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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Le corps sonore | 27 décembre 2006

Le corps sonore

 Thierry Martin-Scherrer
Le fantôme de Chopin
Editions Lettres Vives, 2006
    


     Après Le passage de Marcel [1], cette extraordinaire plongée dans l'intimité de celui qui, « demeuré » en deçà de toute description apprise, ne cesse d'éprouver le monde dans l'émerveillement et l'effroi, la stupeur et l'éblouissement de la première fois,  Thierry Martin-Scherrer nous offre aujourd'hui avec Le fantôme de Chopin, une seconde incursion dans le mystère de cet autre être d'exception, ce raffiné, dévoré par le mal de l'impossible retour et -- puisque la vraie vie c'est jadis -- de la conscience d'être déjà mort, qui n'auront fait que consumer sa courte vie. D'où ce « fantôme » qui, au sein du corps apparemment vivant tisse en fils sonores le cocon floconneux de son invisible présence : « Essence de la musique de Chopin : génie de l'après-coup, conscience du jamais plus, brûlure du trop tard. »

    
D'entrée, on nous avertit. Ici, point de biographie, au sens courant du terme où l'écriture suivrait une chronologie toute extérieure, mais la fantasmographie de ce fantôme qui ne cesse d'habiter -- d'être -- Chopin et à travers laquelle, se révèle ce que seule, croyait-on, la musique pouvait faire entendre : « Pendant trente ans il a parlé à l'ombre de sa mort en un dialecte étrange, en deçà de tout mot ». Ce dialecte purement musical (« Son affaire : le son qui chuchote, le son qui rend le silence des choses. »), explique sans doute  sa méfiance vis-à-vis du langage ce «  son altéré qui prend les choses avec les pincettes du sens ». C'est pourquoi « le sens ne l'atteint pas » dans « sa passion d'éteindre les lumières pour ne voir que la vibration». 

    
Or, tout le travail de l'écrivain –– du poète –– va être ici de faire passer cette vibration dans un texte qui en sera, en quelque sorte, la caisse de résonance. Car la poésie n'est pas non plus une affaire de sens  –– « Sous le toucher, un poème palpable tombe sous le sens, atteint aux choses, à l'image qui les brûle ». La poésie est, elle aussi, une affaire, non pas de son, mais de résonance [2]

    
Ce qui fait la grande réussite de ce livre (comme celle de Le passage de Marcel avec lequel il forme un diptyque -- celui du simple et du complexe, du bas et du haut --, c'est qu'au lieu de décrire, de raconter, il nous fait entrer, il nous fait habiter, partager ce qu'aucun récit ne pourrait faire partager : le drame originaire qui est au fondement de toute l'œuvre de Chopin. Alors, autour de ce centre obscur,  tout se met à tourner, s'ordonner, et toute la vie avec ses pesanteurs, ses aléas, ses circonstances, prendre un sens : l'impossible retour, la solitude, la politesse comme une cage de verre, la maladie -- le feu intérieur qui brûle, la consomption, les amours (Marie, George...), l'ennui (« Est-il possible de s'ennuyer autant que je m'ennuie ? »), l'Histoire (« Il regarde la Garde Nationale, qui regarde Casimir Périer, qui regarde les ouvriers et leur fait tirer dessus »), les allées et venues, les déménagements continuels, parce que ça n'est pas ça, ça ne peut être jamais ça...

