Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Rechercher

Glossaire

Décembre

DiLuMaMeJeVeSa
  12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031  
  • RSS
  • RSS
  • Podcast
  • atom 03

Le songe et la blessure | 08 février 2007

 Le songe et la blessure (1969-1970)

 

(Nocturne inachevé)

Aujourd'hui le temps saigne sur la vitre.
Un vent d'absence y vient mêler les cendres
d'on ne sait quel feu mort. Un volet grince
et claque par moment. On guette encore
cette rumeur de vie sous les échos
et la rumeur des jours, comme une eau lisse
où vient sauter la pierre. Mais on sait bien
qu'on ne pourra jamais l'entendre.
On reste là quand même, et l'on attend:
peu à peu le soir glisse sur la page,
couvrant les mots et la main qui les trace.

La lampe qu'on allume elle aussi saigne
et les mots s'illuminent un instant.
Puis tout s'éteint. Que crois-tu donc, poète,
qu'une lampe suffit à éclairer
la nuit têtue de l'encre et du destin?
Car tout retombe au centre de la page,
tout se brise toujours, telle la pluie
qui s'est mise à tomber contre la vitre.
On écoute pourtant: le long des murs
le temps suinte et coule; on se regarde
dans le reflet étrange d'un regard.

La nuit est une eau noire où flottent des
lambeaux d'espoirs, des lueurs, des regrets,
des voix perdues, des mains, un froissement
trouble et très lent d'images déchirées,
une lente agonie de chaque chose
en chaque chose et de l'homme en lui-même.
Une porte se ferme. Une fenêtre.
Dans le silence effrayant des paupières,
au bord du puits obscur de la mémoire
dont nul ne sait s'il pourra revenir,
tous se cachent pour perdre leur visage.

La nuit. Le lieu de l'impossible amour
où chaque fois nous nous brûlons en vain.
Tu me souris, mais tu es trop fragile
pour que sans te briser ma main te touche,
ô toi si proche, si lointaine, seule
à l'orée de ce songe où tu m'attends:
un jour de ciel, un silence d'oiseaux,
un champ de terre rouge et un cyprès
dressé contre le mur d'une maison de pierre,
un lent chemin que frôlent nos deux ombres
au cercle d'or d'un éternel été.

 


Mais on vieillit et le songe s'éloigne,
tel un écho de pas dans la rue vide,
léger mais persistant. La main se pose
sur la page inutile où çà et là
sont échoués les mots. Les yeux se ferment.
Il n'y a plus qu'à écouter encore
sous le silence et la cendre des heures
éparpillées, ce feu de la mémoire
craquant très loin, voix de flamme et de braise,
voix d'enfance et de mort. Le vent s'est tu,
la pluie aussi: il faut attendre l'aube.

Publié par Tecna à 10:15:50 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

Don Quichotte | 07 février 2007



 

LE LIVRE DES MIROIRS

     - Du moins, pendant que nous montons à cheval - dit don Quichotte -, vous pouvez bien me dire si je suis ce même don Quichotte que vous dites avoir vaincu.
     - A cela nous vous répondons - répondit le chevalier des Miroirs - que vous ressemblez comme un œuf ressemble à un autre, à ce même chevalier que j'ai vaincu ; mais puisque vous dites que des enchanteurs le poursuivent, je n'oserai assurer que vous êtes ou non le susdit.
              Don Quichotte,
IIè partie, chap. XIV

