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Mardi matin, j'ai tracé ma race aux Ulis. Mercredi, j'avais rendez-vous dans le XVe. Aux Ulis, l'animation sur les produits psycho-actifs se faisait auprès d'élèves de la filière technique. A Paris, ils étaient en section internationale dans un lycée bilingue. Aux Ulis, ils venaient majoritairement des cités. A Paris, ils étaient à l'Ouest. Mardi, j'étais avec les dealers. Mercredi, les consommateurs. D'entrée de jeu, aux Ulis, ils m'ont tout de suite parlé des pays producteurs, d'argent facile, de mercos, de filles en bikini été comme hivers, de Pablo Escobar et Tony Montana... A Paris, ils m'ont questionné sur les conséquences, les effets, la qualité des produits. Aux Ulis, j'ai appris à brouiller les pistes, à couper le matos, à arnaquer le bolos. A Paris, je me suis souvenu que ce n'était pas le fric qui garantissait la qualité...
Aux Ulis, les profs d'atelier ont tenu à rester. Avec l'infirmière, nous étions donc 4 adultes autour d'eux. Curieusement, ça ne les a pas gêné du tout de revendiquer leur statut de dealer de quartier. Ils l'ont crié haut et fort, fiers et intouchables. Il faut dire que j'avais insisté sur le caractère confidentiel de l'animation. L'information était bien passée. Malgré les années qui passent, je suis toujours soufflé par leur assurance dans la transgression, leur manque de discernement vis-à-vis de ceux qui représentent sinon la loi, au moins une forme d'autorité. Il se dégage toujours de leurs propos un sentiment d'impunité comme une grand bras d'honneur à la société et ses règles, au bien-pensant. Ces mecs sont des anarcho-capitalistes ou narco-libéraux, Avec eux, tout est possible, tout mène au biz. Sans lois, sans états d'âmes, sans l'ombre d'un soupçon de respect pour les notions de partage et d'humanité. Chez eux, tout est à reconstruire. La prison n'y changerait rien. Strictement rien. C'est leur vision du monde qu'il faudrait changer et pour cela, il faudrait d'abord travailler sur le regard qu'il porte sur eux-mêmes. Dévalorisés depuis toujours par leurs familles, leur environnement, le système éducatif, les soi-disant valeurs républicaines, le regard des autres, ils poussent le personnage jusqu'à sa caricature. Ils se veulent lascars, truands, rois de l'embrouille comme tous les gosses qui jouent aux bandits avec un pistolet en plastique. Sauf qu'ils ne sont plus des gosses. Ou du moins, ils n'ont jamais eu le temps de l'être, parce que jamais protégés, couvés comme devraient l'être tous les enfants. Sans faire de la psy de comptoir, c'est flagrant de voir combien ses gamins vivent dans l'insécurité dès leur plus jeune âge, confrontés aux difficultés de leurs parents, aux pathologies de la précarité, aux histoires de plus grands, la pression du quartier, le poids d'un avenir bouché. Donc ils en profitent maintenant, sans élaborations futiles, sans explications sociologiques, sans analyses de salon, juste à l'instinct. Leur meilleur ami, celui-là même qui leur a permis de survivre. Je n'ai pas cautionné, je n'ai pas non plus condamné. Je leur ai rappelé le plus élémentaire du vivre ensemble dans une société et surtout j'ai appuyé sur le pourquoi, les causes, le point de départ de ces chemins parallèles. Se questionner sur les causes c'est peut-être infléchir les conséquences. Dans leur cas, je suis parti avec peu d'illusions et dans le bus qui traversait les cités, j'ai vu les murs qui portaient leurs revendications citoyennes : nique la police...
A Paris, il a patiemment attendu que le reste de la classe s'éloigne et m'a demandé ce qu'il pouvait faire pour son copain qui passe ses journées entre acides et ecstasys, qui ne vient plus en cours, qui délire parfois tout seul... Il semblait très inquiet sur l'équilibre psychiatrique de son pote, d'autant plus que celui-ci vit seul depuis le divorce de ses parents dans le Sud. Je lui ai demandé s'il sentait son ami, un mineur bien sûr, en danger. Si la réponse était positive, alors, c'était le moment ou jamais de lui prouver son amitié en signalant la situation à un adulte de confiance qui pourrait faire intelligemment le relais auprès des parents. Il a fait la moue au mot « parent » puis il a repris : « c'est peut-être la meilleure des solutions. Vous avez raison, pour l'instant, seuls eux sont à même de faire quelque chose, du moins de le tenter. »
C'est drôle, j'ai eu envie d'inscrire mes fils dans cette école, juste pour leur éviter la filière « nique la police » commune aux établissements du 93. Mais bon, c'était géographiquement utopique, trop cher et surtout tellement loin de l'idée que je me fais de fameuse laïcité et de son brassage de population... Pff, il y a des jours où on doute...
Publié par didurban à 10:47:04 dans Pensées partagées | Commentaires (9) | Permaliens
29-11-2007 19:34
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