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OBEISSANCE AU VENT I
L'incessant (1974-1977) Flammarion, 1979
saluer la lumière comme le grec sur le seuil, planté dans son ombre, avec la blancheur éblouissante, le bleu fumant des oliviers et des collines, la mer proche, lointaine, bouche d'éclairs, un oiseau siffle depuis longtemps déjà, son chant glissant par les raies lumineuses des persiennes jusqu'à nous, corps de pénombre, et lorsque le visage entre dans la fraîcheur, plume, lumière, silence, tout flotte même si la mort habite la cime de l'instant, même toute beauté n'est que blessure, le grec, les mains touchent un métal froid, mais pour nous depuis des siècles égarés dans l'ombre de ces premiers mots blancs, que chercher d'autre quand s'effondre le futur, un moteur ronde cependant qu'au verger clair siffle l'oiseau entêté, la plume grince sur le papier, poussant ses mots, poussée par eux, hésitant, s'arrêtant, bougeant encore, les mains suivent le trajet, les yeux aussi lourds de la nuit proche, le rythme naît, s'éteint, renaît, cette vitesse de la pensée, du corps jeté sur la page qui se cherche, veut se dire, mais toujours ce vide, ces poses, la lumière comme eau touchant les livres, une mémoire lointaine, une brume, présence absence indissolubles quand les bruissent au silence où tout s'écrit, le matin, la douceur elle parle à son fils, lumière et cette voix qui lui répond qui traverse le corps, l'émerveillant, le temps des dieux les premières images, pas même images, les doigts effleurent la pierre au soleil, cette chaleur éblouissante, et tout n'était que pierre de soleil, peuplier de cristal, chemin de noisetiers, et lui coupait la branche de son couteau à sept lames dans l'ombre ocellée de la haie, l'odeur verte, lumière, les mots roulent, scintillent, s'éteignent, une voix parle encore très doucement, le grec, l'enfant aux trois mains jouant, jetant les dés, jouant, jouant, dans l'écume éclatée de son rire
et le corps glisse son signe sur le ciel entrevu un instant par la fenêtre ouverte, métamorphoses instantanées, tes lèvres, ta chevelure, tes seins, tes cuisses, un fleuve de silence coule au‑dessous de nous, un froissement de feuilles, flammes, femmes, frissons, fine fourrure, fourreau, four, tu es ce cyprès de braise planté dans l'heure immobile, ce voyage des cils éclaboussés de sang, je te regarde, ma salive sur ta peau inaccessible touchée, perdue, retrouvée, autre, toujours autre, la mer levée n'est que le même appel, un feu bleu que reflète ton corps, vision aveugle, ta main sur ma poitrine cherche un sens perdu comme la mienne à travers phrases te cherchant, te touchant presque à l'instant de ta disparition, je te ferai un corps de phrases immobiles, mais tu ris et tout éclate, des ombres bougent sur le sol, des voix parlent tout près mais le geste ne s'achève pas, déjà mes doigts, ma bouche dans ta chaleur humide comme ce soir où les murs coulaient jaunes, les corps glissaient, s'échappaient, s'éparpillaient sans cesse, seul restait ce goût d'ail sur la langue, l'écume bleue déjà d'une nuit labourée, retournée de fond en comble, mottes d'ombre écrasées sur les membres enchevêtrés, le temps en crue débordant, recouvrant de son eau les gestes, le noeud gordien qu'il faut toujours trancher, puis s'apaisant, surface étale, dernier éclair des dents, miroir, noire transparence où peu à peu remontent les visages
après ces jours du corps sensible souffrant dans sa sueur séchée, avec tant de silence entassé sous les mots qui s'écrivent un peu sans qu'on sache vraiment et pourtant si, bien sûr, on le sait, quand s'écrit le mot ciel, sa cascade figée, cassée sur les toits de tuile grise, avec un vent léger brouillant les feuilles, on le sait bien ce qu'écrire veut dire, quand par la fenêtre ouverte entre le crissement d'un pas sur le gravier, des cris d'oiseaux, qu'au loin gronde un moteur sous un horizon gris d'arbres et de chaleur et que remonte après dîner un fort renvoi d'oignon, écrire, poser des mots, s'oublier, les laisser faire, aller, venir, tracer leurs chemins qui mènent toujours à quelque chose, à ces quelques objets par exemple laissés là sur la table, livres, stylos, kleenex, clefs, épingle de nourrice, et la sueur perle sur les