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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Aucune magie | 26 mars 2008

Aucune magie
(Antoine Emaz, Peau, Tarabuste, 2008)


    Comme tous les précédents, ce dernier livre d'Antoine Emaz est un journal en poèmes écrit sur un peu plus d'un an, du 18 septembre 2005 au 19 janvier 2007. Et comme tous les précédents il témoigne d'une difficulté de vivre que scandent cinq mots donnant leur titre à chaque suite datée et qui reviennent alternativement comme pour dire les bas et les hauts de l'existence : TROP, CORDE, SEUL, LIE, VERT.
    TROP, comme trop dur, trop lourd, trop fatigué : « Fatigue. On peut encore penser, mais le corps freine des quatre fers, ferme les yeux, n'en veut plus. A bout, parce que trop ». Cela, parce que, sans doute, on a trop tiré sur la CORDE, avec les jours accumulés, les semaines, les paroles vides, les gestes répétés : « On continue dans la crasse accrue, la rouille et l'enlisement dans l'ornière de vivre, sol mou, pénible et lent pour la marche. Sisyphe vieux ». Mais on continue quand même. SEUL. Pris dans l'étroit du corps, de la tête, de la vie — « vie serrée » : « on est dedans // pas en prison // mais dedans ». Parfois, remontent des images. Elles sont, tout au fond, la LIE, ce qui a déposé du passé. Elles sont comme des « fusibles » qui empêchent que tout lâche, s'écroule, parce qu'elles portent comme des graines vivantes, les sensations de l'enfance sur lesquels, plus tard, pousseront les poèmes : « on voudrait tout de même revenir en mots à cette odeur douceâtre de vin de cidre à la tireuse « . Ces brèves ouvertures par le dedans peuvent aussi avoir lieu dehors. Et c'est le VERT. Vert comme un jardin, la lumière, le ciel, une plage, quelques chose qui s'ouvre, parfois, « comme s'il y avait brusque / non une échappée belle / mais moins de murs ».
    Tout cela, coiffé par un de ces titres très emaziens qui tous disent le peu, le pauvre, le gris : Peau. Cette peau qu'on est chaque jour. Un peu plus usée, un peu plus flasque, elle mesure le temps qui défait, emporte, mais sans drame, sans qu'on s'en aperçoive. Pourtant, elle résiste (« on dure on tient ») et, quelques fois s'accorde aux objets (« simplement être là / comme l'évier »), aux choses (« accord tacite / avec un bout de terre / rien de plus »). La peau, c'est ce qui crconscrit, sépare — ce qui fait l'identité. Mais c'est aussi ce qui met en contact, unit, devient parfois si fin que dedans et dehors ne signifient plus rien : « on n'est rien qu'une peau une très légère vibration d'arbres ». Peau légère, plaque sensible, « transparence du lieu où il se trouve » (Wallace Stevens), le poète est là — reste là : c'est tout. Et c'est beaucoup. Parce qu'il est le témoin, le veilleur (« on veille/ quoi ») non tant de ce qui se passe que de ce qui passe — ce qui s'appelle vivre : « on retient quoi / au fond / de vivre // seulement ça ». Et « seulement ça » c'est, par exemple, un soir, des gouttes qui brillent, le cendrier, la table, « la paix patiente des choses »...
Mais cette paix, c'est dans les mots qu'on l'atteint. Dans ces petites « compositions de lieu » qu'ils permettent parfois. Alors, ils s'ouvrent, tout aussi pauvres que ce peu qu'ils font vivre. Des mots de peu de bruit : « il faudrait que les mots ne fassent pas plus de bruit que les choses qu'on les entende à peine dire la table l'herbe le verre de vin comme une vaguelette une ride de son sur la vie quasi silencieuse rien ». La poésie, pour Antoine Emaz, c'est ce peu là — « une poésie de peu », une « pauvre musique de mots quasi berceuse pour occuper le terrain aucune magie ». Une voix qui parle bas, chante à peine, comme venue de l'enfance. Sans aucune de ces métaphores ou effets rhétoriques qui font, dit-on, la poésie. Une voix qui ne dit pas, mais laisse être la vie et vous laisse au bord. Oui, une « berceuse » et « aucune magie ». Antoine Emaz est tout entier dans cette affirmation et ce refus :

                devant
                trois roses
                roses
                dans un verre

                et plus loin le jardin gris

                gras de la pluie
                et lumière pauvre




Publié par Tecna à 16:43:54 dans Lectures | Commentaires (0) |

Regio de Tadeusz Rozewicz | 15 mars 2008

Agir

     Grâce à leurs traducteurs, dont on oublie trop souvent le rôle essentiel qu'ils jouent dans la la poésie contemporaine, la découverte, au fil des années, de certains poètes étrangers a été pour moi déterminante. Je pense, par exemple, venus de langues que je connais mal ou pas du tout, à Fernando Pessoa, et à Cesare Pavese, à Yannis Ritsos, et à Guennadi Aïgui, à EE. Cummings, à Herberto Helder et à Bo Carpelan. Lauréat du Prix Européen de Littérature 2008, après le Suédois Bo Carpelan , justement, et l'Espagnol Antonio Gamoneda , le Polonais Tadeusz Rozewicz est de ceux là. Avouerais-je que, très peu familier de la poésie polonaise, j'ignorais jusqu'à son nom ? Le livre publié à l'occasion de ce Prix, Regio (1969) suivi d'un choix de poèmes (1957-2004), remarquablement traduit par Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski, est donc, pour moi, une véritable révélation dont je souhaiterais brièvement témoigner ici, tout en renvoyant ceux qui souhaiteraient plus de détails sur le poète et sur son œuvre, à l'excellente présentation de Claude-Henry du Bord qui ouvre le volume.

*

D'entrée le lecteur, habitué aux poétisations en tout genre qui ne cessent de parasiter une certaine poésie moderne, est pris par une voix dont la force tient sans doute à ce « parler direct  » qui l'accueille dès les premières pages du livre :

        Le même visage

le visage du poète
est ouvert plein de silence

toujours le même visage
et pourtant tout à fait autre

du mur
me regarde
un masque

d'un œil
dur
et vide

            (1968)

Inutile de connaître la poésie polonaise des années 60 pour comprendre que c'est dans le refus du vers classique, de la métaphore et de l'image, des rhétoriques ou des poses métaphysiques que se construit cette poésie. Son minimalisme et sa force d'évidence portent une angoisse existentielle dont elle tire, d'entrée, cette dimension éthique qui semble être sa caractéristique principale : « J'essayais donc, écrit le poète, de reconstruire ce qui me semblait essentiel pour la vie tout court comme pour la vie de la poésie : l'éthique. La création poétique, pour moi, ne consistait pas à composer de beaux poèmes mais à agir. Pas de poèmes, des faits. ».
Oui, Rozewicz est, essentiellement, un poète moral. Au sens où, dans sa voix, en même temps qu'une singularité inimitable, c'est une époque et le poids d'une histoire terrible, qui se font entendre. Puisque toute véritable écriture, — c'est là son historicité — se construit avec et contre ce qui la fait. En particulier ce sentiment de l'absurde partagé avec l'existentialisme français, Camus, surtout, à qui le grand poème « La chute », renvoie explicitement, et aussi Beckett dont, nous dit Claude-Henry du Bord, il est proche par son théâtre et parce que leurs deux œuvres « s'enfoncent dans les zones opaques de l'invisible douleur, de l'inexprimable  ». Ce sentiment face à un monde sans Dieu où règnent « la solitude, le désespoir, la mort, la destruction, et la dégradation du corps  » est présent, en 1947 (il a vingt-six ans), dès son premier livre, L'inquiétude, et se retrouve ici à chaque page :

Sur le ciel sur le soleil
sur le silence sur les bouches
se promènent les mouches

