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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Enigme de l'air | 09 mars 2007

Enigme de l'air

accompagné de quatre photographies et quatre monotypes de
YVES PICQUET
23 exemplaires numérotésEditions Double Cloche, 2005              

           Pierre et neige. Le feu de l'espace à deux heures. Des mouches, des cris épars, dans un silence de bord du monde. Nom et visage s'enfoncent dans l'oubli. Seul un puits bleu, de plus en plus obscur avec, au bord, le regard. Et rien. Et tout.

 
            Ce qui vient dans ce qui s'en va. Le volet avec le vent se ferme, s'ouvre, se referme. Un livre, une montre laissés là sur le lit. Ce qui se balance dans ce qui est immobile. Les portes entr'ouvertes de l'armoire. Les vêtements suspendus aux cintres. Ce qui crie dans ce qui se tait. La lumière électrique, malgré le jour. Les chaussures oubliées, quelques bruits simples. Ce qui glace dans ce qui brûle. Des pieds bougent, trop lointains pour m'appartenir. Derrière les rideaux, la petite route que traverse un enfant. Trois sacs, une valise. Ronflement d'un moteur. Sur la pente verte du champ, une cheminée jaune. Ce qui s'éloigne dans ce qui s'approche.
  
            L'été écrase le géranium. La bâche vibre avec le vent. Depuis longtemps, je n'essaie plus de savoir ce que je cherche. Tombée du chêne, une lueur bouge dans le chèvrefeuille. Quant aux yeux, ils s'en vont trop loin pour qu'on puisse les retenir. Montagne, feuilles et nuages les accompagnent puis les perdent. N'en reste qu'un éclat arrêté entre ici et là-bas. Une sorte de jour au milieu du jour. Des images s'y forment. On va peut-être les reconnaître.
  
            Ce qui me trouve ressemble à un silence de deux heures de l'après-midi, avec une seule mouche obstinée et des mains sans objets. C'est une sorte de trêve, pareille à celle des feuillages sur la vitre -- un répit lui aussi sans objet. Une attente qui n'attend rien que sa propre vacance. Avec, au centre, des yeux absorbés en eux-mêmes, aveugle à l'invisible drame du jour qui bascule. Non, (collines, barrières) je ne vois rien. Mais (poteaux, nuages) quelque chose me voit -- et me regarde.
  
            Clair, nuages et vent occupent le regard. Pendant ce temps, le corps vacille. Les jambes l'emmènent trop loin pour que les mains le rattrapent. Elles s'arrêtent et je me demande où je suis, ce que je fais là, etc.
                        -- Le temps change.
                       -- Moi pas.
 Immobile entre deux gestes, je me suis ressaisi. Mains, jambes et regard ont repris leur place. Le corps n'est plus ailleurs. Je dis : c'est moi. Je dis : je recommence. Comme si c'était le premier jour.
                        -- Ou le dernier.
  
            La lumière vire. L'humeur aussi. Tandis que le vent secoue branches et feuillages, le regard hésite, cherche un point où se fixer, s'arrête, repart sans rien saisir que des couleurs éteintes, une clarté où il ne se reconnaît pas. Près du pied immobile, le lent cheminement d'une fourmi. Un instant, l'air rend au visage son existence, puis l'abandonne à son incertitude.
  
            Quelqu'un marche parmi des morceaux de couleur. Ce pourrait être moi mais je n'en suis pas sûr. Quand je les nomme -- noisetier, ciel, pivoines, mur -- les choses se referment et m'étouffent. J'essaie de perdre leur nom, un vertige me prend et je vacille. Tout est là sans y être. Le jour bourdonne. Je n'y reconnais qu'une rumeur profonde comme la mer. Rien d'autre. Mes yeux bougent, mes mains pourraient se tendre.
  
            L'appel de la corneille vaut bien les autres. Plus insistant, plus présent avec le vent et le bruit des pages. le visage entre deux fleurs rouges. La pointe du pied que fait battre le cœur et la limite de la lumière. Tout est là, simplement. Et c'est là où je me perds. Au point où le connu rencontre l'inconnu. Où les perles du rideau cachent et révèlent l'autre côté.
  