lèvres, salée quand passe la langue, aux aisselles aussi, on a beau s'épiler ça repousse si vite, comme ces mots toujours, qui montent, ne cessent de monter, gommant en les disant ces choses qu'on ne voudrait pas perdre, qui sont là, immobiles, sous l'averse, les signes du soleil, les taches errantes des nuages glissant à l'arrière‑saison sur la montagne et sa pierre encore chaude, ses traces qu'on regarde toujours sans comprendre, coups de fouet, blessures, cicatrices, éclairs gris figés soudain, comme ces mots encore, quand on ne voudrait dire que cela, ce silence de la mémoire, la lumière filtrait au soir sous la porte et le lit grinçait tant qu'il fallait se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce qu'on savait très bien, qu'on ne voulait pas savoir, ce bruit des corps, ces chuchotements, ce bruit, toujours le même, ce froissement lorsque s'estompent, s'évaporent les visages, ce silence pour finir, avec des voix éparses qui montent de la rue, des images qui recouvrent les mots, coulant encore un peu, quelques lignes, une phrase de plus, une encore, un mot encore, un autre, gagnés sur le mot de la fin
roulant, roulant encore sur la page, roulant sur la pente du sang, portés par la lumière, les cris éparpillés, les ailes, froissements brefs et tout n'était que son corps nu sous les blés balancés, crépitement de flammes écrasées, caresses, sueur, sexes mêlés et le monde immobile quand tombe l'ombre sur la table une voiture passe sur la petite route silencieuse couvrant un instant le grésillement du réfrigérateur, mouche tournant, grinçant avec la plume sur le papier, seule, filant sa toile imprévisible, les choses restant en deçà cependant, au‑delà, de part et d'autre du fin réseau, inaccessibles, frôlées de mots glissant, mots blancs, mots noirs, mots ectoplasmes, tronc où l'écorce dessine ses chemins, un peu de poudre sur les doigts, herbe traversée de vent jaune, ciel pur, feuilles bougeant et sa main lissait longuement ses cheveux avant de les poser sagement sur ses genoux, pourquoi parler de souvenir si rien déjà ne lui appartient plus, mémoire à chaque mot inventée, à chaque phrase, appel du grillon levé soudain au coeur du temps, signe ténu, cime immobile, évaporée, comme à chaque instant l'instant recommencé, son ombre sur le champ de blés taché de coquelicots, portant son fils dans les bras, enveloppé de vent, auréolé du dernier soleil, de la rumeur du monde, la tête touchant presque l'ombre de la montagne, mur bleu que ses yeux suivent un moment avant de retomber sur le papier où ne reste qu'un peu de clair, la bague brillant à sa main gauche, frôlant la surface lisse, la caressant, puis tendue vers une pêche au bord de la fenêtre, celle qu'il aimait, oiseaux ciel et feuillages, deux tomates brûlent sur une assiette et la lumière pâlit à peine, voilée imperceptiblement de son proche déclin
un peu pâle ce matin, sous le même parasol délavé, face à un horizon blanc où la mer trace une ligne d'argent gris et courbe si nette qu'elle semble surplomber un abîme où tomberait le ciel, tandis qu'au bord, les vagues se succèdent, traînant sur les galets leur raclement, râle d'écume, sperme écumant, sursauts d'on ne sait quel orgasme lointain dont il ne resterait que ce clapotis clair où passent des profils, têtes, bras s'éclaboussant, et ces silhouettes toujours comme arrêtées, aujourd'hui, hier, demain, face à face, se regardant sur fond d'eau calme où glisse une voile, et toujours la main jouant dans les galets, les mots, les ramassant, les écoutant rouler, billes dés, rires dents, choisissant l'éclat, l'écho, la couleur, la jetant sur la page, une ombre se dessine à l'instant où fraîchit le vent rappelant l'automne, les feuilles, le feu perdu, le temps, la fête froide, mais la tempête est loin dans le jour bleu elle se coiffe tenant son miroir, sourit, habite son corps dans la tiédeur de l'heure, ses mains remontent sur ses cuisses, les caressent, lissant avec la crème la lumière, la faisant pénétrer, comme chassant la mort, corps de lumière que les mots cernent sans atteindre, disant la nuque, les lèvres, les mains, le ventre, les seins, l'éparpillant, le rejoignant soudain, lampe légère, vacillante, et la voile est devenue rouge, lente, allant, venant, tel le sang tissé et sa rumeur de mer sous la rumeur des mots
