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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

La mémoire des visages | 06 janvier 2007

 


OBEISSANCE AU VENT II

La mémoire des visages (1978-1980) Flammarion, 1983 


Le jour que tu es

je recommence, j'essaie encore de te toucher, mettre mes mots sur ton corps, te caresser de syllabes fuyantes, t'étreindre un peu d'une phrase incertaine mais tu t'effaces, tu ris, tu parles, j'écris, tu n'es plus là, entre les jours parfois tu brilles, j'approche la main, quand je sens ta chaleur tu es déjà mémoire, tu t'éparpilles, les lettres dansent, ton visage plus je le vois moins je le connais, les mots le cernent, le trouent, cette ride légère au pli de l'oeil, ce mouvement de la bouche qui se serre, ça n'est pas toi, il pleut dehors, je voudrais que cet instant au moins t'atteigne, l'humide, le ciel de cendre, comme toi ils se dispersent, je continue pourtant, j'épelle ton nom, une fois encore, très vite j'ai cru sentir cette chaleur, ta cuisse contre la mienne, mais même te touchant je glisse, bonjour dis‑tu ou bonsoir, ta voix me frôle, je te cherche, ton corps sombre, hanche épaule cou, je descends un escalier, tu sors, je te vois de dos qui t'éloignes, tu lis, je n'entends plus ta voix, ma main s'arrête, j'écris très lentement, peut‑être ainsi pourrais‑je t'approcher mieux, t'atteindre sans y penser, carrefour de syllabes, appel d'air, je flotte, monte une image mais floue, coloration plutôt, rouge‑blanc, très lumineuse, des mots passent, château pouvoir cheveux voyage pétale ou ville, je ne te vois pas pour autant, le delta du texte s'ouvre, je m'y perds, j'avance quand même, comme tu m'inventes je t'invente, nous sommes une photographie, tu souris, j'ai l'air ailleurs, un peu gêné, je dis, c'est pas possible tout ce temps déjà mais je souris aussi, je viens de finir un livre de ritsos, je suis heureux, comment te dire, tout, comme lavé soudain, neuf, les hommes, l'histoire, le ciel, les choses, petites, infimes, un moustique à l'oreille du nouveau‑né, un mégot, un morceau de coquillage, une goutte étincelante que tu regardes s'évaporer à midi sur le corps aimé, les grandes aussi, c'est le nom qu'on leur donne, la politique, la guerre, les drapeaux, mais vues de loin, aussi insignifiantes, prises dans le tourbillon, l'inépuisable, l'inépuisable, l'inépuisable, dit‑il, de grands pans de bleu me tombent sous les yeux, je te cherche, je continue, tu t'approches, le soir vient, je sais qu'en te voyant je ne vois que ta trace, ce sillage laissé par ton passage, cette main tenant une tasse, un livre, ta voix au téléphone, tu souris, tu es ailleurs déjà, je me surprends à écrire à ma manière la voz a debida, le soleil illumine la table, mon ombre se dessine sur le blanc, elle bouge un peu, quelqu'un parle à côté, je regarde des ciseaux qui brillent, des crayons de couleur, le mur de l'enfance aux milliers de visages, quelque chose monte, le vide, le corps dans la chute des cils, petit jardin à pâques, cinéma du samedi, rougeole et compas du délire, lecture syllabe après syllabe, pe tit cha pe ron rou, plume de l'édredon, riant à en pisser dans mes culottes, un jour de plus dans une pièce claire, je ne t'ai pas trouvée, tu es là pourtant, tu écris, tu te ronges les ongles, ils craquent par moments, tu tournes une page, je voudrais te toucher, je te touche, je ne touche qu'un nom, l'intervalle, l'inévitable, même si tu ne veux pas, l'instant, la plume, là, ici, l'encre brille, s'éteint, tu écris que tu as écrit, tu bouges, ta chaise grince, je suis perdu, je sens ton corps derrière moi, je me retourne, tu n'es plus là, des rayons sur le mur, un peu de soleil éclaire un titre, argentina, l'eau siffle dans les tuyaux, je m'étire, je regarde la fenêtre, n'es‑tu que mon propre oubli, j'écris pour t'effacer, te trouver soudain dans la lumière d'un instant suspendu, l'enfant s'approche en sautillant, vos deux images se confondent, il rit, ses yeux brillent, quelqu'un froisse un journal, ferme une porte, je continue toujours, barrio de santa cruz, tu marches sous les fleurs en cascade, elles sont jaunes je crois et blanches peut‑être aussi sur la visière obtuse d'un policier harnaché moustaches lunettes fumées, comme lui, derrière son bureau, parlant, céline, proust, l'avalanche de dossiers s'était un instant arrêtée au‑dessus de sa tête, mai soixante‑huit, la révolution, qu'est‑ce que tout ça voulait dire, vacarme à peine de loin, brouhaha estompé, cris vite couverts par la rumeur des vagues, le sable vu de près, cataclysmes minuscules, révolutions infimes, les mots crissent, s'entrechoquent en silence, s'immobilisent, plus rien ne bouge, la transparence, le monde entier, l'équilibre, la primevère, le bois empilé, le boulevard de la villette de nuit troué de réverbères, l'aéroport de tokyo, les cris du stade, villa devoto, les computers, la mer qui fume au loin son bleu d'hier, la limace sur une feuille après la pluie, tu énumères et rien de plus, jamais tu n'en n'auras fini et voilà que tu souris, c'est le soir, j'écoute la voix d'antonio porchia, son bruit de source, moi je bégaie dans mon ruisseau bourbeux, je te souris aussi, cavafy me regarde énigmatique derrière le double zéro de ses lunettes, fonctionnaire irréprochable mais non pas au‑dessus de tout soupçon, l'adolescent traverse la rue ailes repliées, cernuda agonise d'amour dans un train via san francisco, il ne pleut plus, le corps s'ouvre aux présages, des cloches peut‑être traversent le noir, signes, virgules, rognures d'ongles, taches de sperme, haleine du bébé dans l'ombre de la chambre, le vol genève‑le caire effrange le silence, je voudrais en cet instant voir ton visage, voir les heures le laver, le polir jusqu'à te reconnaître, ton bras frôle la page, je lève les yeux, tournevis stylos crayons livres, tournée vers moi tu lis, une feuille dans la main gauche, cherchant l'assentiment, tout entière dans la phrase qui te porte, disant qu'en penses‑tu, ou moi, un autre jour, tu m'écoutes distraite entortillant une mèche autour de ton index, un train passe, il semble t'emporter, je suis seul, le ciel est clair, je t'entends marcher, au matin un oiseau chante, la page commence, on pourrait croire à la vie, mêmes objets mais différents dans la lumière, le tournevis, l'éclat des ciseaux, le crayon abandonné sur quelques mots tracés, je te touche, le pollen auréole la phrase, la fleur du corps s'ouvre, les images s'effacent, maintenant commence, pour un instant n'en finit pas, tes mains dessinent mes limites, les détruisent, fureur, tendresse, caresse de l'eau qui coule, la phrase, les tourbillons de l'encre, les syllabes dispersées, la page étale, lenteur, reflet à peine d'une branche qui bouge, toit, soleil, silhouette d'un homme inclinée sur la terre, neige rose de la montagne, je t'écoute écrire, le bruit du stylo sur le bois, ta chaleur m'habite, des larmes font trembler ton image, assise sous la fenêtre tête sur ciel immobile, mais très vite ce froid comme une vitre où mes doigts glissent, tu es derrière, ma gorge se serre, quel jour sommes‑nous articule ta bou­che, quelle heure, ton index pointe vers ta montre, ma bouche s'ouvre à son tour, mes lèvres bougent en silence, il faudrait, je ne sais plus, je me lève, je tourne sur moi‑même, j'ima­gine, le ciel bascule, j'y retrouve en bleu cavafy qui me regarde impassible, je tends la main, la voix de l'enfant traverse le silence, il tousse, il prononce mon nom, tu es là, rien n'a changé