            Ce qui se répète ne se répète pas. Ni le tronc  ni la clôture ni la montagne ou le ciel. Rien ne se répète que le regard, toujours, qui ne voit que son propre désir. Un éclat sans image où tout peut entrer mais où rien ne demeure. La main qui touche ne touche que son propre toucher. Tissu, métal ou bois n'en sont que le prétexte. Comme le monde pour la pensée prise à son propre reflet. Seul l'oubli est la figure du présent. Sa transparence est un miroir où tout naît et s'efface : l'espace, le jour et son attente, ce qui tremble ou brille, s'avance, recule. Ce qui est, ce qui n'est pas toi. Perdu, tu vas entrer dans ce qui te regarde.
  
            L'insignifiant d'un jour sans date. Silence, ciel gris, vent dans les branches. Comme dans un film muet d'il y a longtemps.
  
            L'heure s'est arrêtée dans une salle vide. J'ai posé mon sac, tourné mon visage vers le jour. De grands arbres s'inclinent sous le vent. L'espace sur les vitres déroule une montagne grise. Des nuages et de la lumière, il fait comme un fleuve immobile. Mais comment m'y baigner ? Rejoindre l'énigme de l'air ? J'essaie de traverser la fatigue. Celle de mes yeux, de mes mains. Celle de ma langue aussi et son ignorance bruyante. Ce que j'entends n'est qu'un vague brouhaha. Vient-il de moi ou de cet ailleurs dont je ne suis que l'écho ? Les murs, soudain, se sont mis à exister comme si j'étais comme un corps étranger qu'il leur faudrait rejeter. Pour être vraiment. En face, à gauche, à droite, dans mon dos, quelque chose se trame. Je suis la cible d'un regard invisible, insistant. Je me tiens prêt à riposter.
  
            Dire je suis perdu ne suffit pas. Une fois de plus, le jour s'est arrêté dans sa propre image. Ciel, montagne, table et entre, tous ces fils tendus où je suis pris. Le vent remue les couleurs. Velours d'un rouge plus profond que ce qu'en retient le mot, vert sombre d'une chambre de feuilles. Eparpillé, le corps est buée bleue, attente obscure, braise, goutte étincelante, tiédeur zébrée, bourdonnement, éclat métallique, voix, brise légère...
                        -- Tu énumères.
                       -- Que faire d'autre ?
                       -- Articuler.
                       -- Mais sans langue, sans mains.
            Géométriques, les ombres deviennent dures. Un bord sur un puits de lumière où il faudrait marcher, sans un faux pas. Le chat s'arrête. Tout est en place. L'énigme est à son comble.

Publié par Tecna à 12:26:41 dans Dernières parutions | Commentaires (0) |

Antonio Colinas | 04 mars 2007

Antonio Colinas
 

 

 LE LIVRE DE LA MANSUÉTUDE
 JEAN DE LA CROIX SOMMEILLE

DANS LA PINÈDE D'ALMOROX


       D'abord, la fatigue du chemin le terrassa,
le brasier du soleil sur les cimes.
Ensuite, la pureté de l'air l'éveilla
et, entrouvrant les yeux, il vit là-bas, très haut,
un vol de cigognes.
Plus tard, la prière s'ouvrit un chemin dans son esprit
comme l'eau s'ouvre un chemin
entre deux grossiers sillons.

      (Des années plus tôt il était passé dans ces mêmes montagnes.
C'était alors l'hiver.
On l'emmenait les deux mains liées
d'une corde de sparte,
et les yeux bandés,
mais comme il sentait l'odeur de la neige!)

      A présent, quel été!
les grillons l'endorment, les cigales,
et il ne sent presque plus son corps entre les pins.
Et, pourtant, comme elle est réelle la terre,
comme elle est douce la pierre qu'il a pour oreiller,
cette tombe d'oubli dans la pinède de la persécution.
Comme il comprend bien le monde dans cette paix sublime!

      Il attendra la nuit
pour sentir de nouveau la soif des chemins,
cette profonde soif du non savoir sachant.
Pour découvrir le sentier égaré
ses yeux s'enfonceront dans l'obscur
comme dans un buisson d'épines.


 NOCTURNES

    I

      Me voici marchant de nuit dans les rues
d'une ville ancienne et secrète.
Je marche et, en même temps, je me perds
comme dans un labyrinthe de pierre et de nostalgie.
Me voici marchant entre deux femmes.
L'une a les cheveux très noirs.
L'autre a les yeux très bleus.
Mais je ne pense qu'à celle qui dort
avec le parfum des narcisses,
entre brumes et phares,
là-bas sur l'autre rive de la mer des dauphins.