     Ce qui nous vaut, dans l'élan maîtrisé d'une écriture à la fois sensuelle et réflexive, transparente et opaque, d'intenses aperçus comme autant d'allumettes craquées dans les ténèbres à jamais inaccessibles d'un destin : « Une autre fois, sa portée vierge offerte à l'aube, à un signal du jour. Il est mangé par la fenêtre qui l'invente encore. La barre étincelante de la mer, une sphère d'oiseaux dans un arbre en boule, un souffle de torrent glouton, il est dans des espaces étranges, il est une ébullition stable d'eau et de chant lumineux. Parfois il ferme les yeux, un non-voyant auquel sa canne à lui, le rubato, tient lieu de trouvaille pour tâter la nuit. Bartomeu Ferra écrit : « Le pli d'une feuille de roses, l'ombre d'une mouche le faisaient saigner. » George Sand écrit : « Frais comme la rose et rose comme un navet ».Ou ce portrait encore et son terrible clair-obscur : « Le visage, ainsi : Les yeux sombres, mais les yeux bleus. Vient-il à scruter le ciel des vivants ? On l'appelle depuis la cave. Les yeux bleus, mais les yeux gris. Le périscope des pupilles au milieu d'une eau calme. Les yeux tendres, mais les yeux fiévreux. On veut parler, on est sur écoute. Le nez droit, mais le nez busqué. On se tient entre deux proies. La bouche est fine, la bouche est épaisse. Un sourire de chat, des rêves de fauve. La présence est courtoise, l'indifférence est affichée. On est là, on est ailleurs. Horla. L'expression est fière, l'expression est fuyante. Le regard est doux, il est dévorant. On porte courtoisie comme une discipline. On bat froid aux amis de la veille. Au milieu du salon on ronronne. Un quart d'heure après, on fulmine. »
Il fallait être à la fois un musicien et un poète -- un poète doublé d'un musicien -- pour nous faire toucher, au sens le plus physique du terme, pour nous faire éprouver le mystère de Chopin, de cette musique, de ce « corps sonore » qui ne cesse, à travers le temps, de nous revenir comme le parfait fantôme de ce corps physique, rongé de phtisie, qu'il aura passé sa vie à surmonter : « Le fantôme Chopin : ce qui a survécu à la faillite biologique décrétée par la naissance. »




[1] Lettres Vives, 2001.
[2] « Il y a quelque chose dans la poésie qui est plus important que le sens : la résonance. ». Marina Tsvetaeva

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Sur une confidence de la mer grecque | 27 décembre 2006

Andrés Sanchez Robayna (Canaries)
Sur une confidence de la mer grecque



 

  

NI la chaux
ni le figuier qui resplendit,
ni même le temple aux cent portes
-- tu ne pus les compter
ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
-- ni même la
lumière qui martèle
                l'enclume de ce jour

ni la peau éclatante de ce corps
ne connaîtront la durée
pauvres fragments brisés contre le ciel.

  

NON pas un point immobile
dans le temps indivis
mais le point incandescent de l'instant qui tourne,
la somme peut-être d'instants dans le multiple,
dans une convergence de temps, de durée
-- c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes
           du midi tout entier, face à Naxos.

 
Un troupeau de brebis sur la plage
redoublait sur le sable la mer innombrable.


Les eaux te répétaient encore
leur parole ignorée.



 


C'ETAIT une autre aurore,
poreuse. Là, face à nous,
deux rochers dans la mer
accrochaient la lumière,
mesuraient l'extension
et du sel et du temps.

Axes du soleil, les rochers
mesuraient, mesuraient,
nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant
du temps es-tu, te disaient-ils, et toi
aussi, tu ne sais pas
que tu es moins encore
que la crête brillante
de la vague au soleil.  




MOINS encore que le point étincelant sur les eaux,
que l'ombre dans le chardon, le nuage de septembre
annulé dans le ciel de la dissipation.

Seule la mer durera, dans l'immensité comblée.
Et nos orbites sèches retiendront la lumière
dans la calcination de la résine.  

 

CAÏQUES et voiles traversent
sans dommage la mer
et son sourd champ de pierres.

Dans ta main tu tournais
la figurine simple d'un visage qui s'offre à
la lumière. Et il tournait, tournait
dans la concave main
du temps, dans son abandon. 

Coagulée, tournait
l'offrande d'une pierre
à la mer étendue
dans la clarté des îles.

  



TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,
tu l'as lu, et les signes, les eaux,
les oliviers solaires, le couchant
dans son cratère profond,
se sont ouverts à tes yeux comme
une permanence : la présence
pure. Regarde les îles
de l'aubépine et du figuier
incendié, regarde-les qui perdurent
comme offrande au soleil,
la durée de la beauté dans le poing solaire
et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,
qui t'a offert un instant, dans la nudité
de la terre, cette beauté qui nous détruit.