     Jadis, dans deux livres mémorables,  L'ancien et le moderne et Roman des origines et origines du roman[1], Marthe Robert a montré, que le problème sans cesse posé et  jamais résolu, des rapports des livres et de la vie ou, si l'on préfère, de la littérature et de la réalité, était le thème central de Don Quichotte. Auquel on ne comprenait rien si on le réduisait à une simple parodie des récits de chevalerie. Outre, en effet, que le genre était passé de mode au moment de sa rédaction, elle rappelle qu'il y a, dans la première partie, un passage trop souvent oublié, où le chanoine et le curé du village ont une longue discussion avec le barbier sur les dits récits. Le premier, après avoir montré tout ce qu'il peut y avoir d'invraisemblable et de grotesque dans ce type de littérature, passe aussitôt après, à la surprise du lecteur, à un éloge appuyé d'un genre que ses paroles précédentes avaient, croyait-on, définitivement voué à l'oubli ou au bûcher. Sur quels arguments fonde-t-il un si curieux plaidoyer ?
     Ces livres, nous dit-il, par leur absence de règles et de limites, peuvent permettre à un véritable écrivain de donner toute sa mesure, de montrer tous les registres stylistiques dont il est capable ; ils lui permettront également de révéler l'ampleur de sa vision du monde et d'un savoir aux multiples facettes. Sur quoi il conclut : « En effet, l'écriture décousue de ces livres, donne la possibilité à l'auteur de pouvoir se montrer épique, lyrique, tragique, comique et de réunir les qualités que renferment en soi les si douces et agréables sciences de la poésie et de l'éloquence ; car l'épopée peut aussi bien s'écrire en vers qu'en prose. »[2] Lignes essentielles, puisqu'elles nous permettent d'assister, sur le vif, à la naissance de ce « genre des genres » –– cette épopée en prose dont le Quichotte est à la fois l'origine et l'une des plus hautes manifestations ––, que nous connaissons sous le nom aujourd'hui si banal et finalement si galvaudé de « roman ».
     Oui, nous dit en somme Cervantès, le contenu du genre chevaleresque est inepte, mais l'élan d'écriture –– le désir –– qu'il peut susciter est magnifique et c'est lui qu'il faut défendre. Aussi, dans ce panégyrique qui succède à la violence sarcastique d'une critique en règle, n'y a-t-il aucune contradiction. Puisqu'il nous est montré qu'il n'y a pas lieu de jeter le bébé avec l'eau du bain : s'il faut brûler les mauvais livres, ne brûlons pas la littérature avec. La vraie. Celle qui n'est ni un salmigondis d'histoires à dormir debout (les récits de chevalerie), ni un catalogue pesant et insipide de ce qu'on appelle « réalité » (les travaux de l' « humaniste » occupé à une taxinomie des différents types de livrées), mais dans et par le mouvement d'écriture qui la porte, une exploration de cet inconnu où, intérieur (le monde des livres) et extérieur (celui des choses), s'interpénètrent à tel point qu'ils finissent par se confondre. Comme dans la deuxième partie où les personnages, qui ont lu la première, se prennent tellement au jeu de la folie qu'ils finissent par y succomber : « ...les mystificateurs étaient aussi fous que les mystifiés, et [...] le duc et la duchesse n'étaient pas à deux doigts de paraître sots tous les deux, puisqu'ils se donnaient tant de mal à se moquer de deux sots »[3]. Il n'y a donc pas la réalité d'un côté et les livres de l'autre, puisque ces derniers ont une telle influence sur leurs lecteurs qu'ils les transforment eux et leur comportement. Si, dans la première partie, don Quichotte ne voit plus le monde qu'à travers le prisme déformant de ses romans de chevalerie, les personnages de la seconde finissent par ne plus voir qu'à travers le regard qu'ils croient être le sien. Livre des miroirs, comme le chevalier du même nom, tout n'est qu'interprétation dans Don Quichotte, métamorphose, masques posés sur d'autres masques. Tout s'y diffracte,  s'y multiplie, s'y évanouit. Rien n'y est stable: ni le héros, ni l'auteur, ni le livre, ni le genre, ni même la réalité.
     Qui est, en effet, don Quichotte sinon, d'abord, la métamorphose d'Alonso Quijano dont on ne sait d'ailleurs s'il s'appelle « Quixada » (« mâchoire ») « Quesada » (« tarte au fromage »( !)) ou « Quijana ( ?) ». Et, dans la seconde partie, lorsque apparaît le bien nommé Chevalier des miroirs (qui n'est autre que le bachelier Samson Carrasco), celui-ci déclare à don Quichotte l'avoir vaincu et, par là même, s'être attribué ses exploits, sa réputation et sa gloire, autrement dit, son identité. Il serait donc lui-même don Quichotte s'il n'avait, en réalité, vaincu non pas le vrai mais le faux Chevalier. Et c'est là que la vie « réelle » intervient dans la fiction qui, aussitôt, en tire partie. Car le faux don Quichotte n'est autre que celui d'Avellaneda, cet auteur d'une seconde partie apocryphe, publiée quelque temps avant la vraie, dont on ignore qui se cache sous ce patronyme. Certains pencheraient pour Cervantès lui-même (c'était le nom d'une de ses arrière-grand-mères), lequel l'aurait inventé pour augmenter les jeux de miroirs de sa propre seconde partie. Ce qui fait rêver Nabokov sur la « scène à faire »[4] –– le duel des deux chevaliers ––, devant laquelle Cervantès recule, puisque don Quichotte, en route vers Saragosse où se trouve son double, bifurque en direction de Barcelone pour ne pas le rencontrer.
     Si l'identité du héros ne cesse de fluctuer, que dire de celle de l'auteur ? Qui est-il ? Cervantès, qui déclare n'être que le compilateur et l'éditeur du livre ? L'historien anonyme des huit premiers chapitres ? L'historien arabe Sidi Ahmed Benengeli dont Cervantès fait traduire le texte, découvert sur la place du marché de Tolède? A moins que ce ne soit tous ces auteurs et narrateurs dont Sidi Ahmed s'est inspiré pour sa chronique, lui qui avoue qu'il aurait aimé assister à telle ou telle scène[5], qu'il n'est pas sûr de tel ou tel détail ni de la véracité de ce qu'il rapporte de seconde main[6], etc. Sans compter les enchanteurs qui, selon don Quichotte, sont finalement les véritables auteurs de ses aventures. Echos, rumeurs, voix lointaines et brouillées... Qui parle ? Qui raconte ? Qui écrit ?
     Une chose est sûre, en tout cas : le premier grand roman moderne d'Occident se présente explicitement comme une traduction. Elle-même traduite, depuis, dans toutes les langues du globe. Ce que lit le lecteur, c'est toujours un autre texte : jamais l'original. A quoi il faut ajouter, pour faire bonne mesure, que Don Quichotte est une imitation parodique d'Amadis de Gaule, modèle du récit de chevalerie, qui n'est lui-même qu'une transposition affadie de l'épopée originaire : l'Odyssée. Le texte du roman est donc la version d'une version qui, elle-même renvoie aux versions déjà lointaines d'un inaccessible archétype: enfilade vertigineuse de miroirs dont la traduction est le foyer... Comme si, finalement, Cervantès avait voulu nous dire que l'original, la pureté n'existent pas. Que tout est toujours transcription, transposition, translation. Trans : passage, ouverture, et non pas clôture. Il n'est pas indifférent que cette vision de l'expérience littéraire comme métissage soit née en Espagne, pays à la culture foncièrement métisse (même si près de quatre siècles d'histoire ont cherché à prouver le contraire) et qui, plus que tout autre, a connu les tentations de la pureté et les tragédies de la purification  — terme qui nous ramène, hélas, à notre actualité la plus brûlante. De traductions, en transcriptions et en transpositions, l'original –– l'origine –– est inaccessible. Et l'identité. Et le réel.