            Job, 1957

Ce qui pourrait expliquer sans doute que, conjointement au « parler direct », se développe ici telle un antidote, une pratique fréquente du sarcasme et de la dérision face à un monde où tout se décompose, lien social, système moraux et esthétiques et où, ce qui devrait en être la garantie, la poésie ou Dieu lui-même, ne vaut pas mieux : « les poètes morts / s'en vont plus vite / les vivants/ expulsent / en toute hâte / de nouveaux livres / comme s'ils voulaient boucher un trou / avec du papier » ; « Dieu tomba / il gît sur le dos / sans défense / sa vie éternelle  / est / à découvert ». D'où, également, l'usage d'un réalisme hallucinatoire comme révélateur du vide effrayant de la réalité la plus quotidienne : « nuit blanche / lumière morte / sur le lit // nuit blanche / spectre de la nuit // en de telles nuits / les fruits / ne tombent pas des arbres // le poète ouvre / les veines aux poèmes //  dans une telle lumière / les meubles demeurent / dans un enfer froid / les taches / grandissent sur le plancher ... »
On l'aura compris, sous son apparente simplicité, la poésie de Rozewicz, comme il le dit lui-même, « ne renonce à rien ». Sous une tonalité d'ensemble volontairement grise, son écriture ne cesse de jouer sur de multiples registres. Outre le sarcasme et le réalisme hallucinatoire, celui d'un irrationnel proche du surréalisme dont il se situe pourtant aux antipodes (« un million d'anges / cheminent / sur la paume d'une femme // dépourvus de nombril / ils écrivent sur des machines à coudre / de longs poèmes en forme / de voiles blanches ... ») ; celui du poème-monologue où vient se prendre tout l'épaisseur d'un moment vécu, comme le très beau « Commencé à l'aube du 26 juillet 1965 » ; celui, ému, de l'élégie (« Abattus brûlés / gisant alignés / empoisonnés morts / les arbres de notre enfance / verdoient au-dessus de nos têtes / au mois de mai / ils laissent tomber leurs feuilles sur les tombes / et en novembre / ils grandissent en nous / jusqu'à notre mort ») ; celui de l'hommage à des auteurs aimés (« Akutagawa / atteignit / en dix ans / une telle limpidité dans ses images // qu'on pouvait le comparer / à un oiseau / chantant / sur un arbre sans feuilles // au cœur / d'un paysage d'hiver...) ; celui, enfin, de la litanie méditative où s'esquisse, par fragments, une poétique qui  se voulant  explicitement savoir du non savoir (« Ma poésie » « elle n'explique rien / elle n'éclaire rien / elle ne renonce à rien / elle n'embrasse pas tout / elle ne satisfait aucune attente...) est un refus en acte de toute idée et posture préconçues au profit d'un affrontement irréductible à l'inconnu. D'où le poème comme écriture de la contradiction tenue et le poète comme vivante incarnation de cette même contradiction :

                Qui est poète

le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas

le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge

le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire

le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti

le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains

le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller


Pareil travail de la contradiction expliquerait sans doute que , malgré toutes les raisons de désespérer, la poésie de Rozewicz ne soit pas totalement sans espoir. Car s'il rejette Dieu, c'est par amour de la vie : « peut-être m'as-tu abandonné / quand j'essayai d'ouvrir / les bras / pour embrasser la vie /insouciant / j'ai ouvert les bras / et je t'ai laissé partir... ». Et si écrire c'est, pour lui, détruire le langage usé et pétrifié qui nous parasite (y compris celui de la « poésie »), par un retour à une nudité — à une crudité — originaire, ce sera aussi le reconstruire et donc, puisque l'être humain est son propre langage,  ouvrir la voie à homme nouveau,: « j'ai essayé de créer / un homme nouveau / un langage nouveau ». D'où la puissance, qu'on pourrait dire « originaire », de certains de ses poèmes, tel « Regio » qui donne son titre au recueil. Tous registres d'écriture confondus (parler direct, réalisme hallucinatoire, sarcasme, émotion, souffle panique...), Rozewicz nous offre ici une vaste fresque à travers laquelle, de la naissance de l'érotisme dans l'enfance à la solitude contemporaine d'une sexualité exhibée,vénale et vidée de sa substance, court l'emportement d'une ivresse païenne qui nous jette comme aux premiers jours du monde :

devant nos yeux
les papillons s'unissaient dans l'air
dans les herbes humides où sont les crapauds les sorcières
se déroulaient de bruyantes
noces canines
l'étalon moreau
se cabrait
dansait
tombait sur la jument
un souple phallus
surgissait de son fourreau noir
mobile comme le feu
un hennissement remplissait le ciel


*

La poésie de Tadeusz Rozewicz  manifeste, à des degrés divers, tout ce qui fait, me semble-t-il, la force du grand poète : une simplicité qui est l'aboutissement d'une extrême complexité ; la clarté d'une parole nourrie par une obscurité qu'elle ne cache pas mais révèle ; une voix singulière et, en même temps, anonyme, traversée par les angoisses, les espoirs, les interrogations de tous ; une variété de registres où le trait acéré  n'exclut pas l'ampleur du souffle; une pensée poétique à l'œuvre dans le poème lui-même, une pensée totalement incarnée, donc, irrésumable, irréductible à tout discours autre que sa propre formulation, même si elle peut prendre la forme de l'essai ou de la confidence épistolaire ou orale. La capacité, enfin, et pour toutes ces raisons, de saisir le lecteur qui ne ressort pas indemne d'une telle confrontation.









    

Publié par Tecna à 20:48:45 dans Lectures | Commentaires (0) |

Sur une confidence de la mer grecque | 18 février 2008

Andrés Sánchez Robayna / Antoni Tàpies

SUR UNE CONFIDENCE DE LA MER GRECQUE
présenté et traduit par Jacques Ancet
Gallimard

Ce n'est pas la première fois qu'Andrés Sánchez Robayna travaille avec Antoni Tàpies, mais c'est la première fois que leur collaboration est aussi étroite. " Sans doute parce qu'une même recherche les anime. Par-delà les images familières, les routines perceptives de la réalité, mais en même temps avec elle, avec ses matières, ses objets usés, la quête de cet illimité, de ce vide de formes que traverse une énergie, où tout s'abîme et s'engendre à la fois. "
A cette double suite de poèmes où dialoguent passé et présent, ténèbres et éblouissement, morts et épiphanies, éternel et éphémère, répond, porté par la même tension, chaque dessin de Tàpies: présence charnelle des empreintes de mains sur la blancheur sans fond de la page, signes désordonnés de ce qui se défait et se fait, disparitions, apparitions. D'où le prix de ce petit livre. Ces affinités, cette fraternité des deux démarches qui, chacune dans son ordre, répond à l'appel, aux sollicitations de l'inconnu
.

DEUX ou trois nuages.
Et puis l'immensité de l'air tremblant,
dans la brume de l'aube.

Les paupières
de la mer surgissaient.
Surgissaient et frappaient.

Elles frappaient
les flancs de la lumière.

Ces signes là blessaient.
 





C'ETAIT l'attente, la mer du matin,
les côtes
entrevues, solitaires,
désertes,
la pupille solaire.

Quel jaillissement ! Tu pus
l'ouvrir, une pupille
entretissée à l'autre, apercevoir
les côtes, lumière
entretissée qui se répand de très lointaines pierres
et traverse la brise,
pleine d'espace, couvre
cette théorie d'îles dispersées.
 






TU ENTENDIS
presque inaudible, engloutie
au fond des puits de la lumière,
une rumeur, une syllabe presque,
parmi les eaux.

Elle tombait du tympan,
dans l'espace
du non dit, de l'indicible peut-être,
elle tombait, brève
rumeur saline, dans le silence.

Tu l'écoutais naître
au dicible, de l'inarticulé.
 





PEU A PEU le soleil, dans son domaine,
prit possession des eaux, et mit l'ombre
dans l'écume, créa le grand vide des vagues.

Ecroulées et soudaines, les vagues
saluaient le soleil et renaissaient.
De hautes lueurs dansaient sur la mer d'été.

Les dieux souriaient sur les eaux brillantes.
Qu'ils ne meurent pas ces dieux. Qu'ils sourient
dans l'éternel, la mer soit leur sourire.
 

 

 

Publié par Tecna à 11:14:22 dans Dernières parutions | Commentaires (1) |

Image et récit de l'arbre et des saisons | 03 février 2008

IMAGE ET RÉCIT DE L'ARBRE ET DES SAISONS

André Dimanche éditeur, 2001 



I

Dans l'image, le temps passe mais sans passer: les heures se succèdent, les nuances de lumière et d'ombre, les soirs et les matins. Le regard, lui, reste le même, posé sur le rectangle de la fenêtre, y cherchant sans doute ce qu'il ne cesse d'ignorer. D'un jour sur l'autre, la floraison de l'arbre est im¬perceptible. Il arrive pourtant que les yeux sentent une sorte de grésillement silencieux et l'extrémité des branches se crible d'une blancheur surgie du vert pâle des feuilles. Comme si la neige de la montagne floconnait au coeur même de l'arbre abolissant ainsi les distances, faisant de la vitre une tapisserie où feuilles et pierre, ciel et bois s'entretisseraient dans le surgissement d'un seul motif immobile et vivant. Submergés, les yeux ne voient plus alors que leur propre émerveillement. Un instant, l'image semble s'exorbiter, jaillir d'elle-même, se déchirer, puis tout retombe dans le calme et la pénombre. Mais sans que cette blancheur tenace ne cesse de bourgeonner, de travailler la nuit de sa buée lactée. Dès lors, tout se passe très vite. Si vite même que le regard ne peut plus suivre l'irrépressible jaillissement qui, un matin, traverse l'entrelacs des feuilles et des branches. L'espèce de grésil qui criblait l'image de sa clarté naissante est devenu soudain d'une blancheur crémeuse dont le bouillonnement envahit, recouvre tout: le bleu du ciel, le tracé du chemin, le gris cendré des branches. Profusion vibratile, ruche de pétales, grappes floconneuses si compactes que les rameaux les plus légers s'inclinent doucement vers le sol. Une sorte de cascade immobile, à peine frémissante, emplit les yeux levés vers le bord su¬périeur de la fenêtre et, une fraction de seconde peut-être, fleurs et écume ont été un seul mot interchangeable, ténu, au point de disparaître, de se fondre dans l'énorme blancheur épanouie où plus rien n'existe maintenant que la seule jubilation des choses qui commencent