 

Publié par Tecna à 17:02:29 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

L'opération d'amour | 25 décembre 2006

Juan Gelman (Argentine)
L'opération d'amour
présenté et traduit par Jacques Ancet
Gallimard, 2006   
 







Commentaire I (sainte thérèse)







cher amour qui t'en vas comme un oiseau
couché dessus les horizons
faudra-t-il tous nous livrer au tout/sans
faire partie de rien/ni même du vol qui


te porte?/pensez-vous mes frères et mes sœurs
que par détours arriver est possible/ou qu'en
partant et restant à la fois on peut atteindre
l'unité recherchée comme un festin céleste? 




dure est la vie/cette santé que je
creuse pour te trouver comme lumière/                     
parole/frêle branche où tu te poseras comme
ta main se pose sur mon cœur


commentaire II (sainte thérèse)

avec l'amour qui me submerge et tombe/
tout autour de moi grossissent les bêtes
minuscules que ton absence me donne à
manger/ou est-ce ta présence qui 




me rend si petit comme pieds qui foulent
des tristesses aux rives de ce qui va chanter/
comme une grande victoire où
mes âmes ne sont que clarté de toi?


commentaire III (sainte thérèse)

limon/verre : pierre : que tout
soit ordre murs silence/et qu'il
n'y ait obstacle ou mémoire/
que nul ne fasse rien que clore 




toutes portes si ce n'est une
par où tu puisses entrer/amour/
comme chaleur ou bien clarté/
comme fange comme bassesse/




ou comme abri/comme nuit si
des soleils aveuglent/ou lumière
si l'on a éteint le jour/comme
désir désiré/même si


n'entre rien d'autre/si moi-même
je n'entre pas et reste autour
comme doux souci/comme peine
savoureuse sur toi


commentaire XXII (saint jean de la croix)
 
feu d'amour brûlant la furie
le fiel/prisons où je suis pris/
toi qui embrases jusqu'à l'os/
tel l'infini/tel une plaie/


râpe de lin où sont en feu
mille mondes/éclat qui me fait
cendre pour que je sois lumière
immense/délice où je reste 




à fixer ton cœur qui embrase
ou son oiseau doux comme un vol
dessus le ventre de mon âme
comme une main/comme la paix/


cautère qui brûle les peines
qui met une flamme d'amour
au plus secret de ma blessure
comme douceur de vif amour 
 

commentaire XXV (saint jean de la croix)

ce bois/qui travaille pour le
feu qui me brûle me fait flamme
dont tu m'es blessure/plaie/vol
ou le tendre attouchement qui


touche le revers de l'âme ou
comme un amour acharné qui
monte en l'air avec tes visages/
ta clarté/ton acte de feu 




pour la flamme dont tu me brûles
dans le bois saisi de lumière
ta lumière/champ de lumière
où embrasé comme une plaie


mon cœur passerait en des bras
qui sont tiens/amour/brûlant la
furie d'être hors de toi
comme bête salie de nuit  

Publié par Tecna à 16:28:46 dans Dernières traductions | Commentaires (0) |

Chronique d'un égarement | 24 décembre 2006

Chronique d'un égarement 




     Je suis perdu. Tout va bien. Il fait une journée magnifique. Les champs sont en herbe, le ciel plus près de la terre, mais je suis perdu.
     Est-ce l'âge ? Ce sentiment d'être partout à côté. Ou alors ici, mais totalement. Si bien que les choses me submergent.
    
J'essaie de résister : entretenir la vie, répondre au téléphone, faire bonne figure. Parfois, c'est comme un éclat : j'y suis vraiment, je ris, les autres se rapprochent. 




 



      Aujourd'hui est un jour comme un autre.
    
Ou peut-être non, à cause de l'été précoce. Globalement, pas de raisons de se réjouir (petits malaises, grèves, guerres, massacres), mais le matin ressemble à l'enfance. Aux matins de l'enfance, je veux dire. Avec cette légèreté du ciel plus vif dans les arbres ou près du rouge des géraniums entrevus à une fenêtre d'un dernier étage. La fenêtre était ouverte. J'ai pensé que toute une histoire pourrait s'écrire à partir de cette seule fenêtre ouverte. ce qui se passerait dedans, dans l'obscur de l'encadrement. Aucun drame. La vie, simplement, avec ses hauts et ses bas. Ce qu'on ne peut jamais dire...