     Le réel, pas la réalité. La réalité est une description apprise, dont l'évidence tient au degré de cohérence et de familiarité qu'elle induit. Elle est essentiellement, pour chacun, l'ensemble des phénomènes nommables et donc reconnaissables qui l'entourent et sur lesquels il peut avoir prise, directement ou symboliquement. Car la mise en forme qu'est l'acte perceptif obéit à une nécessité d'ordre vital : s'adapter au monde extérieur, agir sur lui pour survivre et, donc, choisir ou éliminer ce qui conviendra ou non à l'action projetée. En son fond, toute perception, avant même d'être une élaboration, est une sélection d'éléments utiles à la vie, un découpage opéré par le corps dans le flux infini des phénomènes. C'est cette sélection-élaboration partagée que j'appelle “réalité” et que je définis spontanément comme “ce qui existe”, “ce qui est”. Mais ce que je n'ai pas sélectionné, cette multitude de phénomènes que je n'ai pas réfléchis  en vue d'une action possible et qui, par conséquent, me sont invisibles, n'en cesse pas pour autant de me traverser de son infini poudroiement. Elle m'est, proprement, imperceptible, mais elle existe. Elle est la plénitude invisible de ce qui est –– le réel. Dont la réalité, n'est qu'une actualisation partielle. Et si être sans être actuel, c'est, précisément, être virtuel, le réel, lui, sera entièrement virtuel.  Or, toute action humaine engage, peu ou prou, une activité de virtualisation. Le moindre acte intelligent ou  raisonné, suppose une prise de distance par rapport à l'immédiat et, si peu que ce soit, une “représentation” de ce qu'il doit être et des conséquences qu'il va entraîner. L'espace par excellence de cette représentation est le langage où le monde se donne en puissance et non en acte. Car si l'action la plus simple (sauf si elle est réflexe) suppose déjà un “discours” intérieur minimum (et souvent non conscient) qui permet d'anticiper ne serait-ce qu'un geste, que dire alors de la lecture d'un livre, cette opération purement langagière qui met en jeu une virtualisation telle que le lecteur n'est plus en face mais à l'intérieur de l'univers qu'elle sécrète ?
     Ce caractère essentiellement virtuel de toute littérature et, en particulier du roman, c'est Don Quichotte  qui, à l'orée du XVIIème siècle, la met si fortement en lumière que les problèmes qu'il soulève sont encore les nôtres aujourd'hui. Est-il exagéré d'y voir les livres de chevalerie comme de véritables “machines virtuelles” ? Non seulement ils arrachent Alonso Quijano à son univers quotidien de petit hobereau de campagne pour l'immerger dans leur monde purement imaginaire, mais ils précipitent sa métamorphose en ce chevalier errant dont la perception est si troublée qu'elle finit par substituer à la description quotidienne apprise celle qu'ils lui imposent. D'où l'armée au lieu du troupeau, les géants au lieu des moulins, le château au lieu de l'auberge... Autrement dit, en substituant à la réalité vécue une réalité virtuelle, ils lui font non seulement prendre des vessies pour des lanternes mais le conduisent à transformer lesdites vessies en véritables lanternes. A tel point que les livres finissent par être plus vrais que la vie. Possédé par sa passion, Alonso Quijano vend, dès le début du roman, “plusieurs arpents de bonnes terres à blé pour acheter des livres de chevalerie”. D'entrée, la littérature entreprend de dévorer le monde physique. Comme dans L'invention de Morel, l'impressionnant récit de Bioy Casarés où, pour entrer dans la vie purement virtuelle de la femme-hologramme dont il s'est épris, le narrateur accepte de perdre la sienne afin de demeurer à jamais liée à elle aux yeux de tout éventuel spectateur. Don Quichotte et sa nombreuse lignée –– Robinson, Emma Bovary, le prince Mychkine, d'autres encore  — sont les lointains ancêtres de ces nouvelles générations de drogués du virtuel qui fuient le réel par immersion totale dans les labyrinthes des aventures numériques.
     Néanmoins — et c'est en cela que Don Quichotte est l'œuvre clé de notre modernité et même de notre contemporain le plus extrême —, sa leçon ne s'arrête pas là. En effet, si Alonso Quijano retrouve dans le monde de tous les jours l'univers de ses romans de chevalerie, c'est, semble nous dire Cervantès, qu'entre nous et ce dehors que nous nommons “réalité” s'interpose toujours l'épaisseur infinie de la lettre? Et que ce que nous voyons, entendons, touchons, n'est qu'une projection du “discours” qui nous habite jusqu'à notre mort: celui de la langue que nous parlons et, à travers lui, du système de valeurs qui nous a formés et détermine ainsi notre “vision du monde”. Percevoir, nous montre Don Quichotte  avec une extraordinaire acuité, c'est toujours percevoir du langage — du symbolique. Non pas ce qui est (l'appréhenderons-nous jamais?) mais ce qu'on sait, ou mieux, ce que l'on croit ou désire: non pas une souillon mais une gente dame, non pas un plat à barbe mais un casque... Grossi par la caricature, Cervantès nous montre à l'œuvre l'imperceptible mécanisme de toute perception. Et, en même temps, comme à l'état naissant, le processus de formation de la réalité. Ce virtuel qui s'actualise pour occuper tout le champ perceptif et existentiel. Les réalités sont donc aussi nombreuses que ces mondes virtuels que sont les langues, les cultures et les groupes sociaux. Sancho, utilitariste, terre à terre et âpre au gain ne voit pas plus le réel que don Quichotte, mais une autre réalité —un autre découpage. Qui n'est ni plus ni moins “vrai”, puisqu'il est susceptible de se transformer: au fil du livre, la description du monde du valet, beaucoup plus encore que celle des autres personnages, finit par être contaminée par celle du maître et, comme le dit Unamuno, Sancho se “quichottise”. Qu'est-ce donc finalement qu'un livre, sinon un redoublement du processus de formation de la réalité? La substitution de ce qu'elle est — du virtuel actualisé — par une virtualisation seconde qui menace de la supplanter. Au même titre que la “réalité virtuelle” d'aujourd'hui qui, fascinante par les savoirs et les prouesses techniques qu'elle met en œuvre, n'invente finalement rien, puisqu'elle s'inscrit, au contraire, dans une très longue tradition — celle de l'art comme mimésis — à laquelle elle semble à la fois mettre un terme en lui ouvrant de nouvelles perspectives jusque là insoupçonnées.
     Demeure, pourtant, une différence fondamentale entre Don Quichotte et une machine virtuelle : sa dimension critique. Alors que les techniques de simulation supposent une adhésion sans faille du spectateur-acteur afin que l'effet de réalité produit soit convaincant, le livre de Cervantès vise, à travers la folie de don Quichotte, à dénoncer le danger de ce procédé de virtualisation à outrance qu'est la littérature, tout en le glorifiant, en en multipliant  les effets jusqu'au vertige. Avec lui, le roman s'ouvre au lieu de se fermer sur ses propres mirages. Coiffant tous les formes littéraires de son époque (épique, pastorale, picaresque, amoureuse, byzantine etc.), il contient à la fois le passé du genre qu'il invente et son futur : celui d'une modernité qui, dès le milieu du XIXè siècle, va faire du roman le lieu d'un incessante critique de la réalité et de lui-même et, par là, malgré ses récentes réactions et involutions, celui d'une constante affirmation de liberté.
                                                          

