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Le bol sans fond | 01 octobre 2008

Le bol sans fond

Gaspard Hons Les abeilles de personne, Le Taillis Pré, 2008



    Certains artistes sont incapables de revenir sur l'œuvre terminée parce que, chez eux, toute correction, par contention ou élimination, ne peut se faire que dans le moment même de l'acte de création. D'autres, au contraire, ne cessent de reprendre leur œuvre, comme si elle ne pouvait être finalement que ce work in progress qui est l'image même de la vie. Gaspard Hons est de ceux-là. En témoigne la parution récente de la « version revue et définitive » , nous dit-il, du livre Personne ne précède, écrit entre 1985 et 1986, publié chez Hatier en 1993 et intitulé aujourd'hui, peut-être en hommage à  la Rose de personne de Paul Celan, Les abeilles de personne , Car, plus qu'une réédition, il s'agit là d'une véritable recréation. Ce nouveau livre, d'une écriture moins rompue et précieuse que le précédent, où sont gommées les références trop appuyées (l'Unique disparaît, l'être avec d'autres noms perd sa majuscule...), se caractérise par sa sobriété tant du point de vue du mouvement de la phrase, de l'économie des images, d'une simplification de la typographie que d'une réduction souvent drastique du poème à l'aphorisme, ce qui donne à l'ensemble un tour beaucoup plus prononcé de livre de sagesse sans, bien sûr, que soit perdu ce qui faisait la force de la première version.
 
Suite filée de 198 séquences réparties en trois sections de 66 chacune, Les abeilles de personne par son architecture, par son ampleur, par sa densité conquise est, à mon sens, l'ouvrage le plus ambitieux publié à ce jour par Gaspard Hons. Participant à la fois du "livre d'heures" (certains poèmes ont la fraîcheur chromatique  et la charge symbolique d'enluminures médiévales) et de la composition de lieu  (délimitation  d'un espace réduit, le jardin, offert à une méditation  obstinément tendue vers une quête du simple et de la nudité), c'est de la tenue de cette tension non résolue entre séduction et renoncement qu'il tire précisément son intensité. De la luxuriance à la pauvreté, de la cécité à la voyance, du savoir au non savoir, Gaspard Hons s'y révèle donc sous un double jour : celui du poète enthousiaste et jubilant que nous montraient, par la préciosité des images et un travail ostensible et percutant sur la langue, ses recueils plus anciens, et celui du poète inquiet, doutant de lui qui, avec Le jardin de Cranach, Parcours 1979-1990 ,L'écart la distance, Parcours 1990-1999 ,   Promenade à Rorschach, Parcours 1994-2001  et Propos notés en ramassant des aiguilles de pin ,  s'oriente, à son corps défendant, peut-être, vers une épreuve métaphysique (mystique?), qui fait du simple, du hors sens, le lieu sans lieu du poème où le propre de la parole ne serait plus de signifier mais de se manifester.
     Au coeur de l'expérience poétique de Gaspard Hons, il y a, d'abord, la violence: celle d'une irruption ou d'une disruption qui engendre chez celui qui écrit un double effet conjoint de saisissement et de désaisissement: "Saisi par un bref éclair, à l'endroit même  où s'écrit le poème".  Le saisissement, on le voit ici, a pour origine l'éblouissement de l'inconnu  surgissant au milieu du connu. Il s'agit d'un événement brutal évoqué ici par l'éclair et ailleurs par une « détonation » ou « déflagration » qui renvoie à tout un réseau d'images dont le chasseur (le poète) est le centre  — ce « chasseur blanc », ce « tireur d'élite » en quête du « gibier » de la révélation. Laquelle ne peut surgir, imprévisible, qu'au coeur du quotidien même. Là, répète Gaspard Hons. Là où se répondent le proche et le lointain, le multiple et l'un, l'instant et l'éternel ; dans cet espace de méditation, lui-même proche et lointain, puisqu'il est tour à tour et à la fois le jardin (ou verger ou potager) de chaque jour et l'éden inaccessible,  entrevu au détour d'un mot ou d'une image: « En suspens un verger d'un rose métaphysique... ». C'est lorsqu'elle nous fait éprouver cet éblouissement de l'altérité au coeur du quotidien le plus banal que l'écriture de Gaspard Hons accède, me semble-t-il, à son plus haut degré d'intensité :

...
Là, une basse-cour et d'avantage, le tintement des bassins, les aboiements des chiens, une page offerte aux jurons à la foudre d'un tracteur mal dans sa peau. –

Vu de près le lait dispersé devient lisse, étincelant, une brûlure presque parfaite.
(CLVII)


Il y a, dans cette image finale de transfiguration lactée une fusion du sensible et de l'impalpable, du pesant et du léger, du visible et de l'invisible, l'irruption d'un fait accompli — d'une présence qui rendait inopérantes et rhétoriques les quelques références un peu trop appuyées de la première version à Heidegger -- « l'Être » -- et à Mallarmé –- « le Livre »--, entre autres, et que Gaspard Hons gomme ici et dont il se moque même discrètement avec humour : « En attendant l'être licorne, je dissèque ma panoplie ontologique. Un lot de vieilles chouettes ». Car ces références sont, précisément, ce qui précède sur ce chemin où personne n'est censé précéder.
    Cette présence saisissante de l'absolu au coeur même du monde le plus humble, le plus élémentaire, c'est sans doute l'image omniprésente, obsédante de l'abeille ( « l'être-abeille », « l'abeille-éclair », « l'abeille-première »...) qui en est la manifestation privilégiée, dans une proximité fraternelle avec celle d'Israël Eliraz . Insecte de lumière, elle incarne, dans son association à d'autres images ignées ou lumineuses (feu, braise, éclair, lampe, neige...) la présence de l'illimité, de l'innommé, de même que celle, plus rare (au double sens) de la licorne  -- "Licorne émue, dans l'alcôve du feu" --, figure de pureté qui, par le contexte légendaire et mystique auquel elle est associée, donne çà et là au livre (avec  anges, chouettes, oiseaux, travaux des champs, paysages bucoliques) cet aspect, signalé au début, de tapisserie médiévale ou (les références à la peinture étant fréquentes) de livre d'heures enluminé      
    Le saisissement, on l'a dit, s'accompagne d'un corrélatif dessaisissement. Dessaisissement du moi, de l'identité qui peut se produire soit de façon involontaire quand celle-ci est expulsée d'elle-même par la violence de la révélation (« Personne n'a remarqué mon absence, ni cette déflagration proche »), soit de façon volontaire par un long travail d'ascèse, vers le simple, la pauvreté, le rien. Démarche d'autant plus difficile que Gaspard Hons -- on l'a dit -- a un sens particulièrement aigu de l'image, du jeu, de la trouvaille verbale. De cette virtuosité, demeurent ici encore quelques traces. Mais c'est, précisément, la lutte pied à pied contre cette pyrotechnie langagière qui donne à ce livre sa profondeur toute de violence et de légèreté conjointes. Cette lutte n'est d'ailleurs jamais plus émouvante que lorsque, allant au-delà des multiples déclarations d'intention qui le scandent ("un rien suffit"... "apprivoiser le mot du simple" ... « Tu attends dans l'obscur du champ, proche d'une charrue archaïque, le simple, le grand simple » ...), le poème fait cette pauvreté, la construit dans son mouvement même, devenant par là cette flèche, cette balle du chasseur d'élite qui nous touche au plus intime :

Ma bêche matinale, noyée dans la brume. Dans le voisinage des oiseaux, je parlais au juste silence, à une brouette amie jaillie d'un presque rayon de soleil.

Ici,nulle brûlure, seule une déflagration.
Le craquement d'une allumette, le rire de personne.
(CXXXII)


    Alors, peut se produire la traversée  ou le renversement - cette perte des limites de la vision où plus rien ne demeure que l' « extase blanche » dont parle Michel de Certeau : la transparence d'un regard qui, parce qu'un instant il embrasse tout, ne voit littéralement plus rien. Ce que Gaspard Hons évoque, dans son langage à la fois concret et  limpide, par une  image digne des plus belles formules zen:

              L'inattendu verse le réel, dans le bol sans fond


Publié par Tecna à 18:11:29 dans Lectures | Commentaires (0) |

Du côté de chez Jorge Luis Borges | 17 août 2008

TANGO, MILONGA ET COMPADRITOS
Du côté de chez Jorge Luis Borges

Voir le blog de Lucienne et Jacques Ancet, "El Compadrito", consacré au tango et à sa culture (lien ci-contre)

 

Publié par Tecna à 11:43:51 dans Traductions inédites | Commentaires (1) |

L'aube | 09 août 2008

 Ramón Gómez de la Serna

 L'aube (à paraître en 2010 chez André Dimanche)

            Elle est le  spectre clair.



    La greguería n'est pas seulement, comme on le croit souvent et comme Ramón Gómez de la Serna l'a laissé croire avec la célèbre définition qu'il en donne, « métaphore + humour », un simple jeu d'esprit, une simple pirouette verbale et mentale bonne à figurer sur le almanachs les agendas ou les cahiers d'écoliers. Elle est le principe d'organisation et la colonne vertébrale d'une œuvre immense et multiforme dont il ne serait pas exagéré de dire qu'elle constitue dans son ensemble une immense greguería. Le mot lui-même a été trouvé en 1912 par Ramón pour qualifier, dit Valéry Larbaud, « ces notations d'images spontanées et d'états d'âme, puisées en plein courant psychique » ; il a l'avantage par son sens de « cris confus », de « clameurs », de « bavardage inarticulé », de « jacasserie », de « criaillerie  » –– on parle de la greguería des enfants qui sortent de l'école, de la greguería des perroquets dans la forêt, etc. –– de suggérer à la fois le brouhaha des choses et les cris émis par une gorge humaine, donc de confondre le sujet et l'objet, l'intérieur et l'extérieur. Autrement dit, de donner à entendre au creuset du langage, la rumeur du monde dans la rumeur d'une âme. Par sa spontanéité, son jaillissement irrépressible, son innocence la greguería est comme le germe de toute vraie littérature. « Notre âme, écrit Ramón, est faite de greguerías et si on pouvait l'observer au microscope –– un jour on le pourra ––, on verrait vivre, circuler et vibrer en elle, comme sa seule vie organique, un million de greguerías [...] Pour surprendre le secret de polichinelle des greguerías, il faut commencer par ramener notre âme à sa bonté et à sa crédulité premières [...]  il faut n'être pas trop le professionnel de rien ; il faut posséder une âme saine, bien immergée en nous, railleuse, pleurarde, solitaire. Pour entendre, lire et voir les greguerías, il est nécessaire d'avoir un esprit libre, c'est-à-dire, de ne pas refuser à notre esprit sa propre extension, son vide, sa confession spontanés, sa sottise distillée, son indépendance [...] La greguería est ce qu'il y a de plus hasardeux dans la pensée [...] La greguería est un regard fécond qui, après avoir été enfoui dans la chair, a donné son épi de paroles et de réalité... »
    « Rendre l'âme a sa bonté et à sa crédulité premières », « n'être pas trop professionnel de rien », « avoir un esprit libre », « un regard fécond » : autant d'expressions qui soulignent le statut originaire de la greguería. Il s'agit, avec elle, de s'ouvrir sans œillères au grouillement de la vie dans lequel chacun est plongé et qu'il ne perçoit pas, le tissu d'habitudes dont il est fait, cette réalité liée, articulée, construite qui est la sienne où tout s'enchaîne selon une causalité et une familiarité rassurantes, l'empêchant de les voir. Nous vivons dans de l'attendu, du tout fait. Or, le réel, cette latence informe, illimitée, ne cesse de se faire et de se défaire : il est un surgissement et un engloutissement simultanés d'êtres, de choses, de situations qui n'en sont que les actualisations provisoires. Toute forme littéraire est donc, par définition, inapte à saisir cette perpétuelle métamorphose. C'est pourquoi Ramón, pour en rendre compte, après avoir eu recours à l'écriture pulsionnelle et continue du Livre muet , l'une des ses œuvres de jeunesse les plus originales et originelles, découvre un ou deux ans plus tard la greguería : non plus le flux océanique, mais la crête d'écume, non plus la liaison systématique mais la déliaison : le surgissement du réel dans le poudroiement infini de ses manifestations locales. Le discontinu comme mode de révélation du continu. La greguería nous situe au plus près de la germination des formes : elle en est l'équivalent langagier. Rencontre d'un regard et d'un phénomène elle est donc bien la fusion du plus intime et du plus extérieur –– l'il y a infini du réel transformé en réalité naissante.
    Parce qu'elle est illimitée, impalpable, insignifiante –– « tout est sans pourquoi, tout est informe, rien n'a d'apparence » –– l'aube est, sans doute, la meilleure métaphore du réel. De cet insaisissable avènement, Ramón ne pouvait rendre compte que par l'étincelle de la greguería. C'est pourquoi ce livre qu'il compose dans les années 17-18 et qu'il intitule, bien sûr, L'aube, est peut-être le paradigme de cette approche du monde par « gréguerisation » systématique. Il est, selon Rafael Conte, « l'un des meilleurs de toutes ces années [le début des années 20], et le premier grand triomphe de la greguería comme figure littéraire imposée par Ramón à l'histoire de la littérature universelle... »  Aussi fuyante et insaisissable que le phénomène qu'elle évoque, la première édition fut, selon Ramón, celle des éditions Saturnino Calleja, en 1918. Le problème est que personne n'en a retrouvé trace. Aussi doit-on considérer l'édition de 1923 comme l'édition originale. Elle s'intitule : L'aube et autres choses, ces « choses » de la vie que Ramón n'a cessé de traquer au fil des années, puisque, comme il disait, « les choses nous sauveront ». Plus tard, L'aube seule fut reprise dans les Œuvres choisies de 1947 et dans les Œuvres complètes de 1956, augmentée d'une centaine de greguerías : c'est ce texte qu'on lira ici.
    