Publié par Tecna à 16:22:48 dans Livres épuisés | Commentaires (1) | Permaliens
La langue que nous parlons n'est pas un instrument mais l'air que nous respirons. Elle nous habite aussi bien que nous l'habitons, elle fait nos pensées nos valeurs, nos discours alors même que nous croyons la maîtriser et l'utiliser. Francis Ponge parlait de « tous ces grossiers camions et monuments qui constituent bien plus que le décor de notre vie », autrement dit, de tous ces lieux communs, de tous ces modes de penser et valeurs instituées qui nous parasitent à notre insu.. Et, à peu près à la même époque, dans son analyse de la langue du Troisième Reich, LTI, Victor Klemperer écrivait : « Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, de formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Et il ajoutait que si le Troisième Reich n'a forgé que très peu de mots, il a « changé la valeur des mots et leur fréquence [...], assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »
Cette longue citation qui ouvre le livre d'Eric Hazan, LQR, titre explicitement démarqué de celui de Klemperer, annonce qu'il va s'agir de montrer également en quoi la Langue de la Cinquième République (Lingua Quintae Republicae), des années 60 à nos jours, n'a cessé de nous conformer, de nous conditionner et, donc, de nous adapter au capitalisme ou néo-libéralisme dominant dont elle est l'émanation et l'instrument. Non pas pour nous fanatiser, comme celle du nazisme triomphant, mais pour nous anesthésier et ainsi nous couler en douceur dans le moule du système dont il s'agit de masquer le substrat conflictuel et la violence permanente.
Ce recensement qui aurait pu prendre la forme d'un dictionnaire contemporain « des idées reçues « , dont Eric Hazan dit qu'il a abandonné le projet, se présente comme une analyse en trois temps ou trois parties du fonctionnement de la LQR.
Sont d'abord passés en revue les procédés sur lesquels se fonde cette langue, eux-mêmes classés en trois catégories : « l'euphémisme », le « renversement de la dénégation freudienne » et « l'essorage sémantique ». Si l'euphémisme (on ne dit plus « chômeurs » mais « demandeurs d'emploi », « clochards » mais « sans domicile fixe », etc.), vise soit à « éviter » la désignation de certaines réalités trop crues par des termes ou formules acceptables, soit à évacuer le sens de certains mots pour en dissimuler le vide (« réformes » toujours entreprises, jamais abouties, « croissance » toujours incontrôlable...) ; si le « renversement de la dénégation freudienne » consiste à se féliciter de ce qu'on n'a pas (dans un monde de solitude on parle de « dialogue », d' « échange », de « vivre ensemble » ; au milieu de l'opacité régnante on fait l'éloge de la « transparence » ; pour masquer la xénophobie et le racisme ambiants il n'est question que de « métissage », de « multi » ou « pluri culturalisme », de « diversité ») ; avec « l'essorage sémantique » et son fonctionnement répétitif, certains mots comme « espace », « écologie » « citoyen » (devenu un adjectif utilisé à toutes les sauces), « social » ou « modernité », finissent par perdre le peu de sens qui leur restait.
Ensuite, « l'esprit du temps » envisage les valeurs véhiculées par ce discours anesthésiant. Ces valeurs bien entendu « universelles », celles de la « République », de la France « terre d'asile », fondées sur de « nobles sentiments » (« égalité des chances », « cohésion sociale », « écoute », « convivialité ») s'opposent avec « rigueur » et « fermeté » à cette vague « arabo-musulmane » (tous les immigrés même non arabes en font partie) creuset de ce « terrorisme islamiste » toujours suspect d'être lié à Al Qaida, « organisation tentaculaire et structurée [qui] n'existe évidemment pas ». D'où la violence verbale qui en découle et s'acharne sur ceux qui osent critique la politique des USA, sur cette « crispation américanophobe » dénoncée par les thuriféraires de la droite libérale, qui ne contredit qu'en apparence le discours anesthésiant de la LQR, puisque dans une simple répartition des rôles, les « idéologues du nettoyage généralisé » utilisent « la langue publique la plus adaptée », celle de l'intimidation.