Publié par Tecna à 10:11:52 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

L'enfance du monde | 06 janvier 2007

Guennadi Aïgui (Russie, 1934-2006)
        
                                                               et ensuite -- on dirait qu'on vient d'ouvrir
                                                               une fenêtre
                                                               sur un sentier --
                                                                et les nuages au-dessus des herbes
                                                                font l'univers
                                                                              Guennadi Aïgui

            La découverte de l'œuvre de Guennadi Aïgui, traduite par Léon Robel et publiée en 1976 dans un numéro mémorable de la revue Change : Aïgui / Spicer fut, pour moi, un éblouissement. Il y avait là une poésie d'une densité exceptionnelle qui ne ressemblait à rien de connu en Russie à l'époque. C'était une sorte de synthèse organique entre trois traditions très différentes : l'avant-garde poétique et picturale russe du XXè siècle (Malévitch, Klébnikov), la poésie française moderne (Aïgui est l'auteur d'une anthologie de la poésie française couronnée par l'Académie française en 1972) et la culture populaire tchouvache, sa culture d'origine. Même pour des Occidentaux habitués au révolutions successives de la modernité, son vers troué de blancs, concentré parfois sur une syllabe ou étiré sur plusieurs lignes avait de quoi déconcerter. La syntaxe souvent désarticulée offrait de multiples interprétations simultanées tout en exprimant les difficultés de communication de ces temps difficiles. Les images surgissaient des tréfonds de la mémoire. La ponctuation très personnelle induisait, par les traits d'union et les blancs, des coagulations ou cristallisations de sens tandis que les tirets, les points d'exclamation marquaient des brisures et des élans du rythme. Ce qui était à l'œuvre ici c'était une véritable « pensée rythmique » qui ne « poétisait » pas, qui ne nous donnait pas des sentiments et du sens prédigérés mais des forces, des énergies spatiales et temporelles où monde extérieur et intérieur se confondaient dans un travail de dépouillement du concret à partir de sensations et de souvenirs.
         En même temps, ce qui frappait dans cette poésie c'était, à côté de textes plus longs, plus difficiles, l'extrême intensité et, en même temps, l'extrême nudité, l'extrême simplicité de certains poèmes brefs liés au surgissement toujours nouveau du monde naturel. Comme si, ces poèmes réalisaient avec force la formule de Joë Bousquet : « Toute l'expérience poétique tend à restituer au corps l'actualité de sa naissance ». Car c'est bien de « naissance » qu'il s'agit dans chaque poème d'Aigui. Ou, ce qui revient au même, d'enfance.  Je crois que s'il fallait définir d'un mot cette poésie c'est bien ce mot d'« enfance » qui s'imposerait : enfance de l'être humain, enfance du monde, enfance du langage. Oui, la poésie est un balbutiement, une éclaircie, un langage -- donc un monde -- à l'état naissant. C'est ce que suggère dans sa simplicité et sa transparence non exempte d'étrangeté le dernier poème du dernier recueil publié du poète : Toujours plus loin dans les neiges [1] :