    L'aube est donc l'un des plus beaux livres de Ramón. L'un où son originalité –– son « originarité » –– est la plus patente. Contre les esthétisations et autres poétisations en vogue à son époque –– le « Modernismo », cette sorte de symbolisme hispanique tardif y fait encore long feu ––, contre cette littérature du passé, mais aussi celle du présent et du futur, Ramón affirme, selon sa tactique essentiellement anti-littéraire, qu'écrire véritablement, ce n'est pas bien écrire, composer, poétiser mais mal écrire , dé-composer, dé-poétiser pour enfin voir vrai :

« Les poètes, qui n'ont trouvé pour nous plaire de moyen plus approprié que celui de faire de belles peintures dans leurs vers, ont tracé et proposé les images les plus élégantes de l'aurore. Ils en font la fille de l'air, en lui donnant en même temps le titre d'annonciatrice du jour. Avec ce titre ils la supposent chargée de garder les portes de l'Orient, de sorte qu'à l'instant  prescrit et déterminé elle vient les ouvrir de ses doigts de rose. Devant elle, disent-ils, elle envoie les zéphyrs pour qu'ils purifient l'air épais et qu'ils dissipent les vapeurs sombres et préjudiciables. Par tous les lieux où elle passe et se laisse voir, donnant une âme nouvelle aux plantes, verdeur à la campagne et possibilité de naître aux fleurs. »
    Tels sont les lieux communs des poètes qui ont amoindri l'aube en lui ôtant sa volonté sérieuse, mate et incongrue et l'affolement des images qui la peuplent.
    En faut donner à l'aube une plus grande et plus terrible incongruité.
    Ses immenses ciels d'incongruité vibrent dans son atmosphère, et toutes ces images que j'ai écrites je les ai éprouvées et vérifiées, non pas avec mon désir de nouveauté, mais de vérité.


    Que reproche Ramón aux poètes académiques ou romantiques ? D'avoir attifé, déguisé l'aube au lieu de la montrer nue. De l'avoir embellie et, encore une fois, poétisée, au lieu d'avoir présenté sa « terrible incongruité ». Autrement dit, d'avoir cherché à faire du joli et même du beau ou du nouveau au lieu de faire du vrai.
    Car, même s'il accumule les images, des plus réussies (« Très tôt : l'aurore exaltée comme un nid de colombes ») aux plus tarabiscotées (« En la sentant arriver les étoiles passent leur sortie de bain et rentrent dans leurs cabines »), ce qu'il cherche dans le saisissement qu'elles sont censées produire, c'est à voir. Plus qu'un « voyant », terme trop mode, trop pompeux, Ramón est un regardeur : « Celui qui rentre chez lui dans un fiacre de l'aube ne regarde pas autour de lui, il ne se fait pas remarquer, il ne sait pas que moi je le vois toujours ». Ce qu'il cherche dans son langage où l'opacité, la confusion , le grotesque le disputent à la transparence et à l'illumination, c'est à détruire les images toutes faites, les lieux communs, les routines mentales et perceptives : « La littérature est anéantie sous le ciel anéantissant de l'aube... ». Du coup et dans le même mouvement il détruit et fait renaître entre les mots les choses usées par l'habitude et qu'on ne voyait plus : « ... chaque chose si elle revient, c'est qu'à nouveau pétrie, elle nous est rendue dans une nouvelle fournée. »
    Ici, pourtant, plus que de « choses » il s'agit d'un événement et d'un processus : l'apparition du visage sans visage de l'aube. Toute la première partie du livre va tenter d'évoquer ce visage dans son ampleur proprement inhumaine. Et ce qui passe entre les interstices de la parole comme entre les lames d'une persienne, c'est d'abord quelque chose de neutre et de désespérant qui nous met à cent lieues de « l'aurore aux doigts de rose » et tant d'autres clichés millénaires. C'est là la grande réussite de Ramón : être celui qui a vu vraiment et donc débarrassé la littérature de ses oripeaux : « Pas la peine. On ne peut inventer aucune exaltation, ni celle de la couleur, ni celle des mots. L'aube décolore tout ». C'est pourquoi « Cette lumière n'a pas de couleur... Nous ne voyons que la photo du monde ». En noir et blanc, bien sûr, ombre et clarté, surgissement et anéantissement confondus : « L'aube à son point le plus froid, à quelque chose d'un cataclysme géologique ». Non, ce monde n'est pas humain et le regardeur lui-même y est comme dépossédé de son regard auquel nul regard, donc nulle conscience, nul sens, ne répond : « Rien ne regarde... On voit la grande inconscience de la création ». Du coup, « La ville est sans moi, elle est comme je ne la regarde pas, comme lorsque je ne peux plus la regarder ». Contre tous les poncifs mièvres et écoeurants qui en font l'image même de la vie naissante et de sa beauté, l'aube est tragique. Elle est d'abord un univers ravagé : « Toutes les aubes ressemblent au tremblement de terre de Messine » ; « Tout n'est que décombres ». La mort rôde partout : « Tout semble creux sous ce regard de crâne net et récuré qui nous vient de l'aube » ; « On a toujours l'impression, au lever du jour, de sortir d'une veillée funèbre ». Alors, qui d'autre que Ramón aurait pu oser cette exclamation : « Oh ! La pétoche de l'aube ! » ? Oui, comment mieux dire cette angoisse de se retrouver, dans  cet instant limité mais sans mesure, seul, brisé, anéanti devant le « spectre clair ».
    La force de cette image est dans la conjonction des deux faces antagonistes de l'aube : sa face obscur et sa face lumineuse que Ramón, bien sûr, n'oublie pas. Mort et résurrection : « L'aube nous jette un vitriol qui nous met hors d'état ... puis elle nous recommence ». Car, au vide de l'incréé, succède la stupeur de la création. D'abord dans cette « grande inconscience » à laquelle l'homme ne peut accéder. Immanente et antérieure à toute transcendance –– « L'aube est profane » ––, elle est immémoriale  (« Toujours, tous les jours, l'aube est l'aube des siècles »), elle est illimitée (« La fenêtre de l'infini s'ouvre au petit jour... »), elle est cosmique (« Ciel de sable, comme de grandes dunes célestes ») avant de prendre corps dans le spectacle naissant des choses et d'apparaître à l'homme de s'offrir à chacun de ses sens : à la vue (« Dans le ciel –– on le voit surtout par lune claire –– il y a une énorme salle des machines ») ; à l'ouïe (« Une vibration comme de cristal... Sur le pont de la terre vibre le train de l'aube ») ; à l'odorat (« L'aube a l'odeur des genêts avec lesquels on allume les fours à pain... ») ; au toucher (« Pendant l'aube la barbe nous pousse comme une maladie »). Avant de s'offrir aussi à tous les sens réunis avec « La grande manade sauvage du petit jour ».
    Essentiellement évoquée dans la première moitié du livre, cette immensité sauvage de l'aube, devient, dans la seconde, une exploration du monde de la ville, et de la vie humaine à travers sa pâleur naissante. Les greguerías s'allongent en paragraphes de plus en plus fournis à mesure que le regard réduit sa portée en cercles concentriques décroissants, passant de la vision panoramique de la grande cité (« La ville est changée en ancienne cité lacustre... »), avec ses monuments, ses toits, ses places, ses rues, ses immeubles, ses cours et arrière-cours, à celle des hommes, où les noctambules, les fêtards, les mendiants, les mourants,  cèdent peu à peu la place aux boulangers, aux bouchers, aux laitiers, aux chasseurs... Il y a là tout un monde début de siècle –– diligences, fiacres, veilleurs de nuit, charbonniers ––, où le plus sordide côtoie le plus huppé, où Ramón, tel Asmodée soulevant les toits des maisons, montre, intérieur et extérieur mêlés, le quotidien d'une humanité qui, dans son affairement, ses allers et venues, ses gestes, ses bruits divers, ses plaisirs, ses peurs finit souvent, avec le petit jour, par se réduire à un énorme grouillement de bestioles insignifiantes : « Pusillanimes, les hommes sont pris dans la souricière de l'aube ». C'est pourquoi il nous propose moins des instants privilégiés arrachés au flux temporel, qu'une suite dynamique d'instants quelconques. Plus que photographique, la technique de Ramón est cinématographique. A travers plans successifs, plongées, contre-plongées, travellings, effets de zoom se lève une vision non pas linéaire, chronologique, des événements, mais simultanée, une sorte de vaste nébuleuse où tout coexiste.
Cette « fabrique de l'aube »  n'est donc pas une œuvre, au sens traditionnel du terme. Comme son objet même, elle est un processus, un mouvement d'expansion qui n'a pour limites que le terme provisoire de ces pages, mais qui se poursuit inlassablement à travers tous les autres livres de Gómez de la Serna. Au sein d'un tel foisonnement visionnaire, imaginatif, inventif l'auteur lui-même est comme phagocyté par son propre « sujet », il finit par devenir, dit-il son « exécuteur testamentaire ou [son] concierge », et même s'effacer pour n'être plus qu'un pur regard : « Nous sommes restés sans rien, exsangues, n'étant à peine que le regard qui voit... » Alors on touche à ce point où le langage n'est plus tout à fait du langage et les choses tout à fait des choses : « Comme les pages deviennent vides et profondément blanches dès qu'elles sentent l'aube ! » Et on finit par se dire que la littérature, l'art, c'est bien « ce qui rend la vie plus intéressante que l'art », comme l'écrivait Robert Filliou. Et comme Ramón aura passé sa vie à le prouver.
    Car, si dans ce poudroiement de notations, de trouvailles éblouissantes, ingénieuses, grotesque ou terriblement directes et sensibles le lecteur qui ne sait plus ce qu'il voit ni ce qu'il sent perd pied, et sombre avec toutes ses certitudes, quand il referme le livre et qu'il a tout oublié, quelque chose, malgré tout, flotte en lui : tissé au fil de tous ces instants à présent confondus, le visage de l'aube.




