<< Des petits riens pour un grand tout | Melmoth, l'Homme Errant, Charles Robert Maturin | Ce que je suis, Holden >>
"Aimer, belle Isidora, c'est vivre dans un monde que nous avons crée nous-même, et dans lequel les formes et les couleurs des objets sont aussi brillantes que décevantes. Pour ceux qui aiment il n'y a ni jour ni nuit, ni été ni hiver, ni société ni solitude. Leur délicieuse mais illusoire existence n'offre que deux époques, la présence et l'absence. Elles tiennent lieu de toutes les distinctions de la nature et de la société. Le monde pour eux ne renferme qu'un individu, et cet individu est pour eux le monde lui même. L'atmosphère de sa présence est le seul air dans lequel ils puissent vivre, et la lumière de ses yeux est le seul soleil de leur création.
« J'aime ! » se dit intérieurement Isidora.
- Aimer, continua Melmoth, c'est vivre dans une existence remplie de contradictions perpétuelles ; sentir que l'absence est insupportable ; souffrir presque autant de la présence de l'objet aimé ; être rempli de dix milles pensées quand nous sommes loin de lui ; songer au bonheur que nous éprouverons à lui en faire part en le voyant, et, quand le moment de notre réunion arrive, nous sentir par une timidité également oppressive et insupportable, hors d'état d'exprimer une seule de ces pensées ; être éloquent en son absence et muet en sa présence ; attendre le moment de son retour comme l'aurore d'une nouvelle existence, et, quand il arrive être privé tout à coup de ces moyens auxquels il devait donner une nouvelle énergie, guetter la lumière de ses yeux comme le voyageur du désert guette le lever du soleil, et, quand l'astre a paru, succomber sous le poids accablant de ses rayons et regretter presque la nuit.
- Ah s'il en est ainsi, je crois bien que j'aime ! dit à demi voix Isidora.
- Aimer, poursuivit Melmoth avec une énergie toujours croissante, c'est sentir que notre existence est tellement absorbée dans celle de l'objet aimé que nous n'avons plus de sentiments que celui de sa présence, de jouissances que les siennes, de maux que ceux qu'il souffre."
Image : Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet
Publié par Miss-C à 17:51:49 dans Nothing in particular | Commentaires (1) | Permaliens
18-04-2008 23:39
De wendy Sujet:
... "Elle cherche quoi faire de sa vie entre soif d'absolu et peur de la déchéance."
"Elle est perdue avec elle-même, perdue avec le monde. Elle exige trop d'elle-même, trop du monde."
(Alain Rémond)