 SANS TITRE

Et dans le champ marche un homme
il est comme la Voix et comme la Respiration
parmi les arbres qui semblent attendre
d'être Nommés pour la première fois

           Toute la force de l'écriture d'Aïgui, plus que  traduite, « trans-créée » par Léon Robel, est là mais pacifiée, apaisée dans un dépouillement qui à chaque fois nous restitue cette enfance du monde. Comme dans la figure emblématique du bouleau, l'arbre blanc, l'arbre sacré :

 BOULEAU A MIDI

  dans l'ardeur de midi
soudain
 isolé
fortement
le bouleau --
 éclatant -- comme quelque Evangile :
 (autosuffisant -- ne dérangeant
personne) --
 s'ouvrant -- constamment :
 se feuilletant d'un bout à l'autre :
 (tout -- « en Dieu »)

          Présent dans cette force naissante de la nature qui en est l'une des manifestations visibles, le sentiment du divin est une constante de l'œuvre entière. Il associe aux symboles-réalité de l'arbre, comme ici, et ailleurs, de la forêt, du champ, de la neige, la religion païenne ancestrale et les signes de la religion orthodoxe en une étrange alchimie. Mais il est surtout le sentiment profond de la Présence -- de « quelqu'un » qui hante ces poèmes (« comme la rencontre / avec « Quelqu'un » -- de l'âme ! » --« comme la respiration de quelqu'une / dans la porte ») ; le sentiment aussi de l'unité (« ô Dieu ! quelle / brûlante Unité ! ») de la non-séparation du monde (égal était –– le Monde ») et de l'éternité brûlant au cœur de chaque instant (« reluisant d'or / l'éternité »).
         Alors quand on a éprouvé à tel point cette présence à soi de l'univers dans la Présence, comment ne pas être sensible au caractère sacré de ses moindres manifestations ? A ce quotidien notamment, dont chaque détail, chaque geste s'illumine souvent, ici, de la lumière -- de l'or -- d'un couchant tout aussi intérieur qu'extérieur -- d'un silence où chaque chose, chaque être prend une place comme définitive dans la simplicité, dans l'unité apaisée du monde :

 SOIR A DENISSOVA GORKA

 autour des perches et des pieux
de nos portail et clôture --
 partout -- de plus en plus -- c'est le silence... --
 ô donne-moi cette force simple ! --
 telle -- la branche qui heurte une branche
voilà -- je pose ma chope sur la table
ma sœur ferme le portail
le vent de nouveau se renforce --
 et nous n'avons plus besoin d'aller nulle part
le soleil depuis longtemps s'est caché derrière la colline
et comme les herbes sont simples et rassemblées
autour des poteaux de la clôture --
 un peu prenant part
en luisant faiblement
à l'apaisement du soir

          Et, puisque le poète sent la fin s'approcher (« car / moi aussi / je brûle / de mon achèvement »), s'il faut quitter ce monde, en s'enfonçant « toujours plus loin dans les neiges », dans cette silencieuse blancheur unifiante qui est l'image privilégiée du divin, que ce soit au milieu de ce « murmure -- fraternel » des êtres et des choses les plus humbles, les plus insignifiants mais comme habités, « érigés », par la force d'une « Harmonieuse Respiration ». Alors, passé et présent, naissance et déclin confondus, tout sera là, dans ce grain d'enfance retrouvée où toute une vie, comme pour la première ou la dernière fois, se contemple :

 SOUDAINE RESSOUVENANCE

 un chien qui court à travers les seigles
comme parmi les cris
de toute -- la soudaine -- enfance
parmi
le déclinant soleil
 


                                                 

          
   













[1] Guennadi Aïgui, Toujours plus loin dans les neiges, présenté et traduit par Léon Robel, édition bilingue, Obsidiane, 2005.

Publié par Tecna à 09:21:13 dans Lectures | Commentaires (0) |