PROLOGUE
A LA PREMIERE EDITION



    J'ai été un espion de l'aube.
    Plus que tout autre j'ai fait ce livre avec la mort en moi ; la mort claire, sèche, maligne, sarcastique, inconvenante, mondaine, fluide, très fréquentable et très valeureuse.
J'ai mis longtemps à le distiller.
En le préparant j'ai détruit par erreur de nombreuses pages écrites dans les aubes de Paris pendant un hiver glacé, couvert de deux manteaux, de deux gilets et de deux couvertures, à l'affût de l'instant de l'aube, le visage gercé, les yeux pleins d'escarbilles, la langue brûlée par mes dernières pipes.
On dirait que la Providence, comme qui cherche des papiers compromettants et achète même le voleur qui doit les voler, m'a fait me tromper et déchirer ces pages que je m'avoue incapable de pouvoir jamais reproduire.
J'avais dû dire dans ces pages glacées quelque chose que la Providence ne voulait absolument pas que je dise, et elle m'a imposé sa censure implacable.
Cette vision-là de l'aube avait été celle d'une adolescence ni totalement stupide, ni totalement éveillée, dont je serais incapable de retrouver cette claire tonalité de persiennes qui donnaient sur la pure idiotie.
Quoiqu'il en soit voici finalement ce livre tant annoncé depuis des années et qui est, de mes livres, celui que j'ai le plus épuré dans mes cornues, mes filtres et mes alambics.
 



*



    Quand on guette la nuit de temps à autre, en sachant qu'on avance vers l'aube, on voit les gares par lesquelles passe le ciel, par lesquelles passe la nuit.
    Il y a une gare qui est Miranda del Ebro. (Le ciel de France et d'Italie auront aussi leur Miranda del Ebro, c'est-à-dire une gare de nuit plus claire que les autres, une gare qui pourrait être en France, Toulouse, et en Italie, Pise, par exemple –– que sais-je
    Le tic-tac de l'horloge dans la nuit est comme le bruit monotone, constant, isochrone, d'un train subtil, d'un train qui bouge, d'un train qui avance.

    Elle sort comme de la mer et, de là, elle commence à balayer comme un balai mécanique toute la ville.

    Une vibration comme de cristal... Sur le pont de la terre vibre le train de l'aube.

    Et nous commençons à entendre le grillon de la tête... Ca c'est le pire.

    C'est l'autre crépuscule. Il ne faut pas l'oublier. Il faut méditer sur ce qu'il a de dramatique ce crépuscule, ce qu'il a d'achèvement, d'épilogue, même quand ce qu'il a de matinal –– crépuscule matinal –– peut lui donner la note optimiste et renaissante de la nativité.

    Ce sont les étages les plus hauts qui commencent à voir l'aube... Ils deviennent des yeux et s'emplissent d'une lumière d'un autre monde, tandis que les balcons d'en bas deviennent des bouches et ils bâillent comme du bâillement final.

    Dans l'oreille on sent la transition de l'aube.
    –– « Maintenant !... là ! –– se dit-on impatient et tremblant. (Une voiture est passée et le vide de la rue a résonné, ce vide suis generis de l'aube.)

    D'abord on dirait qu'une autre lune plus puissante et plus sage se lève de l'autre côté.

    Soudain, à une heure déjà très avancée, les yeux plongés dans l'écriture, se produit quelque chose d'étrange, comme si la lune avait fondu d'un coup, comme si un phénomène étrange, de fin du monde, s'était produit... On est surexcité... C'est l'allumeur de réverbères qui a éteint le réverbère d'en face. L'aube est proche.

    A l'aube, –– parfois matériellement –– apparaissent toujours enneigées les balustrades et les corniches de la maison d'en face.

    Comme les pages deviennent vides et profondément blanches dès qu'elles sentent l'aube ! Elles deviennent pâles de terreur car voilà qu'arrive ce qui dément leur mensonge, le mensonge selon lequel elles sont remplies même quand elles sont blanches.

    On entend l'artillerie de l'aube.

    Les cailles semblent être les grenouilles de l'aube et chantent à leur heure comme si elles se multipliaient, comme si c'était les nombreuses grenouilles qui coassaient à leur manière à l'aube.

    Cette lumière n'a pas de couleur... Nous ne voyons que la photo du monde.

    L'aube la plus ancienne est dans l'aube la plus moderne. A Pompéi je pensais : « A l'aube, Pompéi est la Pompéi de son temps », et ici je pense que cette aube est aussi l'aube primitive de Pompéi ou de la capitale inconnue de l'Atlantide.

    L'air mouillé de l'aube.

    Si le suicidaire réussit à passer l'aube sans s'être tiré dans la tempe, s'il la regarde avec audace dans ses yeux de crâne vide, il retrouvera pour lui les yeux qui peuvent continuer à voir, il se sentira résigné à vivre, qu'il lui soit arrivé ce qui lui est arrivé, et il entrera avec sûreté dans cette vie indifférente, couci couça, que l'aube vient absoudre.

    L'aube nous jette un vitriol qui nous met hors d'état... puis elle nous recommence.

    La maison a le regard de l'autre maison qui regarde vraiment la mer... Celle-ci regarde vraiment la mer de l'aube, cette mer qui ensuite se répand et s'en va vers les mers, et les mers se séparent ainsi tous les matins comme au premier jour de la création et la lumière se fait aussi comme au premier jour où Dieu pressa le grand commutateur.

    Les trottoirs semblent se liquéfier, semblent se mouvoir, on dirait que leurs caniveaux de pierre coulent vers le grand réservoir de l'aube pour ensuite revenir former les mêmes chaussées citadines qui meurent sur la grand place qui est comme le lac central de la Grande Ville. (Ils sont durs et liquides. Quelle contradiction ! Pas du tout. C'est l'un de ces contrastes féroces de l'aube, qui tout en ayant l'air de se contredire devant les hommes au jugement facile, ne se contredisent pas.)

    L'aube nous consacre de son sacrement.
    Ce fut à l'aube, le plus souvent, que les grands fondateurs forgèrent et érigèrent leurs fondations.
    C'est à l'aube que Christophe Colomb vit que l'aube existait.

    Les sphères des horloges sont aveugles et sans chiffres dans l'atrophie grise de l'aube... L'aube n'a aucune pitié pour les horloges et leurs petites minutes apparentes.

    L'aube de l'hiver est d'un cristal plus dur, plus translucide, un cristal si dur que vient y prendre appuis la force de la nouvelle création.

    Les arbres de l'hiver sont, sur l'aube, très noirs et très tordus ; surtout ceux des grands boulevards de la ville.

    Les usines électriques sont les seules à avoir assez de ténacité pour passer l'aube sans une pause... L'électricité qui, au fond, est aussi consubstantielle que l'aube, a ce privilège, et on dirait qu'elle aide l'aube à travailler à sa création, laquelle se sert d'elle et de ses câbles pour difuser les nouveaux courants.
Des rues de Moscou, telles sont de partout les vraies rues de l'aube ... Rues de couleur froide... Chemins de la mort et du ne pas voir.

    C'est dans l'aube de la refloraison que se forgent les petites et naissantes folioles.

    L'aube nettoie le monde des voleurs.

    Elle éteint tout de cette manière subite avec laquelle l'allumeur de réverbères du fond de la rue éteint ses lampes.

    L'aube soigne les iris.

    A l'aube, au loin, passent des diligences dont les vitres prennent un atroce visage en pleurs... Ce sont des diligences qui cahotent comme sur les trous et les ornières des vagues.

    Les morts peuvent se mettre au téléphone au moment de l'aube ; mais il faut être discret pour la communication, il ne faut pas la demander, il faut profiter d'une négligence de la centrale et bien sûr se mettre à parler.

    L'aube, à son point le plus froid, a quelque chose d'un cataclysme géologique.

    Les hautes lucarnes l'implorent... Ce sont celles qui la voient de plus près... Elles pleurent comme à peine sorties de l'utérus maternel.

    Tout n'est que décombres.

    Une mer, un peu comme la mer du Nord, telle est la mer de l'aube.

    La nuit s'attarde longtemps dans l'usine du travailleur intellectuel... Mais l'aube vient jusque là et la confisque.

    A l'aube on est sans femme, comme si elle était morte ou qu'elle était partie... Quel jeu macabre si l'on s'évertue à ce que ce ne soit pas vrai et qu'on joue avec son spectre.

    Les cathédrales à l'aube sont comme des fossiles du passé, que l'aube dédaigne et laisse droites.

    Les églises à l'aube sont comme des églises de village, candides et stupéfaites. (Ce n'est pas la fin du monde que nous attendions –– se disent-elles).

    Les miroirs sont translucides comme la lune, ils se métamorphosent et perdent leur âpre mercure comme la lune au petit jour.

    Il y a une clochette qui ose sonner à l'aube et révèle ce qui dans le vide résonne, et le martelet impertinent et minuscule qu'elle est.

    Les villages sous l'aube ressemblent à des émigrés en Amérique. Dans tous les rêves de tous, tous réellement peut-être, se sentent en Amérique.

    Dans l'aube, l'âne n'est plus celui qui dit : « je ne sais rien de rien » et montre son ignorance. Non. L'âne à l'instant de l'aube sait tout, voit que rien n'a d'importance et reste suffisamment désabusé pour supporter sa tâche. L'âne gris, surtout, est plus que personne impressionné par la grise sagesse de l'aube.

    Toutes nos substances, nos essences et nos quintessences se sont mêlées à cette minute, toutes se sont mélangées à elle... Nous sommes restés sans rien, exsangues, n'étant à peine que le regard qui voit... Le cœur n'est pas à sa place, ni l'âme ; chaque chose,  si elle revient, c'est qu'à nouveau pétrie, elle nous est rendue dans une nouvelle fournée.

    L'aube est un fil tranchant, il passe en se défilant et c'est très difficilement qu'on l'enfile. Que de jours où je n'ai pu passer un seul mot ni un nouveau regard par le chas de sa si fine aiguille !

    L'aube est l'heure à l'ouïe fine.

    A l'aube précise, les trains ne sifflent pas, mais se succèdent ; ils s'en vont et reviennent vertigineusement, aidant à l'œuvre de reconstruction magique qui s'opère à l'aube.

    L'aube au-dessus des lacs reste à les regarder et rien de plus. Il n'est rien de plus statique que ce moment.

    Le délit d'avoir espionné tant et tant d'aubes, la Providence nous le fera payer. Subitement, à force de regarder l'aube, nous prend dquelque chose comme une folle petite vérole ou une érysipèle de véracité.

    La pauvresse berçait dans ses bras un enfant à la grosse tête et aux jambes maigres, étendu comme un de ces enfants morts dans une caisse blanche à galons d'argent. Cet enfant que je vis à l'aube avait comme une tignasse grisonnante, blanche.

    Les pages brillent avec un emportement féroce.

    Il y a un moment où, comme au terme de certains voyages sur la côte, on se dit : « Après cette montagne, c'est la mer, c'est la plage et son odeur forte».

    Les rues bordées d'arbres, les allées, se font plus obscures que dans la nuit profonde... Si cette minute nous surprend en pleine rue, il nous faut marcher au milieu pour être plus tranquilles, car nous voyons comme ça de chaque côté et nous pouvons prévoir le coup qu'on veut nous asséner.

    Le début de l'aube presque tous les jours est celui d'un jour de pluie... Après l'aube, seulement, on voit qu'on avait été trompé par le phénomène.

    Chaque tour pointue irrite l'aube et elle découpe ensuite cet édifice humain atrocement, exaspérément.

    Comme les inondations du Nil, elle efface tout, et de son intime géométrie tout surgit ensuite cadastré selon l'ancien cadastre.

    On sent aux articulations le passage de l'aube. Elle les sépare. Sans plaisanter on est décomposé, désossé par l'aube pour finir par être recomposé.

    Surtout, à cette heure du petit jour, ne faites aucun mouvement brusque, car vous pourriez mourir très facilement.
    Avoir veillé jusqu'à ce moment de l'aube, c'est comme avoir fait un long voyage, et c'est pourquoi on ne peut se mettre dans la violente extrémité d'avoir à réagir ; on pourrait même devenir aveugle comme ce marin qui, après une longue traversée, avait pris un bain avant de se reposer.

    L'aube a des millions de clochettes. On entend d'abord la forge qui les fabrique, dans toute leur rigidité, puis, à mesure que l'aube s'épure et avance, toutes les clochettes qui viennent d'être forgées se mettent à sonner.

    Par beau temps, le sifflement de la première hirondelle éveille l'aube ; c'est le signal, c'est comme le  « chasseur » ou le « groom » qui appelle celui qu'il faut appeler. Du coq, si effronté et si incongru qu'il fait parfois entendre le premier coup de l'aube à minuit, la nature se méfie à présent.

