Gérer sa fortune en première classe
Tapis rouge, placements sophistiqués, conseils personnalisés, les services gestion privée des banques cherchent à séduire les familles riches. Des attentions qui varient selon l'importance du capital.
La banque privée se démocratise. Alors qu'il y a à peine vingt ans
seules quelques centaines de personnes très fortunées pouvaient s'offrir les services de grandes maisons comme Indosuez, Paribas et d'établissements hyperélitistes qu'étaient la Banque du Louvre ou la Compagnie financière Edmond de Rothschild, par exemple, elles sont aujourd'hui plusieurs centaines de milliers à bénéficier d'un service bancaire haut de gamme. Toutes les banque ou presque ont investi ce créneau et ont conçu des offres qui leur sont spécifiques. Comme le précise Philippe de Cholet, vice-président de Cholet Dupont, « le service de banque privée est de plus en plus un moteur de développement commercial. Aujourd'hui, il devient difficile de trouver des clients sur la seule performance des produits. Ce qui les préoccupe, c'est notre capacité à trouver des solutions intelligentes aux questions d'ordre patrimonial qu'ils se posent. »
La notion de banque privée peut toutefois être très variable selon les établissements et la richesse de leurs clients. La plupart des banques privées ont d'ailleurs plusieurs niveaux d'intervention selon le degré de fortune. Si les services peuvent chez certains être accessibles dès 100 000 à 150 000 euros d'actifs financiers, le ticket d'entrée à la gestion de fortune proprement dite se situe entre 1 et 5 millions d'euros. Au-delà de 15 à 20 millions d'euros, la plupart des banques privées proposent un service de family office. Le principe en est simple : superviser, prendre en charge et contrôler pour le compte des clients l'organisation de leur patrimoine.
Tous ces services première classe disposent néanmoins d'un dénominateur commun : la mise en place d'une relation privilégiée, fondée sur l'analyse patrimoniale et le conseil et qui doit aboutir à la gestion des avoirs. « Nous considérons que la gestion privée consiste à s'intéresser au client, à le mettre au coeur de sa problématique patrimoniale et à formaliser ses projets et objectifs de manière à construire avec lui une réponse qui soit autre chose que la simple vente de produits financiers », explique Xavier Kerny, directeur de la gestion privée chez Meeschaert. Ainsi, tous les clients des banques privées bénéficient d'une étude patrimoniale avant de se voir proposer les produits adaptés à leur situation. Celle-ci peut même être très poussée. Toutes les banques privées disposent à cet effet de cellules d'ingénierie patrimoniale qui comptent dans leurs effectifs des spécialistes - avocats, notaires, experts-comptables de formation - qui interviennent au cas par cas pour trouver des solutions à des situations complexes d'optimisation ou de transmission dupatrimoine. Les établissements plus modestes, qui, comme la société de gestion Cholet Dupont, n'ont pas les moyens de répondre à cette attente en interne, font appel à des compétences extérieures.
Partenaires particuliers
BNP Paribas Banque Privée
Ticket d'entrée :
· 220 000 euros (banque privée)
- 5 M euros (gestion de fortune)
Ressources humaines : 850 conseillers/35 banquiers privés
Nombre de clients banque privée : 100 000
Actifs gérés banque privée : 50 Mds euros
Nombre de familles en family office : 900 groupes familiaux.
Cie financière E. de Rothschild
Ticket d'entrée : 1 M euro
Ressources humaines : 45 conseillers
Nombre de clients banque privée : NC
Actifs gérés banque privée : 7 Mds euros
Nombre de familles en family office : NC
Cholet Dupont
Ticket d'entrée : 500 000 euros
Ressources humaines : 20 gérants conseillers
Nombre de clients banque privée : 5 000
Actifs gérés banque privée : 1,5 Md euros
Nombre de familles en family office : NC
HSBC Private Bank
Ticket d'entrée : De 1 à 1,5 M euros
Ressources humaines : 40 banquiers privés
Nombre de clients banque privée : NC
Actifs gérés banque privée : NC
Nbre de familles en family office : NC
LCL Banque Privée
Ticket d'entrée : 500 000 Euro(s)
Ressources humaines : 100 conseillers
Nombre de clients banque privée : 6 000
Actifs gérés banque privée : NC
Nombre de familles en family office : néant
Meeschaert
Ticket d'entrée : 1 M euro
Ressources humaines : 35 conseillers
Nombre de clients banque privée : 15 000
Actifs gérés banque privée : 2 Mds euros
Nombre de familles en family office : 12
Société Générale
Ticket d'entrée : 1 M euros
Ressources humaines : 30 conseillers et 15 ingénieurs patrimoniaux
Nombre de clients banque privée : 6 000
Actifs gérés banque privée : 10 Mds euros
Nombre de familles en family office : 250
Un confort total
En principe, chaque client dispose d'un interlocuteur. Qu'on l'appelle conseil en gestion de patrimoine comme à la BNP Paribas, banquier privé comme chez HSBC Private Bank France ou tout simplement gestionnaire comme chez Meeschaert, par exemple, il constitue le véritable pivot de la relation banque privée - client. Au centre du dispositif et chargé de l'interface entre tous les spécialistes, il ne s'occupe que d'un nombre limité de personnes, ce qui lui permet logiquement d'être davantage disponible que ne l'est un chargé de compte dans une banque à réseau traditionnelle. Ainsi, à la BNP Banque privée, chaque conseiller accompagne entre 80 et 150 clients, contre 400 dans le reste du réseau. Dans certains établissements, les conseillers peuvent être secondés par des assistants. C'est le cas, par exemple, à la Société générale, au sein de laquelle ils peuvent fonctionner en binôme avec une assistante, voire, quand les patrimoines sont particulièrement complexes, en trinôme, composé d'un conseiller senior, d'un conseiller junior et d'une assistante qui accompagne les clients dans leurs opérations de banque au quotidien. Car si la banque privée est un concept dont l'objectif final est la gestion des actifs financiers, elle assume en général aussi les opérations bancaires de base. « Si, par exemple, la carte bancaire d'un client a été avalée par un distributeur, il peut s'adresser à son centre de banque privée. Nous voulons lui offrir un confort total grâce à un service qui va au-delà de la simple relation bancaire », explique Marie-Claire Capobianco, directrice de BNP Paribas Banque privée.
