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De la fenêtre embuée du microbus Sebastián observa le changement graduel du paysage : d'abord les maisons petites et coquettement kitsch de Jesús María, les seconds étages et leur linge discrètement étendu au vent bleu de l'après-midi sur les terrasses, aux fenêtres ; les jardins abandonnés, les parcs terreux en friche où les gosses jouaient au football ; l'avenue José Leal s'appauvrissant irrémédiablement, pleine de crevasses et de tas d'ordures aux angles, aux portes des restaurants, chinois et autres, qui défilent. Puis le quartier du marché, le rythme lent de la circulation, des gens, des vendeurs ambulants, délicieux avocats madame, délicieux avocats, oignons, poisson, profitez-en, madame, jusqu'à cette avenue qui débouche dans l'avenue Javier Prado, la circulation dense et les immeubles en épis bâillant leur ombre sur le pavement : une avenue longue, très longue, qui change peu à peu comme à coups de gifles : le collège San Augustin, la clinique Ricardo Palma. Encore de hauts édifices, un tronçon de résidences ignorantes du dynamisme des bureaux et des commerces qui resurgissent au-delà du croisement avec l'avenue Aviación, puis à nouveau des maisons, les maisons de San Borja, le quartier des nouveaux riches, pense Sebastián, d'immenses bâtisses qu'a construites le caprice de celui qui ne sait plus comment prouver qu'il a triomphé, des demeures à la noix, Sebastián, qui s'étendent jusqu'à ce secteur clairsemé de Monterrico avant que le microbus ne prenne la route en face de l'hippodrome et, cette fois oui, les urbanisations des gens biens, Sebastián, voilà ton économie de marché : vin gt minutes de résidences de plus en plus luxueuses et individuelles contemplées de la fenêtre du microbus, voilà la richesse du pays, Sebastián, sur ces coteaux bruns et pelés au dos desquels surgissent les cabanes des plus pauvres, ceux qui sont arrivés trop tard à Lima, au Pérou, à la vie, nom de Dieu. Mais ensuite, quand tu te mets à avoir mal aux fesses d'être assis depuios si longtemps, quand tu te mets à désespérer de cette odeur de dessous de bras, quand tu ne supportes plus la chaleur d'intimités gênantes, commence le Pérou réel, pas le Pérou profond et toutes ces balivernes ; la misère profonde, les coteaux sablonneux et la terre stérile où l'on construit les cabanes de paille qui ressemblent à des plaies puantes à la surface du terrain, la foule misérable qui grouille dans ses entrailles, les microbus bariolés, les très vieux camions rouillés qui s'ouvrent un chemin entre les des vendeurs ambulants, le pavement qui peu à peu disparaît. Des constructions ininterrompues, habitables dans leur inachèvement essentiel, bâties comme pour enlaidir un peu plus le paysage, pour te rappeler que tu es désormais sur la terre de l'imparfait, de l'occasion ratée, du rêve détruit. Le microbus roule lentement, en soulevant des nuages de poussière asphyxiants et en vacillant comme un monstre pataud et ivre entre les crevasses et les ornières. Sebastián regarde sans grand intérêt cette zone peu connue de la ville, les visages identiques se basanant peu à peu, s'indianisant ; les vêtements misérables des filles qui sortent de l'école de comptabilité frauduleuse, aussi irrémédiablement minable que peut l'être un centre de formation de pacotille. Elles sont là, avec leurs petits cartables de merde serrés contre leur corps, avec leur maquillage criard et bon marché, putain, avec leurs prétentions de bourges : tu imagines une de ces petites métis à côté de Rebeca et tu as envie de pleurer, qu'a-t-on fait au Pérou pour qu'il devienne ce pays de castes de merde. Pauvres gamines qui maintenant mettent des chaussures pour oublier qu'il y a cinq, dix ans, elles couraient nu-pieds et sales dans ces mêmes rues mal asphaltées où les immeubles ont remplacé les cabanes, parce que le microbus s'enfonce de nouveau dans une zone d'immeubles en brique et en béton, qui singe la ville, Sebastián, attention, tu descends bientôt, simplement ces immeubles ont été construits comme des rejetons hypertrophiés des cabanes de paille : ils n'ont pas de façades, certains ont même le dernier étage inachevé, interrompu pour un temps, puis pour des mois, pour un an et finalement pour toujours, il n'est plus temps de construire, il est temps de survivre ; Infirmières, Institut d'Education, Cosmétologie, Billard, Restaurant chinois, Bazar, jusqu'à la stridente présence d'une supérette qui ressemble autant à celles de la ville qu'une pute à une fille bien : cette ordure aussi c'est ton pays, Sebastián.
Le microbus prend un virage, ressort de son bref passage à travers ce quartier de la ville et surgit entre les bâtisses clairsemées qui se dressent, complaisantes, misérables, sales, dans les faubourgs de San Juan de Miraflores, pour ensuite, après toutes ces ornières, glisser sur une bande d'asphalte construite au milieu du néant, comme une langue assoiffée et noire où roule le bus désormais presque vide pour rejoindre le dernier recoin de Lima, la plaie la plus récente de la capitale, les dernières invasions qui étranglent la ville. Presque deux heures depuis Jesús María, à peine deux heures et tout le Pérou à travers une fenêtre embuée, le vrai, l'authentique tourisme, pensa Sebastián en descendant du bus quand celui-ci s'arrêta au terminus et que le conducteur, un métis qui portait une veste graisseuse, annonça d'une voix essoufflée terminus, aux rares passagers qui épient Sebastián sans oser le regarder en face, se rendant compte qu'il n'est pas d'ici, quel con tu fais, Sebastián, tu croyais qu'il suffisait de mettre un vieux jean et un polo défraîchi ? Tu le croyais vraiment ? La pancarte d'Inca Kola était là comme l'avait dit Augusto, c'est facile, on ne peut pas se tromper, et puis l'affiche Carmencita, ça doit être ça, c'est forcément ça. »
Jorge Eduardo Benavides, Les années inutiles
Publié en 2002 (traduction française : 2004)
L'histoire se déroule alors que l'APRA est au pouvoir et que le terrorisme sévit durement (entre 1986 et 1990).
Publié par gaspalima à 17:39:28 dans - Petites histoires liméennes | Commentaires (0) | Permaliens
28 juillet 2007, retour à Lyon après 10 mois passés au Pérou, entre Lima et Ayacucho. L'aventure s'arrête et avec elle, ce blog. Merci à tous ceux qui m'ont suivi à travers lui durant cette extraordinaire année. N'hésitez pas à me contacter à l'adresse suivante : gasamoreau@gmail.com
A bientôt!
Gaspard
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