    Nettoyez les dents du cheval ; sinon, nous rendrons l'âme s'il ouvre la bouche dans les bâillements de l'aube, sous sa lumière clair-voyan-te.

    A l'aube, la ville est le plan obscur d'une ville à construire, elle est un projet de ville sans aucun précédent... Aussi est-il invraisemblable et cruel, pour ceux qui connaissent bien ce que signifie le passage d'une aube dans la vie, que les juges se fondent sur un précédent.

    A l'aube se mettent à pousser de nouveau les cheminées. Celles d'usines, surtout, quand l'aube est enfin déclarée, on dirait qu'elles s'étirent en hauteur.

    Ce qui se détache le plus haut à l'aube, ce sont les cheminées des usines. Elles sont ses hautes colonnes, ses soutènements, ses pieds porteurs.
    Ce sont les populations des grandes et nombreuses cheminées qui soutiennent le plus l'aube.
Même les cathédrales n'ont pas cette valeur à l'aube ni ne se détachent de la même manière.
Les cheminées se détachent le plus comme des choses sveltes, à la haute allure, à l'altière prestance.

    La ville du plateau elle-même, sèche, très loin de la mer, est un réservoir plein d'eau de mer quand s'approche l'aube... Les mers de l'aube inondent la ville pour qu'elle chante ses palinodies, pour qu'elle sente le frisson du déluge universel de chaque jour.

    On a toujours l'impression, au lever du jour, de sortir d'une veillée funèbre...
La lumière de la lampe se change, au petit jour, en lumière de cierge et on est le cadavre couché sur le divan dans l'attente de la résurrection de la chair et du jour.

    Même si l'on a fermé le balcon, l'aube arrive jusqu'à nous. C'est l'aube du dehors, c'est l'aube du dedans, dans notre petite place intérieure, entre les vieilles pierres de notre âme.
Ce sont deux clartés et un obstacle incompréhensible au milieu. Non seulement, il fait clair là dehors. Le trottoir d'en face est là et le trottoir d'à côté est au fond de notre âme.

    Comme elles entrent les eaux de l'aube dans les galeries vitrées, dans les jardins d'hiver, dans les « serres  » !

    On pourrait orchestrer avec l'aube une série de dialogues comme celui-ci :
    –– Je dois être comme une morte.
    –– Puisque nous sommes penchés sur l'infini, la tête hors du monde !...
    –– Regarde, tous mes bijoux sont éteints à l'aube, avec comme des yeux blancs...
    –– Pour qu'ils deviennent comme ça, eux qui sont d'une couleur si stable, quel instant de fin du monde doit être l'aube !
    –– Allons nous en dans un village où il n'y aura pas d'aube...
    –– Elle est partout... On voit bien que tu remarques qu'il n'y a que l'aube qui ronge la beauté.

    Les chiens, quelques chiens, aboient à l'aube...
    « Elle vient ! Elle s'en va ! La voilà ! » Ils n'ont que le temps de lancer ces trois aboiements de l'aube.

    Ce visage violacé que montre l'aube.

    Cette lumière blesse tout. La lumière de l'aube blesse comme nulle autre..

    Il n'y a ni optimisme, ni foi, ni espoir dans le Paysage... Le Néant, l'idée du grand roman, voilà ce qui abonde.

    Nulle véritable envie de réapparaître sur la terre. On voit qu'on ne peut rien implanter... Que l'aube ruine tout et qu'elle use d'un sarcasme destructeur avec tout... La littérature est anéantie sous le ciel anéantissant de l'aube.

    Le petit village lointain –– ce petit village –– on voit qu'il est gêné de réapparaître... Il a une couleur laide de village sous l'ennuagement le plus décourageant.

    Tout semble creux sous ce regard de crâne net et récuré qui nous vient à l'aube.

 (à suivre)

 

Publié par Tecna à 16:29:53 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

Quevedo Sonnets métaphysiques et amoureux | 01 juillet 2008

 

 

ON ENSEIGNE COMMENT TOUTES LES CHOSES
NOUS AVISENT DE LA MORT


J'ai regardé les murs de ma patrie,
un temps puissants, déjà démantelés,
par la course de l'âge exténués
qui voue enfin leur vaillance à l'oubli ;

je sortis dans les champs, le soleil vis
qui buvait l'eau des glaces déliées,
et dans les monts les troupeaux désolés,
le clair du jour par leurs ombres ravi.

J'entrai dans ma maison, je ne vis plus
que les débris d'un séjour bien trop vieux ;
et mon bâton plus courbé et moins fort.

J'ai senti l'âge et mon épée vaincue,
et n'ai trouvé pour reposer mes yeux
rien qui ne fût souvenir de la mort.




IL CONNAIT LES FORCES DU TEMPS, ET QU'IL
EST EXPÉDITIF RECEVEUR DE LA MORT


Entre mes mains oh ! comme tu ruisselles
mon âge, comme tu t'évanouis !
Oh ! froide mort, quels pas tu fais, sans bruit :
d'un pied muet, c'est tout que tu nivelles.

Féroce, au faible mur tu mets l'échelle
en qui la fraîche jeunesse se fie ;
pourtant mon cœur du dernier jour épie
déjà le vol, sans regarder ses ailes.

Oh ! condition mortelle ! oh ! âpre sort !
Car je ne puis vouloir vivre demain
sans le souci de rechercher ma mort !

Et chaque instant de cette vie humaine
est une exécution qui dit combien
elle est fragile et pauvre, et combien vaine.



QUI RÉPÈTE LA FRAGILITÉ DE LA VIE,
ET SIGNALE SES ILLUSIONS ET SES
ADVERSAIRES

Quoi de plus vrai, sinon la pauvreté
au cours de cette vie fragile et vaine ?
Les deux mensonges de la vie humaine
sont richesse et honneur, dès qu'on est né.

Le temps, sans revenir ni hésiter,
en ses heures fugitives, l'entraîne ;
et, d'un désir trompeur, en souveraine,
la Fortune use sa fragilité.

C'est une mort muette et gaie que vit
la vie ; et la santé est une guerre
où la combat cela qui la nourrit.

Oh ! qu'il est distrait, l'homme, et comme il erre :
en terre, il craint de voir tomber la vie,
sans voir qu'en vie, il est tombé en terre !




DÉSILLUSION DE L'APPARENCE EXTÉRIEURE,
PAR L'EXAMEN INTERIEUR ET VÉRITABLE

Tu regardes ce Géant corpulent
qui avec morgue et gravité chemine ?
Dedans il est chiffons et paille fine,
un portefaix est son soutènement.

Son âme vit, il a le mouvement,
Et où il veut, sa stature s'incline ;
Mais qui son aspect rigide examine
Méprise en lui allure et ornements.

Telles sont bien les grandeurs apparentes
de cette vaine illusion des Tyrans,
fantastiques scories, et éminentes.

Les voyez-vous en la pourpre brûlant,
diamants leurs mains et pierres différentes ?
Abjects ils sont, boue et vers en dedans.




QUI PERSÉVÈRE DANS L'ÉXAGÉRATION DE
SON AFFECTION AMOUREUSE, ET DANS
L'EXCÈS DE SA DOULEUR

Dans les cloîtres de l'âme, la blessure
muette gît, mais consume la vie,
puisque sa faim en mes veine nourrit
une flamme dans mes moelles qui dure.

et déjà cendre amoureuse et pâlie,
montre, cadavre en ce bel incendie,
son feu défunt, fumée et nuit obscure.

Je fuis les gens, j'ai le jour en horreur ;
et vers la mer, sourde à ma peine ardente,
je lance en de longs cris de sombres pleurs.

Aux soupirs j'ai donné ma voix qui chante ;
la confusion a submergé mon cœur ;
mon âme est un royaume d'épouvante.



QUI MONTRE LA DIFFICULTÉ DE FAIRE LE PORTRAIT
D'UNE GRANDE BEAUTE, QUI LE LUI AVAIT DEMANDÉ,
ET ENSEIGNE LA MANIÈRE LA SEULE VALABLE POUR Y
PARVENIR

Si pour vous peindre il faut vous regarder
ce qu'on ne peut sans y perdre les yeux,
faire votre portrait qui donc le peut
sans se blesser la vue ni vous blesser ?

De neige et roses ai voulu vous parer,
honneur des roses et pour vous injurieux ;
j'ai voulu deux étoiles pour vos yeux ;
mais les étoiles en ont-elles rêvé ?

J'ai connu l'impossible en cette esquisse ;
mais il fallut qu'à votre feu si beau,
dans son reflet le miroir réussisse.

Vous peindra-t-il sans éclairage faux,
si de vous-mêmes êtes dans son eau lisse,
original, copie, peintre et pinceau.


A LISI COUPANT DES FLEURS ET
ENTOUREE D'ABEILLES

Les roses non coupées sont indignées,
Lisi, du choix que tu fais des meilleures ;
celles que tu foules restent inférieures,
pour conserver la trace de ton pied.

Toi si beau leurre aux abeilles abusées
qui courtisent tout empressées tes fleurs ;
leur appétit leur vient de tes couleurs :
leur goût tu nargues et ris de les tromper.

Puisque sur moi ton état n'est point tel
qu'il s'apitoie, de l'essaim merveilleux
prenne pitié ton printemps éternel.

Il sera fortuné, et moi heureux,
s'il tirait cire de ton buste, et miel
de ton doux visage miraculeux.



SOUFFRIR OBSTINÉ SANS RÉPIT NI
SOULAGEMENT

Avril colore les champs que captive
gel effilé et neige éparpillée
de son nuage obscur et, bien parées,
déjà brillent à l'entour les feuilles vives.

Il redécouvre les bords de la rive
le courant d'eau, par le soleil calmé ;
et la voix du ruisseau, articulée
sur les pierres, défie l'air qu'il la suive.

Les ultimes absences de l'hiver
des montagnes sont les lointains échos,
signe de déroute, l'amandier vert.

Au fond de moi, pas de printemps nouveau,
l'amour y vit et y brûle l'enfer,
et c'est un bois de flèches et de faux.


POUR DÉFINIR L'AMOUR
SONNET AMOUREUX

C'est la glace qui brûle, un feu glacé,
une plaie douloureuse et qu'on ne sent,
c'est un bien dont on rêve, un mal présent,
c'est une trêve courte et accablée.

C'est un oubli qu'on ne peut oublier,
c'est un lâche qui prend nom de vaillant,
c'est marcher solitaire entre les gens,
ce n'est qu'aimer de se sentir aimé.

C'est une liberté prise en ses liens
et prolongée jusqu'au délire ultime,
un mal qui croît plus il reçoit de soins.

Tel est l'enfant amour, tel son abîme :
quelle amitié aura-t-il avec rien,
qui est en tout contradiction intime !

 

traduction: Jacques Ancet

Extraits à paraître dans Les furies et les peines, 102 sonnets de Quevedo, Poésie/Gallimard, janvier 2010.

Publié par Tecna à 17:19:43 dans Traductions inédites | Commentaires (2) |

Le Dénouement | 15 mai 2008

Le dénouement

Opales/Pleine Page éditions, 2001

Et sur la montagne rien
              Jean de la Croix



Mercredi 8 novembre

La montagne. Elle montait et m'écrasait. J'ai vu son noir : j'ai crié. Ouvrant les yeux, où étais-je — et qui ? Ces mots, je les écris pour fuir ce cauchemar.  Mais de ma vie, comment sortir ?



