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HONNEUR À HENRI MESCHONNIC
Texte de l'intervention donnée au colloque du même nom organisé
à Chambéry par "L'Œil", le 21 septembre 2009.
Vous voudrez bien excuser le tour personnel et quelque peu autobiographique de ces propos, mais c’est Jacques Charmatz qui m’a invité expressément à parler cette fois non pas de tel ou tel aspect de l’œuvre d’Henri Meschonnic, mais de mon propre rapport à cette œuvre et à l’homme. Ce que je vais essayer de faire brièvement.
Ma vie et mon travail ont été marquées par trois rencontres essentielles : celle de José Ángel Valente pour la traduction, mais aussi pour sa pensée poétique et son rapport à la mystique, celle de Bernard Noël pour l’écriture, mais aussi pour la force éthique de son langage et de sa pensée, celle d’Henri Meschonnic, enfin, pour tout à la fois, pour la traduction, pour l’écriture et pour la pensée du poème. J’ai commencé à les lire tous les trois à peu près à la même époque c’est-à-dire au début des années 70.
Pour ce qui est d’Henri Meschonnic, j’ai découvert d’abord, je ne sais plus comment, ses premières traductions de la Bible, Les Cinq rouleaux et ce fut un éblouissement. C’était une traduction comme je n’en avais jamais lues. Ces textes millénaires prenaient une vie extraordinaire, comme si on était au commencement du langage et, en même temps en pleine modernité. Ce qui d'ailleurs était le cas, puisque Henri Meschonnic exploitait les richesse de la poésie moderne (l'utilisation des blancs pour marquer les accents) afin de rendre à ces textes leur force essentiellement rythmique.
La même année, c'était en 1972, je crois, un ami m'a prêté Pour la poétique. Le livre m’a intéressé et j’ai continué ensuite avec les tomes II, III, IV, V. Il y avait là une alacrité, un bouillonnement, une impertinence vis à vis des grands noms de la littérature, de la philosophie et des tenants des positions de pouvoir de l’époque qui me faisaient très plaisir. Il faut dire que nous vivions sous la coupe idéologique diffuse mais pesante d'un terrorisme intellectuel parisien dont Tel Quel était l'emblème, et hors de la mort du sujet, de l'autoréférentialité textuelle et autres fictions théoriques, pas de salut. Quel grand ménage d’Henri Meschonnic ouvrait portes et fenêtres et faisait entrer l’air frais du dehors. Le problème était que si je voyais bien ce qu’il dénonçait (le structuralisme figé, le blanchotisme, l’heideggerianisme, pour citer d'autres idoles d'alors) je ne voyais pas bien où il voulait en venir.
Ce n’est qu’en 1982, que toute l’ampleur de ce travail de réflexion critique m’est apparu clairement à la lecture de Critique du rythme qui est pour moi l’un des grands livres de pensée sur la littérature de la seconde moitié du XXè siècle. Il y avait là, développées avec une érudition impressionnante, une série d’intuitions que j’avais alors et que je ne savais pas formuler de façon suffisamment cohérente. En particulier cette idée forte que le rythme, loin d’être un élément en autres d’un texte (comme on parle du rythme d’un poème), en est le constituant majeur. Il est l’organisation de son mouvement, lequel relève du passage de ce d’Henri Meschonnic a appelé le sujet du poème. Je n’en dirai pas plus, puisque nous allons en reparler avec Michel Blanc. Ce livre difficile et que j’ai pourtant lu comme un roman tant il répondait à mes interrogations ou formulait avec force ce que j’entrevoyais confusément m’a tellement impressionné que j’en ai aussitôt écrit un long compte-rendu que j’ai envoyé à d’Henri Meschonnic. Il m’a répondu, une fois n’est pas coutume, une lettre de quatre pages et deux ans plus tard à l’occasion d’un cycle de lectures-rencontres que j’animais à Annecy j’ai pu faire sa connaissance avec celle de Régine. Et là, ce furent les poèmes, surtout, qu'on entendit. Cette poésienqui occupe une place à part dans le panorama de la poésie contemporaine. Insolite et familière à la fois, elle se situe en marge des courants dominants qui semblent