 II

      Maintenant tu dois être là, près de la place
de mon enfance, celle des rêves certains;
maintenant que c'est l'hiver et qu'il n'y a plus
les acacias d'alors, les musiques d'alors.
Mais tu pourras voir encore les mêmes ciels
froids et d'un bleu phosphorescent
sur les mêmes coupoles et les mêmes tours.
Et la fontaine, pleine de neige ou de givre,
reflétera peut-être des étoiles profondes
comme toi et lointaines
comme moi.
ce sont les mêmes qu'alors, celles glacées
et pures de ton enfance et de mon enfance.
En elles reconnais-toi, en elles
reconnais-moi maintenant que je ne suis pas là;
Nous autres
nous sommes ici à jeter le temps
--
 la place et sa fontaine, la neige des astres--
dans le brasier de ton absence.

 III

      Perdons-nous plus loin, plus loin encore,
dans les collines aux pierres de bronze,
dans les montagnes noires de septembre,
et leurs vallons où
bientôt les peupliers vont lever leurs brasiers.

      Perdons-nous ou laisse-moi me perdre
en toi, ou peut-être derrière les murets,
de bronze aussi,
de ce tout petit jardin.
Derrière je vois un noyer
et à son ombre nous pourrions trouver
ta paix et la mienne.

      Emmène-moi, amène-moi, ou perds-moi
dans cet amer et doux pays qui est le nôtre,
mais en ce crépuscule d'été moribond
ne me chasse pas du labyrinthe sans issue
de tes yeux.

 IV

 Tu dors comme dort la nuit:
avec du silence et des étoiles.
Avec des ombres aussi.
Comme les montagnes sentent le poids de la nuit,
tu sens aujourd'hui ces peines
que le temps nous réserve:
doucement, paisiblement.
 Les ombres ont plu sur toi,
mais tu es là, étreignant sur l'oreiller
(dans une nuit noire)
toute la lumière du monde.
Je pense que la nuit, comme la vie, cache
misères et terreurs,
mais tu dors à l'abris,
car dans ton cœur tu portes un brasier d'or:
celui de l'amour qui brûle de plus d'amour.
 Grâce à lui poussera encore dans le monde
la forêt de la douceur
et les planètes continueront à tourner
doucement, très doucement, sur tes yeux,
faisant cette musique
qui sur ton visage efface l'idée de la douleur,
chaque douleur du monde.

      Tu reposes dans le blanc
comme dans le blanc tombe paisiblement la neige.
Tu dors comme dors la nuit
sur le visage serein de cette fillette
qui ignore encore
cette douleur qui l'atteindra
quand elle sera une femme.

      Une autre nuit,
la neige de ta peau et de ta vie
reposent miraculeusement près
d'un éclat de flammes,
de l'amour qui brûle de plus d'amour.
Celui qui te sauvera.
Celui qui nous sauvera.

 LA FLAMME

        Aujourd'hui je commence à écrire comme qui pleure.
Non de rage, ou de douleur, ou de passion.
Je commence à écrire comme qui pleure
comblé de plénitude,
comme qui porte une mer dans son cœur,
comme si l'œil contenait toute
cette immense ruche qu'est le firmament
dans sa brève pupille.

      Je m'enflamme pour des plénitudes passées
et pour celles d'aujourd'hui je me tais.
Je pleure parce que j'ai près de moi une femme,
pour l'eau d'une montagne
qui bruit entre les cyprès quelque part en Grèce;
je pleure parce que dans les yeux de mon chien
je trouve l'humanité, pour l'emportement
d'une musique que peut-être nous ne méritons pas,
pour avoir dormi tant de nuits en un calme profond
sous l'icône et dans son éclat d'or,
et pour la mansuétude de la bougie,
qui n'est que cela, une flamme.

      Je commence à écrire et l'écriture elle aussi
pleure, parce qu'elle respire et brûle, parce qu'elle passe.
Quel plaisir de me sentir
moi-même ce mot qui brûle.
(Car moi aussi je brûle, moi aussi je passe.)

      Je contemple une flamme très douce dans la pénombre
de paisibles jardins,
aux rives d'une mer calme et ancienne,
peu à peu je m'enflamme du bonheur
de savoir qu'il n'y a pas d'autre vérité
qui ne soit cette flamme, c'est-à-dire
celle de l'amour qui donne et qui condamne.