Jeudi 9 novembre

     J'habite seul. C. est morte, il y a un an. J'ai cru que je ne lui survivrais pas. Et pourtant je suis là. Je me souviens des visages le jour de l'enterrement. Ils cherchaient mimer la douleur sans y parvenir. Il pleuvait. C'était un jour froid de novembre. J'ai pensé: "le mois des morts". Et c'était comme si le mort c'était moi. Mais un mort qui, en plus, avait à supporter la vie. "Courage", disaient les voix. Des mains humides serraient les miennes. Un chuintement tenace m'enveloppait: soupirs, chuchotements, bruits de la pluie, des pas traînaient sur le gravier. Autre chose aussi, dedans : ce pleur silencieux, sec, interminable.  "Que vas-tu faire ?" m'a demandé L.. Lui seul, peut-être, pouvait comprendre. Mais les mots m'avaient quittés. J'ai dû baisser la tête ou le regarder d'un œil vide. Il n'a pas insisté. Après la cérémonie, je suis rentré. Seul. L'appartement désert était comme une tombe. Les choses y avaient déposé une écume sale. Je ne sentais plus mon corps. J'ai murmure le nom de C. Il est resté sur mes lèvres. J'ai cherché quelque chose à quoi me raccrocher, un signe de vie, mais tout était comme une pluie sans fin: les murs, les fenêtres, les tableaux, les livres, les fauteuils. Tout. Ma tête tombait aussi. Sur la table de la cuisine, entre mes bras. Mon front roulait sur le formica froid. J'aurais voulu ne plus penser, laisser venir le noir. J'ai dit "C." J'ai répété le nom. Jusqu'à n'en plus pouvoir. Puis tout s'est perdu dans une gelé grise : la même consistance pour les jours et les nuits, la même couleur. Le corps semblait vivre au loin, répétant des gestes privés de sens se lever, manger, sortir, travailler, se coucher, chercher le sommeil absent. La nuit, les lueurs jaunes des phares tournaient au plafond.  Ma main touchait à côté la surface du lit. Vide. Un jour, je me souviens, j'ai voulu me tuer. Je n'en ai pas eu le courage. Chaque soir, je restais seul à regarder mon assiette : l'ampoule électrique reflétée sur le liquide verdâtre de la soupe, les petits pois et la tranche de jambon, qui luisaient. Souvent, je les jetais sans y avoir touché.  J'ai survécu. On ne meurt pas d'amour. Ce serait trop facile.



Dimanche 10 novembre

Je vais d'un jour à l'autre.  Rien de plus. Je me dis que mourir ne changera pas grand-chose. Je regarde sur les trottoirs des choses infimes : mégots crasseux, papiers, feuilles mortes, crottes de chiens. Elles m'accompagnent dans mon errance, me donnent le sentiment d'exister. Leur insignifiance me rassure : je ne suis pas seul.



Lundi 11 novembre

     Couché, j'écoute les bruits. Indicatif du journal télévisé, assiettes, voix. Huit heures. Du vivant de C. nous parlions. De tout, de rien. De la journée, de nos lectures, du travail, de la vie. Je n'avais pas besoin d'écrire: chacun pour l'autre était un journal vivant ... Au bout d'un an la souffrance est un peu moins massive, plus diluée: chaque geste, chaque parole en porte une parcelle qui parfois se ravive. C'est le silence qui en est le plus chargé. J'y sens comme un souffle, une imperceptible perturbation. J'essaye de résister. Mais la solitude est noire. Et la mémoire la rend insupportable. Je ne veux pas me souvenir.  Malgré moi, pourtant, reviennent des images. Bribes muettes. Visages. Un arbre avec son rire. Je m'efforce d'oublier. Je regarde la chambre. J'écoute : quelqu'un marche au-dessus. Cliquetis de griffes d'un chien qui court. Silence encore, plein de rumeurs. La ville est un corps énorme que j'entends respirer. Comme j'entends à mon oreille le bruit du sang. Le froissement lointain de ce qui me fait et me défait.



Jeudi 14 novembre

     Rencontre de B. Je l'ai vu trop tard pour l'éviter. Ce n'est pas qu'il me déplaise, mais son militantisme à toute preuve me fatigue. Sans préambule, il me demande si je suis au courant, si j'ai signé la pétition. Comme je ne sais rien, il se lance dans un interminable plaidoyer pour l'action, comme il dit.  Les mots "lutte” et "unité" reviennent sans cesse. Pendant qu'il parle, je regarde l'ourlet décousu de son pantalon qui traîne dans la poussière. C. n'aurait pas supporté. Moi si. Maintenant, je suis capable de tout supporter. D'ailleurs je ne fais aucun effort. Je me demande, simplement comment B. peut encore croire à ce qu'il dit. Un instant, je l'envie presque. Pour lui le futur existe. Mais trop de choses nous séparent. Comme ces mots, par exemple : action, unité, lutte. Quelle lutte ? L'époque est veule et j'en suis un parfait produit. Nous nous quittons. Non sans qu'il m'ait vendu le journal de son parti, que je ne lirai pas.



Samedi 16 novembre

     En rangeant des papiers, je retrouve une enveloppe contenant trois photos : deux de J. F.. à sept et douze ans. Sur la troisième, C. est avec lui. Très vite, c'est le parfum passé du bonheur.  Et son contraire : l'irrémédiable. Je suis comme sur la plate-forme arrière d'un train. Le paysage de ma vie s'éloigne : arbres, chemin, corps en leurs gestes suspendus. Tout diminue, s'amenuise dans la distance du temps. Telles ces formes arrêtées des trois photographies, que je voudrais encore atteindre, caresser d'une main inutile. Levant les yeux, je m'aperçois dans la glace du couloir : moi aussi, je semble reculer, aspiré par le trou clair. Je ferme les yeux en me détournant. Le soleil traverse le plafond nuageux. Les vitres deviennent bleues.


Samedi 23 novembre

     Comment franchir le mur? Tout part de cette mort. Tout y revient. J'essaye, pourtant, de renouer le fil cassé. Redonner un sens à chaque geste. Marcher, comme avant, parler, rire même. Sans cette présence, qui éclairait ma vie. Je ne peux plus dire "toi” qu'au silence et au vide. J'envie ceux qui, par-delà la mort, poursuivent un dialogue à peine interrompu. La nuit est là et je suis seul. Et pourquoi penser à ces soirs où malgré tout la vie nous séparait. L'amour est fait aussi de ces tortures infimes. Ces désespoirs silencieux. Si loin du corps aimé, parfois, de sa chaleur proche. Ton regard me fuyait, me traversait. Je voulais l'arrêter et je t'aimais sans comprendre ce silence entre nous, soudain, comme une gifle. Ma main cherchait ta main absente. Te tendait une tasse, un livre. Retombait dans son désert. Répétais-je déjà la solitude pour après? Je pleure, sans larmes, ces morts brèves qui faisaient plus vives les renaissances.  L'instant où tout basculait dans le clair de ton rire. Je regarde mes doigts sous la lampe, le bord à vif des ongles. J'ausculte des mots fragiles, l'espace infini qui m'efface. Pas plus que tu n'es, je ne suis. Le silence est un puits où nos échos se croisent. Pourrais-je dire un jour mon nom sans y trouver le tien? Le vent s'est tu. Mes phrases se perdent dans l'obscur. La nuit est une pupille immense où tombe le visible.


Mercredi 27 novembre

     Au téléphone, la voix de T. "Ne te laisse pas aller, mon vieux. Réagis." Je regarde les objets devant moi : le pèse-lettre, les stylos, les crayons en gerbe dans leur pot, les livres, les papiers. "Le monde continue. Il faut vivre". Il y a quelque chose, sinon de faux, du moins de conventionnel dans la conviction de cette voix à prononcer le mot "vivre". Je griffonne sur un calepin pendant qu'elle parle. Une vague figure émerge de l'entrelacs des lignes hasardeuses.  "Je te rappelle demain". Corps de femme ou quoi ? J'hésite encore. J'entends le déclic, le sifflement de la ligne vide. Un corps de femme, oui, que ma main raye violemment tandis que je raccroche.



Jeudi 28 novembre

     Celui qui crie vraiment ne sait pas qu'il crie.  Il n'a rien décidé. Il crie, simplement. Sans pouvoir s'arrêter. Il vomit son amour, sa vie. Il ne voit plus. Il n'entend plus. Il est le souffle venu, il ne sait d'où. La déchirure de sa gorge. La vibration d'un désespoir sans fond. Il rejoint le territoire anonyme de la douleur. Il sombre. Il disparaît.
     Quelque temps après la mort de C., un jour, j'ai crié. Les voisins sont sortis sur le pallier. Ils ont sonné. Je n'ai pas ouvert. J'ai continu jusqu'à ce qu'il ne reste rien. Que le vide de la stupeur et son assourdissant silence.


Jeudi 5 décembre

     Assis dans la salle de bains. Incapable d'aucun geste. Regardant sans le voir chaque objet : lavabo, baignoire, carreaux de faïence bleue, serviette rose, verre à dents, brosse insolite soudain, comme une fleur dérisoire, peigne, miroir d'en face.  Mes pieds nus aussi, immobiles sur le tapis, immobiles, étranges, comme deux choses inertes. Fixant interminablement ce décor neutre où rien n'arrive que mon image chaque jour, un peu plus grise. À intervalles réguliers, une goutte tombe, écho sec, sonore, dans le lavabo qui peu à peu s'emplit. Je compte un moment : un... deux ... trois ... quatre ... cinq... six ... sept... Chaque nombre est une goutte perdue dans cette monotonie hypnotique. Silence. Goutte. Silence. Je m'ankylose, fixant la surface d'eau lisse. Vif cercle d'ombre. Perturbation instantanée sur la bonde chromée. Quelque chose lentement glisse, m'emplit aussi. Peu à peu (cercle) et au centre (cercle) cet autre cercle noir, très vite, clin d'œil ou bouche à peine (cercle), visage peut-être, fuyant, noyé ... Autour l'eau monte ... je m'enfonce ... anneau, pupille ... je suis regard très loin un ciel... pierre et silence ... appel... lueur... l'ombre vient du clair, lune inverse puis rien... Mes mains, mes avant-bras sont dans l'eau qui déborde, coule sur le carrelage. Je m'asperge le visage. Je frissonne. Je m'essuie lentement. Le goutte-à-goutte, toujours. Banal. Imperturbable. Je serre le robinet. J'écoute mon souffle dans le silence. Comme si quelqu'un d'autre respirait, invisible mais proche, sous la lumière crue.



Dimanche 8 décembre

     J'ai vieilli de dix ans. Une sorte de cendre couvre mes traits. Une ombre monte de l'intérieur qui donne cette teinte grise à tout ce qui m'entoure. Au travail — parce qu'il le faut bien - je ne sais répondre que par monosyllabes. Mes phrases tournent court, quel que soit mon désir d'être aimable et je retombe dans le mutisme.



Mardi 10 décembre

     Un an. Je revois C. amaigrie, dans son lit, après l'opération. Une boule me serre la gorge. J'essaye de sourire. C'est l'automne. Il fait beau. L'air encore tiède gonfle légèrement le rideau. Le monde s'effondre doucement. Sans bruit. Désespérément je cherche quelque chose à dire, mais tout est dérisoire. Ma main serre la sienne. Sa chaleur qui s'enfuit. Je vois la pâleur du visage, le clignotement du regard, l'appel muet qui le traverse.  Et je m'évertue, au bord des larmes, à sourire...

     J'ai dû m'arrêter d'écrire.  Malgré le temps, la douleur est trop vive. Son absence en moi est un trou. Je cherche sa voix, l'odeur de sa peau. Je me perds. Froid le long des jambes. J'appelle. La mémoire est meuble. Je m'enfonce. Je me débats. Mais je ne me détourne pas. Revivre le désespoir, est-ce lui échapper ?

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     Comme dans un rêve.  Je suis penché. Sa voix est faible "Promets-moi ... “ Le reste n'est qu'un râle léger. Mon silence crie. Je serre ses mains. Je pleure, le visage dans les draps. Il y a un soupir, une longue vibration de tout le corps. Je dis "C." Le nom est une pierre. Il tombe, très loin de moi. Je ne peux pas voir. Quelque chose est là. Comme une montagne ...

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     Comment dire cela? Mes mots n'en sont que les débris. Soudain, la nausée monte. Je revois les dents. Leur claquement sinistre, frénétique. Pourquoi ce souvenir? Jaunâtre, la peau sur les os : le chien errant, affamé du parc de S. Nous l'avions ramené chez nous. La vue de la nourriture le rendait fou. Sa mâchoire cliquetait, happait le vide, vomissait ce qu'elle absorbait. Nous courions derrière lui avec notre jambon et notre lait inutiles. Écœurés par cette vie désordonnée, agressive ... Aider suppose une force que je n'ai jamais eue. Alors comment aurais-je pu aider C. dans l'abîme de cet instant? Personne ne peut rien pour personne. Face à la solitude, au désespoir, la compassion ne suffit pas. Avec chaque mort s'écroule un monde. Je le savais. De loin. Ce jour-là c'est dans mon corps que je l'ai su.