D'un geste las l'homme a repoussé le cahier ouvert et, debout devant la fenêtre, reste comme auréolé par la blancheur qui lui fait face. A contre-jour, son ombre semble même se confondre avec celle du tronc et des branches maîtresses, si bien qu'un instan  il ne se distingue plus nettement de l'arbr , en un suspens où s'interrompt le récit et triomphe l'image. Mais un geste (main levée, passée dans les cheveux), une toux brève et sèche, effacent très vite la vision. Et tout reprend sa place: la silhouette debout, demeurée sans bouger, l'arbre et son ruissellement immobile découpé par le cadre de la fenêtre et, entre les deux, cette vitre invisible où viennent s'inscrire les fluctuations du temps et du désir

Au levant, prise à contre-jour par le feu solaire, toute cette blancheur est sombre. Sur la lumière, la profusion de fleurs et de pétales bouillonne d'une pâleur grisée et le mouvement puissant et souple du tronc et des branches maî¬tresses occupe maintenant l'image. Grand signe obscur qui monte, traversant le vert lumineux du pré et ses constellations jaune d'or, la brume bleuâtre de la montagne, pour s'ouvrir, plus obscur encore, sur le vide éblouissant du ciel. Un coq s'égosille un moment puis se tait. Le silence est d'une légèreté telle que chaque bruit, chaque rumeur s'y exalte d'une vivacité presque tangible. Sur le bout de route visible en bas et à gauche de l'image, glisse un instant une silhouette sur un vélomoteur. Il y a dans cette paix matinale quelque chose de si incroyable que les paupières battent plusieurs fois. Mais rien ne vient troubler la vision. Sauf, peut-être, cet imperceptible mouvement de la lumière qui touche maintenant l'extrémité des branches les plus basses, éveillant leurs fleurs éteintes, éclaboussant le bord inférieur de la fenêtre d'une blancheur vive et transparente. Écume, dentelle, neige immobile. Mystère d'une simple image où tout est là et tout échappe. Les yeux errent à la recherche de ce point idéal où la vue, échappant au vertige multiplié du détail, deviendrait un instant total et parfait, mais, rapidement lassés, ils reviennent s'unir à l'immobile poussée du tronc, à ce jaillissement mesuré, maîtrisé qui, à la fois, porte et traverse le grand désordre blanc. Alors, un instant il se produit comme un renversement de perspective: il n'y a plus de fenêtre, plus d'arbre. Le regard devient nuit de racines, circulation de sève, écorce, élan multiplié, levée solaire, éblouissement, et le récit se perd longtemps, jusqu'à cet instant de tonnerre soudain où il resurgit, se déploie dans le vent et la pluie, traverse l'image, l'animant de ce temps qu'elle ignore mais qui toujours l'assiège, tels ces minuscules flocons d'ombre la blancheur qui n'est plus maintenant qu'une pâleur grisâtre sur le vert obscur de feuilles. Le regard reste pensif, comme bousculé par cette violence inattendue puis, reprenant son parcours quotidien, glisse du tronc presque noir au V de la fourche où s'entrevoient à peine la ligne du chemin et la façade blême aux vitres obscures, traverse le balancement des branches, le tournoiement des fleurs, l'errance des pétales pour s'attarder sur le toit de la ferme, en bas à gauche, d'un gris un peu plus clair que celui du ciel bas. Rien n'y bouge. Le récit ne pourra pas y prendre, malgré les signes de l'homme: hangars, réservoir à eau, carrosseries aux couleurs diverses en partie cachées par la végétation. Seul l'arbre retient en lui la vie. Mais de manière si impalpable (et pourtant si évidente) que le regard, pour l'approcher, doit multiplier cette auscultation minutieuse, presque maniaque, qu'il ne cesse de pratiquer (tronc, branches maîtresses, fouillis toujours plus dense des fleurs et des feuilles) sans parvenir à rien d'autre qu'à cette dispersion de fragments qu'épelle en quelque sorte (de haut en bas, de droite à gauche) la lenteur de sa circulation appliquée. Et cependant , s'il ne s'obstine pas à le détailler, s'il s'abandonne à son désir, toujours réprimé, de voir à perte de vue, d'accommoder sur l'infini ou, du moins, sur le fond – en l'occurrence, le gris embué des nuages qui couvrent la montagne –, alors, au premier plan, l'arbre est là tout entier en sa présence inépuisable mais contenue dans l'espace ouvert et pourtant limité qu'il déploie

En entrant dans la pièce, ce doit être l'énorme bouquet vert et blanc posé sur la fenêtre qui, sans doute, attire son attention. Mais il ne s'y attarde pas, s'approche du téléphone, décroche le récepteur, compose un numéro, attend, fixant sans la voir la cascade immobile, s'animant soudain, parlant, pris dans ses phrases, souriant, riant même, opinant de la tête plusieurs fois, puis, redevenu sérieux, écoutant, immobile un instant, attentif, traçant quelques barres sur un carnet, les rayant de traits horizontaux, ponctuant son silence de brefs mouvements d'approbation, se levant, sans lâcher le récepteur, s'approchant de la fenêtre où le soir tombe en vert et mauve, distinguant sans doute  à peine la ferme, la façade claire mangée par le feuillage , l'Y obscur, l'écume presque bleue, mais sans les voir, riant encore, faisant maintenant "non" énergiquement de la tête, se rasseyant, ajoutant quelques traits au griffonnage naissant, tandis qu'une lumière se pique dans le noir de la nuit qui s'installe

Inlassablement, le regard revient à l'espace immobile délimité par l'encadrement de la fenêtre où, apparemment, rien ne se passe. Pourtant, chaque jour, à chaque heure, l'arbre est différent, quelque chose d'imperceptible mais de visible se produit dans l'image y faisant croître le récit. Ainsi ce frissonnement de feuilles, ce balancement de branches, ces sursauts intermittents, matérialisant un vent silencieux derrière la vitre, tandis qu'une voiture blanche longe un instant le pré rayé de longues traînées jaunes. La blancheur à présent s'estompe, comme grignotée par le vert croissant des feuilles qui cachent toujours plus le paysage où s'entrevoit encore, mais de moins en moins, un fragment de façade crème et, au-dessus, le fond bleu mauve de la montagne, dont la pierre du sommet n'est plus qu'un morceau de cendre immobile veiné de neige pâle. La structure de l'arbre, elle, continue de s'affirmer au premier plan, encore plus nette peut-être maintenant que l'explosion blanche se résorbe et que l'émotion qu'elle produisait fait place peu à peu à cette affirmation calme, obstinée du tronc et des branches maîtresses. Le feuillage ne cesse de trembler sous le vent, tra¬versé de vols brefs. Tout, dans la forme de l'arbre paraît disposé à la pleine réalisation de ce même geste de bois, de feuilles et d'air qu'on lui connaît depuis des années. L'heure sonne à un clocher invisible. Un peu de soleil avive les couleurs – vert et jaune du pré, rouge de la roue du tracteur – sur le gris plombé des sapins. L'arbre semble immobile, identique à lui-même, toujours. A chaque instant, pourtant, l'image change, et de ce changement pourrait naître le récit. Mais comment montrer des variations aussi infimes, raconter l'imperceptible, l'infini passage de la vie, la seule histoire qui vaille d'être racontée? Ici, dans le tronc massif, dans la souplesse des branches, travaille cette circulation muette, obscure, éployée comme par miracle en cet immense surgissement végétal dont la lumière illumine un instant la partie supérieure. Malgré le vent, son incessante agitation, le balancement de chaque branche, la vibration de chaque tige, l'arbre est un geste venu de la terre et qui, obscur et clair tout à la fois, est une forme de paix, une figure constante de la beauté

La pièce est vide. Comme venu de l'arbre, le regard pourtant ne l'a pas quittée. On ne voit, en effet, ni la fenêtre ni son feuillage, mais la partie la plus éloignée de la lumière près de la porte de communication. Le mur qui fait face à la vitre est occupé par un placard. Suspendu à sa poignée un cintre portant une veste marron. Une grande affiche occupe le haut de la porte. Blanche, avec en son centre un fouillis de formes, de couleurs que les yeux distinguent mal, elle porte un titre lisible, lui, en gros caractères: ILS SONT MENACES. Le ton dramatique d'une telle phrase pousse le regard à redescendre vers le rectangle aux formes imprécises pour y chercher à reconnaître quelque chose à la lumière de cette légende. Peut-être alors, malgré la brillance du papier et la distance entrevoit-il des queues évasées, des ailerons ou des ailes peut-être, quelques taches brunes, poissons ou batraciens, oiseaux et, sans doute, d'autres espèces, méconnaissables à cette distance, mais qui ne peuvent manquer de figurer là. Puis, glissant sur la droite, il rencontre l'angle que fait ce mur avec le mur contigu contre lequel est appuyé un escabeau où il s'attarde quelques secondes avant de revenir à la table au premier plan encombrée d'un fouillis de papiers, de carnets et de livres. Le jour est gris et la pièce ne sera pas vide longtemps. La présence qui l'habite est là, comme suspendue entre parenthèse, et la vision est une attente