ne pas l'atteindre. Ici, pas de travail exhibé sur "la langue", comme on dit, de jeux ostentatoires sur les signifiants, de langage éclaté, de mots éparpillés sur le blanc de la page; pas de sacré, pas d'Être, aucun retour de lyrisme, aucune pratique métrique d'avant ou d'arrière garde, mais un mouvement ininterrompu qui même dans les blancs séparant les poèmes ou les livres, ne cesse de se prolonger pareil à ces eaux perdues puis resurgies, toujours inattendues, toujours vives. Comme si chaque texte, chaque recueil, moins suspens que passage, n'était que le fragment inachevé, inachevable d'un seul poème qui se confondrait avec la vie même… Le tout porté par la voix d'Henri, à la fois rauque et interiorisée, cette voix inimitable qu'il avait quand il lisait ses textes…
Ce qui m’a tout de suite frappé, en faisant sa connaissance, c’était l'extraordinaire force de vie de cet homme qui pourtant entrait dans cette longue maladie que nul alors n’aurait pu souçonner et qu'il a supportée avec un courage extraordinaire. Une force de vie doublée d’une générosité chaleureuse et, surtout, d’un sens de l’amitié et d’un plaisir de rire ensemble véritablement irrésistibles. Une anecdote pour l’illustrer.
Ce devait être au début des années 90 et nous visitions avec Lucienne au Musée d’Art Moderne l’exposition consacrée aux Expressionistes allemands. Au detour d’une salle nous tombons sur Henri et Régine : surprise, embrassades (Henri vous serrait dans ses bras avec une vigueur contagieuse) et nous nous mettons à parler. A certain moment de la conversation, je ne sais plus pourquoi, je cite ce beau proverbe indou: “la vie, c’est voir passer un éléphant blanc par la fissure d’une porte”. Et Henri, du tac au tac me lance en éclatant de rire: “Oh! éléphant suspends ton vol!”.
Il est là tout entier, pour moi, dans cette boutade. Sa vivacité, son humour, son sens du langage et de la vie.
L’annonce de sa disparition m’a si profondément bouleversé qu’un texte s’est mis à s’écrire en moi, où ses mots se mêlaient aux miens, sa vie à la mienne. Et pendant le mois et demi où je l’écrivais, Henri était là, à l'intérieur, dans toutes ces bribes de souvenirs qui revenaient de lui et à l'extérieur, dans ce printemps qu'il ne pouvait plus voir, dans l'herbe qui poussait à vue d'œil, dans les trainées jaunes des primevères, dans l'explosion blanche des poiriers, dans les visages changeants de la montagne. Et ce que, je voyais alors, je le voyais autant par ses mots, par ses yeux que par les miens qui vivaient de toute sa force de parole, de toute sa force de vie. C’est sur le début de cette élégie que je voudrais finir, pour qu'il soit encore là, présent, avec nous, parmi nous.
Puisqu’il est ce silence[1]
Prose pour Henri Meschonnic
(extrait)
LES CHOSES SE REFERMENT. La traînée des primevères, le morse du pinson, le chêne, la clôture ne laissent plus d’espace. La montagne est un mur. Le ciel remplit le vide où bouge la mémoire. Sa lumière estompe les formes. On se tait. On cherche dans le silence la voix et le rire. On n’entend que l’air criblé d’oiseaux.
On se dit qu’il aurait aimé toute cette beauté du jour : le grand vent de la lumière et son théâtre de nuages. Celui du temps qui passe, qui fait du visible avec de l’invisible. On se dit qu’il serait resté là, seul, à regarder passer le fleuve, comme chaque matin. Ou assis, à poursuivre le feu de vivre entre des mots qu’il n’aurait plus reconnus. Ou simplement à rire, sous l’auréole de ses cheveux avec, dans les yeux, deux minuscules étoiles qui n'auraient jamais cessé de luire.
On se dit qu’il aurait aimé voir encore sur la fenêtre le jour se lever en rose et blanc et entendre les voix, dans le couloir, sans les comprendre. On se dit qu’il aurait une fois encore souri à la vie, que sa bouche aurait prononcé quelques mots si légers qu’un instant il aurait volé avec eux. Que le temps l’aurait rejoint doucement, pour qu’il reste là, sans bouger. On se dit qu’on ne sait plus quoi se dire, qu’il y a trop de lumière pour tant de noir.