Mercredi 11 décembre

     Écrire pour dire. J'essaye depuis le début. Dire simplement, sans contenu. Comme écrire pour crier. Mais le cri n'est pas mon fort. Alors pour dire, oui. Je n'ai pas oublié : je voudrais raconter ma vie. Trop tôt encore. Je n'ai toujours pas trouvé mon présent. Chaque jour, je m'applique à être là. Gestes, paroles, décors me fuient, comme aspirés par ce vide en moi où je ne cesse de retomber. Mais je m'obstine. Je regarde les murs, les appliques et leurs fausses bougies, la lumière jaune des abat-jour, les ombres sur le tapis, le mouchoir en papier, froissé, posé dans un cendrier, le rouge des lanternes japonaises près de la fenêtre. Combien d'années depuis qu'elle les avait posées là ? Leur couleur a passé avec le temps, mais son sourire leur est associé. Les mains sur le visage, je m'efforce de chasser l'image. J'ai froid. Seules les sensations sont présentes. Mais sans rien pour les relier. Discontinues. Éparpillées. Qui suis-je alors ? Je m'applique à respirer calmement, profondément. Je sens le parcours de l'air des narines aux poumons (cri dans la cour voisine, moto) Je voudrais ne pas cesser de dire. Simplement. Pour être un peu. Mais les choses manquent à mes mots. Le, vide est là, toujours. Ce blanc. Le contraire de l'espace. Tout s'y referme. Je n'y vois plus. Autour, pourtant, rien ne change. C'est ce qui m'obsède. Le présent est ailleurs. Dans le regard. Mais un regard mouvant, décentré, ouvert, où quelque chose clignoterait.



Jeudi 12 décembre

     J'écris pour comprendre. Mais plus j'écris, plus les phrases me semblent glisser sur une surface lisse, impénétrable. Comme la glace sous laquelle coule l'eau noire ...



Mercredi 18 décembre

     Presque une semaine que je n'ai pas ouvert ce cahier. Trop difficile. Les pages semblaient me repousser. Où la peur de rester en face, incapable d'écrire un mot. Aujourd'hui, je sais que je dois continuer. Pour que le fil ne casse pas. Oui, le fil. Quelque chose de très fragile. Qui, parfois, me redonne, non pas le goût de vivre, mais un peu de courage. Une distance aussi, vis à vis de ce qui m'accable.
     Assis ce matin dans le séjour, j'écris ces mots. Le tic-tac de la pendule m'accompagne. Levant les yeux, je vois le bleu sur les toits. Je voudrais dans ces phrases organiser un peu le désordre de ma vie. Ce poudroiement absurde d'actes, de paroles, de perceptions, de souvenirs, d'angoisses où je me perds et me défais. Mais que de peine à écrire la moindre phrase! Le vertige insignifiant m'aspire quand je tente d'y échapper. Et pourtant mon espoir est là : dans ce présent évanescent, invisible. Alors j'essaye. Je chasse ce qui revient. L'image noire, toujours. L'à-pic de la fatigue. Je regarde, j'écoute. Mentalement je nomme : canapé, table, fleurs séchées, livres, lampe, rideaux, vitre et ciel. Je le sais bien : mon présent, ce n'est pas cette énumération laborieuse qui gomme les choses au lieu de les saisir. Mais je poursuis quand même : rumeurs, froissements, silence, comme en équilibre, rire quelque part, moteurs, voix. Mon visage sur la vitre, comme un trou. Mes mains, seules, ne touchant que le vide de cette page ...
     Je me suis arrêté d'écrire. Ça remontait encore. Debout, j'ai fait quelques pas vers la fenêtre. En bas, j'ai vu le marché. Sa vie grouillante où, soudain, j'ai voulu me perdre.

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     Entrer dans un marché m'a toujours ému. Une sorte d'alacrité me prend. Même si, comme aujourd'hui, la solitude m'est insupportable. J'ai marché lentement essayant encore de rejoindre le présent, l'incessant jaillissement des formes, des couleurs, des odeurs, de bruits, leur vivacité brutale. Un instant j'ai cru y parvenir. Mais, très vite, ce fut comme une vitre impalpable derrière laquelle tout glissait. Des mots me traversaient, des voix m'enveloppaient le vent, la lumière, mais je n'étais, plus là. Il y avait un matin, peut-être, comme celui-ci. Loin. Ma main dans une main. Les formes glissent sur le ciel, très haut. Je vois leurs ombres. Je cherche. Odeur d'ail, sacs de pois, fraîcheur profonde. Instant d'instants multipliés. Éclats, visages, sifflements. Parfums. Jappements, rires. Éparpillé. Bousculé. Abandonné dans l'odeur forte et glacée d'un étal de poissonnier : reflets mauves, billes vernissées des yeux fixes, bouches béantes. Dérivant. Pains, saucissons, allez monsieur, grelot de pièces. Corps dans le fleuve des autres corps. Perdu. Rejeté soudain seul au bord du piétinement, entre les cageots empilés, les camionnettes, les voix et leurs bouches anonymes, leurs mots simples. Déjà lointaines, brouillées. Titubant, étourdi. Plus seul encore dans l'escalier et son silence qui n'en finissait pas.



Jeudi 19 décembre

     J'ai froid. Il est sept heures. Je fixe ma tasse de thé où tourne une nébuleuse de mousse terne. Sur le matin, j'ai fait un rêve. J'ai du mal à m'en remettre. Je suis dans un grand jardin. Dans un parc, plutôt. Je longe lentement une allée dans un silence total, presque palpable. Mon pas, d'une régularité angoissante, crisse sur le gravier. Comme si quelqu'un d'autre marchait à ma place. De chaque côté, de hautes haies obscures. Mon cœur bat. L'attente est interminable. Puis les haies diminuent de hauteur découvrant une vaste étendue. Une sorte de damier où alternent régulièrement bosquets et petites places carrées avec, au centre, une statue, un arbre ou l'étincellement d'une fontaine. Mais tout est plus compliqué, plus brouillé. En écrivant, je simplifie Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que ce labyrinthe a une étrange géométrie : carrée, triangulaire, circulaire, chaque portion d'espace l'est et ne l'est pas exactement. Comment dire ? D'autant qu'il me semble être, non pas sur un plan, mais sur trois ou quatre à la fois. Tout cela, pourtant, est très normal. Terrible aussi. Si je pouvais, je me mettrais à courir. Mais il y a ce silence. Le bruit de mes pas. Presque dur maintenant. D'une régularité obsédante, toujours. Au centre d'un espace circulaire d'où rayonnent toutes les allées (comment y suis-je parvenu?), quelqu'un. Immobile. Pas une statue, j'en suis sûr. Une femme, de dos. Blanche et nue. C'est là. J'essaye d'appeler. Pour qu'elle se retourne. J'ai peur. Mais pourquoi, puisque c'est elle? Maintenant, je suis tout près. Je reconnais son corps. J'allais écrire : "les yeux fermés". Ces épaules, ces hanches. Ensuite, je ne sais plus très bien tant l'émotion est forte. Je crois que mes doigts effleurent la peau. Froide. Quand elle se retourne, quelque chose en moi hurle non! non! Je vois le visage. Ou plutôt son absence. L'œuf! Blanc, lisse, sans aucun relief. Et pourtant il me regarde! Mon cri me réveille. Haletant. La chambre me paraît minuscule, étouffante. Je me lève pour aller boire. Puis je marche dans le séjour de long en large, m'efforçant de contrôler mon souffle. Ensuite je m'assois et je fixe la fenêtre. Longtemps. Jusqu'à ce qu'elle pâlisse.


Vendredi 20 décembre

     La solitude. J'aimerais en parler pour l'exorciser un peu. Mais que dire d'un trou sinon que tout y tombe? La chambre et ses objets. La rue plus vide de sa vie qui m'exclut. Chaque jour je marche. Comme entre deux eaux. Je dérive entre les corps, les visages anonymes, les sourires, les paroles errantes. Tout glisse sans m'atteindre. Même le vent brutal, froid, au détour d'une rue, qui me fait frissonner et ne me semble fouetter qu'un corps lointain. Je compte mes pas. Machinalement. Comme si cette rumeur de chiffres monotones était nécessaire. Pour ne pas penser. Compter repose. Aucune surprise. Un monde stable et clair. Rien d'autre que l'éclosion régulière, attendue, du nouveau dans le même. Quand les nombres sont trop grands, je repars à zéro. De temps à autre un signe — éclat de soleil, affiche, vitrine. Je regarde autour, hébété, comme émergeant d'un monde souterrain. Les bruits. les images soudain m'assaillent. Je m'arrête. Je m'assois sur un banc, quand je peux. Je respire lentement. Je me remets à compter : un, deux : inspir expir. Remontent alors de vagues souvenirs. Comme si le seul acte de respirer touchait quelque chose de très ancien. Peu à peu le calme revient. J'y vois mieux : la chute intermittente des feuilles de marronniers, le réseau des branches déjà nues, les passants. Je les compte aussi. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Puis les deux, indifféremment. Je regarde les chaussures dans la boue. À leur aspect, j'essaie de deviner l'allure de leur propriétaire. Ça n'est pas difficile : je me trompe rarement. Quand je sens l'humidité m'envahir, je me relève et me remets à marcher. Jusqu'à la nuit.
     Au retour, je retrouve mon silence. Je m'applique toujours à lire un peu, mais les pages sont des surfaces lisses, impénétrables. Comme la lumière du séjour me semble déserte, j'éteins. Je reste immobile dans l'ombre à écouter les bruits : porte claquée, voix, moteurs, craquements du radiateur. Le vide n'en finit pas.



Dimanche 22 décembre

     Visite de J.F. Émotion en ouvrant : sa silhouette sombre sur le seuil. Puis son visage dans la lumière, la vigueur rapide de son étreinte, la fraîcheur de sa joue. Il entre. Les mots viennent difficilement. Assis en face de moi, je vois soudain le sourire de C. passer dans son sourire. Pendant qu'il parle, j'admire sa jeunesse. Je cherche une phrase pour le lui dire. Mais il se penche vers moi, pose ses mains sur les miennes. Ce simple geste me bouleverse. Mes yeux s'embuent. Je tourne la tête. Cette propension à pleurer me fait honte. Je voudrais retrouver mon calme d'autrefois, mais tout m'ébranle. Cette inversion des rôles, par exemple. Pour ne pas sombrer dans la tristesse, je parle. De choses anodines : travail, vie quotidienne... Pourquoi cette incapacité à se livrer aux êtres les plus proches? Le jour est très vite tombé. Nous restons dans la pénombre. Je préfère ne pas allumer. La nuit aussi est une main et je retrouve mon calme. J.F. parle maintenant. J'écoute le son de sa voix, ses inflexions familières. Peu m'importe le contenu de ses paroles. Une fois encore le sens me fuit pour un autre, plus profond que je ne sais pas dire. Celui du présent, de la vie, comme un bord sur lequel je me penche ?
     Nous sommes descendu manger. Au restaurant, les choses avaient une netteté effrayante malgré les lumières tamisées. Pendant quelques minutes, nous avons gardé le silence. J'écoutais le cliquetis des couverts, le brouhaha des voix. Les sirènes de la nostalgie, surtout. Je luttais pour ne pas leur céder. Je revoyais C., en face de moi dans ce même lieu, pareille à une buée lumineuse. J'ai dû m'accrocher au présent, aux sensations simples qui me fuyaient : le froid du métal sur les doigts, la rumeur tiède et feutrée de la salle, le visage de J.F., grave maintenant. Pourquoi ne pas venir habiter avec moi ?" Sa voix était légèrement voilée, émue elle aussi. J'ai refusé. Malgré la solitude. Ou, plutôt, à cause d'elle.
     En sortant, je nous ai vus côte à côte dans le miroir au-dessus des tables. J'étais le petit à présent. Vieil enfant seul dans l'espace soudain déserté des lumières.