Tout cela -- et c'est le thème de la troisième partie, « effacer les divisions » -- aura pour résultat de gommer les fractures toujours bien réelles ou à « recoller les morceaux » : on ne parlera donc plus de « classes » mais de « couches » ou de « catégories », plus d' « exploités » et donc d' « exploiteurs », mais d' « exclus » qui ne sont victimes que d'eux-mêmes puisque le mot d' « exclueur » n'existe pas, etc. Autrement dit, « la bonne vieille idéologie du patronat français » impose par le ressassement d'un langage du « consensus » (« ensemble », « rassemblement », « solidarité ») et de la « bien pensance » avec la prolifération de l' « éthique », l'illusion de le cité unie fondée sur la vieille morale des valeurs transcendantes et sacrées.
Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il y ait là complot et calcul. La cohérence de la LQR repose plus simplement sur la « communauté de formation et d'intérêts chez ceux qui [en] ajustent les facettes » : membres des cabinets ministériels, directeurs commerciaux de l'industrie, chefs de presse, responsables de l'information télévisuelle. Tous sortent des mêmes écoles de commerce et d'administration où ils ont appris cette même langue. Et où ils ont compris que leur place dépend du maintient de cette guerre à bas bruit que la LQR est censée recouvrir tout en la maintenant vivace.
Ce livre montre comment, à travers ce que Bernard Noël a, pour sa part, si bien nommé la sensure, s'opère cette « castration mentale »[2] ou privation de sens, par laquelle le pouvoir installe sa domination sans partage dans la tête de chaque citoyen, et à quel point, perception et pensée étant subordonnées à une écoute d'autant plus efficace qu'elle est inconsciente, nous sommes tous ventriloqués par la « voix de son maître ». A quel point, en somme, ce qu'on appelle « réalité » n'est qu'une description apprise qui dépend de la langue dans laquelle nous baignons. C'est pourquoi la « littérature » nous est si indispensable, elle qui est vie et survie d'un langage toujours plus menacé par l'entropie galopante et les forces de coercition qui le colonisent. Toute « poésie », au sens large, est donc politique, refus en acte de l'instrumentalisation ambiante qui fait de la langue un redoutable véhicule d'asservissement. Parole à l'état naissant, elle ouvre à l'inconnu, à cet espace indéterminé où les mots, retrouvant leur force originelle, ne sont plus des vecteurs de pouvoir mais des germes de mondes.
Publié par Tecna à 10:39:50 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens
Maria Zambrano
L'homme et le divin
présenté et traduit par Jacques Ancet
José Corti, 2006
L'obscur et la transparence [1]
La philosophie [...] est transformation du sacré en divin, c'est-à-dire, de ce qui est le plus profond, obscur, compact, éternellement obscur, mais qui aspire à être sauvé dans la lumière et comme lumière. L'homme et le divin est un livre central dans l'œuvre de María Zambrano : il est ce moment charnière où tout un passé de tâtonnements et de recherches se cristallise pour ouvrir au futur d'une étape finale qui représente pour son auteur le plein épanouissement de sa pensée et de son écriture. [...
Commencé en 1948 et terminé, pour sa première édition, en 1951, le livre se présente comme une suite d'essais articulés autour d'un thème central : celui des rapports de l'homme au sacré et au divin dont la perte progressive, jusqu'à aujourd'hui ne nous a laissé que son absence. [...]