Dans son sourire, on voit des jours, des nuits, des arbres, des rues illuminées. On voit des visages sans visage, des mouettes tournoyantes. Des mers, des grains de sable. On voit ce qu’on ne voit pas mais qui est là dans cette présence qu’on sent si proche. On se dit qu’on aurait aimé tout garder. Et qu’on le garde en prononçant son nom. On se dit que c’est le monde.
Il n’arrête pas de partir. On le voit dans la tasse levée, sur le reflet de la vitre, dans les fleurs. On ouvre des livres, on les feuillette. Il est là, dans le silence qu’on entend. On se dit que, peut-être, il y restera. Que demain quand on les ouvrira ce sera comme un grand rire qui n’en finira pas. Et une voix qui dira — on l’entendra distinctement : Je ne connais rien de plus sérieux.
On se dit, oui, qu’on ne sait plus quoi se dire. Qu’il y a trop de lumière. Les jonquilles se balancent, les branches avec ce vent que, comme lui, on ne voit pas, mais qui souffle. On le sent, il suffit de tendre la main. On se dit qu’il est dans ce qu’on ne sait plus. Les mots qui viennent et s’en vont, le geste comme envolé, le visage qui recule. On le voit, il est arrêté, toujours un peu à côté des images qu’on a gardées. Il tend la main lui aussi. On ne sait pas vers quoi.
...
Publié par Tecna à 10:22:04 dans Lectures | Commentaires (1) | Permaliens


VIENT DE PARAÎTRE
Jacques Ancet
L’amitié des voix, 1 : les voix du temps
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix
Publie.net, 2009
L’amitié des voix, 1, les voix du temps, Jacques Ancet. PDF 306 pages, ISBN 978-2-8145-0242-0. Les 74 premières pages à feuilleter librement sur publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix, Jacques Ancet. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 354 pages, ISBN 978-2-8145-0243-7. Les 67 premières pages à feuilleter librement sur publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
par François Bon
La présence de Jacques Ancet dans publie.net va bien au-delà de la simple mise à disposition de textes importants.
Auteur décisif, nous sommes quelques-uns à le savoir. Le non renoncement dans la part lyrique de la langue, l’implication poétique de la prose, ou, symétriquement, que la poésie ait encore à faire avec nos temps mornes, pourvu – se rapprochant de la dureté et de la violence du réel – qu’elle continue à s’en remettre au récit et aux voix... On le sait en littérature depuis L’Incessant, et c’est avec fierté qu’on accueille, de Jacques Ancet, Le Silence des chiens .
Mais Jacques Ancet c’est aussi une voix ouverte, sans jeu de mots. Qui s’offre aux grandes et extrêmes explorations de Jean de la Croix, de Jose Angel Valente, ou en ce moment de Borges, et que le traducteur doit s’y faire écrivain ou poète comme celui dont il reçoit les pages. Alors dialogue ouvert, toute une vie, avec ceux qui portent la langue dans cet extrême : Bonnefoy, Jaccottet, Bernard Noël...
Avec le numérique, une nouvelle possibilité de permettre la circulation de cette réflexion, ouvrant vers ceux qu’elle commente, nous guidant vers des lectures neuves.
L’autre cohérence de ce très vaste ensemble, deux fois 300 pages, c’est que le premier s’enracine plus dans les voix du passé, depuis la figure immense et emblématique de Don Quichotte, puis, via Quevedo ou Saint-Jean de la Croix, jusqu’à Cortazar, Maria Zambrano ou Claude Simon, tandis que le second suit cette même exigence découvreuse de l’écriture dans les chemins escarpés du contemporain, de Valente ou Castaneda vers Jacques Roubaud, Henri Meschonnic ou Claude Louis-Combet.
Très fier donc, avec une matière aussi lourdement belle, de contribuer à la présence et la visibilité sur Internet de ceux qui ont porté la littérature dans ces chemins d’exigence. Et Jacques Ancet nous y appelle, nous aide à franchir le rebord...