Lundi 23 décembre

     Qu'est-ce qui me pousse à poursuivre malgré tant de raisons d'abandonner? Ces mots, peut-être, réclamant une issue. Mes doigts sont roses sous la lampe. J'écoute le grignotement du stylo, comme venu de loin, de cette blancheur plus vive avec la nuit. Demain est un désert. Quel nom y tracer ? Ou plutôt : quelle absence de nom? De temps à autre des voix montent. On baisse des stores, on ferme des portes. Je ne sais où, un piano doucement s'est mis à jouer. Ritournelle légère, un peu étouffée par la distance. Comme pour accompagner mes mots. Mélancolie. Mouvement à peine des notes lointaines qui parfois se rapprochent. L'eau du temps s'y loge, s'y apaise. Qui appelle?  Qui veut toucher ce fil en moi d'une vibration infime? Les mots, à leur tour, ondulent, s'accélèrent, ralentissent au rythme du phrasé, brillent un instant d'un éclat plus vif, retrouvent l'obscur des graves, leur régularité profonde. Quelque chose passe. Oui. Un jardinet dans une ville. C'est l'été. Les notes aussi montent et descendent. Il y a une vigne vierge, le bord d'une façade, un morceau de bleu, immobile. Les fleurs le sont aussi, les ombres. Seul le piano semble vivant. Son mouvement imperturbable. La main touche le bord de la table, le front. Les notes passent sur la fenêtre. Il faudrait arrêter cet instant. Ou l'étirer. Pour qu'il dure infiniment. Avec sa paix étrange, sa couleur un peu passée pareille au mauve des vitres. Doucement les choses dérivent. Entre ici et ailleurs. Quelque chose parle. Une voix? Un silence? Mais quel silence? L'oubli est une mémoire plus vaste. Les échos y sont infinis. Comme une ramure immense où vont les chemins de la sève. Pourquoi cette image? Et pourquoi écrire? Chaque jour je m'interroge. Montent maintenant les lentes pulsations d'un cœur mélodieux. L'heure se contracte. Elle me tient dans son poing, serrant autour de moi la pièce, son air, son silence. Mots. Bribes de phrases. Je bruis. Je tournoie. Je coule. Le piano s'est tu. Mais en moi quelque chose persiste qui ne veut pas se perdre.



Mardi 24 décembre

     Impossible de ne pas penser à C. Les courses, la veille de Noël, dans le clignotement des lumières. Les pas chuintant sur les trottoirs. La nuit tombait. Son corps, sa chaleur, repoussaient le froid à quelques centimètres dans un halo de vapeur bleuté ...



Mercredi 25 décembre

     Aujourd'hui j'ai senti l'odeur. Se souvenir d'une odeur est impossible. C'est du moins ce qu'on dit. Je le croyais aussi. Mais, soudain, il y a eu l'odeur. Liée sans doute à une certaine disposition des lieux : le lit, en face, la fenêtre, derrière, un peu à gauche, avec sa lumière froide. L'image alors est redevenue visible. Montée je ne sais d'où. Un petit tas d'étoffes fripées. Et là, en émergeant à peine, le visage. De cela je suis sûr. Même si je le vois mal : amaigri cireux, s'efforçant peut-être de sourire. À l'époque, je ne sentais rien qu'un vague malaise et le bouillonnement de ma jeune vie. J'avais quatorze ans, je crois, ou quinze. Aujourd'hui la chose remonte, grise, visqueuse, glissant jusqu'à mes lèvres. Nausée qui aurait attendu tant d'années pour enfin me saisir... Le visage, oui. Et puis la voix, sûrement. Elle disait aussi : "Promets-moi ...” Comme celle de C. plus tard. Ou ai-je fini par les confondre? Absent, je répondais, regardant l'heure, ignorant cet amour qui, une fois encore, me faisait signe, de loin déjà. Tout m'appelait dans cette chambre grise, dans ce bout d'une vie que l'ennui pluvieux d'une campagne de banlieue rendait plus désolé encore. Je regardais distraitement le lavabo, le verre à dents, le tube de crème, la poudre de riz — ou est-ce aujourd'hui seulement que je les vois enfin? Derrière les vitres embuées, un arbre sans doute, un bout de toit et des façades sales. Tout était immobile. Comme un souffle suspendu. Les mots s'amenuisent. Ils ne toucheront bientôt plus que le vide, ces mains, à peine, tendues vers moi, belles encore. Penché, la douceur fanée des joues est soudain si présente que les larmes me viennent. Autour, la pièce se referme. Les doigts, invisibles, tirent sur mes manches, cherchent à me retenir encore un peu. "Promets-moi ...” Mon corps déjà s'éloigne. Mais qu'est-ce qui en moi, malgré tout, malgré l'indifférence, reste dans la nausée de cette dernière chambre? Le lit, le lavabo, à gauche, la fenêtre, derrière avec sa lumière blanche. Rien ne bouge. Et l'odeur. Douceâtre, persistante. Quelque chose qui doucement pourrit. Mais, alors, avais-je seulement fait le rapport? Quelque chose pourrissait. Les mains se tendaient : "Promets-moi ... “ Aujourd'hui cette odeur, je la sens comme jamais peut-être. Écrivant, mon cœur se soulève. Je vois l'escalier de bois. (Le reste de la maison s'est perdu). Premier. Deuxième. Les marches grincent. Troisième. L'odeur est là. Avant la porte. Je m'arrête. J'hésite. Qui "je"? Et où? Dans quel temps hors du temps? Avant la mort de C., je le sais maintenant, il y a l'odeur. Associée à cette image qui jamais ne bouge. Si parfois elle change — le lit à gauche, la fenêtre en face, le lavabo, à droite — c'est que c'est moi qui m'y déplace. L'odeur. Et le silence. Avant la mort, c'est encore la mort ...
     De l'une à l'autre, pourtant, l'espace d'une vie. Avec ses souvenirs fermés comme des portes que je ne sais plus ouvrir. Ou, plutôt, comme des portes closes. Je les vois. Je ne peux y entrer. Interdit de mémoire.



Jeudi 26 décembre

     À l'entrée du passage, qui mène de la place P. à celle de l'église St. J., une femme m'arrête. La soixantaine, grisonnante, d'épais verres de myope : "Pardon, pourriez-vous me répondre? Ce passage où mène-t-il ? À force d'ajouter les chemins aux chemins, on s'y perd. J'y suis passé plusieurs fois, mais rien. Et personne ne peut me le dire." Pendant qu'elle parle, un léger vertige me saisit. Quelque chose se dérobe sous ses mots. Un peu comme dans certains dessins aux perspectives insolites où le haut et le bas ne s'opposent plus. Le flot de paroles est rapide, ininterrompu : "Les gens ne savent pas. L'un vous dit : là. L'autre : là. En fait personne ne sait.'' J'ai oublié le détail. Mais son discours se complique, se ramifie : il y est question de cure, d'un religieux (un prêtre?) qu'elle chercherait, de chemins, toujours. Comme je lui réponds que je ne comprends pas très bien et que je suis pressé, elle ajoute : "Vous non plus vous ne savez pas, hein ? On est de la même ville et aussi bête l'un que l'autre." La rencontre de l'absurde est insupportable. De l'absurde, non. Car l'absurde, soudain, c'était moi, ma vie. Cette femme posait la seule vraie question : celle du sens. Et livré à elle j'ai senti qu'elle ne se fonde que sur son contraire. Où je patauge. Où nous pataugeons tous. Rentré, j'écris ces mots. Au fur et à mesure, tout se brouille, se perd : le ciel bleu vif sur les toits, le vent froid de la ruelle ... Les paroles reconstituées tant bien que mal. Devenues trop simples, trop claires. Vides, pour tout dire. Seul reste le visage, une fois de plus. Les gros yeux myopes qui me fixent, me réclamant une réponse que, moins qu'un autre encore, j'aurais pu leur donner.



Vendredi 27 décembre

     Écrire que rien n'arrive. Le travail. L'ennui. D'un jour à l'autre les mêmes livres, le même vide. J'ai perdu le présent. Le passé me repousse. Le futur n'existe pas. Où suis-je? Parfois je prononce quelques mots pour entendre ma voix. Je ronge la peau morte de mes doigts près des ongles jusqu'au sang. Je regarde le point rouge et luisant s'agrandir. Être vivant n'est-ce que cela? Saigner, respirer, dormir. Ces réponses du corps, malgré tout. Cette lassitude... Autour, le monde s'écroule. Inexorablement. D'où mon angoisse. Vous êtes bien pessimiste disent les imbéciles. Alors que je suis lucide, simplement. Pour la première fois. Et sans aucun mérite. Il suffit de regarder, d'écouter. Pourtant, qu'il y ait toujours eu autre chose, j'en suis convaincu. Même si depuis la mort de C. et jusqu'à ces derniers jours, je n'en faisais plus l'expérience. Comment nommer cela ? Tout jeune déjà, à l'école, il me suffisait du coin d'un simple dessin de mon livre de lecture (quelques lignes figurant des nuages sur des collines) pour sentir un espace s'ouvrir et me blesser. Comme une porte entrebâillée, révélant et interdisant à la fois un autre côté. Qui n'était pas ailleurs mais ici, tout près. Par la suite, l'expérience s'est renouvelée. Je sais maintenant que cette ouverture était intérieure. Ou, plutôt, qu'elle avait lieu aux lisières du dedans et du dehors. Dans une zone franche, insituable. Quelque chose se produisait soudain. La lumière qui se lève, par exemple, sur le gris des façades était plus que la lumière. Ou la lumière vraiment, totalement. Le cœur battait très vite. Un frisson passait. Puis rien d'autre à nouveau, que le cours banal des choses. Cela, n'importe quand. N'importe où. Dans les gestes les plus quotidiens. Dans les lieux les plus clos, les situations les plus contraignantes. Comme si la contrainte était un stimulant. Quelqu'un l'a écrit quelque part : l'échancrure des toits fait le ciel infini.


Samedi 28 décembre

     Première neige. Je regarde les flocons. Leur lenteur silencieuse. Y voyant comme l'image inverse des mots déposés sur la page. La solitude me pèse aujourd'hui. Les flocons tombent, tramant les choses de leur poudroiement infini, les effaçant peu à peu d'une blancheur que j'ai toujours associée au temps. J'écoute leur rumeur silencieuse, comme celle du sang. Des formes imprécises s'animent, des images lointaines... Danse légère dans le halo du réverbère ... Je me souviens. Une voix disait : "il neige". D'où venait l'émerveillement ? De la métamorphose soudaine? De la rue et sa clarté étrange sous les persiennes? Du mot prononcé, syllabes douces et son silence de lèvres? Des mains bougeaient lentement. Avec précaution. On les voyait parfois, noires sur le clair. Dans la cuisine, la chaleur du gaz, les gestes simples, un bol fumant. La voix parlait encore, mais les mots sont perdus. Ensuite l'air, le froid sur le visage. Légers, les pas touchaient le blanc. À peine. Comme pour marcher sans poids. Le jour ne se levait pas. Dehors, c'était encore dedans ... La nuit tombe maintenant. Un instant je ne sais plus où je suis. Présent et passé se rejoignent dans la même ombre mauve. Je crois même entendre le choc métallique d'un bidon à lait. Comme alors. Puis rien d'autre que le silence de la pièce. Et ce vide en moi comme une place déserte que la neige rend plus vide encore.