      Les mots sont des flammes et les yeux sont des flammes
qui pleurent sans pleurer pour l'être que je fus
(ce feu las qui tremblait auprès
d'autres jardins d'une autre mer)
et pour l'être qui à présent reste à regarder
fixement une flamme
et qui, en solitude, est la flamme la plus joyeuse.

 

Né an 1946 à La Bañeza, (province de León). Il est l'auteur d'onze livres de poésie. En 1975, il a obtenu le Prix de la Critique pour Sepulcro en Tarquinia -- “Sépulcre de Tarquinia” -- et, en 1982, le Prix National de Littérature pour l'ensemble de son œuvre poétique. Romancier, narrateur, essayiste, biographe, il est aussi traducteur des grandes voix de la poésie italienne (Leopardi, Lampedusa, Quasimodo, Sanguinetti) et, en français, de Rimbaud (Les Illuminations).

                Considéré avec Pedro Gimferrer et Jenaro Talens comme l'un des principaux représentants de la génération des années 70, son long trajet d'écriture l'a conduit à la simplicité maîtrisée de son dernier livre, Libro de la mansedumbre-- “Livre de la mansuétude”-- (1997) où la parole poétique, inscrite dans la grande tradition européenne de la méditation, nous conduit, à travers le bruit et la fureur de cette fin de siècle, à l'expérience improbable et fragile de la sérénité