Avant-lire
par
Jacques ANCET
Les textes ici réunis sont de plusieurs ordres : des essais, des préfaces à des traductions, et de simples notes de lecture. Ces notes, j’ai beaucoup hésité à les faire figurer dans cet ensemble. Si je me suis décidé c’est que, malgré leurs limitations évidentes (elles ne portent souvent que sur un livre et parfois sur des écrivains ou des poètes un peu oubliés), et à côté d’études plus générales et d’une plus grande extension, elles témoignent d’un itinéraire de lecteur guidé surtout par les circonstances et un plaisir ou une émotion que j’espère pouvoir encore faire partager. Qu’on ne voie donc là aucun panorama ou palmarès mais, plutôt, une géographie de préférences personnelles qui s’étend sur près de quarante ans. Les voix dont il est question dans le titre viennent d’époques et d’horizons différents avec, bien sûr, une dominante franco-hispanique où se confond ma double activité d’écrivain et de traducteur.
Mais pourquoi avoir entrepris ce travail ? Peut-être, d’abord, afin de mettre de l’ordre là où il n’existe que le désordre du devenir qui emporte, qui efface tout. Autrement dit, pour garder une trace. Avec cet étonnement de voir, au fil du temps, se dessiner un chemin qui n’existait pas au moment où je le parcourais. Un chemin ou une cohérence qui tient à un questionnement insistant déjà au centre d’un précédent recueil d’essais : qu’en est-il des rapports de l’écriture et du réel — de la littérature et de la vie ? C’est pourquoi ce livre ne pouvait s’ouvrir que par une réflexion sur Don Quichotte qui est, sans doute, la tentative la plus profonde jamais menée pour répondre à cette question. Et c’est, peut-être ce qui réunit les auteurs ici présents. Avec aussi le cours d’une existence habitée par l’amitié de ces voix qui, toutes, ponctuellement ou plus durablement, m’ont accompagné au long des années. C’est ainsi que, tout autant que réflexion au sens spéculatif, ces textes le sont au sens spéculaire du terme : ils réfléchissent une clarté — une échappée — qui a souvent éclairé ma lecture et ma vie et dont, depuis longtemps, je voulais témoigner.
L’ordre choisi n’est, tout simplement, que l’ordre chronologique, mais l’abondance de la matière m’a conduit à le scinder en deux grands ensembles qui peuvent être lus séparément ou dans leur continuité : le premier, Les voix du temps, consacré à des écrivains et poètes dont l’uvre est demeurée vivante et active pour moi, malgré la distance, et qui donc me restent contemporains : cinq auteurs du xvie, du xviie et du xixe (Miguel de Cervantès, Jean de la Croix, Francisco de Quevedo, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud) ; cinq auteurs nés à la fin du xixe siècle et dont la vie et l’uvre se sont déroulées pour une bonne part dans la première moitié du xxe (Miguel de Unamuno, Juan Ramón Jiménez, Ramón Gómez de la Serna, Pierre Reverdy, Vicente Huidobro) ; dix auteurs, enfin, nés dans les deux premières décennies de ce même siècle (Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano, Eugène Guillevic, Yannis Ritsos, Claude Simon, Julio Cortázar, Jean Malrieu, André Henry, Octavio Paz).
À ces voix venues du temps et de sa profondeur, répond ce temps où ne cessent de se faire les voix du présent, ce Temps des voix, deuxième partie où figurent un certain nombre d’auteurs vivants, dont la naissance s’échelonne, en gros, dans la décennie des années 20 et 30 (d’Yves Bonnefoy à Henri Meschonnic) et 30 et 40 (de Bernard Vargaftig à Christian Hubin). D’autres auraient pu figurer ici, notamment de plus jeunes, mais il fallait se donner des limites et c’est bien arbitrairement que ce parcours s’achève finalement avec deux auteurs nés au seuil des années 40.
sept 2009.
Publié par Tecna à 21:19:10 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
VIENT DE PARAÎTRE

Le Silence des chiens, publie.net. Une réédition numérique d'un livre depuis longtemps épuisé.