                                                                                                             

    
Décidément, je suis perdu. Je vais, je viens. Je voyage, je dors. J'aime la lumière du matin. C'est comme une porte entrebâillée : elle va s'ouvrir, je le sais. Mais elle ne s'ouvre pas. Ou si peu. Alors je regarde par l'embrasure. Je vois une sorte de clair, avec des yeux. Une rue aussi, une silhouette qui s'approche. Elle tient un enfant par la main. Elle passe sans me regarder. 

                                                                             

                                                                           
                

    
Pourquoi s'obstiner ? Jardin, maison, campagne, ville ressassent leurs couplets. Je les entends, je les écoute même. Je les reprends avec eux. Et soudain c'est comme si tout m'abandonnait. Je balbutie, je me tais. L'amour lui-même m'égare un peu plus.
           -- C'est toi ?
           -- C'est moi.

                                                             




      Ma main se tend. Comme si elle quittait mon corps. Je la vois toucher la tienne, mais comment la rattraper ? Le jour va trop vite -- et la nuit. Même quand j'y suis, il est trop tard.


             

                                                                

        L'été vient de face comme un insoutenable regard. Dans le chêne, des morceaux de bleu qui bougent. Ou les feuilles, les yeux, comment savoir puisque tout se tient. On fume. On parle. Ce que je veux dire je ne le dis pas. Autre chose, toujours. Ces menus riens, mouches, pailles ou cris d'enfants. Et l'attente, là, quelque part entre gorge et ventre -- une sorte de vide que rien ne remplit, ni l'ombre, ni la lumière, ni les paroles, ni leur envers. Si je marche, quelqu'un marche avec moi, un peu en avant, il m'oblige à le suivre, à courir parfois. Si je dors, il traverse mon sommeil. Je crois savoir : erreur : je ne sais pas puisqu'il se réveille avant moi, brouille chacune de mes pensées, éclate de rire quand je suis sombre, me ferme la bouche quand je crie. Alors, comment ne pas être perdu même au milieu d'un jour sans histoire : lumière, silence et ciel trop bleu ? L'histoire, on le sait bien, est ailleurs. Pas là où l'on croit, en tout cas. Très loin, tout près, cancer invisible qu'on détecte toujours trop tard. D'un jour sur l'autre un avion ne cesse de passer comme si tout -- gestes, ombres sur le sol, feuilles agitées par le vent, mouche et, sur l'écran l'interminable vertige d'une image sans futur -- s'était arrêté.
                                                    

Publié par Tecna à 16:07:11 dans Textes inédits | Commentaires (0) |

Lettres aux hirondelles et à moi-même | 24 décembre 2006

Ramón Gómez de la Serna Lettres aux hirondelles et à moi-même, présenté et traduit par Jacques Ancet, André Dimanche éditeur, 2006




          Lettres aux hirondelles et à moi-même est un volume tardif : publié en 1962, il reprend deux titres antérieurs parus respectivement en 1949 et 1956. Ce qui en fait une sorte de condensé de toute l'œuvre de Ramón, puisque les deux lignes de force de son travail s'y rencontrent dans leur apparente opposition : tendance à l'inventaire du monde extérieur (Lettres aux hirondelles), tendance autobiographique à l'exploration de soi (Lettres à moi-même)
            Avec les hirondelles et les missives qu'il leur envoie à raison, dit-il, d'une par printemps pendant douze ans, c'est l'ouverture du monde, sa perpétuelle fugacité en même temps que son perpétuel renouveau, qu'il célèbre, fidèle en cela à cette attention aux réalités les plus humbles qui est au centre d'une grande part de son œuvre. Ici comme ailleurs, le monde dans sa continuité et son inachèvement -- dans sa continuité inachevée ou son inachèvement continu, son seul sens -- apparaît dans l'essentielle discontinuité de la perception humaine. De ce clignotement incessant et de cet inachèvement, Ramón témoigne inépuisablement.
           