Qu'est-ce que le divin ? Pour le comprendre, il faut recourir à une sorte de fable qui nous est racontée dans le premier chapitre du livre, « La naissance des dieux ». A l'origine, l'homme se trouve jeté dans un espace non pas vide mais plein parce que peuplé de forces obscures dont il se sent la proie. Les choses n'existent pas encore, ni la nature, ni le monde, mais un grouillant, un obsédant « il y a ». Cet univers de la nuit et de la terreur originaires, où tout est en quelque sorte imbriqué, où l'espace et le temps n'existent pas encore, María Zambrano l'appelle le sacré. C'est la poésie qui, la première, va ouvrir une brèche dans ce plein têtu et illimité, avec l'invention des dieux. Figures de lumière circonscrites dans leurs formes et leurs attributions, ils vont permettre, avec la prise de distance qu'ils rendent possible, l'apparition de l'espace et du temps, des choses et du monde. En somme, le passage du chaos à l'ordre. Et, donc, une découverte par l'homme, en même temps que de sa radicale déréliction, de sa radicale singularité. C'est pourquoi il va tenter, par le sacrifice et la piété, de se concilier cet « autre » dont il sent qu'il le déborde, l'écrase et le persécute, mais en face de qui il se découvre différent. Vecteurs d'une forme de négativité qui engendre un espacement entre les choses et entre les choses et l'homme, les images des dieux sont ainsi à l'origine d'un embryon de liberté et de conscience. Une conscience qui, en se développant, conduit peu à peu à la pensée et donc à la philosophie. Car penser, c'est éclairer la nuit. C'est transformer le sacré en divin l'épaisseur obscure en transparence lumineuse. Ce que María Zambrano résume clairement dans un passage d'En guise d'autobiographie. Après avoir évoqué sa dette envers Rudolph Otto, dont Le sacré l'avait passionnée dans son adolescence, elle raconte comment cette vision du sacré attaché à un lieu, elle l'a vécue dès son enfance : « quand j'étais petite fille, on m'emmenait en promenade à un certain endroit de la ville de Ségovie où court et s'enfonce entre de hauts rochers le lit du fleuve qui va devenir l'Eresma, un fleuve qui, peu à peu, va s'apaiser. Je m'échappais, attirée par ces rochers et dans ces rochers, il y restait toujours, même en temps de sècheresse, une goutte d'eau. Il y avait là, déjà, le commencement de la transformation de ce qui est simplement, ou de manière complexe, sacré, en quelque chose de transparent, en quelque chose de déjà divin [...] Car, pour découvrir le divin, il y a la pensée ; le sacré est associé à un lieu, il est muet, il fait signe, il attire, on peut y être pris ; mais le divin nous en sauve, pour ainsi dire, et dans le divin, c'est le contraire, le contraire qui est la transparence, la présence que nous voulions toujours trouver et qui, nous le savons même si nous ne la trouvons pas, est là. Le divin est un champ de gravitation, il est à l'intérieur de la raison ... »
De l'image des dieux, de leur présence lumineuse, va naître la réalité. Non plus ce qu'il y a mais ce qui est. Cette création de la poésie est donc, avec la naissance de la conscience puis de la raison, à l'origine de la philosophie et de sa découverte de l'être. Incorruptible, intemporel, rejetant dans la nuit de l'innommé le tragique de la condition humaine, l'être dominera longtemps la philosophie avant que l'idéalisme allemand l'inscrive dans le mouvement de l'histoire sous le nom d'Esprit absolu ; et que, comme agent de cette histoire, l'homme qui n'a plus personne au-delà de lui-même, s'auto-divinise et, en même temps, se soumette à l'empire des faits et du calcul dans une maîtrise chaque jour plus complète de la réalité. Le monde qui s'était ouvert avec les dieux, commence alors à se refermer et à imploser sur sa propre absence de sens. Dans cette sorte de biographie culturelle de l'Occident, María Zambrano, comme beaucoup de ses contemporains, analyse avec angoisse l'impasse dans laquelle se trouve l'homme moderne, au point d'en venir à parler avec Massignon de sa « vocation suicidaire » . Vocation dont, aujourd'hui, nous éprouvons plus que jamais les effets dévastateurs. Après s'être déifié, cet homme aurait dévoré en lui la part de divin qui l'habite pour se retrouver dans un monde absurde en proie aux obscures divinités de l'Etat, du Marché, du Progrès et, surtout, du Futur, déité insatiable à laquelle il ne cesse désespérément de sacrifier... Au milieu de cette absence du divin dont il a pris la place, l'homme se retrouve aujourd'hui, comme à l'origine, captif d'un monde clos, impénétrable, chaotique, réplique artificielle, en quelque sorte du monde sacré de l'origine.