... la cellule est encore claire, quelle heure est‑il, n'y pense pas, il n'y a pas de temps, respire, le présent seul, cette souffrance, comme une mer, flux, reflux, laisse, laisse‑les, passer, respire, regarde, autour de toi, un mur, deux murs, trois murs, la porte de fer, la serrure, le plafond, le sol où tu es couchée, les aspérités du béton et là, près de tes doigts, la mouche, immobile, disparue, vers le haut, passée devant tes yeux, perdue encore, te frôlant, bourdonnement léger, interrompu, où est‑elle, bourdonnement encore et, soudain, là, sur la toile grise de la paillasse, regarde, ne bouge pas, frottant ses pattes de derrière, figée un instant, avançant brusquement, petits pas pressés, immobile de nouveau, tressant ses pattes, on dirait des cils mais plus souples, frisson, regarde, tout près de ton visage maintenant, ses yeux minuscules, énormes, qui te regardent, leurs facettes où tout se reflète, les murs la porte le soupirail le sol ton corps immense, un tas de douleur sale, ne bouge pas, tu n'es rien, regarde, ailes, papier de soie, pétales translucides, c'est vivant, silencieux, ça ne demande rien, c'est noir, comme le futur qui te regarde, tes yeux brûlent, tu ne peux plus pleurer, tu as fermé tes paupières mais, très vite, tu les ouvres, pour ne pas perdre la mouche, la voir encore, tout près de toi, t'évaluant peut‑être, te jaugeant, festin pour elle et sa progéniture, a‑t‑elle flairé ton odeur de charogne, trompe explorant la crasse de la toile à petits coups précis, s'arrêtant de nouveau, comme écoutant, ton souffle court les portes les pas les voix les cris aussi qui recommencent qui n'ont jamais cessé, disparue encore, la‑haut, tu cherches des yeux, tu ne vois rien, le mur, l'autre mur, le sol, le plafond, où est‑elle, une mouche, rien d'autre, tant de chaleur pourtant, porte, sol, plafond encore, là, posée, pattes en l'air, trop loin pour bien la voir, il faudrait te lever mais tu n'en as pas la force, petite tache noire mouvante maintenant, brèves étapes, pauses, cheminement pointillé, moins visible dans l'ombre près du soupirail, perdue, passée devant tes yeux, perdue encore, pourquoi cette tristesse, une mouche simplement, là, soudain, contact léger sur le dos de ta main posée sur ta poitrine, explorant maintenant ta peau, démangeaison imperceptible, frémissante un peu, pattes frottées devant elle, toilette interminable, explorant de nouveau, infime attouchement au poignet, ne bouge pas, immobile, imperceptible joie, temps minuscule, pattes de mouche sur la peau, écriture silencieuse, un chien s'est remis à aboyer mais tu l'entends à peine tandis qu'elle monte sur ta manche, s'arrête sur un pli, méthodique, fouillant, s'interrompant, perplexe semble‑t‑il, doucement tu essayes de rapprocher ton bras de tes yeux mais elle s'envole, se perd dans l'ombre qui gagne, réapparaît, très vite, traçant des signes indéchiffrables, posée sur la porte à présent, comme t'indiquant la sortie, tes yeux brûlent, se ferment, respire, lentement, respire, mais la mouche, la mouche, bouche ouverte, un peu, lèvres dures bougeant faiblement, bouche, bouche, dis‑tu, sans parvenir à prononcer le m et comment dire je t'aime maintenant, jamais plus, n'y pense pas, regarde encore, sur la porte la mouche immobile, la mouche, compagne du temps immobile, présence à peine, elle te frôle de son vol énigmatique, disparaît, pour venir se poser sur le mur où tu t'appuies, tout près de tes yeux, comme si quelque chose existait entre elle et toi, comme si elle voulait te le dire, une sorte d'amitié, l'espace autour n'est plus vide, elle et toi, tu la regardes si fort que ta vue se brouille, tu t'obstines en une sorte d'espoir froid, malgré la souffrance, l'oubliant même quelques instants, globes des yeux, énigmatiques, abdomen velu qui t'aurait répugné autrefois et que tu fixes jusqu'à en avoir mal, cherchant la vie, cette imperceptible pulsation, mouche mon amie, mouche sur le mur, immobile ou marchant, doucement, montant, cherchant, touchant à petits coups le ciment vertical, mouche, regarde‑moi, seule, mon visage est perdu, moi, sans nom déjà, mouche et comme toi tombée bientôt au pied du mur, mais maintenant, mouche, le même temps, le même fil, ensemble ...