Lundi 30 décembre

     Ce soir, je voudrais parler des trous. Les trous dans les murs. Il y a une rue dans une grande ville. Un long mur : celui du “Groupe scolaire". L'appellation est inquiétante. On sent dans ces deux mots quelque chose de massif, de sale, de violent. Comme les gosses peu fréquentables qui en sortent en bousculade bruyante à quatre heures et demie. Chez moi, on en parle avec condescendance et même une pointe de dégoût. En face, de l'autre côté de la rue, l'institution Ste. B. Mur blanc, fenêtres à barreaux plus claires, porte de bois imposante. Ici, on le voit, c'est le bon côté. Mais ce n'est pas de l'Institution Ste. B. que je veux parler. Pas pour l'instant. Au bout du mur continu et gris du "Groupe scolaire", quelques marches. Une porte aussi, mais plus étroite, plus sombre. Autour, les trous. Des sortes de petits cônes blanchâtres creusés dans l'épaisseur de la pierre. J'y passe l'index. Une fine poussière en tombe. Comme de la craie. Je répète souvent ce geste sans savoir pourquoi. D'où viennent-ils? Je ne me le demande pas. Mais obscurément, je dois savoir. Quelqu'un a-t-il prononcé le mot en les montrant? Je sais, en tout cas, qu'il leur est associé. C'est un mot dur. Comme "bûche". En plus sombre. Sans le chapeau de l'accent circonflexe qui rappelle Noël. Comme "caboche", aussi. On a dû parler de la guerre. Mais ce mot-là n'a rien de particulier. L'autre est beaucoup plus inquiétant. Il sort des lèvres, quand le doigt passe dans les trous : "boche, boche". La fine poussière tombe. Je regarde autour de moi. D'où vient ce sentiment de commettre un acte clandestin ?
     Ai-je seulement raconté ce souvenir à C.? Ou l'autre qui lui est associé? Je ne crois pas. D'ailleurs, qu'aurais-je dit? Il n'y a rien à raconter. Je vois la même rue, toujours. Le même mur avec les trous, les marches. Mais sur les marches, un soldat. Je suis sur le trottoir d'en face. Je n'y suis plus. Je touche le fusil. L'homme sourit, peut-être. Tout est brumeux. Personne ne crie. Une main simplement tire la mienne. Souvenir ou récit d'adulte mis en images? Peu importe. C'est là, quelque part, flottant. Sans avant ni après ...



Mercredi 1er janvier

     Premier de l'an. Retour plutôt que renouveau. Que me souhaiter qui ne soit dérisoire? Seul. Écrire m'aide dans le vide du temps. Avec les souvenirs. Leur sécrétion imprévisible entre les mots. Mais aujourd'hui rien d'autre que le bruit de la pluie.



Jeudi 2 janvier

     Où es-tu dans la beauté froide de ce jour de neige? Toute la nuit ton image m'a hanté. Tu revenais du noir, tu souriais. Ce matin je ne peux plus voir la lumière. Sans toi je suis perdu. Même si je sais que c'est en vain, je te parle, j'invoque cette absence que tu m'as laissée. Autour, les objets disposés par tes mains. Je n'y touche pas. Je les regarde souvent, mais ils me blessent. Le jour tourne, bleu sur les vitres, et blanc. Mes yeux voudraient donner tant de couleur à tes yeux morts. Mes mains tant de chaleur au vide de tes mains. Une poudre d'étincelles fume sur le bord des toits. Les branches bougent, perdent leur neige. Mais toi, tu ne te défais plus. Tu ne t'éloignes plus. Tu ne tombes plus. Maintenant que tu n'es plus, tu es. Absolument. Cette non-forme que rien n'altère. Ce nom que je répète, que j'écris, qui est toi parce qu'il te survit. Cet espace sans Nord où moi aussi je glisse, tournoyant comme un fétu emporté par le courant. L'ombre rapide d'un oiseau passe sur les pages, en éteint la blancheur. Ainsi la mort soudaine. Tout perd son poids. Le sens des jours s'évapore. La roue de la mémoire plonge sans fin dans la même eau. Je suis perdu sans toi. Je suis un mort qui bouge. Mon passé se réduit à ce jour noir où tu me laisses. Où je ne cesse de revenir : pâleur de ton visage. Tu sembles dormir. Je prononce ton nom. Doucement. L'église proche sonne trois heures. Le rideau ne cesse de bouger. La lumière. Mais je ne vois plus rien. Je t'appelle sans voix. Je répète ton nom. Le monde, soudain, est immense, désert. J'enfouis mon visage dans les draps. Je pleure. Le ciel doit être bleu. Trop bleu. Je pleure. Je suis seul. D'une très vieille solitude. Ta mort me rend à la terreur de vivre. Je pleure. Je redeviens l'enfant sans main. Jeté là. Qui appelle ... Plus tard on s'approche. On t'emporte. Moi, on me tient par les épaules. On me parle. On m'emporte aussi, loin de toi, avec des paroles douces que je n'entends pas ...

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     La neige n'a pas cessé de toute la journée. Vers cinq heures, je suis sorti. Pour ne plus être seul. J'ai marché longtemps dans l'humide et le froid. Sans but, cherchant à retrouver mon calme. Le raclement des pelles accompagnait mes pas, le froissement des pneus dans l'eau, le gris du ciel bas. Peu à peu l'absence s'est adoucie, a reculé vers l'horizon, avec le peu de jour qui restait. Je suis entré dans un café et j'ai demandé un thé. Puis je suis resté à fixer la rue sans la voir. Mon regard était un espace vide : les corps y glissaient, silencieux, dans un sens ou dans l'autre, avec une régularité monotone. Je dis "les corps" car je ne percevais aucun détail : ni visages, ni vêtements. Rien d'autre que des ombres sur le blanc de la neige. Puis doucement, une sorte de brume grésillante est venue et j'ai eu l'impression, tout en restant immobile, de m'éloigner progressivement. Le mouvement des formes derrière la vitre n'avait pas cessé, mais semblait de moins en moins me concerner. Comme le décor du café, les couleurs, les odeurs, les voix. Je les percevais très nettement, mais dans un dédoublement qui, peu à peu, les rendait irréels. J'eus vaguement peur. De ne plus pouvoir rejoindre le présent. De m'égarer sur cette lisière confuse où ce qui était le monde perdait son sens... C'est le souvenir de la même expérience (plusieurs fois répétée par la suite) qui m'a fait reprendre pied : je suis à la laiterie. J'attends mon tour. Doucement, le grésillement monte. Quand je m'en aperçois, il est trop tard. Tout s'éloigne sans pourtant s'éloigner : les autres clients, le laitier qui se penche vers moi. Mon corps, lui, continue, là-bas. Il tend le bidon à lait, parle, sourit même. Quelque part, au même moment, je me débats. Comme dans un rêve, cherchant à remuer, sans y parvenir. Oui, comme dans un rêve. Même sensation d'être ici et ailleurs à la fois. De ne plus coller à ce qu'on appelle "réalité"; sans en être séparé pour autant; mais au bord de la perdre. Comme aujourd'hui, dans ce café où, après tant d'années, un fil se renouait. Je suis revenu à moi (la langue dit bien les choses). Derrière la vitre, le va-et-vient des passants avait repris son caractère de rassurante banalité. Mon thé, que je n'avais pas bu, était froid. J'ai payé et je suis sorti.


Vendredi 3 janvier


     Franchie la porte de l'institution Ste. B., on entre dans un petit hall éclairé, je crois, par une verrière. À droite, un couloir. Sur l'un des murs, des rangées de portemanteaux. Sur l'autre, des portes donnant sur des salles interdites. (Je n'en connaîtrais qu'une). Au bout du couloir, le grand escalier et sa rampe, majestueusement enroulé sur deux étages et coiffé, lui aussi, d'une verrière. Les salles de classe sont en haut. On reste, parfois, quelques instants à regarder : les jambes, les mains, les têtes montent vers la lumière. Puis on gravit les marches. Le bois verni grince. On est intimidé. Au premier, un autre couloir, d'autres portes, autorisées celles-là. De petites tables aussi contre les murs. En attendant l'heure, on y écrit dans le va-et-vient, le brouhaha. On trace des rangées de lettres des s qui en s'allongeant deviennent des j ...

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     Une salle de classe. C'est la prière. La maîtresse est debout sous le grand crucifix noir. Au fond, à gauche, près de la fenêtre, je sanglote. Je ne sais plus pourquoi. La lumière est grise  ...

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     Un autre jour. Qui s'acharne sur moi? Qu'ai-je fait? "À la cave!" crient les voix. On me tire par les poignets. Je me débats. On me traîne dans l'escalier. Je m'accroche à la rampe. Je hurle. Des mains desserrent un à un mes doigts. Au-dessus, les têtes se penchent, noires sur le clair. La porte est là, ouverte. Je suis agrippé à la poignée. Derrière, des marches obscures. Personne ne me fera plus lâcher. Ce jour-là, je n'ai pas voulu mourir. J'ai défendu mon droit à la lumière. Quand on me traîne vers l'une des salles interdites du couloir d'entrée, je cesse de résister. Le plancher craque et sent la cire. Au centre, une table massive, froide. Couché sur le dos, bras et jambes liés aux quatre pieds, je halète. Seul, je regarde la lumière du jour au plafond. J'écoute les bruits de la rue : les pas, les voitures. Je ferme les yeux. Je sens la trace des larmes qui sèchent sur mes joues. Les bruits se confondent, s'éloignent. Quand je rouvre les yeux, la lumière a pâli. Quelqu'un entre, s'approche, se penche. Je vois le visage. Sa douceur mielleuse. Je baisse les paupières. Comme je les baisse à présent. Une fraction de seconde, les deux instants se confondent. La solitude, toujours. N'ai-je fait autre chose que de la fuir toute ma vie? Pour découvrir au bout que je la porte en moi ...


Mercredi 8 janvier

     Je dispose ces morceaux, ces bribes de temps. J'essaye d'en faire un impossible récit. Ce que je pourrais dire de mon milieu de naissance, famille, enfance citadine, etc., serait exact mais ne serait pas vrai. Situés, ces fragments perdraient leur intensité : instants redevenus quelconques dans une chronologie convenue. C'est hors du temps que le temps prend sa source. Dans le sursaut d'un présent immobile, toujours recommencé ...



Dimanche 12 janvier

     Un geste. Comme pris dans la brume. Puis une forme, debout sur un escabeau, bras tendu vers une étagère. Un homme, il me semble (j'en suis sûr). La vision reste floue. Pourtant tous les détails y sont : le matin, la boîte de sucre bleu foncé. On parle. Je n'entends rien. Le souvenir n'est pas un spectacle. J'y suis pris. Tout mon corps le sécrète. Et quelque chose se passe en cet instant suspendu. J'ignore quoi. Mais chaque mot est une tentative toujours manquée, pour dire cet impossible ...

     La nuit vient de tomber. La solitude est plus dense. Peuplée d'une rumeur de phrases. Comme si soudain les livres s'étaient mis à parler. Mais le vide demeure. Et le silence. Les voix qui m'atteignent s'y engloutissent. J'écris pour traverser la mort de C. En deçà, très loin, quelque chose recommence. Au-delà, toujours rien que le temps immobile.



Mercredi 14 janvier

     Je m'approche. Je mets les mains sur les genoux. Je demande: “Pourquoi tu pleures?" Pas de réponse, mais les doigts caressent ma joue. Je dis (Je crois dire) : "Maman". Elle est rouge. Et les sanglots à petits coups... Je cherche. Rien autour ... Les mots se perdent. Seul ce fil ténu ... Il ne doit pas casser ...

     (Des souvenirs. Plus nombreux. Comme si le tissu de ma vie se reconstituait ...) L'image change. Je dis l'image" parce qu'il n'y a pas d'autre mot. Mais c'est d'abord le carillon. Suivi d'un nombre de coups indéterminés. Tout près, un couloir. Un bruit de pas, peut-être. C'est tout. Mais j'entends toujours la ritournelle. Je peux même la fredonner. Ma voix résonne bizarrement dans le silence. Hésitante, vacillante, venue de très loin ...



Samedi 16 janvier

     Première sortie véritable aujourd'hui, depuis plusieurs mois. Hors de la ville, je veux dire. Il faisait très froid. Le vent du Nord soufflait mais j'étais presque heureux de marcher dans la blancheur nacrée du paysage. Quelques arbres faisaient des signes d'encre sur la neige. J'écoutais crisser mes pas. Le soleil était une goutte claire que le vent emportait. Le souvenir de C. m'accompagnait, mais plus léger, apaisé. J'ai marché longtemps, essayant d'accorder mon souffle au rythme de mon pas. D'être là, simplement, dans le froid blanc de l'instant. Tout autour glissaient les troncs poudrés, les branches obscures et leur fin liseré argenté. Il y avait là une paix que j'aurais voulu rejoindre. Je me suis arrêté et, du bout des doigts, j'ai effleuré l'écorce froide. Quelque chose de vivant m'a traversé. Comme un signe d'une sève lointaine. Malgré l'hiver. Alors j'ai su que vivre était encore possible. La graine de cet instant s'est logée en moi. Germera-t-elle un jour ?



Dimanche 17 janvier

     L'intervalle. C'est toujours là que ça se passe.

 

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Publié par Tecna à 15:07:49 dans Livres disponibles | Commentaires (1) |

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