Il pleut à nouveau dans l'image. Au fond, la montagne a disparu, remplacée par cette clarté grise et uniforme sur laquelle se déploie la sil¬houette sombre de l'arbre. Rien ne bouge dans l'imposant réseau où mousse la chevelure végétale dont le blanc est comme définitivement éteint. Derrière, le vert du pré, plus dense, plus soutenu que d'habitude, emplit les yeux. Dans le silence, une sorte de bruissement étouffé semble couler sous l'image comme une légende sans paroles, ininterrompue, où le temps, à la fois, passe et reste suspendu. Une grisaille imperceptible l'accompagne et la grande forme de l'arbre y vibre un peu, comme si s'amorçait un lent processus d'évaporation qui, du fond brumeux aurait gagné chaque détail pour finalement brouiller la vision entière d'une buée uniforme qu'on pourrait croire issue du regard lui-même. Ce vide dense s'étire dans une durée indéterminée accompagnée par la rumeur monotone de la pluie. Des heures passent, une nuit peut-être, un matin, et peu à peu le paysage se reforme et le geste de l'arbre revient s'arrêter sur la vitre: plus touffu, couvert d'un vol vibrant de feuilles dont le nombre équilibre maintenant l'écume persistante des fleurs. La pluie a cessé, mais le ciel reste bas. Et sur le gris, le vert du pré et maintenant de l'arbre prennent une luminosité intense, comme si une lumière douce et uniforme, phosphorescente, les éclairait de l'intérieur et, pendant quelques secondes, le regard n'est plus que cette lueur verte, atmosphérique, qui devient le foyer du monde. Puis l'image devient fixe. Transparente et fixe. Tout y a repris sa place: le tronc, son écorce cendreuse, la courbe des branches maîtresses; le foisonnement des ramilles, des feuilles et des fleurs; l'herbe plus haute du pré; le chemin presque invisible au fond, les taches claires de la façade; le bout de route avec la ferme en bas à gauche et la masse obscure des sapins, coupée presque horizontalement par le ciel  bas. Et tout y est immobile. Au point que le regard cherche un événement, moins, un simple mouvement sur lequel s'attarder pour ne pas se perdre parmi l'indifférence multipliée  de chaque détail qui flotte séparé de tous les autres, délié, comme suspendu dans une attente sans objet, pour ne pas sombrer dans cet espace neutre où les choses ressemblent à des noms, nettes, précises, abstraites, où le silence n'est qu'un vide de bruits, une sorte de lac étale sans reflet ni limites. Le seul mouvement perceptible est celui des yeux qui parcourent lentement, avec insistance, le rectangle de la fenêtre, s'efforçant sans doute d'y découvrir une amorce au récit. Mais le temps, lui aussi, est arrêté, suspendu, pareil à une goutte translucide, gonflé d'un poids d'attente dont on ne sait s'il va bientôt le rendre à la fluidité qui est la sienne. Ou, du moins, c'est ce qu'il semble, car la lumière, pâle jusque là, commence à se lever, rendant l'image plus claire, plus habitable, même si rien apparemment n'y a encore changé. C'est alors qu'un grondement étiré, étouffé, venu d'on ne sait quelle source invisible – camion, tracteur, avion? – déchire la fixité de l'image, son attente figée. Et, comme répondant à un signal, le feuillage se remet à frémir d'une brise légère issue, semble-t-il, de l'intérieur même de l'arbre et qui, de loin en loin, gagne peu à peu tout le paysage

L'homme est assis à la table. Le visage recouvert entièrement par ses deux mains ouvertes et jointes, dans une attitude d'accablement ou de fatigue intense. Il ne bouge pas. Depuis combien de temps garde-t-il cette position? Rien ne permet de le dire. Mais le désordre de papiers sur lequel s'appuient ses coudes semble montrer qu'il a travaillé longtemps et qu'en effet il se repose d'un effort trop soutenu. Pourtant, les yeux distinguent, posée sur les pages éparpillées, une feuille de papier qui, visiblement pliée en quatre, vient d'être ouverte, et dont les bords un peu relevés par l'effet de la pliure, n'empêchent pas de distinguer les lignes serrées, nombreuses, d'une fine écriture bleue. Peut-être, alors, cette pose d'abandon est-elle due à autre chose qu'à la fatigue. Émotion trop vive? Tristesse? Désespoir, même? Quoiqu'il en soit, la pose se prolonge, tandis que sur la vitre, indifférent, le feuillage de l'arbre ne cesse de bruire silencieusement d'une vie retrouvée

Quelques pétales épars se détachent encore du feuillage maintenant entièrement vert où les fleurs ne sont plus qu'un semis d'étoiles fanées, couleur miel, à peine visible dans le frissonnement léger. Taché d'ombre et de soleil, l'écorce du tronc est une géographie mouvante, terre et cendre. Les traces des jours s'y inscrivent et les yeux s'attardent sur les plages claires, les craquelures, les écorchures, les fissures mauves, le travail obscur des mousses, tout un monde inépuisable que la distance rend uniforme, paisible, dans la douceur de l'après-midi. Derrière, les gris, les bleu, les blancs du ciel changeant ne cessent de tisser une toile brouillée sur laquelle réapparaît le profil plombé de la montagne. A gauche même, au-dessus du toit de la ferme, plus haut que les pentes violettes des bois, s'ouvre la clarté vert pâle d'un champ, surmontée d'une crête rocheuse et d'une dentelure bleue-noire de sapins. La vie a repris ses droits et le regard circule à nouveau avec aisance dans l'image. Malgré le vent qui s'est levé, l'herbe du pré reste immobile. Pareille aux prairies des toiles impressionnistes, elle est un fouillis de touches distinctes mêlant de longues traînées roses, des taches rougeâtres, des semis intermittents de points allant du blanc au jaune d'or et aux multiples nuances du vert. Il en émerge pourtant un ordre léger, insaisissable, que l'œil s'épuise à discerner. Puis, lassé, brouillé par trop d'effort inutile, il revient au premier plan dont la stabilité reposante – encadrement de la fenêtre, tronc massif de l'arbre – apaise son vertige. Pause. Vrombissement d'un petit moteur dans le flou de l'image. Silence. D'une des deux boites de bois suspendues au tronc, s'échappe un oiseau (queue-rouge ou mésange) trop vite pour qu'un nom puisse s'imposer. Le récit des heures se poursuit dans la simplicité tranquille de l'après-midi. Vers le soir, une sorte de petit drame se prépare. Derrière le tremblement de l'arbre, la partie supérieure de l'image s'obscurcit, devient noire, tandis que l'entier du feuillage s'illumine d'une lumière intense. Mais rien, finalement, ne se produit. L'orage demeure une menace suspendue peu à peu recouverte par le soir

L'écriture est lente mais régulière. On voit la main droite glisser de gauche à droite, accompagnée de son ombre, tandis que la main gauche, index et majeur écartés, posée sur le bord de la feuille, la maintient fermement. Tout le corps légèrement incliné vers l'avant participe à cet acte immobile. La tête, à peine penchée sur la droite, surplombe un mouvement qui lui semble étranger, mais derrière les petites lunettes métalliques, les paupières et les cils ne cessent de battre sur les yeux attentifs. De temps en temps, la main s'arrête, hésite, suspens imperceptible, puis reprend son trajet. La page ainsi est vite remplie et produit un froissement léger quand la main gauche la retourne. La lumière matinale qui entre par la fenêtre à gauche, tamisée par le feuillage, tremble sur la table et le mur. Trilles, roulades, cris, pépiements accompagnent le bruit discret de la plume sur le papier et, un instant, il semble que la silhouette de l'homme assis en train d'écrire entre dans l'image, se superposant puis se confondant à elle

