vole immobile
le territoire le plus inconnu, dedans.
La petite fille nue court dehors
plage inconnue doucement et elle entre
dans la mer, sous la vague lumineuse,
l'air tranquille, la houle qui fleurit.
Je regarde la plage. Une mouette vole
claire parfaitement. Et ténébreuse.
Je regarde la plage. Le soir tombe.
Une mouette immobile dehors vole.
                   (El animal perdido todavía)


Publié par Tecna à 12:04:50 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

Coïtus interruptus | 21 janvier 2007

Coïtus interruptus*
           
            Connaissez-vous François Jacqmin? Personnellement ce n'était pas mon cas il y a encore quelques années Jusqu'à ce que le hasard d'une rencontre me mette dans les mains Les saisons. J'ai beaucoup lu de poésie. Il m'arrive le plus souvent d'en être saturé. Fatigué de ses subversions monotones ou de ses ronrons rétros. J'ai ouvert le livre à la première page et, immédiatement, j'ai été, à tous les sens du terme, saisi:

                                       Ce qu'il y a à dire du printemps
                                       le printemps le dit.

Tout est dit, en effet, et le livre pourrait s'arrêter là. Oui, à quoi bon écrire, se perdre dans les joliesses ou les approximations quand le réel s'impose avec une force à vous couper le souffle? Et pourtant François Jacqmin continue. Pendant exactement 188 pages et quatre saisons:

                                       La brise annonce des noces
                                       impitoyables.
                                       Il y a une lueur d'apocalypse
                                       dans tout ce qui naît.
                                       L'herbe fait trembler le
                                       néant.
                                       Il est périlleux de ne pas
                                       être jeune.
                                                                       (Le printemps)

D'entrée, le cliché, dont nous nous débarrassons difficilement, d'une nature maternelle, accueillante et douce reçoit un coup mortel. Car la nature ne doit rien à l'homme. Lequel ne cesse de la travestir selon ses désirs ou, le plus souvent, ses routines mentales. Elle est, proprement, l'inhumain. Pour donc s'accorder ne serait-ce qu'un instant à ses fascinantes (et inquiétantes) vibrations, il faut tout un travail sur soi -- une ascèse -- qui s'opère essentiellement ici par le retour constant et corrosif de la pensée sur le sentiment (ces lieux communs du voir et du sentir que nous ne cessons de projeter sur les choses) afin d'aboutir à cet état de stupeur ou de vacance préalable sans lequel aucune vision  véritable n'est possible:
                                           
                                              
Le refus de tout est une
                                               condition de survie
                                               lorsqu'il fait doux.
                                               Seule la pensée qui n'aspire
                                               à rien risque de rester
                                               intacte.
                                               Le ciel frôle cette perfection.
                                                                                         (L'été)

            Rien, donc, de moins “poétique” que cette écriture qui tire de la rétraction et de la pointe la plupart de ses effets. A l'image du monde naturel, seule référence rhétorique avouée de Jacqmin. Ainsi l'arbre d'automne est-il le parfait modèle du dépouillement — de cette ascèse dont il vient d'être question: “L'arbre savoure l'indescriptible / bonheur de perdre.” Notation aiguë  qui n'a d'égale que cette remarque faite d'un étonnant amalgame de visuel et d'abstrait: “Ses branches sont vides de / tout commentaire.” Cette fusion du sentir et du penser qui donne à cette poésie son caractère très nettement méditatif  (à l'instar de toute une tradition anglaise dont Jacqmin est visiblement très proche) -- culmine sans doute dans des poèmes comme celui-ci:                                              
                                              
                                               J'entends l'arbre exalter l'économie
                                               de l'expression.
                                               Pendant une saison, il va se
                                               consacrer à parfaire sa
                                               monotonie.
                                               Son silence l'emporte déjà sur
                                               la lutte de l'homme pour le mot
                                               juste.
                                                                                           (L'automne)

Écriture au scalpel qui ne cesse de traquer impitoyablement, souvent avec pudeur et humour, ses propres tressaillements d'enthousiasme rhétorique:

                                               Qui veut connaître la neige
                                               doit retenir son haleine et
                                               devenir exsangue comme l'immensité.
                                               La main qui l'examine doit être
                                               au degré zéro de l'ardeur.
                                               Ici, la seule faculté requise
                                               est l'inaptitude à la rhétorique.
                                                                                              (L'hiver)

Alors, peut-être quelque chose pourra-t-il apparaître. Mais seulement par cette pratique inlassable du suspens ou mieux du coïtus interruptus qui est, me semble-t-il, l'un des secrets de cette poésie:
                                              
                                              
L'œil s'émiette dans le
                                               bouleau.
                                               L'espace frise la folie lorsqu'il
                                               traverse son feuillage.
                                               Je m'arrête à temps.
                                               Je pressentais une application
                                               personnelle et désastreuse de
                                               ce frémissement.
                                                                                              (L'été)

            Maintenant, que vous sachiez que François Jacqmin est belge et qu'il a donné avec Les saisons, publié en 1979, “l'un des livres les plus importants de la poésie belge de langue française depuis 1945”, comme nous l'apprend la quatrième de couverture, n'est pas inutile mais secondaire. L'important est que cette voix existe et que, dans son impitoyable précision, elle puisse nous faire partager des instants de perfection à la fois aussi denses et vastes que celui-ci:

                                               Le grésil allume un petit
                                               feu sonore.
                                               Sa flamme tinte dans le
                                               paysage minéral.
                                               Il suffit de tendre l'oreille
                                               pour remonter aux
                                               origines du silex.
                                                                             (L'hiver)




                                                                                                             













 













* François Jacqmin, Les saisons, Editions Labor, Bruxelles, 1988.

Publié par Tecna à 09:50:43 dans Lectures | Commentaires (0) |

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