C'est pourquoi, à la lumière limpide de l'être impérissable et à la clarté de la raison discursive qui nous a conduit à cette instrumentalisation forcenée dont nous sommes les victimes, María Zambrano oppose une autre lumière : celle, obscure, de la sagesse du poète tragique qui donne voix à l'angoisse, la douleur de l'énigme humaine que la pensée de l'être avait rejetées. « Car, écrit-elle, la leçon de la sagesse tragique, c'est que la souffrance à son degré le plus extrême, quand elle consume et détruit, libère une lumière enfouie dans ce qui est le plus réfractaire à la limpidité, dans cette caverne aveugle qu'est le cœur de l'homme ». Cette lumière de la tragédie qui monte du fond de l'âme, et que María Zambrano aime à imaginer comme la « clarté indécise d'un papillon d'huile », est celle de ce qu'elle nomme le « dieu inconnu ». « Puissance irréductible sur qui tous les dieux réunis n'avaient aucune prise », « dieu de l'angoisse et de l'espoir », il habite au fond de l'âme de cet être inachevé qu'est l'homme, ce « monstre » « qui s'efforce d'être », et que la « suprême clarté » du Dieu de l'être n'a jamais pu incarner. Figure qu'avait prise en Grèce l'inconnu de Dieu, il était, dit María Zambrano, « la vie que l'idée de Dieu n'avait pas réussi à saisir et la figure du destin ». Aussi, plaide-t-elle pour une « raison tragique » capable de s'ouvrir à cette obscure lumière d'une transcendance enfouie dans les entrailles de l'homme. Et, donc, puisque poésie et tragédie sont inséparables, pour cette « raison poétique » dont elle avait eu très jeune l'intuition et qui prend forme dans ce livre et dans tous ceux qui vont suivre [...]
LA STELE
UN EQUILIBRE unique se dresse sans se faire ostensible entre la vie et la mort, entre les vivants et ceux qui ne sont plus là. L'image qui s'offre dans la stèle funéraire se distingue de l'image d'un corps vivant, par une légèreté supérieure, suffisamment érigée pour être visible dans l'air, et qui suggère un air autre, plus blanc et sans obstacles ; un milieu sans la résistance qui, pour un corps de chair, s'oppose à ses mouvements et même au simple fait d'exister. Et c'est le maître, l'ami ou le serviteur du royaume des vivants, qui assiste d'une certaine façon le défunt assis comme un dieu ou comme un roi, en s'inclinant devant lui. Et qui le maintient ainsi relié à la vie ; un geste léger, une sollicitude sans passion suffisent pour que l'image du disparu ne flotte pas seule -- parfois, à des époques tardives ou à l'époque romaine, il se trouve plus fréquemment que l'adolescent ou la jeune fille flottent, solitaires, comme les habitants d'un autre royaume. Il n'est rien qui pèse sur le corps mort, qui le maintienne enfermé sous le morceau de terre qui lui revient, ou réduit aux seules cendres de celui qui a disparu.
La balance symbolique qui se dresse, barrant le passage de l'âme, et lui indique son destin ultime, ne figure pas, n'est pas visible, parmi les symboles grecs. Or, ici, dans le traitement donné à la mort et aux morts, la balance, de manière invisible, propose l'équilibre parfait, l'équivalence entre être comme vivant et être comme mort -- être à la manière du vivant et être à la manière du mort. Et s'il en est ainsi, c'est en vertu de quelque chose qui s'échange entre les deux états contraires. Les contraires vie-mort ne parviennent pas à être contradictoires. Une équidistance par rapport au regard qui contemple, dénué de passion, comme si celui qui regarde avec des yeux mortels, ou comme si dans le regard mortel lui aussi, quelque chose d'au-delà de la vie et de la mort les contemplait toutes deux de plus haut, d'un invulnérable lointain et, en les comprenant, les faisait fraterniser. Car c'est comme deux sœurs qu'elles apparaissent. Ainsi, celui qui, encore vivant, regarde d'ici-bas l'image du royaume de la mort, fraternise avec elle, grâce à cette image, et la supporte, sans s'y assimiler, sans s'y confondre. Mais comme elle, suspendu dans la fixité de l'instant, une intersection temporelle dans un interstice offert par le temps aux purs instants de la contemplation ; dans la paix de la vision qui peut n'avoir que peu de chose comme contenu, rien, à peine ; une légère image sans relief presque, moins même, une ombre indécise, qui assure la possibilité de la vision, d'une vision totale ; une aléthéia sans effort, qui n'est pas plus le fruit de la pensée discursive que d'une grâce reçue, mais le simple acte de voir qui s'ouvre dans un interstice du temps, comme l'actualisation d'une possibilité de voir vraiment, totalement. Une manière de commencer à voir ou d'être sur le point de voir qui produit la quiétude, une entrée en soi-même du sujet regardant que n'entraîne ni le vertige de l'abîme de la mort, ni l'emportement d'aucun enthousiasme ; une quiétude maintenue entre l'abîme d'en bas et l'abîme d'en haut, suspendue entre ciel et terre.