A contre-jour, l'arbre est une grotte obscure transpercée d'aiguilles de lumière étincelantes. Pour une fois, c'est l'arrière plan qui attire le regard: la pierre de la montagne, ses pentes, leur alternance de verts pâles et de verts sombres, le toit gris de la ferme cernée de feuillages touffus, le pré surtout  où flottent, surgies de nulle part, une dérive de bulles blanches, comme un écho de la splendeur évaporée de l'arbre. Tout est si léger que les yeux osent à peine s'attarder, glissant de la nappe encore sombre de l'herbe au chemin esquissé parmi l'encre des feuilles, se posant très vite sur la vitre noire de la façade, sautant au tracteur d'un rouge plus vif dans la lumière, revenant à l'obscur du tronc, au feuillage, qui semblent avoir conservé un peu de la nuit proche, même s'il perçoit très bien dans leur ombre immobile une sorte de fièvre, de frémissement encore invisible qui bientôt les investira, faisant de l'arbre entier un délicat brasier de flammèches dansantes. Pour l'instant, l'image demeure froide, humide presque, malgré les traînées lumineuses du fond, et la présence du soleil comme pris au piège, étouffé dans l'enchevêtrement obscur n'est encore qu'une promesse. Revenus malgré tout au feuillage, à son bleu  sombre et mat dans le contre-jour à chaque fois plus vif, les yeux s'exercent à y poursuivre le récit qui, tout d'abord, paraissait impossible tant la lumière venue du fond figeait l'arbre, par contraste, dans une ombre uniforme et compacte. Ainsi, après une première errance infructueuse le long des branches maîtresses à peine visibles, ils s'attardent à présent près du bord droit de l'image, sur une sorte de miroitement incertain qui, sans qu'ils aient pu savoir comment, devient insensiblement l'ovale à peine plus pâle de trois feuilles oscillant légèrement, comme suspendues à un fil, sur la masse obscure et indifférenciée. Mais le temps de prendre conscience de cette infime apparition, elle s'est déjà métamorphosée et multipliée (car ce ne sont plus maintenant trois feuilles mais huit) en un tremblement d'un or sombre d'abord, puis de plus en plus clair. Chaque jour la lumière est une naissance. Pourtant, jamais le regard n'a pu la surprendre à ce point de surgissement où elle semble s'engendrer elle-même de la nuit ou du néant. Déjà, l'apparition s'est muée en un frémissement igné, s'est répandue, créant d'autres foyers fourmillants dont se dégagent plusieurs plans, une profondeur, comme celle d'une grotte aux parois frissonnantes, étincelantes par place d'une profusion toujours plus grande de feuilles dansantes et lumineuses. Le matin est dans l'arbre

Le cercle de lumière de la lampe laisse la pièce dans la pénombre. A droite, sur le mur faisant face à la porte de communication, un lit. L'homme y est couché sur le dos, les mains sous la tête, les yeux clos, les jambes étendues, un pied sur l'autre, dans une attitude de repos ou de détente plus que de sommeil. Depuis peu de temps sans doute, car la fumée bleuâtre d'une cigarette monte verticalement d'un cendrier posé sur le bureau avant de subitement se disperser plus haut vers l'ombre du plafond. Tout, donc, est en attente – ou semble l'être. Rien ne vient troubler l'immobilité et le silence. Et, pourtant, flotte comme une angoisse diffuse. Comme si le poids des jours accumulés s'était mis soudain à peser et que, tout près, l'absence était là, derrière la porte. La respiration régulière soulève légèrement la poitrine, mais comment savoir si le coeur bat avec violence ou tranquillité? A un certain moment, des pas se font entendre. Au-dessus, peut-être, ou à côté. Un bruit sec, aussi, puis rien. L'homme ne bouge pas

Dans la partie médiane de l'image, une trouée des feuilles laisse voir la pierre de la montagne, rose déjà avec le soir. Passée la chaleur, surprenante pour la saison, d'un jour rayonnant de lumière, une ombre paisible est descendue sur les choses immobiles. L'arbre, encore faiblement éclairé dans sa partie supérieure est entré dans une sorte de méditation où chacune de ses parties, chacun de se plus infimes éléments, paraît se fondre en un geste d'acquiescement. Oui, semble-t-il dire, oui au jour et à sa splendeur, oui au soir, oui à la clarté du ciel, oui à la terre obscure où germent les couleurs. Et le regard s'émeut de tant de consentement et de force à la fois tandis qu'une brise légère fait maintenant trembler les feuilles les plus basses comme un léger frisson ondulant sur et sous les deux branches maîtresses et que le grondement d'un tracteur, agressif un moment, se perd au loin avec l'aboi d'un chien. Que chercher d'autre que cet équilibre précaire entre ciel et terre, entre noir et lumière, entre mouvement et immobilité, violence et paix, que ce point où, pour un instant sans mesure, les yeux deviennent l'image, s'y perdent, pur regard que n'habite plus qu'une clarté mourante et si lumineuse, pourtant? Mais, très vite, l'ordre des apparences se recompose, chaque chose reprend sa place, arbre, pré et son vert pastel, mur encore clair de la ferme et de la maison d'en face, montagne grise à présent, alors qu'une cloche sonne, régulière, une heure incertaine – huit, neuf heures? – hors de l'image d'où le jour se retire imperceptiblement. Désormais, mis à part un foyer rose-orangé près de la ferme (sans doute le tracteur) tout s'éteint, devient cette pâleur mate qui n'est plus une attente mais une chute lente. Une lampe s'est allumée à la vitre d'en face. Seul le ciel conserve une clarté que semblent recueillir encore, sur le pré et son vert à présent presque gris, l'écume éparpillée des bulles indécises. L'arbre entre dans la nuit

Entre l'homme et l'arbre existent des affinités que le regard d'abord ne remarque pas. Quelque chose comme un amour du silence et une obstination discrète mais inébranlable. Les jours et les nuits passent et l'ombre ou la lumière les retrouvent toujours à leur place, comme s'ils attendaient malgré leur apparent affairement – main qui écrit, feuilles qui bougent – un événement qui les arracherait enfin à leur immobilité relative. De temps à autre, l'homme s'arrête d'écrire, s'étire, se lève, disparaît même de la pièce mais pour y revenir un peu plus tard un verre à la main ou resserrant sa ceinture, et tous ces gestes anodins semblent répondre aux mouvements intermittents des branches et des feuilles. Les jours de soleil, l'ombre de l'arbre et celle de l'homme se rencontrent parfois sur le mur et il y a dans cette conjonction une sorte de paix qu'eux-mêmes sans doute ne perçoivent pas. Mais le plus frappant, bien sûr, c'est cette verticalité qui les fait tous deux appartenir au même monde: celui de l'entre-deux et du passage dont ils sont en quelque sorte les témoins ou les gardiens. Car même assis, le buste dressé de l'homme, sa tête légèrement inclinée, désignent un point de l'espace que prolonge, de l'autre côté de la vitre, le mouvement ascendant du tronc, tandis que l'écriture rapide, nerveuse, semble amener au jour de la page le noir de la vie, comme les feuilles sur le ciel l'obscur travail des racines

Le calme est le propre de l'image, malgré les contrastes parfois violents qui peuvent l'affecter. Ainsi le gris perle du ciel ou la bande cendreuse et uniforme de la montagne qui coupe l'horizon. Également grise, une voiture entre pour quelques secondes dans le champ de vision, remonte la route et disparaît. Le vert assombri du feuillage, au premier plan, parcouru d'un léger tremblement, tourne lui-même au gris. Seul le pré conserve sa luminosité paille et or qui rappelle au regard la splendeur des jours précédents. Silencieuse, une mouche tourne devant la vitre, s'y pose, l'arpentant à petits pas intermittents, tandis qu'un chien se met à aboyer, sans doute dans la ferme, avec une insistance qui, peu à peu, finit par céder au ronflement lointain d'un avion. Car l'image ne relève pas seulement de la vue. Les autres sens, l'ouïe surtout, mais aussi l'odorat et même le toucher peuvent y avoir leur part, et c'est ce qui la rend perméable au récit, à ces métamorphoses tantôt imperceptibles, tantôt évidentes qui ne cessent de l'habiter. Ainsi la lueur plus vive, inattendue, comme émanée du champ, dont s'éclairent un peu quelques feuilles ou le chemin presque invisible maintenant dans les herbes, sur lequel passe lentement un promeneur sans doute, bien que la distance ne permette de distinguer qu'une tache rouge vif contrastant nettement avec la grisaille et la verdure environnantes. Ou encore la pierre pâle de la montagne qui vient d'émerger de l'uniformité grise. L'énumération peut se poursuivre indéfiniment, puisque chaque instant est un changement et que le regard change continuellement, réintroduisant lui-même, à son insu, le récit dans l'image. Tel celui de cet autre après-midi de pleine lumière et de chaleur, avec le pré où l'herbe haute criblée de boutons d'or ondule sous le vent. Le feuillage, au premier plan est plus calme et l'écorce du tronc ou des branches, grise et mauve, tachée de clair, est une texture sûre et paisible sur laquelle les yeux peuvent trouver ce repos que l'arrière-plan éblouissant leur refuse. Une rumeur (moteurs, voix) cerne l'image, mais, étouffée, elle semble repoussée par le silence de l'arbre et demeure lointaine, sans toutefois complètement disparaître, rôdant quelque part sur l'horizon, à la fois vague et insistante. Rayant l'espace entre les feuilles, entrecroisant leurs vols intermittents, tenaces, des insectes trament un texte invisible que les yeux cherchent vainement à décrypter. Parfois, pour un instant, plus rien ne bouge, et la pierre blanche de la montagne se fait soudain plus proche. Puis, comme brouillant la précision transparente de l'image, le vent refait de l'arbre une ruche bruissante dont la brusque agitation contraste avec la géométrie simple du mur et du toit de la ferme ensoleillée. Sur les pentes de la montagne, les champs ont verdi, et le regard trouve dans l'éclaircie qu'ils forment entre les sapins une douceur inattendue. Resté un moment à suivre les traces claires qui les sillonnent – peut-être des sentiers – il revient au bord de la fenêtre rendu obscur par l'éblouissement vert et or de l'image. Une cloche sonne alors cinq heures, comme si par là elle voulait signifier la fin imminente de la séquence

