Le songe et la blessure (1969-1970)
(Nocturne inachevé)
Aujourd'hui le temps saigne sur la vitre.
Un vent d'absence y vient mêler les cendres
d'on ne sait quel feu mort. Un volet grince
et claque par moment. On guette encore
cette rumeur de vie sous les échos
et la rumeur des jours, comme une eau lisse
où vient sauter la pierre. Mais on sait bien
qu'on ne pourra jamais l'entendre.
On reste là quand même, et l'on attend:
peu à peu le soir glisse sur la page,
couvrant les mots et la main qui les trace.
La lampe qu'on allume elle aussi saigne
et les mots s'illuminent un instant.
Puis tout s'éteint. Que crois-tu donc, poète,
qu'une lampe suffit à éclairer
la nuit têtue de l'encre et du destin?
Car tout retombe au centre de la page,
tout se brise toujours, telle la pluie
qui s'est mise à tomber contre la vitre.
On écoute pourtant: le long des murs
le temps suinte et coule; on se regarde
dans le reflet étrange d'un regard.
La nuit est une eau noire où flottent des
lambeaux d'espoirs, des lueurs, des regrets,
des voix perdues, des mains, un froissement
trouble et très lent d'images déchirées,
une lente agonie de chaque chose
en chaque chose et de l'homme en lui-même.
Une porte se ferme. Une fenêtre.
Dans le silence effrayant des paupières,
au bord du puits obscur de la mémoire
dont nul ne sait s'il pourra revenir,
tous se cachent pour perdre leur visage.
La nuit. Le lieu de l'impossible amour
où chaque fois nous nous brûlons en vain.
Tu me souris, mais tu es trop fragile
pour que sans te briser ma main te touche,
ô toi si proche, si lointaine, seule
à l'orée de ce songe où tu m'attends:
un jour de ciel, un silence d'oiseaux,
un champ de terre rouge et un cyprès
dressé contre le mur d'une maison de pierre,
un lent chemin que frôlent nos deux ombres
au cercle d'or d'un éternel été.
Mais on vieillit et le songe s'éloigne,
tel un écho de pas dans la rue vide,
léger mais persistant. La main se pose
sur la page inutile où çà et là
sont échoués les mots. Les yeux se ferment.
Il n'y a plus qu'à écouter encore
sous le silence et la cendre des heures
éparpillées, ce feu de la mémoire
craquant très loin, voix de flamme et de braise,
voix d'enfance et de mort. Le vent s'est tu,
la pluie aussi: il faut attendre l'aube.
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[5] En cet endroit, Sidi Ahmed fait une parenthèse, et dit que, par Mahomet , il aurait donné pour les voir tous deux aller, ainsi serrés si fort, de la porte jusqu'au lit, le plus beau des deux cafetans qu'il avait. » (II, XLVIII)
[6] Celui qui a traduit cette grande histoire de l'original écrit par son premier auteur dit qu'en arrivant au chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marges, écrites de la main d'Ahmed lui-même, les réflexions suivantes : « Je ne puis comprendre ni me persuader qu'il soit réellement arrivé au valeureux don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre [...] Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, et, sans affirmer qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, je l'écris. Toi, lecteur, puisque tu es sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. » (II, XXIV)
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