Publié par Tecna à 12:25:05 dans Traductions inédites | Commentaires (1) |

Passion et compassion chez Jean Rustin | 03 mars 2007

Passion et compassion chez Jean Rustin                        

Le visage est un passage vers l'autre.
Emmanuel Levinas


               Jean Rustin n'est-il pas connu depuis une dizaine d'années pour la même mauvaise raison qui en faisait dans les décennies précédentes un peintre méconnu : le scandale d'une sexualité crûment, obstinément étalée dans les corps nus ou dénudés qu'il peint tableau après tableau? Serait-il aussi célébré aujourd'hui s'il s'était contenté de présenter ces mêmes corps privés de ce qui demeure, pour nous, difficile sinon impossible à voir sans malaise, pour ne pas dire dégoût ou répulsion : cette part la plus animale qui est la nôtre et que nous refusons de regarder en face tout en ne pouvant en détacher les yeux ?
Ce que nous nommons « obscène », vient non de la chose elle-même mais du regard jeté sur elle. La chose, ici, c'est cette exhibition de notre nudité et l'effroi qu'elle suscite, parce qu'elle nous renvoie au mystère de la génération et à l'épaisseur nocturne de cette matière contre laquelle toute notre humanité n'a cessé de se dresser pour se construire et s'affirmer. D'où les dualismes qui, depuis plus de vingt cinq siècles, nous parasitent : le sacré et le profane, l'humanité et l'animalité,  l'âme et le corps,  l'esprit et la chair, la pensée et le sentiment, le fond et la forme, etc., quand tout n'est que le continu d'un seul et même mouvement. Comme la peinture de Rustin qui ne se réduit ni à la crudité ou à la cruauté de ses représentations d'un côté, ni à la beauté du travail pictural de l'autre, mais à leur intime et indissociable unité.
C'est ainsi que l'une des constantes de sa palette, le rose, ne peut être considéré dans sa dimension purement chromatique. Mettant en rapport, par une suite d'échos ou assonances visuelles disséminés sur la toile, les muqueuses du haut (paupières, lèvres, langues) et celles du bas (glands, lèvres, vulves), autrement dit les parties « nobles » et les parties « honteuses », il est un vecteur de sens, puisqu'il gomme les différences, les oppositions sur lesquelles se construit notre perception et toute notre vison occidentale du monde. Rustin ne nous confronte pas à l'homme « civilisé », cet être double, fruit d'une obsédante ségrégation entre le montrable et le non montrable –– donc à une vision morale et idéologique du réel ––, mais à un être  tout entier livré au regard dans sa foncière contingence et qui, face aux forces déformantes et invisibles du dehors, à  l'irrémédiable déréliction de son destin, révèle sa radicale nudité : celle d'une chair distendue, fripée, ravinée par l'implacable devenir qui, à chaque instant et à son insu, le dépossède de ce qu'il est.
Regardez ces portraits : enfants ou vieillards ? Hommes ou femmes ? Peu importe. Ecce Homo. Voici la forme humaine en proie aux affres du temps : corps impudiques affalés sur des chaises, contre des murs, vautrés sur des lits ou couchés sur le sol, comme incapables de se redresser sous le poids qui les écrase ; visages troués d'ombre ou difformes, comme tuméfiés, bouches grandes ouvertes sur leur cri silencieux, têtes presque exclusivement  chauves comme préfigurant le crâne qu'elles finiront par être... Tout, dans cette présentation de la forme humaine relève, chez Rustin, du genre pictural de la « Vanité ». A cela près que, comme il le dit lui-même, « la fin des idéologies, la fin de toutes croyances –– dans le monde occidental –– donnent un sens tout différent à ce mot de Vanité, beaucoup plus grave et plus profond. Un sens qui souligne pour nous l'absurdité de la vie et de la mort. »
Comment mieux définir notre angoisse devant cette solitude insupportable, ce silence déchirant, cette déchéance physique qui sont au centre de tout son travail ? Devant ces espaces clos –– salles vides aux murs qu'une porte souvent entrebâillée ouvre sur une obscurité sans issue, à-plats de fonds sans profondeur –– occupés par une ou deux figures comme jetées là dans l'ombre, ou dans l'aveuglement d'une lumière insoutenable. Et qu'ont-ils, ces êtres sans défense, pour s'en protéger sinon leur pauvre nudité, leurs mains souvent obsessionnellement occupées à toucher, tripoter ce reste de vie qu'est leur sexe (quand elles ne sont pas prises dans les raies blanches d'une camisole de traînées blanches) –– et leurs yeux ? Ces yeux épouvantés ou désespérés, vides ou traversés d'une infinie tristesse, qui nous fixent comme pour nous dire : cet être difforme, ce presque monstre qui te regarde, c'est toi. Je suis ton miroir. D'où le malaise qui, ajouté à l'exhibition d'une sexualité triste et sans retenue, fait le pouvoir de fascination –– attraction et répulsion mêlées –– de ces tableaux..
Pourtant –– et c'est ce qui me semble distinguer profondément Rustin de Bacon dont il est proche parfois ––, cette peinture n'est ni agressive ni violente. Apparent paradoxe –– et ces cris ? Et ces visages horrifiés ? Et ces sexes béants ? –– que lève la peinture elle-même. Car le rose des corps semble, dans les dernières œuvres, déborder les formes, répandre sa chaleur légère et sa douceur à travers le froid et la dureté des bleus mats et sombres. Comme si, par delà ou en deçà de l'agression des images, une tendresse discrète mais profonde traversait cette peinture, apprivoisant l'horreur qu'elle ne cesse de présenter, transformant la touche qui, contrairement à la maîtrise apparente qu'elle avait dans les œuvres des années quatre-vingt, s'est mise aujourd'hui à vibrer, trembler, frotter, caresser, comme celle des plus grands maîtres à leur apogée : le dernier Greco, le dernier Velázquez, le dernier Titien, le dernier Rembrandt, le dernier Goya ... Parce qu'elle déborde les contours qu'elle ne remplit pas puisqu'elle les engendre, elle est la trace immaîtrisée, irrationnelle, d'un passage. Celui d'une présence entièrement incarnée dans le moindre centimètre carré de toile. Si Jean Rustin peint dans la longue tradition médiévale et renaissante des représentations de la Passion –– corps écartelés assistés de présences atones ou effarées, Vierges obscènes, Saint-Sébastiens hagards livrés aux flèches invisibles et beaucoup redoutables de la déchéance et de la décrépitude,  –– sous cette obsédante figuration passe, à même la peinture, une compassion, une fraternité devant la mort proches, dans la musique qu'il aime tant, de celles d'un Schubert.
Alors, oui. De Rustin il faut tout prendre : ses portraits désolés, ses nus d'hospices et d'asiles d'aliénés, ses sexes flaccides ou qui bâillent et, d'un même mouvement, parce qu'ils en sont indissociables, ses compositions closes, sa palette éteinte mais traversée d'éclaircies délicates, sa touche troublée, troublante, toujours plus visible, d'une savante maladresse et qui, du fond obscur, appelle l'ovale lacté de tel visage, l'effleure, le fait venir à la pauvre lumière crépusculaire de l'existence humaine, le déforme, le caresse sans fin, comme si, finalement, dans ce seul acte –– celui de donner forme –– se trouvait le secret de l'art et de la vie.

 

Publié par Tecna à 10:40:27 dans Arts plastiques | Commentaires (0) |

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