Depuis plusieurs minutes, l'homme marche de long en large, les mains dans les poches, la tête baissée vers le sol, comme s'il attendait une nouvelle urgente et voulait tromper son attente ou, simplement, se dégourdir les jambes. Et, tandis qu'il marche, son ombre l'accompagne, disparaît dans le fond de la pièce, resurgit sur le mur, se mêle à celle, multiple et vibrante de l'arbre. C'est l'après-midi avec la lumière et des voix d'enfants quelque part. Dans la pièce, il y a le froissement monotone des pas et, à peine perceptible mais présente, la respiration égale, régulière. Brusquement, l'homme s'est arrêté devant l'affiche collée sur la porte du placard et paraît la contempler un instant, avant de se retourner pour revenir s'asseoir à sa table. Dehors, la lumière s'est assombrie. Quelques nuages couvrent le soleil et les ombres s'effacent

Comment montrer les voix de l'arbre? La circulation ininterrompue, même silencieuse, le murmure invisible, chuchotements, craquements, grincements parfois comme des rires, crissements, crépitements de pattes et d'ailes, froissements de feuilles? Tout monte,  bouge, s'éparpille et tout appartient, pourtant, au même univers. A cette force agglutinante d'où naît la grande silhouette végétale. L'image est une chambre d'échos et le regard qui se fait ouïe, erre, s'égare dans le labyrinthe bruissant. Comme si, brusquement, tout avait pris valeur sonore, même les couleurs, la lumière, les formes entrelacées. Il y a, d'abord, le grave des racines et du tronc, levée obscure ou basse continue, qui s'ouvre peu à peu, se ramifie, prend des tonalités plus claires, et c'est le médium du vert, les mille chatoiements, les voix paisibles qui se répondent, se frôlent, se confondent, une rumeur égale, homogène, orchestre végétal où les cordes joueraient toutes ensemble sans qu'aucun trait, aucune mélodie n'en jaillissent, frôlements, glissements d'archets, bruissement unanime, hypnotique, prolongé des heures peut-être avant que les flûtes frêles de lumière se mettent à perler, émergeant du frémissement massif, jetant quelques trilles scintillants, s'étirant, se répandant en flaques sonores, et tout l'arbre va maintenant faire entendre la symphonie des grands jours, fouetté de vent, vibrant de roulements d'orage, de percussions de foudre, d'un choeur tourbillonnant de feuilles, jetant sur un ciel, cuivre et suie, des clameurs de fanfares puis, s'apaisant tout aussi brusquement – éclats, échos dispersés – retournant à la paix minutieuse des gouttes, au silence matrice, à l'espace enfin retrouvé du regard

Quel âge, celui de l'homme? Trente, trente-cinq ans? Ses cheveux bruns, bouclés, font autour de l'ovale de son visage une auréole sombre et ses yeux clairs reflètent la clarté de la fenêtre qu'ils fixent depuis quelques instants, sans qu'il soit possible de savoir s'ils regardent un détail précis ou si, au contraire, ils se perdent dans le vide. A en juger par la longueur de ses bras posé sur la table, il doit être assez grand, mince, et son allure générale l'accorde au foisonnement de l'arbre tout proche. Comme si, entre eux, existait un lien invisible mais que tout, dans l'organisation de la pièce, les couleurs, la lumière même, laisse deviner. Pour le moment, l'homme a repris son travail et, penché sur un cahier, il écrit lentement, s'arrêtant parfois pour consulter l'un des livres entassés près de lui ou, simplement, pour regarder par la fenêtre le tremblement lumineux du feuillage. L'après-midi passe, imperceptible, dans le glissement des ombres sur le mur. Peu à peu, la clarté se fait plus vive. L'homme, alors, s'étire, reste quelques instants à relire, debout, ce qu'il vient d'écrire puis disparaît par la porte de communication. Et la conjonction discrète de son absence et de la présence de l'arbre brille éphémère dans la pièce restée vide

Achevé le récit de l'orage, l'arbre est rentré dans l'image, dans sa fixité grise où plus rien ne se dessine que les figures de l'attente. Tronc et branches semblent à présent plus massifs, mais il ne s'agit peut-être que d'une illusion d'optique due à l'importance du feuillage dont la cascade figée, d'un vert obscur, occupe presque entièrement le champ de vision. L'immobilité de l'ensemble est si totale que les divers mouvements des branches – verticaux, diagonaux, horizontaux, arqués, brisés – ressemblent à autant de gestes interrompus dans l'infime buée grise du paysage. Moins lumineux qu'à l'ordinaire, ses hautes herbes désordonnées couchées en longues stries crayeuses, le pré rappelle une mer démontée aux vagues arrêtées, tandis que l'immense déferlante plombée de la montagne demeure suspendue dans la paix insolite de l'image. Une sorte de présage nocturne se propage insidieusement dans l'uniformité chromatique de l'ensemble et le regard, pris dans cette imminence indéchiffrable, s'obscurcit de sa propre contemplation. Un invisible poing se resserre doucement sur la ferme qui semble maintenant plus lointaine, plus irréelle – une sorte de souvenir méconnaissable dont le sens peu à peu s'évapore. La nuit, alors, peut s'approcher, montant du centre de la vision, pâle d'abord, puis de plus en plus sombre, sécrétée tache après tache, morceau après morceau, par l'encre du feuillage où une lampe s'est mise à briller. Ensuite, les yeux ne reconnaissent plus rien que la nuit de la vitre derrière laquelle la pluie s'est remise à tomber, couvrant de son bruissement continu, monotone, le silence de l'image, longtemps, très longtemps, sans autre issue que la lente pétrification des choses sans visage, la déclinaison des nuances du noir, l'attente massive, où se perdent les noms, où plus rien d'autre ne se distingue que, géométrique, le possible reflet d'une vitre, mais non, peut-être n'est-ce qu'un imperceptible bougé du regard, un infime écoulement, frôlement à peine, indistinct mais tenace, jusqu'au matin, sa lueur sale levée dans l'arbre, sa clarté laiteuse sur laquelle se découpent les feuilles toujours immobiles mais qui, touchées par le hasard des gouttes, vibrent par intermittence comme des battements de paupières dispersés dans l'entier réseau de la ramure. A présent, une brume épaisse, crayeuse, traîne en bas de l'image, couvrant les premières pentes de la montagne dont la ligne de crête émerge, comme flottant sur une épaisseur de vapeurs instables. La ferme demeure visible, mais les feuillages qui l'entourent commencent à se dissoudre dans la grisaille mouvante. La rumeur de la pluie n'a pas cessé, faisant de l'espace une substance sonore, indistincte où tout s'éparpille, d'où n'émergent que quelques bruits reconnaissables (grondement d'un moteur, passage d'un train) très vite absorbés par ce froissement uniforme, interminable qui semble ne jamais pouvoir s'achever

Tourné vers la fenêtre, le bébé est assis sur la table encombrée de papiers, les yeux bleu fascinés par le mouvement des feuilles, immobile, dans une contemplation muette qui fait sourire l'homme et la femme penchés à ses côtés, prêts à intervenir au moindre déséquilibre. Mais, pour le moment, tout semble suspendu, dans une attente que rien ne vient troubler. Les deux adultes se regardent par-dessus le petit corps, et cet instant est d'une beauté paisible, profonde, pareille à celle du grand arbre épanoui dans la vigueur de son feuillage retrouvé. Puis – cri de jubilation, froissement – tout s'anime à nouveau de cette vivacité inquiète de la vie naissante. Appuyé sur son bras gauche l'enfant heurte maintenant convulsivement de sa main libre serrée sur un morceau de papier le bois de la table. Souriante, la jeune femme se penche un peu plus vers lui et se met à lui parler doucement, sans voir les doigts qui frôlent sa chevelure  d'une caresse contenue

