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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Clarté sans repos | 08 janvier 2007

Antonio Gamoneda (Espagne, 1931)

Clarté sans repos, Arfuyen, 2006


 

LE FEU ET LA LUMIERE

La lumière est le moelle de l'ombre.
                      Antonio Gamoneda

     Clarté sans repos, publié en langue originale en 2004, est l'aboutissement d'une expérience à la fois poétique et existentielle inaugurée dans l'oeuvre d'Antonio Gamoneda, avec Description du mensonge (1975-1976)[1], poursuive en approfondie avec Pierres gravées (1977-1986)[2] puis Livre du froid (1986-1991)[3] (auquel est venu s'adjoindre, en 1998, Froid des limites[4]). Cette expérience est un effort toujours repris parce que jamais abouti pour tenter de fixer, au miroir d'un langage à la fois concret et visionnaire, le regard de Méduse : celui du vieillissement et de la mort. En effet, hors de toute croyance, de toute mensonge consolateur, cette poésie ne cesse d'affirmer avec violence et désespoir, colère et résignation que le seul réel est la disparition : « Tu vas vers l'invisible / et tu sais que ce qui n'existe pas est réel ». Non seulement, d'ailleurs, elle l'affirme mais –– et c'est ce en quoi elle est poésie –– elle le fait éprouver au lecteur avec une puissance physique de suggestion qui tient autant à la densité de la langue qu'à l'intensité ses images. On a déjà analysé ailleurs et l'une et l'autre[5]. Disons simplement que la voix d'Antonio Gamoneda tire sa force d'une dramatisation expressionniste de l'expérience qu'elle constitue, syllabe après syllabe, verset après verset, livre après livre, en même temps qu'elle en rend compte. C'est pourquoi, plus elle revient obsessionnellement sur les mêmes thèmes, les mêmes images, plus elle se concentre et se singularise, plus son pouvoir de fascination augmente :

J'ai vu des arbres et leur clameur, des bêtes blessées et le frisson de la silice.
J'ai vu le vagin maternel qui pleure, la douleur dans un vase doré
et les suicidés à l'intérieur de la lumière.
A présent je ne vois plus que
des angles effroyables

     Il suffit de feuilleter Clarté sans repos, pour percevoir cette scansion obstinée (« j'ai vu / j'ai vu ») où s'opère tout un travail d'anamnèse qu'une fois de plus, après les livres précédents, mais d'une manière plus dense, plus concise, déclinent en quatre sections le récit éclaté du passé et ses sensations les plus intenses inscrites dans une mémoire corporelle traversée de violences et de disparitions.
     Ce sont d'abord des fragments, d'une enfance marquée par la mort du père (« j'ai usé ma jeunesse devant une tombe vide »), l'omniprésence de la mère (« voici les gants, voici l'odeur de ma mère ») et, surtout, par la guerre civile, dont la seconde partie, « Colère », offre un kaléidoscope de visions hallucinantes :

Ils crient devant les murs calcinés.
Ils voient le fil des couteaux, ils voient
le cercle du soleil, la chirurgie
de la bête pleine d'ombre.
                                           Ils sifflent
dans les fistules blanches.

     Ce sont, ensuite, les échos de l'adolescence vécue pendant les années de répression franquiste : « Ma jeunesse fut guidée par des éclairs technifiés par-delà les fleurs dans leur habit de flammes. J'ai vu, dans des chambres abandonnées, des fissures où passaient leur tête les reptiles des pleurs » ; ceux de l'âge adulte dominé par l'engagement et la résistance dévastatrice à la dictature : « J'ai connu le froid et, par-delà les symboles, j'ai vu des traces judiciaires. // J'ai vu aussi des os torturés. A cette époque se sont levées en moi les grandes, les inutiles questions... » C'est, enfin, obsédante, la voix présente de la vieillesse dans sa déréliction, son déchirement sans répit : « Je regarde ma nudité. Je contemple / l'apparition des blessures blanches ». Le tout évoqué non pas linéairement, mais dans l'alternance rythmique d'un contrepoint par lequel  la violence chromatique du passé sanglant (« Il y a du sang dans ma pensée ») s'oppose systématiquement à l'atonie blanche ou crépusculaire du présent de l'âge : « Je vois l'ombre dans la substance rouge du crépuscule // Je ferme les yeux / les limites brûlent. »
     Ce terrible sentiment du vieillissement ne cesse d'amener Antonio Gamoneda à s'interroger sur le bouleversement douloureux qu'opère le travail du temps dans sa propre identité. Car vieillir, c'est se dédoubler (« Je me succède peut-être à moi-même »). C'est devenir  un autre qu'on finit par ne plus reconnaître (« Tu t'habites toi-même mais tu ignores qui tu es »). De ce point de vue il n'y a pas de différence avec l'expérience de dépossession qui est au cœur de l'acte d'écrire et qui consiste aussi à disparaître pour que puisse apparaître l'étranger en soi, qu'il puisse proférer ses paroles incompréhensibles : « Quelqu'un siffle dans mon cœur. J'ignore qui il est mais j'entends sa syllabe interminable ». La dernière section « clarté sans repos », est traversée par cette interrogation obstinée. Qui est cet « animal étrange », cet « inconnu caché dans ma mémoire » qui parle en moi, « qui veille en moi quand je dors » ?  Serait-il cette part d'enfance qui ne veut pas mourir ou cette voix de l'extinction où tout viendrait se consumer ? Ou les deux à la fois ?
     La réponse n'est pas dans une formulation explicite mais dans une double image obsédante : celle du feu et de la lumière où tous les contraires s'annulent, où la fin redevient le commencement, où la vieillesse rejoint l'enfance. Car si le feu détruit, sa lumière transfigure. Oui, « les disparitions brûlent » (c'est le titre du livre en langue originale) : vieillir c'est, bien sûr, se consumer dans le souvenir (« Je me suis exténué inutilement / dans les souvenirs et les ombres ») dans cette « clarté sans repos » où tout s'inscrit et disparaît, mais c'est en même temps entrer dans une lumière qui, si elle est celle de la disparition, est aussi une lumière où, tout s'étant effacé, êtres, choses, souvenirs, identité, ne resterait que l'éclat immobile du pur présent. Et, avec lui, une sérénité (« c'est l'agonie et la sérénité ») dans laquelle, malgré angoisse et violence, désespoir et mort, tout viendrait s'apaiser. La plénitude vide d'une sagesse conquise au bord de l'oubli et dont la transparence s'illuminerait au feu d'un désir obstiné brûlant au cœur même du noir :

Je ne veux ni penser ni être aimé ni être heureux ni me souvenir.
Je ne veux que sentir cette lumière sur mes mains...










[1] Description du mensonge¸ présenté et traduit par Jacques Ancet, José Corti, 2005
[2] Pierres gravées, présenté et traduit par Jacques Ancet, Lettres Vives, 1996.
[3] Livre du Froid, présenté et traduit par Jean-Yves Berriou et Martine Joulia, Antoine  Soriano, 1996.
[4] Froid des limites, présenté et traduit par Jacques Ancet, Lettres Vives, 2000.
[5] Dans les préfaces à Description du mensonge et à Pierres gravées.

Publié par Tecna à 11:26:16 dans Dernières traductions | Commentaires (0) |

Journal de l'air | 08 janvier 2007

Journal de l'air (1998-2000) Arfuyen 2007 (à paraître)

Cinéma muet


Le soir tombé avec le noir, l'eau qui durcit et craque. Au cinéma muet de la vitre tout revient comme une première fois, visages gestes, lueurs. Quand tu te retournes c'est une nuit d'il y a longtemps, la rue avec les rires les voix, une sorte d'éclat froid qui brille dans le ciel et les yeux du malheur.


Elle vient. Alors on voit le jour qui vacille s'éteint. On la sent tout près. Comme une brume qui couvre l'espace. Les objets se dispersent. On ne reconnaît plus que l'image, le cercle de la lampe et le livre. Les mains, elles, poursuivent le corps qui se cache quelque part, mais où ? On ne peut plus savoir : elle vient.



Le paysage n'a pas bougé. Sur la vitre, à côté des images, ce qu'on ne sait pas. Sinon comment être là dans le trop-plein des choses sans disparaître ? On voit des nuages, une clôture et au bout du champ, près d'un sapin le vide des mots. Très vite le regard se défait. Quelque chose traverse les yeux.



Tu espères toujours, mais l'espoir est l'autre face de l'illusion. Que tu regardes autour ou en toi c'est le même mur de mots, d'images. Il est là jusque dans ton sommeil. Tu aimerais pouvoir le traverser. Pourtant tu sais très bien que le monde se referme comme une mâchoire. Ton visage se couvre de sang.



Arbres cassés, toits arrachés, plus de réseau, plus rien c'est le vide. Tu es seul. Tu écoutes. Ca souffle maintenant. Tu dis : c'est quelque chose, c'est le vent et ce n'est pas le vent.  Comme chaque nuit au fond des rêves, dans les peurs sans visage, les cris sans bouche, dans le noir qui remonte, c'est là. Mais qui le voit ? Qui l'entend ?



C'est la neige. Le monde s'efface. Quelques signes subsistent : résille ou grillage, piquet vertical et de part et d'autre, un paysage double, buée, blancheur. Les noms s'y perdent. Le corps entre dans l'infime. Comme si lui aussi s'effaçait dans la clarté sans éclat. Demeure le souffle, une fenêtre, l'oubli.



Le soir est une vapeur soufflée par une bouche invisible. Le beau c'est ça, dis-tu, ce qui te traverse, te déchire, ce qui t'abandonne (comme ces deux oiseaux de passage) à l'éclat d'une heure où le corps brûle et s'efface. Une sorte d'image vide : un front posé sur une vitre et sa buée d'il y a longtemps.


Quelque chose comme un appel d'air, une effervescence minuscule, moins même, on ne sais pas trop. Les choses se sont figées : l'eau dans la bouteille, la nuit sur la vitre. Tu t'es mis à compter les battements du cœur, les jours, les crayons, n'importe quoi pourvu que ça bouge. Ta bouche se perd dans les nombres. Tes mains tremblent.
     

Publié par Tecna à 11:15:32 dans Textes inédits | Commentaires (0) |