Particularité de ces services haut de gamme : les équipes sont réputées plus stables que dans la banque de détail où, il est vrai, la rotation de personnel est érigée en principe de gestion. « La plupart des réseaux souhaitent que les clients soient davantage attachés à la banque qu'à leur conseiller. Aussi s'efforcent-ils de faire tourner les équipes commerciales tous les deux ou trois ans », explique Patrice Dordet, membre du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild. Or il est clair que, sous peine de mécontenter leur riche clientèle, les banques privées, dont le concept est fondé sur la relation individuelle, ne peuvent se permettre de raisonner de la même manière. Elles font donc en général beaucoup d'efforts pour stabiliser leur personnel.
Mais toutes ces attentions ne poursuivent finalement qu'un seul objectif : obtenir la gestion des actifs financiers . Les banques disposent à cet effet de toute une panoplie de produits possibles. Avec d'abord et avant tout différentes formules de gestion de portefeuille, qui vont de la gestion sous mandat à la gestion libre en passant par la gestion conseillée et qui, quelle que soit la formule retenue, restent très personnalisées. Pour ce qui est des OPCVM, elles travaillent en principe en architecture ouverte avec l'appui éventuel de filiales spécialisées dans la sélection de fonds. C'est d'ailleurs un argument qu'elles utilisent volontiers pour se distinguer des banques de détail. « Sur un package composé d'une vingtaine de fonds, seuls deux ou trois seront gérés par la Société générale », explique Albert Boclé, directeur de la Banque privée de la Société générale. Certaines d'entre elles reconnaissent néanmoins volontiers les limites de ce service. « Nous sommes pragmatiques. Plutôt que de les perdre, nous préférons offrir à nos clients la possibilité d'accéder à des fonds de tiers sur lesquels nous encaisserons des commissions. Toutefois, il est clair que nous appartenons à un groupe qui n'approuverait certainement pas le fait que nous ayons systématiquement recours à des fonds extérieurs », indique-t-on officieusement chez LCL.
« Le family office restera réservé à un petit nombre de clients »
Qu'est-ce qui distingue le family office de la gestion de fortune ?
L'activité de gestion de fortune comporte inévitablement un aspect commercial. Quelle que soit la méthode employée, l'objectif est de vendre des produits ou des services. Avec le family office, il s'agit de se ranger aux côtés du client, de le conseiller dans ses achats. Le family office n'est pas un gestionnaire, ce n'est qu'un conseil. La démarche est totalement opposée.
Existe-t-il plusieurs types de family office ?
Dans sa version la plus pure, le family office s'apparente à l'exercice d'une profession libérale. Il peut s'occuper de une ou de plusieurs familles en même temps. Les multi-family offices ont d'ailleurs l'avantage sur les mono-family offices de travailler sur des cas si variés qu'ils leur ouvrent des horizons différents. Cette activité peut aussi s'exercer au sein d'un établissement. Mais il est alors nécessaire que cette activité soit filialisée ou, en tout cas, clairement séparée de l'activité principale de la société, pour éviter les pressions commerciales.
De quel niveau de fortune faut-il bénéficier pour accéder à ce service ?
Pour recourir à un family office personnel, il faut disposer d'au moins 100 à 150 millions d'euros d'actifs financiers. Mais, pour accéder à un service partagé, le montant minimal, encore très élevé, est d'une quinzaine ou d'une vingtaine de millions.
Le family office peut-il se démocratiser ?
J'aimerais pouvoir dire oui... Comme très peu de choses peuvent se standardiser, il restera réservé à un petit nombre de clients. En France comme en Europe, il va continuer à se développer et combler son retard sur les Etats-Unis, où l'on dénombre 3 000 family offices consacrés à une seule famille, contre seulement 300 en Europe, pour un PNB pourtant équivalent.