En bas, à gauche de l'image sur la diagonale maintenant invisible de la route monte lentement une silhouette grise qui bientôt disparaît derrière l'extrémité feuillue d'une des branches de l'arbre vêtu d'un paisible clignotement d'ombre. La lumière reste au second plan, concentrée sur le pré de graminées et les nuances du rouge du jaune et du vert s'équilibrent en un tissage à la fois désordonné et homogène. Au premier plan, une danse d'insectes tisse une toile transparente où s'attarde le regard. A chaque fois, la plénitude de l'image l'aveugle et il lui faut quelques secondes pour rétablir la distance, ordonner l'infinité des signes qui simultanément le submergent et paraissent vouloir l'annuler de leur prolifération instantanée. A présent, le récit du soleil recommence. Levé de derrière le vide bleu sombre de la montagne, il est venu habiter l'arbre. Caché par la branche maîtresse de gauche, au sommet de l'image, il diffuse une lumière blanche si vive que l'ensemble du feuillage n'est plus qu'un charbonnement immobile traversé de temps à autre par le vol rapide d'oiseaux impossibles à nommer. Mais s'agit-il encore de nommer quand tout semble se dissoudre dans la blessure éblouissante d'une sorte de coeur en fusion dont les pulsations intermittentes obligent les yeux à se fermer, à redécouvrir sous les paupières un feuillage inverse de taches jaunes qui, tournant au rouge puis au mauve, tarde longtemps à s'effacer? Mais l'obstination du regard reste la plus forte et, revenu au contre-jour clignotant, il se remet à ausculter minutieusement la forme familière et pourtant insolite. Proche du bord inférieur de l'image, le tronc, les branches, échappant au contre-jour, retrouvent leur apparence paisible. Tombée du haut, la lumière pose quelque taches luisantes sur les feuilles périphériques, et cet éclat disséminé, reflété sur le toit de la ferme, crée entre les différents plans une complicité où s'engendre l'espace

La jeune femme est maintenant accroupie le visage à la hauteur de celui de l'enfant. Celui-ci, troublé par la répétition de son propre geste, s'est immobilisé à nouveau et la regarde de ses yeux clairs dont on ne sait s'ils sont rieurs ou inquiets. Puis, tout en fixant le visage proche, sa main droite, sans lâcher le chiffon de papier qu'elle serre fermement, monte, hésitante, vers la bouche qui s'ouvre, luisante, pour l'accueillir. Sa mère fait une grimace et semble dire "sale, pas bon",conseil qui, manifestement, ne le trouble pas, puisque, consciencieusement, il s'est mis à sucer son poing toujours refermé sur la papier humide. Soudain revenue, la lumière les auréole d'un liseré miel et leurs ombres viennent se confondre sur le mur avec celle du feuillage

Depuis le temps qu'il contemple l'image, le regard a pris une grande acuité qui lui permet de percevoir de minuscules détails invisibles auparavant: tel cet insecte posé sur le feuille extrême de l'une des branches basses qui, sur la gauche, en une courbe déclinante semble désigner le désordre du pré. La distance ne permet pas de lui donner un nom mais, tache brune sur le vert de la feuille, il devient une sorte de point magnétique vers lequel ne cessent de revenir les yeux et autour duquel paraît s'ordonner aujourd'hui l'image. Comme si tout le reste – l'arbre au premier plan, les herbes hautes, la ferme, la montagne au loin – n'était que prétexte à cet instant brusquement incarné dans cette forme minuscule. Puis, un peu de vent se mettant à secouer la feuille, l'insecte disparaît, rendant sa mobilité au regard étonné maintenant de l'épaisseur déjà fournie du feuillage. Au point que la façade et les fenêtres du pavillon , visibles il y a encore un mois dans le Y formé par les deux branches maîtresses, ont presque disparues. Seule s'entrevoit encore une touche de beige, dans le tremblement des feuilles et leur vert sombre, luisant et métallique, brille comme le toit de la ferme répété en écho par les toitures des deux boites de bois suspendues au tronc où, un peu au-dessus, un autre détail infime arrête le regard: une tache d'un violet assez vif dont il ne parvient tout d'abord pas à discerner si elle est une fleur émergeant d'un petit bouquet de feuilles ou une coloration de l'écorce elle-même parmi les longues traînées sillonnant le craquèlement cendreux de sa surface. Inquiets, les yeux s'attardent sur le point lumineux, sans parvenir à lui donner un nom, jusqu'à ce qu'une légère vibration finisse par révéler la fleur (d'où venue, poussée de quelle manière à cette hauteur sur le bois de l'écorce?) et qu'en bas à droite, sur le pré, un vol de corneille les entraîne à sa suite glissant sur l'écume rose verte et jaune des graminées désordonnées par les récents orages

Restée vide, la pièce est à nouveau le lieu de rencontres minuscules. Ce qu'on aurait pu prendre, de loin, pour le dernier mot de la page abandonnée à mi-parcours, s'anime soudain d'une saccade, s'immobilise, repart, traçant comme un pointillé invisible sur la blancheur du papier. Il se révèle ainsi que mouche et mot ont plus d'une affinité et que de leur conjonction peuvent naître d'étranges, d'illisibles figures. Comme celles, mouvantes, qu'engendrent l'ombre et la lumière, animant sur la porte du placard du fond les formes confuses de l'affiche, sans pour autant brouiller le sens de l'en-tête aux grandes lettres noires: ILS SONT MENACES. Mais, personne n'étant là pour lire cette phrase, l'inquiétude qui pourrait lui être associée se dissipe dans le chassé-croisé des ombres. D'autres rencontres vives, brèves – celles du soleil avec les ciseaux sur la table ou un sous-verre proche du placard – ponctuent l'espace d'instants visibles. C'est pourtant celle de la présence et de l'absence, la plus impalpable, la plus invisible, qui demeure la plus intense. Comme si se jouait là un drame énigmatique. Et, de fait, une fois l'homme sorti, et malgré tant d'objets qui, brusquement inutiles, dessinent de leur attente sa présence et son proche retour, l'absence insidieusement s'installe, annonçant, par le silence maintenant rétabli et le vide de la chambre, son triomphe futur

C'est le vent qui, aujourd'hui, porte le récit dans l'image, y introduisant un mouvement de gauche à droite selon lequel tout semble glisser en une dérive sans fin: l'arbre, bien sûr, dont les branches (le regard ne s'en aperçoit que maintenant) penchent dans leur majorité vers la droite, le pré, surtout, parcouru d'ondoiements pâles qui sont autant de courants rapides et changeants dans l'épaisseur de l'herbe, la ferme, heurtée, bousculée de feuillages tourbillonnants,  la montagne, comme emportée par un galop de nuages rapides. L'image elle-même est prise d'une déformation inquiétante – un étirement horizontal –, à moins qu'il ne s'agisse d'une illusion d'optique due au déchaînement furieux dont elle est le théâtre. Feuilles, brindilles, pollens, insectes tournoyants la traversent, tandis que l'arbre est un désordre de feuilles secouées avec un bruit de mer. Incapables à présent de rien fixer, les yeux restent immobiles, pôle fixe des métamorphoses, jusqu'à ce que sur le fond de l'image devenu soudain presque noir, le feuillage proche, touché par un soleil étroit et invisible se mette à brûler tel une torche verte. Il y a là comme une frontière énigmatique entre deux mondes où le regard hésite, fasciné, en quête de quelques signes familiers, de quelqu'impossibles repères. Puis, comme si la tension était devenue insupportable, le ciel se déchire, et une éblouissante brisure scinde l'image de haut en bas

Accoudée à la fenêtre ouverte, la jeune femme regarde le paysage. Son visage calme, malgré les cernes légers des yeux et l'infime creusement des joues sous les pommettes, semble flotter dans la clarté rose du crépuscule. Derrière elle, la chambre est une douce pénombre où s'estompent puis, très vite, disparaissent les choses. Ne reste qu'un éclat pourpre sur le vert pâle de l'arbre reflété par la vitre. Sans doute celui du dernier soleil qui brille peut-être dans les yeux sombres du visage. Autour, sur la façade crème, l'ombre du feuillage devenue violette bouge un peu, ajoutant un tremblement léger à la silhouette rouge prise dans le cadre de la fenêtre. Il y a là, une fois encore, une paix singulière, sans doute parce que la forme humain, même si elle n'est qu'un détail parmi d'autres, est en même temps le centre de ce qui pourrait être une photographie que personne ne prendra. La brise fait vibrer une boucle sur le front pâle et les lèvres ont un sourire de bonheur calme. Puis, sans que rien n'ait pu laisser présager une disparition aussi soudaine, la fenêtre reste vide. Sur l'obscur de la vitre maintenant refermée, un rose se dilue dans le reflet trouble et criblé du feuillage