[1] Extrait de la préface.
Publié par Tecna à 17:47:24 dans Dernières traductions | Commentaires (0) | Permaliens
"Papa m'a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi."
Cette voix est aussi celle de l'enfance, puisque le monstre est un enfant. Rien d'étonnant: l'enfance n'est pas le paradis auquel on voudrait la réduire. Ce mythe que la nostalgie et la frustration entretiennent chez tant d'adultes. Elle est une déchirure. Et, avec elle, la solitude et la douleur: on te sépare du corps de ta mère, on t'enferme dans le noir, on te met à la cave, on t'attache pour que tu ne bouges plus. "On", ce sont les parents: le mauvais père, la mauvaise mère. Eux. Qui, à part Freud, a osé dire cela? Que l'enfance c'est aussi l'aliénation, l'enfermement et la souffrance. Qu'on y éprouve déjà ce que l'homme peut faire subir de pire à l'homme (et donc qu'on peut l'écrire, comme il le fera plus tard dans un livre terrible, dont il comprend soudain, en écrivant ces lignes, d'où il venait). Et qu'enfin on la quitte comme on quitte une cage, même si elle fut objectivement heureuse. Il s'en rend compte aujourd'hui, après tant d'années: écrire, au plus profond est un acte né de la douleur. Un acte qui libère dans le langage cette blessure lointaine du corps, la soulage mais ne l'efface jamais. Il aurait souhaité n'écrire que la beauté de vivre, la splendeur du monde, comme il l'a fait aussi. A chaque fois, pourtant, au coeur de la lumière, il y a ce noir: le corps seul, souffrant et qui gémit. Lui voudrait ne pas l'entendre, ne pas le voir. Il voudrait continuer à chanter, mais sa voix se brise, elle mue, et c'est la tragédie qui sort de ses lèvres. La voix du monstre, ou de l'enfant, ou du corps battu et humilié, c'est pareil: "Elle a pris la canne et elle m'a battu. Je n'ai pas pleuré." La plainte. Mais sans pathos. Plus forte encore d'être contenue. Et qui monte de tous et de chacun, parce que l'enfant est devenu un homme avec, au centre, la tache noire qui grandit et mange le visage. Comme cette araignée sur soi qu'il faut essayer de dire, même si les mots manquent pour, malgré tout, voir cette horreur. Et un instant lui résister."Aujourd'hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l'ai regardé il fait rouge dans la cave."
"Aujourd'hui il y a eu l'eau une autre fois. Maman était dans là-haut et j'ai entendu la maman petite descendre l'escalier tout doucement."
"Aujourd'hui est un autre jour."
C'est toujours l'aujourd'hui que fait cette voix. Même si elle parle du passé ou du futur. Car ce qu'on habite, c'est elle et non ce qu'elle montre. Ou plutôt: ce qu'elle montre en fait partie. Ici et maintenant. Tout cela, il l'a senti confusément. Il ne l'a compris que bien plus tard. Mais c'est ce qu'il cherche depuis qu'il écrit: cette présence dans le mouvement des phrases. De telle sorte que, même si tout passe, c'est toujours aujourd'hui. "Aujourd'hui quand là-haut n'a plus été jaune j'ai mangé dans mon plat." Le soir tombe, mais c'est dans la voix qu'il tombe, et il est là, avec elle. Et on mange, avec elle. On entend les rires. On dort. On a les murs qui sont froids. Avec elle. Tout est là ensemble. Tout se tient. Peu importe finalement l'histoire plus ou moins horrible qu'on essaie de nous suggérer. Le monstre, c'est une voix qui parle-- l'autre voix. Elle fait le présent, comme toutes les vraies voix. Elle éveil la vôtre, que vous ignorez, qui vous fait peur, parfois et ne vous lâche plus. C'est cela aussi écrire. Faire sa voix, comme le monstre fait son bruit, et ne pas s'y reconnaître: parler le monstre.
Un homme assis et qui regarde, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997 (Le Pré Battoir, 42220 Saint-Julien-Molin-Molette)
[1] Valéry
Publié par Tecna à 10:14:19 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens