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Lumière des jours

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Alejandra Pizarnik Cahier Jaune | 25 novembre 2012

Vient de paraître:

traduit par Jacques Ancet

Ypsilon.éditeur

 

DIALOGUES

— Celle en noir qui sourit depuis la fenêtre du tramway ressemble à Mme. Lamort — dit-elle.

— Ça n’est pas possible, à Paris il n’y a pas de tramways. De plus, celle en noir du tramway ne ressemble absolument pas à Mme. Lamort. Tout le contraire : c’est Mme. Lamort qui ressemble à celle en noir. Pour résumer : non seulement il n’y a pas de tramways à Paris, mais de ma vie je n’ai vue Mme. Lamort, même en portrait.

— Vous êtes d’accord avec moi — dit-elle — car moi non plus je ne connais pas Mme. Lamort.

— Qui êtes-vous ? Nous devrions nous présenter.

— Mme. Lamort — dit-elle — Et vous ?

— Mme. Lamort.

— Il me semble que votre nom me rappelle quelque chose — dit-elle.

— Essayez de vous souvenir avant l’arrivée du tramway.

— Mais je viens de dire qu’il n’y a pas de tramways à Paris — dit-elle.

— Il n’y en avait pas quand vous l’avez dit mais on ne sait jamais ce qui va se produire.

— Alors attendons-le puisque nous sommes en train de l’attendre — dit-elle.

 

*

 

VIOLAIRE

D’une ancienne similitude mentale avec le petit chaperon rouge viendrait, je ne sais, la fascination qu’involontairement j’éveille chez les vieilles à face de loup. Et je pense à l’une d’elles qui voulut me violer lors d’une veillée funèbre pendant que je regardais les fleurs dans les mains du mort.
    Elle avait incrusté son humanité mangée des vers dans la pièce maîtresse de ma personne, elle me tenait ferme par les épaules et me disait :  regardez les fleurs... qu’elles lui vont bien  les fleurs...
    Nul n’aurait pu imaginer, en voyant mon allure adolescente, que la vétuste femme de lettres faisait autre chose que pleurer dans mon cou. En m’étreignant étroitement, moi, qui à mon tour tremblait de rire et d’effroi.
    Nous demeurâmes ainsi quelques instants, nos corps parcourus de divers frémissements, jusqu’au moment où il me resta très peu de rire et beaucoup d’effroi.
    Je continuai à regarder les fleurs, je continuai à regarder les fleurs ... J’étais scandalisée par le décadentisme adultéré qu’elle prétendait raviver par cette ardeur à la Renée Vivien, par cette fougue à la Nathalie Clifford Barney, par cette saphique onction à dire fleurs, par ce solennel respect gréco-romain pour les boucs émissaires de ses sonnets ...
    Alors je décidai de ne plus écrire un seul poème avec des fleurs.

Publié par Tecna à 11:37:56 dans Dernières traductions | Commentaires (0) |

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