Ramón se veut baroque et il l'est. Non seulement dans l'exubérance d'une écriture du débordement mais au sens plus profond où sa fécondité, sa pyrotechnie verbales ne font que masquer l'angoisse du vide -- la conscience de la radicale fugacité, donc de l'absurdité, de la vie humaine. Cela, il se le déclare à sa manière dès sa première lettre à lui-même  -- « Les images me distraient pour m'empêcher de trouver la non-image, qui est la véritable image » --, et c'est ce qui permet de relier la double correspondance, si différente en apparence qui constitue ce livre. Lettres aux hirondelles, c'est encore le Ramón jongleur de mots et de formules, le prestidigitateur tirant de son chapeau, hirondelle après hirondelle, les images de l'inépuisable beauté du monde, pour s'en couvrir les yeux et ne pas voir le désespoir de son destin, quand Lettres à moi-même c'est au contraire le Ramón introspectif et amer, acharné à poursuivre l'entreprise autobiographique de toute une vie et qui, après Automoribundia, trouve encore le courage, par le biais de cette insolite correspondance avec lui-même, de regarder en face sa propre déréliction.




Lettres aux hirondelles



Prologue

           Ce livre est né d'une lettre qui m'est venue comme une déclaration d'amour, puis sont venues les autres, toutes écrites avec la spontanéité de celui qui aime.
            L'hirondelle signe d'immortalité notre passage sur terre et appose son joyeux cachet sur notre passeport qui ne sera valide à son heure que s'il porte trace de cette parenthèse volante.
            Je ne sais si ce livre est court ou long, mais ce que je sais c'est qu'il manifeste une aspiration spirituelle, jaculatoire, vers tout printemps à venir.
            Quand les hommes institueront les fêtes logiques de la vie, il y aura la fête des hirondelles.
            Les hirondelles ont une telle importance que Cocteau, dans son adolescence, éprouva la plus profonde angoisse à l'idée de mourir sans avoir exprimé « les cris des hirondelles » et Dali a imaginé que « les cathédrales de New York tissent bas et mitaines pour vous, les hirondelles, ivres et trempées de coca-cola ».
            Les hirondelles imitent de leurs cris et de leurs sifflements les coups de freins des autos quand elles retiennent leurs quatre roues au seuil de l'été.
            L'hirondelle se baigne un instant dans l'eau comme la main qui frôle le bénitier puis trace le signe de la croix de son vol.
            L'hirondelle qui, rapide, passe le coin de la rue semble apporter dans son bec une épingle à la dame qui en a besoin de toute urgence.
            Trois hirondelles arrêtées sur le fil du télégraphe forment la broche de la soirée.
            Les hirondelles ouvrent les pages des livres purement contemplatifs comme d'incessants coupe-papiers ramenés d'Alexandrie.
            L'hirondelle réussit à aller aussi loin parce qu'elle est la flèche et l'arc à la fois.
            L'hirondelle est une écriture, bâtons et virgules réunis par la plume pressée du scribe espiègle du destin.
            Elle n'est pas minuscule. Rappelez-vous. Elle est parfois venue sur nous, prenant une taille imposante et menaçante, phénomène qui ne se produit avec aucun autre oiseau, comme si elle occupait à elle seule l'écran*que nous regardions.
            Elle nous a fait cette frayeur et nous ne pouvons l'oublier.
            Leur mystère de Hai-Kai nous laisse parfois supposer qu'elles sont nées d'un coup de pinceau chinois.
            Elles ne font pas que siffler, elles ont un pépiement qui nous asperge pendant leurs vols les plus paisibles.
            Son épilepsie ignore la routine, soudainement la prennent des tremblements qui effacent la sérénité de son vol.
            Le zigzag et le caquetage qu'elle fait, mince et effilée, pour entrer dans son nid ont un air de sorcellerie. Tout cela se perd soudain, comme si elles restaient dans la distraction suprême, inaperçues, volant si haut qu'elles sont comme des moustiques de la photosphère, jouissant dans ces hauteurs sans fleurs, de la volupté de la hauteur.
            On voit qu'elles ont le devoir de repeupler le monde, mandat céleste de leur destin, et c'est pourquoi elles sont inquiètes pour leur nid, montrant qu'elles craignent l'homme comme si elles en avaient entendu dire beaucoup de mal, multipliant les tours pour dérouter avant d'entrer dans leur nichoir.
            Elles traversent les murs, coupent de biais les crevasses.
            Elles sont les moustaches et les barbiches du ciel.
            A certains moments, en formations d'anciennes batailles, elles passent devant nos yeux avec la rapidité des lances des lansquenets lancés à l'assaut du château. (C'est ainsi que la pluie oblique de la pointe des lances qui tombait en l'air, biseautait le ciel aux yeux du blessé).
            Si elles apparaissent, c'est que la mort vous a épargné ce dernier hiver. Soyez-en sûrs. Elles le prouvent.
            Posées sur les fils du télégraphe elles sont comme cette phrase musicale écrite sur les albums par le musicien.
            Le printemps tout entier amène un cornet d'hirondelles et l'ouvre pour qu'ait lieu ce magique repeuplement du ciel qui proclame la continuité de la vie par-delà la continuité de la mort.
            Le secret de mon amour pour elles c'est que je ne pourrais jamais trop parler de ce qu'elles sont, car parler pour parler est impossible avec les hirondelles. C'est pourquoi d'autres scoliastes ès hirondelles en sont morts, ils en ont parlé à l'excès, ils ont trop joué les raffinés, ils ont cru qu'elles pourraient autoriser la trahison de l'image.
            L'éventail sur lequel elles figurent ne doit pas être sophistiqué et pour l'ouvrir il faut montrer beaucoup de délicatesse, car il se froisse à la moindre brusquerie.
            On dirait des bêtes mais ce sont des âmes, des prête-noms, des exécutrices testamentaires, des marraines volantes.
            C'est pourquoi la réussite du poète c'est d'en avoir fait les seules répliques de l'amour au balcon, les frémissantes interférences qui révèlent que la passion qui doit être consommée, doit l'être immédiatement, car la mèche se noircit et se consume en même temps que la lumière
            Quelle est la vignette du papier à lettres de tout après-midi ? Les hirondelles. Il doit y avoir une raison.
            Je n'en fais pas des monuments en leur donnant cette importance de revenantes, de demoiselles qui veillent sur les idylles, d'ultimes confidentes au désespoir d'amour, de continuatrices pleines d'espoir, puisque celles qui ne reviennent pas, ce sont Araceli ou Pilar, et non pas elles
            Nous sommes dans un monde où, si l'on y pense bien, le plus important c'est de recevoir tranquillement les hirondelles, sans intrigues, comme si nous étions réunis pour dire un joyeux rosaire, plein de vie, récité dans le plaisir de les regarder.
            Exercices spirituels d'hirondelles, texte d'un livre à la reliure de nacre, divagation nostalgique qu'il est loisible de relire un autre jour d'une autre année à l'heure où il y a des âmes suspendues aux balcons, voilà ce que j'ai voulu faire avec cette litanie dans laquelle, si une métaphore a été répétée – j'ai essayé de faire en sorte que non – pardonnez-la, parce qu'une litanie c'est un peu une répétition.
            L'important, c'est d'être dans le ton, mystiques, élémentaires, avec un regard de moribonds vivants, brûlants, bienveillants qui vont vivre de longues années grâce à la brève oraison des hirondelles, à la lecture et relecture de ces lettres qui vaudront encore mieux quand elles seront jaunies.
            J'ai écrit ces lettres une à une, au fil des ans, et bien que l'une d'elles ait été écrite au milieu d'une guerre sanglante, on peut voir qu'aux pires moments de l'humanité il est possible de lever les yeux vers les hirondelles et vers le Dieu qui est toujours au-dessus d'elles.
            Je m'adresse à toutes les hirondelles, à l'hirondelle aux ailes bouclées (Stelgidopteris serripennix), qui utilise les gîtes abandonnés par les martin-pêcheurs, à l'hirondelle des greniers (Hirundo horreorum) qui, en collant aux poutres des boulettes de boue, fait son nid en forme de coupe, à la Petroche lion lunifrons, qui fait son nid en forme de calebasse, à l'hirondelle arboricole (Tachycineta bicolor), qui se nourrit du fruit des arbres, à l'hirondelle américaine, au martinet bleuté (Progne subis), qui a la plus grande taille connue, avec ses vingt centimètres de long.
            Et comme dernier avertissement préliminaire je dirai que si tant de souvenirs adressés à Bécquer en post-scriptum de toutes mes lettres peuvent paraître suspects, il faut me pardonner, parce qu'une fois adressés je ne pouvais cesser de les lui adresser, et qu'il m'aurait semblé ingrat de l'oublier comme si, ce faisant, j'avais ignoré ce grand frère dans l'au-delà des hirondelles.