 

 















[1] Bernard Grasset, 1963 et 1972.







[2] Don Quichotte, Iè partie, chapitre XLVII.




[3] Don Quichotte, IIè partie, chapitre LXX.



[4] Vladimir Nabokov Don Quichotte, traduit par Hélène Pasquier, Stock, 1998, p.169-171.






[5] En cet endroit, Sidi Ahmed fait une parenthèse, et dit que, par Mahomet , il aurait donné pour les voir tous deux aller, ainsi serrés si fort, de la porte jusqu'au lit, le plus beau des deux cafetans qu'il avait. » (II, XLVIII)







[6] Celui qui a traduit cette grande histoire de l'original écrit par son premier auteur dit qu'en arrivant au chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marges, écrites de la main d'Ahmed lui-même, les réflexions suivantes : « Je ne puis comprendre ni me persuader qu'il soit réellement arrivé au valeureux don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre [...] Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, et, sans affirmer qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, je l'écris. Toi, lecteur, puisque tu es sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. » (II, XXIV)

Publié par Tecna à 09:42:05 dans Lectures | Commentaires (1) |

Emilo Prados: poèmes | 04 février 2007

 



Emilio Prados, Espagne (1896-1962)

Poèmes

Corps poursuivi (1928-1929)

 II

J'ai fermé ma porte au monde ;
ma chair s'est perdue dans le rêve...
Je suis resté en moi, magique, invisible,
nu comme un aveugle.
Jusqu'à l'extrême bord des yeux
je me suis illuminé par dedans.
Frémissant, transparent,
je restais sur le vent,
telle une coupe claire
d'eau pure,
comme un ange de verre
dans un miroir.

III

Je voudrais être par où je suis passé
comme une branche, comme un corps ;
comme dans un rêve, comme dans la vie ;
comme privé de front, et sans ombre ;
comme une main, comme l'eau ;
comme sur mes lèvres, comme dans l'air,
là où je ne sais si j'ai été, ou vais être, ou suis,
si l'arbre m'y a conduit,
comme je ne sais si je suis, si je vais être ou peut-être serai,
ou si tout est comme le ciel.
Le seuil de mon sang
s'est ouvert dans mon sang.
Sans corps déjà mon corps
traverse mon corps...
Je voudrais trouver ma loi
ma fonction également, comme l'air,
ma blancheur également
comme une lumière, une blessure,
de même qu'une fatigue, un ange également.



Jardin clos (1946)


Trois nostalgies du jardin fermé

 I


Soleil et plaines

 Les champs, les champs, et puis les champs...
— Mais les oliviers ?
(Et mon cœur rêvant.)

Les champs, les champs, et puis les champs...
(Qu'est-ce qui me poursuit, Dieu,
qu'est-ce qui me poursuit ?)
Les champs, les champs, et puis les champs...
— Mais où la mer ?
(Et mon cœur pleurant.)
Les champs, les champs, et puis les champs...

II


Mont obscur

Le soir tombe déjà...
Et le vent :
il secoue, secoue le romarin,
le vent!
— Ah! Qu'il est vaste
tout le ciel sans le vent!


La nuit vient déjà...
Et le vent :
il secoue, secoue le romarin,
le vent!
— Ah! Comme elle brille
l'étoile sans le vent!
La nuit est déjà dans le champ...
(Qu'elle est lente
l'eau qui va au fleuve,
qu'elle est lente!)
Et le vent :
il secoue, secoue le romarin,
le vent!

III

Les champs ouverts

Sur l'olivier, la grive ?...
— le silence dans les oliviers.

— Et maintenant que nous sommes dans le rêve,
je voudrais te dire, olivier...

(La grive s'envole...
                                     les champs, les champs)

Publié par Tecna à 10:27:10 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

Le dénouement | 02 février 2007

 Le dénouement (1986-1988), Opales, 2001 
 

Jeudi 2 janvier

La neige n'a pas cessé de toute la journée. Vers cinq heures, je suis sorti. Pour ne plus être seul. J'ai marché longtemps dans l'humide et le froid. Sans but, cherchant à retrouver mon calme. Le raclement des pelles accompagnait mes pas, le froissement des pneus dans l'eau, le gris du ciel bas. Peu à peu l'absence s'est adoucie, a reculé vers l'horizon, avec le peu de jour qui restait. Je suis entré dans un café et j'ai demandé un thé. Puis je suis resté à fixer la rue sans la voir. Mon regard était un espace vide : les corps y glissaient, silencieux, dans un sens ou dans l'autre, avec une régularité monotone. Je dis "les corps" car je ne percevais aucun détail : ni visages, ni vêtements. Rien d'autre que des ombres sur le blanc de la neige. Puis doucement, une sorte de brume grésillante est venue et j'ai eu l'impression, tout en restant immobile, de m'éloigner progressivement. Le mouvement des formes derrière la vitre n'avait pas cessé, mais semblait de moins en moins me concerner. Comme le décor du café, les couleurs, les odeurs, les voix. Je les percevais très nettement, mais dans un dédoublement qui, peu à peu, les rendait irréels. J'eus vaguement peur. De ne plus pouvoir rejoindre le présent. De m'égarer sur cette lisière confuse où ce qui était le monde perdait son sens... C'est le souvenir de la même expérience (plusieurs fois répétée par la suite) qui m'a fait reprendre pied : je suis à la laiterie. J'attends mon tour. Doucement, le grésillement monte. Quand je m'en aperçois, il est trop tard. Tout s'éloigne sans pourtant s'éloigner : les autres clients, le laitier qui se penche vers moi. Mon corps, lui, continue, là-bas. Il tend le bidon à lait, parle, sourit même. Quelque part, au même moment, je me débats. Comme dans un rêve, cherchant à remuer, sans y parvenir. Oui, comme dans un rêve. Même sensation d'être ici et ailleurs à la fois. De ne plus coller à ce qu'on appelle "réalité"; sans en être séparé pour autant; mais au bord de la perdre. Comme aujourd'hui, dans ce café où, après tant d'années, un fil se renouait. Je suis revenu à moi (la langue dit bien les choses). Derrière la vitre, le va-et-vient des passants avait repris son caractère de rassurante banalité. Mon thé, que je n'avais pas bu, était froid. J'ai payé et je suis sorti.