Quand cette activité est-elle apparue ?
Elle a toujours plus ou moins existé à travers les intendants, les notaires, les fondés de pouvoir. Mais on la retrouve dans sa forme moderne en France depuis que la famille Deutsch de la Meurthe, en 1926, y a eu recours. Mais le concept se développe lentement. En France, seule une trentaine de familles dispose d'un family office d'au moins deux personnes et cent cinquante autres d'un homme de confiance réellement investi de ce rôle, c'est-à-dire lié à la famille par un lien de subordination
Des produits sur mesure
Comme ces établissements s'adressent en principe à des investisseurs réputés avoir la capacité d'être mieux informés et mieux avisés que les autres, ils proposent en général des produits de placement plus sophistiqués que dans les réseaux. C'est ainsi qu'ils commercialisent des contrats d'assurance vie spécifiques offrant des possibilités étendues et des options plus variées. HSBC Private Bank France travaille ainsi avec plus de dix compagnies d'assurance vie. « Cela nous permet de répondre exactement aux besoins de nos clients en fonction de leur surface financière et du profil qu'ils recherchent », explique Paul-Henri Bartoli, directeur de la stratégie et du développement. Les banques privées n'hésitent pas non plus à commercialiser des produits confidentiels réservés aux épargnants avertis. Elles leur proposent ainsi d'investir dans le capital de sociétés non cotées (private equity), de créer des fonds dédiés avec des supports spécifiques si leur encours est suffisant et tout un ensemble de formules plus ou moins innovantes. D'ailleurs, toutes mettent un point d'honneur à concevoir une offre variée à la pointe de l'innovation. Si la Société générale dispose ainsi d'une filiale au Luxembourg chargée de concevoir des produits sur mesure, BNP Paribas développe pour sa part une dizaine de fonds ad hoc par an qu'elle réserve à sa clientèle fortunée.
Enfin, privée ou pas, une banque ne serait pas une banque si elle n'accordait pas de crédits. Elles ont donc souvent développé des financements sur mesure. « Nos clients n'ont pas besoin de crédits à la consommation mais de crédits destinés à optimiser leur patrimoine : pour investir, pour satisfaire un besoin de trésorerie... Dans ces conditions, notre conception du crédit est nécessairement différente de celle des agences du réseau », note Marie-Claire Capobianco. Et celles dont ce n'est pas la vocation de faire du crédit se chargent de lancer des appels d'offres auprès des établissements de la place.
La banque privée a pourtant ses limites. Essentiellement conçue pour la gestion des actifs financiers de ses clients, elle reste encore en retrait sur certains sujets comme l'immobilier. A l'exception de quelques banques à grand réseau. BNP Paribas, par exemple, a développé des espaces immobiliers qui lui permettent d'oeuvrer dans la transaction, la gestion locative et l'expertise et sur lesquels s'appuie le département banque privée, notamment pour monter des opérations de défiscalisation. HSBC développe quant à elle une offre immobilière croissante qui lui permet aujourd'hui de faire du conseil en transactions grâce à des accords passés avec un partenaire extérieur, de commercialiser des opérations de défiscalisation et, bientôt, d'offrir des produits collectifs.
Le coût du conseil
L'ingénierie patrimoniale, le conseil sont en principe, pour la banque privée, des services gratuits. « C'est un service non marchand qui peut rapporter beaucoup au client et qui nous permet de mieux comprendre ses attentes et ses besoins », rapporte Paul-Henri Bartoli, directeur de la stratégie et du développement de HSBC Private Bank France. Les banques privées se rémunèrent sur la gestion. En prélevant des commissions forfaitaires annuelles pour les actifs sous mandat et des commissions d'entrée et de gestion sur les produits collectifs qu'elles distribuent. Quelques exceptions cependant. « Lorsque les attentes de nos clients nécessitent que nous recourions aux services d'un tiers, nous leur refacturons les frais que nous supportons », précise-t-on chez LCL. La Société générale va encore plus loin : « Si un client nous demandait une étude lourde requérant plusieurs jours de travail et l'intervention de compétences externes, nous la lui facturerions en accord avec lui », précise Albert Boclé, directeur de la gestion privée. Même son de cloche chez Meeschaert Gestion privée. « Le conseil simple que nous dispensons à un client qui vient nous confier un mandat de gestion ou une assistance que nous prêtons pour remplir une déclaration de revenus simple sont gratuits. Mais, pour les questions plus complexes, nous pouvons être amenés à facturer notre conseil. A l'heure ou au forfait sur devis », explique Xavier Kerny, directeur, en précisant qu'une analyse de succession un peu difficile peut se payer environ 1 000 euros, une analyse patrimoniale entre quelques centaines et plusieurs milliers d'euros selon le client et... ce qu'il est prêt à payer. « Nous pensons que nous réalisons une réelle prestation de conseil qui engage la responsabilité de notre société et qui doit donc être tarifée », conclut Xavier Kerny.
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