Pourquoi soudain pour le regard tant de difficulté à rentrer dans l'image? Est-ce la crainte de rester pris dans sa fixité foisonnante, de ne plus pouvoir l'animer de son désir? Ou, au contraire, de n'y plus rien trouver qu'il ne connaisse déjà et, donc, de demeurer seul avec lui-même? Ce matin, tandis qu'un papillon blanc, erratique et léger, danse à droite sous l'arceau de la branche la plus basse, l'arbre frissonne sur le ciel clair d'un vert obscur encore chargé des ombres de la nuit qui semble persister en haut, à contre-jour. Le Y de la double branche maîtresse monte en s'évasant d'un mouvement puissant, continu, à chaque instant prolongé dans son immobilité apparente, ce qui donne aux yeux une raison de s'attarder dans l'image, même si cette contemplation a quelque chose de morose, d'un peu triste presque, à cause sans doute de la fatigue qui pèse sur les paupières, les obligeant à quitter le léger éblouissement du ciel pour la brume grise de la zone médiane où n'apparaît pas la montagne. La ferme, la ligne d'arbres bordant le chemin invisible derrière les herbes hautes, restent dans une clarté diffuse que le soleil qui commence à poindre ne dissipe pas encore. Pour l'instant, tombée du coin supérieur droit, sa lumière touche le bord inférieur opposé puis se répand sur le désordre du pré, sans atteindre encore, au premier plan, le vert charbonneux du feuillage. Seules les extrémités des deux branches basses, à gauche, détachées de l'ensemble, se mettent à briller comme des ailes légères

Vue de l'arbre, seule fenêtre éclairée dans la masse obscure de la maison, la chambre ressemble à une cabine de bateau et la silhouette de l'homme à celle d'un capitaine penché sur ses cartes, calculant longitude, latitude, absorbé longuement dans de délicats tracés. Autour, la nuit, qui pourrait être celle de l'océan tant ses ténèbres sont denses, empêche de distinguer autre chose que ce rectangle de clarté jaune dont s'éclairent quelques feuilles proches. De temps à autre, des bruits traversent le silence – froissements, craquements, rumeurs lointaines – que l'homme pourrait peut-être reconnaître s'il leur prêtait attention, mais, obstinément penché sur son travail, il ne lève pas sa tête, presque immobile, à peine oscillant de droite à gauche puis de gauche à droite, selon le mouvement de la main qui écrit. Pourtant, vient un moment où, la fatigue gagnant, l'homme pose son stylo, se redresse, s'étire longuement, bras levés dessinant un V ou un Y semblable à celui des branches invisibles à présent sur la vitre. Puis, les pages écrites une fois feuilletées, il referme le cahier dont la couverture verte rayée en haut et en bas de deux bandes grises parallèles s'orne d'une vignette figurant, stylisé, un cheval cabré et son cavalier, lance dressée. Mais, la lampe brusquement éteinte, la vision disparaît presque aussitôt. La silhouette de l'homme se découpe un instant dans l'encadrement éclairé de la porte de communication, et plus rien n'échappe à la nuit

 

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LQR | 17 décembre 2007


LA VOIX DE SON MAITRE
Eric Hazan, LQR La propagande au quotidien,  Editions Raisons d'agir, 2006.




La langue que nous parlons n'est pas un instrument mais l'air que nous respirons. Elle nous habite aussi bien que nous l'habitons, elle fait nos pensées nos valeurs, nos discours alors même que nous croyons la maîtriser et l'utiliser. Francis Ponge parlait de « tous ces grossiers camions et monuments qui constituent bien plus que le décor de notre vie », autrement dit, de tous ces lieux communs, de tous ces modes de penser et valeurs instituées qui nous parasitent à notre insu.. Et, à peu près à la même époque, dans son analyse de la langue du Troisième Reich,  LTI, Victor Klemperer écrivait : « Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, de formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Et il ajoutait que si le Troisième Reich n'a forgé que très peu de mots, il a « changé la valeur des mots et leur fréquence [...], assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »

Cette longue citation qui ouvre le livre d'Eric Hazan, LQR, titre explicitement démarqué de celui de Klemperer, annonce qu'il va s'agir de montrer également en quoi la Langue de la Cinquième République (Lingua Quintae Republicae), des années 60 à nos jours, n'a cessé de nous conformer, de nous conditionner et, donc, de nous adapter au capitalisme ou néo-libéralisme dominant dont elle est l'émanation et l'instrument. Non pas pour nous fanatiser, comme celle du nazisme triomphant, mais pour nous anesthésier et ainsi nous couler en douceur dans le moule du système dont il s'agit de masquer le substrat conflictuel et la violence permanente.

Ce recensement qui aurait pu prendre la forme d'un dictionnaire contemporain « des idées reçues « , dont Eric Hazan dit qu'il a abandonné le projet, se présente comme une analyse en trois temps ou trois parties du fonctionnement de la LQR.

Sont d'abord passés en revue les procédés sur lesquels se fonde cette langue, eux-mêmes classés en trois catégories : « l'euphémisme », le « renversement de la dénégation freudienne » et « l'essorage sémantique ». Si l'euphémisme (on ne dit plus « chômeurs » mais « demandeurs d'emploi », « clochards » mais « sans domicile fixe », etc.), vise soit à « éviter » la désignation de certaines réalités trop crues par des termes ou formules acceptables, soit à évacuer le sens de certains mots pour en dissimuler le vide (« réformes » toujours entreprises, jamais abouties, « croissance » toujours incontrôlable...) ; si le « renversement de la dénégation freudienne » consiste à se féliciter de ce qu'on n'a pas (dans un monde de solitude on parle de « dialogue », d' « échange », de « vivre ensemble » ; au milieu de l'opacité régnante on fait l'éloge de la « transparence » ; pour masquer la xénophobie et le racisme ambiants il n'est question que de « métissage », de « multi » ou « pluri culturalisme », de « diversité ») ; avec « l'essorage sémantique » et son fonctionnement répétitif, certains mots comme « espace », « écologie » « citoyen » (devenu un adjectif utilisé  à toutes les sauces), « social » ou « modernité », finissent par perdre le peu de sens qui leur restait.

Ensuite,  « l'esprit du temps »  envisage les valeurs véhiculées par ce discours anesthésiant. Ces valeurs bien entendu « universelles », celles de la « République », de la France « terre d'asile », fondées sur de « nobles sentiments » (« égalité des chances », « cohésion sociale », « écoute », « convivialité ») s'opposent avec « rigueur » et « fermeté » à cette vague « arabo-musulmane » (tous les immigrés même non arabes en font partie) creuset de ce « terrorisme islamiste » toujours suspect d'être lié à Al Qaida, « organisation tentaculaire et structurée [qui] n'existe évidemment pas ». D'où la violence verbale qui en découle et s'acharne sur ceux qui osent critique la politique des USA, sur cette « crispation américanophobe » dénoncée par les thuriféraires de la droite libérale,  qui ne contredit qu'en apparence le discours anesthésiant de la LQR, puisque dans une simple répartition des rôles, les « idéologues du nettoyage généralisé » utilisent « la langue publique la plus adaptée », celle de l'intimidation.

Tout cela –– et c'est le thème de la troisième partie, « effacer les divisions » –– aura pour résultat de gommer les fractures toujours bien réelles ou à « recoller les morceaux » : on ne parlera donc plus de « classes » mais de « couches » ou de « catégories », plus d' « exploités » et donc d' « exploiteurs », mais d' « exclus » qui ne sont victimes que d'eux-mêmes puisque le mot d' « exclueur » n'existe pas, etc. Autrement dit, « la bonne vieille idéologie du patronat français » impose par le ressassement d'un langage du « consensus » (« ensemble », « rassemblement », « solidarité ») et de la « bien pensance » avec la prolifération de l' « éthique », l'illusion de le cité unie fondée sur la vieille morale des valeurs transcendantes et sacrées.

Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il y ait là complot et calcul. La cohérence de la LQR repose plus simplement sur la « communauté de formation et d'intérêts chez ceux qui [en] ajustent les facettes » : membres des cabinets ministériels, directeurs commerciaux de l'industrie, chefs de presse, responsables de l'information télévisuelle. Tous sortent des mêmes écoles de commerce et d'administration où ils ont appris cette même langue. Et où ils ont compris que leur place dépend du maintient de cette guerre à bas bruit que la LQR est censée recouvrir tout en la maintenant vivace.

Ce livre montre comment, à travers ce que Bernard Noël a, pour sa part, si bien nommé la sensure, s'opère cette « castration mentale »  ou privation de sens, par laquelle le pouvoir installe sa domination sans partage dans la tête de chaque citoyen, et à quel point, perception et pensée étant subordonnées à une écoute d'autant plus efficace qu'elle est inconsciente, nous sommes tous ventriloqués par la « voix de son maître ». A quel point, en somme, ce qu'on appelle « réalité » n'est qu'une description apprise qui dépend de la langue dans laquelle nous baignons. C'est pourquoi la « littérature » nous est si indispensable, elle qui est vie et survie d'un langage toujours plus menacé par l'entropie galopante et les forces de coercition qui le colonisent. Toute « poésie », au sens large, est donc politique, refus en acte de l'instrumentalisation ambiante qui fait de la langue un redoutable véhicule d'asservissement. Parole à l'état naissant, elle ouvre à l'inconnu, à cet espace indéterminé où les mots, retrouvant leur force originelle, ne sont plus des vecteurs de pouvoir mais des germes de mondes.




Publié par Tecna à 14:22:49 dans Lectures | Commentaires (1) |

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