Vendredi 3 janvier

     Franchie la porte de l'institution Ste. B., on entre dans un petit hall éclairé, je crois, par une verrière. À droite, un couloir. Sur l'un des murs, des rangées de portemanteaux. Sur l'autre, des portes donnant sur des salles interdites. (Je n'en connaîtrais qu'une). Au bout du couloir, le grand escalier et sa rampe, majestueusement enroulé sur deux étages et coiffé, lui aussi, d'une verrière. Les salles de classe sont en haut. On reste, parfois, quelques instants à regarder : les jambes, les mains, les têtes montent vers la lumière. Puis on gravit les marches. Le bois verni grince. On est intimidé. Au premier, un autre couloir, d'autres portes, autorisées celles-là. De petites tables aussi contre les murs. En attendant l'heure, on y écrit dans le va-et-vient, le brouhaha. On trace des rangées de lettres des s qui en s'allongeant deviennent des j ...

.............................................................................................................................................
    
    
Une salle de classe. C'est la prière. La maîtresse est debout sous le grand crucifix noir. Au fond, à gauche, près de la fenêtre, je sanglote. Je ne sais plus pourquoi. La lumière est grise  ...

.............................................................................................................................................

     Un autre jour. Qui s'acharne sur moi? Qu'ai-je fait? "À la cave!" crient les voix. On me tire par les poignets. Je me débats. On me traîne dans l'escalier. Je m'accroche à la rampe. Je hurle. Des mains desserrent un à un mes doigts. Au-dessus, les têtes se penchent, noires sur le clair. La porte est là, ouverte. Je suis agrippé à la poignée. Derrière, des marches obscures. Personne ne me fera plus lâcher. Ce jour-là, je n'ai pas voulu mourir. J'ai défendu mon droit à la lumière. Quand on me traîne vers l'une des salles interdites du couloir d'entrée, je cesse de résister. Le plancher craque et sent la cire. Au centre, une table massive, froide. Couché sur le dos, bras et jambes liés aux quatre pieds, je halète. Seul, je regarde la lumière du jour au plafond. J'écoute les bruits de la rue : les pas, les voitures. Je ferme les yeux. Je sens la trace des larmes qui sèchent sur mes joues. Les bruits se confondent, s'éloignent. Quand je rouvre les yeux, la lumière a pâli. Quelqu'un entre, s'approche, se penche. Je vois le visage. Sa douceur mielleuse. Je baisse les paupières. Comme je les baisse à présent. Une fraction de seconde, les deux instants se confondent. La solitude, toujours. N'ai-je fait autre chose que de la fuir toute ma vie? Pour découvrir au bout que je la porte en moi ...

Mercredi 8 janvier

     Je dispose ces morceaux, ces bribes de temps. J'essaye d'en faire un impossible récit. Ce que je pourrais dire de mon milieu de naissance, famille, enfance citadine, etc., serait exact mais ne serait pas vrai. Situés, ces fragments perdraient leur intensité : instants redevenus quelconques dans une chronologie convenue. C'est hors du temps que le temps prend sa source. Dans le sursaut d'un présent immobile, toujours recommencé ...
 

Publié par Tecna à 09:34:29 dans Livres disponibles | Commentaires (0) |

Retomber en enfance | 31 janvier 2007

Tomber en enfance[1]
                                                On doit écrire avec une langue qui ne soit pas maternelle
                                                                                                 Vicente Huidobro, Altaigle
           
            Malgré la constance, la ténacité de Fernand Verhesen qui, depuis cinquante ans, par ses traductions et ses articles, ne cesse de la défendre dans la culture de langue française, la poésie de Vicente Huidobro, condamnée au ghetto de l'hispanisme et de quelques happy few, est demeurée pratiquement inconnue des lecteurs français. Pareille ignorance de l'une des œuvres les plus foisonnantes et les plus novatrices du XXème siècle et, qui plus est, écrite pour une bonne part en français, est incompréhensible, si l'on ne retrace pas, ne serait-ce que brièvement l'itinéraire de celui qui, avec César Vallejo, Jorge Luis Borges et Pablo Neruda apparaît comme l'un des fondateurs de la poésie hispano-américaine d'aujourd'hui et, plus généralement, comme l'un des grands créateurs de la poésie de langue espagnole de ce siècle.
            Né au Chili en 1893, dans une famille patricienne, Vicente Huidobro publie ses premiers recueils dès 1911 sous les auspices du Modernismo (version hispano-américaine du symbolisme) finissant. Fondateur de la revue Azul  en 1913, inventeur l'année suivante des premiers calligrammes, à peu près en même temps qu'Apollinaire, il lance en 1916 le "Créationnisme", mouvement poétique qui vise, comme son nom l'indique, à faire du poète un créateur à part entière -- “un petit Dieu”, comme il l'écrit -- et non plus un plat imitateur de la Nature. Rejet d'une mimésis simpliste, qu'il partage, entre autres, avec les peintres cubistes, au profit d'une autre  mimésis: celle que définissait déjà Aristote comme imitation non des produits mais du geste créateur de la nature elle-même. A l'étroit au Chili, dans un milieu traditionaliste étouffant qui rejette ses tentatives novatrices, il s'installe à Paris à la fin de l'année 1916 et se met à fréquenter assidûment l'avant-garde littéraire et artistique de l'époque. Il fonde avec Reverdy la revue Nord-Sud qui publie Apollinaire, Max Jacob, Philippe Soupault, André Breton, Tristan Tzara, Louis Aragon, tous les ténors du dadaïsme et du futur surréalisme. Auteur d'une définition de l'image poétique ("J'admire ceux qui perçoivent les relations les plus lointaines des choses", Pasando y pasando, 1914) qui précède de trois ans celle de Reverdy, créateur du poème "cubiste" un peu avant ce dernier, leur collaboration virera très vite au conflit sur la paternité de la nouvelle poésie. "Cette querelle, écrit Fernand Verhesen, oblitérera par la suite la vive amitié qu'entretient Huidobro avec Apollinaire, Juan Gris, Max Jacob, Cendras, Picasso, Tzara (et même Breton dont il s'éloignera toutefois en 1925 en publiant ses propres Manifestes). De ce différend résultera une sorte de conspiration du silence savamment organisée." 
            Telles sont les raisons humaines trop humaines pour lesquelles une œuvre aussi novatrice, ample et variée, est demeurée si scandaleusement méconnue dans le pays où elle fut en grande partie écrite. Au point que Fernand Verhesen fut le seul en Europe à rendre hommage, au moment de sa mort, en 1948, à ce grand poète dont il traduira une première fois, en 1957, le chef-dœuvre, Altazor, sous le titre d'Altaigle. Quarante ans plus tard, le voici qui récidive, avec la courageuse complicité des éditions Unes. La réédition de cette traduction, revue et remaniée, met enfin à la portée du public français et dans son intégralité, après la publication dans les années 80 des Cantos  d'Ezra Pound et de Paterson de William Carlos Williams, l'une des œuvres poétiques majeures de notre modernité.