Publié par Tecna à 15:43:27 dans Dernières parutions | Commentaires (0) | Permaliens
Jean-Max Tixier vient de mourir à l'âge de 74 ans. Après celle d'Henri Meschonnic et du peintre-calligraphe Jacques Le Roux, la nouvelle de sa disparition m'a bouleversé. Nous nous ne sommes pas vus beaucoup pendant les trente cinq ans d'amitié qui, malgré la distance, nous ont lié, mais nous nous téléphonions souvent. J'aimais sa voix chaleureuse, son fort accent et sa gouaille méridionales. Travailleur acharné, auteur d'une œuvre considérable —essais, romans, récits, poèmes — que le Prix Mallarmé 2009 est venu couronner in-extremis, (je renvoie au site de Michel Baglin Texture qui le présente longuement http://baglinmichel.over-blog.com/), il savait aussi être attentif aux autres et fidèle à l'amitié. Je reproduis, ci-dessous, un article écrit à la parution de Chasseurs de mémoire l'un de ses plus beaux livres.
Beauté blanche
Tu découvres que la beauté est blanche.
Jean-Max Tixier
Le titre du dernier livre de Jean-Max Tixier, Chasseur de mémoire[1], pourrait caractériser à lui seul une démarche et un itinéraire poétiques qui, depuis Etats du lieu[2] en passant par L’Instant précaire[3] et L’oiseau de glaise[4] ne cessent de s’approfondir dans un long travail d’anamnèse où le poète, perdant sa propre mémoire, tente de s’ouvrir aux forces obscures et éblouissantes d’une autre mémoire, toujours approchée, toujours fuyante.
Cette mémoire ne relève donc pas d’un passé personnel, objet d’une nostalgie totalement absente ici. Pré-individuelle, élémentaire, mythique elle est enfouie sous cette somme de pensées et d’émotions toutes faites qu’est le plus souvent notre existence. C’est pourquoi chaque livre se présente comme une sorte d’exploration ou de fouissement à la fois tâtonnant et sûr de lui-même dans les strates pétrifiées des conventions et habitudes dont nous sommes faits. D’où le sens et le rôle structurant des « suites » de proses qui les composent souvent et qui, dans leur fausse linéarité, sont l’inscription même de cette errance toujours reprise, jamais achevée en quête de « l’ivresse du premier cri » où pourrait enfin (re)commencer la vie.
Comme dans un certain nombre d’œuvres contemporaines, ce retour rêvé à l’origine passe par un schème imaginaire de base : celui de l’enfoncement, de la descente à travers une matière faite de la sédimentation des formes usées et mortes qu’il faut traverser pour atteindre l’autre côté. Mais chaque poète l’investit à sa manière. Ce qui fait la singularité de la démarche de JMT, se résume dans l’image du chasseur et les connotations qui lui sont associées ‑ poursuite, traces, pistes, flèches, gibier…‑ auxquelles s’ajoutent ici celles, très prégnantes, de la prédation et de l’effraction. C’est pourquoi, clairement revendiquée au terme de L’instant précaire (« Il faut se pourvoir de violence en terre d’élégie »), cette.agressivité devient l’une des constantes de Chasseur de mémoire à travers tout un bestiaire qui, des fauves aux insectes en passant par les oiseaux de proie, établit le poème à la pointe du cri : celui de l’agonie qui pour être aussi celui de la naissance.