  Lettres à moi-même



Cher Ramón,

        Aujourd'hui c'est encore et encore le même jour, car le monde ne connaît qu'un seul jour, qui se répète et se répètera jusqu'à la fin du monde. Ce qui fait la différence de ce jour unique ce sont les pensées, les événements politico-guerriers, les fait-divers crapuleux.      
        Toi, tu es nécessairement à la campagne et moi je suis en ville, volontairement. C'est ce qu'ont décidé les autorités bipartites, et il faut s'y plier, entre autres choses, parce que ce n'est qu'ainsi, et grâce à cette séparation en deux, qu'il peut y avoir une correspondance entre nous.
         
 La vallée où tu vis a la tristesse de la pampa, et pour plus de désolation encore, tu n'as en face de toi que le cactus à taille humaine, le contemplateur de toutes les désolations.
          
La moitié de nous-mêmes, que nous le voulions ou non est solitaire, face à des horizons qui nous enferment plus que les quatre murs que sépare la lumière artificielle.
         
 Je sais, grâce à toi, à quel point m'entoure la Nature et à quel point elle m'attend qu'elle soit galet ou scarabée.
           
Ne crois pas que j'ignore qu'il me faille aller vers cette vallée ultime, où il n'y a personne et où l'on n'entend pas siffler le train.
           
Mais je lutte encore ici, payant durement loyer, nourriture, électricité.
           
Dès que perdrai l'équilibre et tomberai à la renverse dans le fauteuil où j'écris, je sais bien que j'entrerai dans cette vallée solitaire, et son jour plein de crépuscule.
          
Je veux retarder l'événement et donc je prends des médicaments, je prends le soleil dans un patio, je prends des cours de langue pour parler avec le néant du trajet, le temps d'arriver au lieu où il n'est pas besoin de mots, où l'on a l'éloquence de la lumière.
          
Je lézarde et lézarderai longtemps avant d'arriver à cette vallée ultime, mais je sais bien que je suis en chemin –– je l'ai été dès ma naissance –– ; tout vient à point à qui sait attendre.
           
Les images me distraient pour m'empêcher de trouver la non-image, qui est la véritable image.
           
 Inutile d'aller dans un consulat se faire faire un passeport pour la non-image, car dans les consulats on ne donne de sauf-conduit pour aucun endroit lointain ; et ce dont j'ai besoin, c'est d'un passeport pour les montagnes artificielles qu'il y a dans cette ville, avec droit à ce qu'on m'augmente les hauteurs de l'écorce afin de me trouver, plus que nulle part ailleurs, au centre de la croûte terrestre et ses crevasses.
           
 Je sais que j'ai perdu et que je continue à perdre mon temps à ne pas pouvoir trouver l'univers de la non-image pour le mettre dans des images compensatrices d'os attendris, de harpes pulmonaires, d'apaisement de la peur.
            
Parfois dans les couloirs j'ai approché cette possibilité de consolation, mais je n'ai pu attraper le traîneau qui y passait.
             
La non-image, nous pourrions l'atteindre en glissant la main dans les armoires obscures à quatre heures et demie du matin, mais sans en ouvrir les portes, en retirant les cintres des vêtements changés en parachutes pour la chute du vol vers le haut.
             
Tu dois croire que je divague, mon cher frère, mais tu te trompes. Je ne divague pas, je cherche à m'approcher, à prendre par les cornes la corne d'abondance qui s'échappe, à m'agripper au milieu du séisme.
             
 La ville est sur le point de s'éveiller, de se leurrer une fois de plus, d'ignorer que la non-pensée est cela seul qui sauve du torrent qui nous entraîne vers la catastrophe, de la cataracte à la cascade, de la cascade à la mer.
             
 La non-pensée et la non-image supposent la non-lettre et donc, pour voir si je t'écris mieux la prochaine fois je te quitte et je t'embrasse.                                                                                                                                Ramón.


Publié par Tecna à 11:03:19 dans Dernières traductions | Commentaires (0) |

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