*





            Ce vaste ensemble de 2230 vers précédés d'un long prologue, en même temps qu'il est la tentative la plus extrême menée dans le domaine hispanique pour créer une langue nouvelle à l'intérieur de la langue elle-même, se présente comme un effort pour résoudre le difficile problème esthétique posé par le poème long. Celui-ci, privé aujourd'hui du liant narratif de l'épopée, doit trouver d'autres moyens pour durer et conserver une unité que le lyrisme ou la force disruptive de l'écriture poétique semblent lui interdire. Dans Altaigle, le premier de ces procédés est la répartition en sept chants dans la mesure où elle instaure une sorte de linéarité (même s'il elle est purement extérieure) qui fait du poème un itinéraire ou un voyage. D'où son sous-titre, "voyage en parachute" évoquant une trajectoire non pas horizontale mais verticale. Et c'est là qu'intervient un second facteur d'unité: le mythe du poète, Altaigle, qui, comme ses illustres prédécesseurs, Orphée, Enée ou Dante, descend dans les profondeurs du monde et de lui-même à l'aide de son parachute, la poésie. Ou, plus exactement, y tombe. Car, dans cette chute — "C'est toi toi l'ange déchu" — il perd le paradis figuré par les espaces interstellaires pour plonger vers la terre, le monde étroit de hommes bardé de lois, de morales et d'interdits. Ce monde, il lui faudra le traverser pour, en s'enfonçant dans l'angoisse d'un destin voué à la mort, pouvoir lui échapper d'un bond formidable qui sera celui de la poésie même:
           
     Au fond de toi-même, hors de toi-même, tu tomberas du zénith au nadir parce que tel est ton destin, ton misérable destin. Et plus grande est ta chute, plus haut sera ton ricochet, plus longue ta durée dans la mémoire de la pierre.

Car si cette chute peut sembler d'abord purement négative — chute dans la contingence, la déréliction, la dissolution et la mort: "Tout est terminé/ La mer anthropophage frappe la porte des roches inhumaines / Les chiens à l'heure de la mort aboient"—, elle contient en elle-même des germes de renaissance. Ce n'est, en effet, rien moins que l'infini hors du temps et de l'espace que poursuit Altaigle dans cette plongée interminable. Un infini qui est la plénitude perdue, celle d'une inaccessible Présence:

                        Un être maternel où  s'endorme le cœur
                        Une couche à l'ombre du tourbillon d'énigmes
                        Une main qui caresse les battements de la fièvre

Or, pour approcher l'Objet du désir, ce ventre d'où renaître dans le jaillissement d'une vie neuve, dans l'insignifiante jubilation de la profération première, il va falloir littéralement tomber en enfance ("Tombe/ Tombe éternellement/ Tombe au fond de l'infini / Tombe au fond du temps : Tombe au fond de toi-même [...] / Tombe en enfance..."), retourner à l'origine de la langue, au chaos primordial de toute dissolution et de tout engendrement: "Que le chaos chante le chaos au cœur de l'homme" C'est ce voyage — cette aventure de mort et de renaissance dans et par le langage — qui donne à Altaigle , à travers débordements, ruptures, vertiges, et pirouettes en tous genres, son unité profonde. De l'ordre au désordre, du discours lié sous le signe de la révolte néo-romantique et rimbaldienne du Chant I, au règne sans partage des signifiants en liberté du Chant VII. Évidemment, ce mouvement vers une progressive désarticulation n'est pas aussi linéaire et progressif qu'on pourrait croire. La lecture suivie d'Altaigle  laisse l'impression d'un texte qui, dans sa trajectoire, est coupé de séismes, d'épiphanies multiples et  parfois contradictoires. C'est que, sa composition qui s'étend sur douze ans (1919-1931), n'a pas été continue. Commencé, abandonné, repris, on y sent passer en filigrane tous les bouleversements politiques et esthétiques de ces années-là dont Huidobro, tel le véritable sismographe de l'époque qu'il était, se fait la chambre d'écho.   
            Poème eschatologique, Altaigle  témoigne d'une crise personnelle (perte de la foi) et collective ("agonie du christianisme"). Altaigle tombe. Comme les romantiques allemands, comme Nietzsche qui l'a profondément marqué, il vient de découvrir que le ciel est vide — "le Créateur [...] est un simple creux dans le vide" — et que le sens de la vie n'est plus que la mort et le néant: "Il restera dans l'espace l'ombre sinistre/ D'une larme immense / et une voix perdue désolée hurlant / Néant néant néant".
            Poème politique, Altaigle  résonne du bruit et de la fureur de la grande guerre: "C'est l'hiver / L'Europe a déjà enterré tous ses morts / Et un milliard de larmes sont une seule croix de neige". Il est l'annonce angoissée d'un monde qui sur les charniers à peine refermés va édifier le règne mécanisé de l'utile et du profit. Un monde — le nôtre! — qu'avec des accents nietzschéens ("Le désert avance avec ses vagues sans vie") Huidobro évoque en des vers prophétiques dont García Lorca se souviendra dans Poète à New York:

   Après ma mort un jour
   Le monde sera trop petit pour les hommes
   On plantera des continents sur les mers
   On fera des îles dans le ciel
   Il y aura un grand pont de métal autour de la terre
   Comme les anneaux construits sur Saturne
   Il y aura des cités grandes comme un pays
   Gigantesques cités de l'avenir
   Où l'homme-fourmi sera un chiffre
   Un numéro qui bouge souffre et danse
   (Un peu d'amour parfois comme une harpe qui fait oublier la vie)
   Jardins de choux et de tomates
   Les parcs publics plantés d'arbres fruitiers
   Il n'y a pas de viande à manger la planète est trop petite
   Et les machines ont tué le dernier animal
   Arbres fruitiers dans tous les chemins
   Ce qui est profitable rien que ce qui est profitable

Mais l'espoir en même temps est né. La révolution russe se lève à l'horizon et le poète la salue, lui qui rêve d'une société sans chaînes où régnerait la liberté. Anarchisme qui, non content de chanter le chaos pour que s'écroulent institutions lois et valeurs va peu à peu l'introduire au cœur de la langue elle-même.
            Car Altaigle  est aussi et surtout un grand poème de la poésie On y voit apparaître toutes les expériences poétiques passées et présentes assimilées par Huidobro qui prétend les dépasser dans une synthèse supérieure, prélude à autant de tentatives futures. Si toute la poésie antérieure (Romantisme, Symbolisme, Modernismo ) est là, dans le Chant I avec, sous le signe de Lautréamont et de Rimbaud, une vision du poète maudit à la fois destructeur et créateur, on voit également apparaître, dans les Chants suivants, à côté du simultanéisme et du créationnisme crée et pratiqué par Huidobro l'automatisme surréaliste avec, çà et là, des échos anticipés de ce que seront, dans leur période surréalisante, les voix d'Albertí, de Lorca, d'Aleixandre et de Cernuda. Comme la fin du poème est une préfiguration et du lettrisme et des petits jeux combinatoires des années 70sss mais mis à distance par l'humour et donc privés de leur incurable prétention.
            Pourtant -- et c'est en quoi on retrouve l'unité sous-jacente à ce poème multiforme -- cette réceptivité aux mouvements d'époque est moins mimétique que critique. Huidobro, à la recherche de cette langue primordiale dont il a été question, va user et abuser ouvertement de tous les procédés poétiques et systèmes expressifs en vogue en se livrant, à partir du Chant III, à un réjouissant jeu de massacre. Car, nous dit-il, le plus grand ennemi de la poésie, c'est la poésie elle-même:

                        Poésie encore et poésie poésie
                        Poétique poésie poésie
                        Poésie poétique de poète poétique
                        Poésie
                        Trop de poésie
                        De l'arc-en-ciel au cul pianiste de la voisine
                        Assez madame de poésie infantile

 D'où le désir proclamé de ressusciter la langue selon un programme de destruction systématique qui la rendra à cette liberté originelle sans laquelle il n'est qu'enlisement dans les routines et les conventions c'est-à-dire dans une mort généralisée:

                        Toutes langues sont mortes
                        Mortes aux mains du voisin tragique
                        Il faut ressusciter les langues
                        Avec des rires sonores
                        Avec des wagons d'éclats de rire
                        Avec des phrases à courts-circuits
                        Et le cataclysme de la grammaire
                        Lève-toi et marche
                        Étire tes jambes ankylosées saute
                        Flammes de rire pour le langage grelottant de froid
                        Gymnastique astrale pour les langues engourdies
                        Lève-toi et marche
                        Vis vis comme un ballon de football
                        Ta bouche crépite de diamants

"Phrases à courts-circuits" et "cataclysme de la grammaire" vont être les outils propres à venir à bout non seulement des postures traditionnelles des poètes "manucure(s) de la langue" mais aussi des expérimentations avant-gardistes qui, une fois figées en procédés, sont aussi "l'enterrement de la poésie". Tel le fameux comme  de Lautréamont: "Assez de comme illuminés et furtifs /Autre chose cherchons autre chose". Ce qui nous vaut une litanie réjouissante:
                       
                        Nous savons poser un baiser comme un regard
                        Planter des regards comme des arbres
                        Capturer des arbres comme des oiseaux
                        Arroser des oiseaux comme des héliotropes
                        ......................................................................................
                        Équiper des crépuscules  comme des navires
                        Déchausser un navire comme un roi
                        Pendre des rois comme des aurores
                        Crucifier des aurores comme des prophètes
                        Etc., etc., etc.