Le territoire où se déroule cette quête – cette traque – existentielle participe du même imaginaire d’âpreté et de violence. C’est un lieu aride où règne le minéral et, fusion de la pierre et de la lumière, la corrosion purificatrice du sel. Ici, tout disparaît, perd sa forme, s’évanouit dans une blancheur, espace où disparition et apparition se confondent : « La blancheur se confond à l’absence. La transparence absorbe tout. Le ciel est nu. »
Ce qui d’abord se perd dans cette errance aux confins, c’est le moi et son carcan de certitudes et de fausse maîtrise . « Tu n’as plus d’identité. Sinon l’âme de la hache qui s’abat. » écrit JMT en cette belle image qui dit le passage du désir de durer, de la consistance à l’extase instantanée d’une imminence.
Dans son goût de l’image, dans son usage de l’exclamation et de la rupture (il faudrait ici étudier le travail de la ponctuation et, en particulier celui du point – punctum ‑et de sa charge de violence) cette écriture est essentiellement baroque. Au sens où le serait celle de Saint-John Perse, cité au seuil de Chasseur de mémoire et souvent présent dans ces pages (« Gens de gabelle, à livrée de salpêtre, le bruit de leur galop emplit les siècles »). Mais l’anabase tixéenne est aux antipodes de celle de cet « allié substantiel » : non pas luxuriance et expansion mais concentration et rétraction. Les images ne sont pas là pour ouvrir l’espace des éléments et l’investir d’un souffle conquérant. Elles ne l’évoquent, au contraire, elles ne le parcourent que pour mieux le traverser – l’exténuer. Afin d’atteindre ce point que dans toute rhétorique baroque elles n’ont pas pour fonction de révéler mais de masquer et de recouvrir : le vide essentiel où tout ne cesse de s’abîmer et de surgir.
Il ne faudrait pourtant pas croire JMT dupe, comme un certain nombre d’autres, de cet imaginaire régressif sur lequel il semble fonder son geste poétique. Ce que poursuit le poème, dans sa traque obstinée, ne relève pas d’on ne sait quelle douteuse transcendance. Les dieux, s’ils apparaissent ici, ne sont que les effigies d’une essentielle absence. Comme Mallarmé débarrassé du « vieux plumage » de la divinité, JMT sait qu’il n’y a que le monde et rien d’autre : « Le dieux ne dansent plus dans les matins de la parole. La pierre n’est que la pierre. La mer se ramène à la mer ». Et il sait aussi que si un feu semble brûler au cœur de choses, il ne vient pas d’ailleurs mais du plus profond de lui-même. De cette force épiphanique qui, soudain, fait briller l’instant d’une lumière d’enfance , le désir : « Les dieux n’ont jamais eu de formes que ton désir […] Tu as peuplé ces fleuves, ces écorces, ces pierres ». Comme il sait que ce désir ne pourra jamais se lever ailleurs qu’à la pointe des mots, dans l’intensité fracturante d’un dire jailli avant toute profération – logos spermatikos gros d’une révélation instantanée : « Son lieu est au bout du langage. Où le présent se consume dans des incandescences sans objet. »
C’est pourquoi si l’on peut considérer la quête de JMT comme aimantée par une inaccessible origine, c’est à condition de bien comprendre que celle-ci ne se confond pas avec on ne sait quel improbable commencement puisqu’elle a lieu à chaque instant, dans cet appel, ce surgissement d’où s’engendre un sens qui n’existe que d’être proféré : « Je le garde devant mes pas. Je le regarde sans le voir. Je le nomme sans le connaître. Mon désir créé de sa nécessité. Vers lui j’avance avec mes mots. Tirant le sens d’où je le pose. Ainsi se trace le chemin. Ainsi surgit des profondeurs la force qui me pousse » D’où cette formule en forme de souhait qui pourrait être la devise de tout poète conscient de la dimension foncièrement hétérogène et en même temps profondément intime de la parole qui le traverse : « Précaire, ô fugace, devenir le chant que je suis. »
Publié par Tecna à 12:16:01 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens
Journal de l'air
Arfuyen, 2008

C’est là comme une flamme sans flamme
le feu frais partout présent avec
le piquet la blancheur tournoyante
la montagne et le bleu confondus
dans la même vapeur avec l’air
où vont les yeux ou est-ce les yeux
que traverse l’air le corps se lève
l’espace s’ouvre comme une extase
tu dis je marche dans la beauté
Publié par Tecna à 11:41:01 dans Dernières parutions | Commentaires (0) | Permaliens