Des litanies comme celle-ci, il y en a d'autres. Leur but est manifestement, en portant un procédé à son comble, de l'épuiser — avec la patience du lecteur! C'est que, pour renaître, la poésie doit se faire jeu: "Jouons pendant que nous vivons / Au simple sport des vocables / de la pure parole et rien de plus / Sans images sans joyaux". Mais — et Altaigle nous le montre avec humour et brio — ce jeu est insignifiant quand il n'est que formel. Il ne faut donc pas s'arrêter aux trouvailles mais dépasser chaque nouveau procédé. D'où le leitmotiv du Chant IV: "Il n'y a pas de temps à perdre”. Injonction mise en pratique par le poète dans un vertigineux exercice de dé-construction  qui peut paraître gratuit si on ne se rend pas compte que sous la variation des systèmes de “des-écriture", il y a toujours intention et système.
            D'abord on joue avec les mots. Comme avec la  permutation croisée des terminaisons — "A l'horitagne  de la montazon  / Une hironline  sur la mandodelle" — et autres procédés ludiques qui laissent percevoir que ce poème a été, en partie, composé  à partir du français. Puisque la montée de la gamme, par exemple — "rodognol, rorégnol, romignol, rofagnol, rosolgnol, rolagnol, rossignol" — ne pouvait se réaliser en espagnol qu'en gallicisant le mot “ruiseñor” en “rosiñol”. Parfaite illustration du métissage linguistique, du cosmopolitisme que prônait Huidobro et qui, selon lui, en rendant la poésie traduisible par-dessus la barrière des langues, supprimait le seul handicap sérieux dont souffre la poésie par rapport aux autres arts. En même temps que ces jeux proches des comptines on crée pour des mots féminins des conjoints masculins normalement inexistants: "La montaña y el montaño (“La montagne et le montagné) / Con su luno y su luna ("Avec son lunon et sa lune")". Puis, les créations anagrammatiques ou paragrammatiques entrent en scène. D'un mot, en l'occurrence un prénom, vont sortir comme du chapeau d'un prestidigitateur d'autres mots d'où naîtront images et phrases nouvelles.
            Et c'est là que la traduction proposée, malgré ses grandes qualités, ne mène pas le français aux limites où Huidobro mène l'espagnol. Ainsi la litanie des prénoms aurait dû être traduite en tenant compte plus des signifiants que des signifiés puisqu'on est dans l'ordre du jeu. Ainsi, au lieu de traduire littéralement “Aquí yace Rosario  río  de rosas  hasta el infinito" par "Ci-gît Rosario rivière de roses à l'infini” on aurait pu risquer quelque chose comme “Rosario rosaire de roses...” De même pour "Raimundo raí ces del mundo son sus venas” qui ne donne rien tel quel en français ("Raymond ses veines sont racines du monde”) on aurait pu, en féminisant ce prénom, essayer: “Raymonde rayons des mondes sont ses veines", etc. Quant à "Altazor azor fulminado por la altura", pourquoi traduire "Altaigle autour fulminant (?) dans (?) l'altitude" alors qu'ici il n'y avait aucun problème: "Altaigle aigle foudroyé par l'altitude". De même, le jeu avec les rimes internes est perdu: "El horizonte es un rinoceronte  ("L'horizon est un rhinocéros"(?))/ El mar  es un azar  ("La mer est un hasard"(?)) / El cielo es un pañuelo ("Le ciel est un mouchoir" (?))... La susbtantivation des verbes qui est une atteinte directe à l'ordre syntaxique est aussi manquée. Là, il aurait fallu traduire littéralement "la cascada que cabellera sobre la noche" par “La cascade qui chevelure sur la nuit" et non par "La cascade qui s'échevelle” sur la nuit". Quant au Chant VI, fait pour être non plus lu  mais prononcé  (puisqu'on reconnaît encore le lexique mais plus le sens), si on y entend en espagnol un certain nombre de patrons métriques de la poésie traditionnelle comme l'octosyllabe du romancero  (auquel il est fait humoristiquement allusion avec "lunancero"), on ne perçoit plus rien de cet ordre dans la version française, et c'est dommage. Car toutes ces formes fixes, ces répétitions codifiées donnent au lecteur une illusion de poésie en-deçà ou par-delà le sens devenu inexistant. ce qui prouve clairement que l' "effet poésie" est indépendant du contenu lexical  même s'il peut s'en passer difficilement.
            C'est pourquoi le Chant VII pousse encore plus loin la démonstration. A ce niveau, par contre, la traduction ne pose pratiquement plus aucun problème, puisqu'on entre dans le domaine de la pure signifiance, d'une glossolalie généralisée qui dans son insignifiance lexicale transmet directement quelque chose comme un sens mais incarné. Travail vocal et rythmique qui exhibe délibérément ce qui fait l'essence de toute écriture poétique quelle qu'elle soit: cette sorte de "danse", comme disait Mallarmé, de gestuelle — de physique du texte — presque toujours imperceptible parce qu'inscrite dans le discours lisible et les images, mais toujours présente comme irruption d'un corps singulier dans le langage qu'il transforme en son propre idiolecte:

                                               Ai i a
                                               Temporie
                                               Ai ai aia
                                               Ulalayu
                                                           lulayu
                                                                       layu yu

Cette subjectivisation maximale, Huidobro la met ici en scène de façon saisissante, nous rendant à cette origine de tout langage qui est le corps — le corps propre et, en de-çà, inaccessible, le corps maternel, matière matricielle, source inépuisable d'un inépuisable désir, d'un inépuisable jaillissement:

                                               Campanudie laladi
                                                                       Auriscente auronide
                                               Lalai
                                                           Io ia
                                               i i i o
                                               Ai a i ai a i i i i o ia





*





            L'œuvre de Huidobro, on s'en doute, ne s'arrête pas là, mais Altaigle est le terreau où pourront s'enraciner ses livres suivants, comme cet autre grand poème d'amour et de mort, Tremblement de ciel, publié la même année en espagnol, l'année suivante (1932) en français et qui mériterait lui aussi d'être réédité. Fernand Verhesen, dans la préface à sa traduction donne la liste de ce travail intense qui, du poème au roman-film en passant par le drame, le manifeste, la fondation de revue ou l'engagement antifasciste montre Huidobro présent sur tous les fronts. Il mentionne également un fait qui mérite, pour finir, d'être signalé parce qu'il donne la mesure non seulement du poète mais de l'homme qu'était ce Chilien. Militant anti-Nazi de la première heure, Huidobro participa comme capitaine sous les ordres du général de Lattre à la seconde guerre mondiale où il fut blessé à deux reprises en avril et mai 1945. Blessures dont les séquelles jointes à une hémorragie cérébrale devaient l'emporter, trois ans plus tard, à l'âge de cinquante cinq ans. Combien d'intellectuels, de poètes et d'artistes français "progressistes", prudemmenr repliés aux U.S.A. dès 1940 pourraient en dire autant?




                                                                                                                  























[1] Vicente Huidobro, Altaigle, préface d'Octavio Paz, présenté et traduit par Fernand Verhesen, éditions Unes, 1996.

Publié par Tecna à 16:36:47 dans Lectures | Commentaires (0) |

<< |1| 2| 3| 4| 5| 6| 7| 8| 9| 10| 11| 12| 13| 14| 15| 16| 17| 18| 19| >>

Tous les derniers titres