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Anthropia

Mon village au bord du ciel, blog où sinstallent mes textes et billets d'art contemporain

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Daily motion

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    Docteur Faustus | 10 octobre 2009

    Heinrich Luber

    Performance Herr Krebs

    Singer Robert Koller, bariton

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    Crédit photo Anthropia

     

    Elle allait repartir, quand elle aperçut une ombre sur la dalle de marbre clair, et en se retournant elle le découvrit, tout d’une pièce, un homme grand, au chapeau de feutre, un costume à rayures un peu trop larges, la veste à rebords, elle hésitait à qualifier l’allure générale, était-ce vulgaire ou élégant, de fon faiseur certes, mais ce fil rouge n’avait-il pas un côté mafioso ? La cravate chamarrée rouge ne départageait rien. Ni son visage d’ailleurs, la peau légèrement burinée, les traits creusés, le menton à la serpe. Il fit mine de soulever son chapeau, elle sourit, la vieille école, le charme des messieurs dragueurs. Puis il se présenta. Philippe de Condillac. Et elle sût qu’il jouait sur tous les tableaux, la classe des élégants, des princes et le trouble subtile des mauvais garçons trop bien habillés pour être honnêtes.

     

    C’est quand il sourit qu’elle comprit. Un sourire qui emportait tout, tout de suite elle le sût, qu’accepter d’entrer dans son sourire, ou plutôt que vouloir prendre dans son regard l’éclat des yeux et la blancheur des dents, c’était se condamner, la jouissance était toute là, donnée, elle ne savait résister à cette offre, elle n’avait jamais su, elle entrait dans le regard, tournoyait dans le vortex de cet œil qui l’absorbait de sa présence ouateuse ; comme on dit, elle s’y noyait, elle n’avait jamais su nager dans les yeux de séduction. Non, il aurait fallu être aveugle, biaiser, jeter ses deux yeux de côté, dans le fossé. Ne pas regarder sinon vous êtes prise. Et elle regarda.

     

     

     

    Publié par Anthropia à 21:52:54 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    Libre fille d'Alexandrie | 17 septembre 2009

    Misses Freeze 02

    Fiorenza Menini

     

     

    Quelque part aux USA, dans un quartier dominicain d’une grande ville, vient de s’installer une fille de vingt-deux ans d’origine égyptienne, nous l’appellerons Leila.

     

    Sa vie a commencé à Alexandrie, enfance tranquille, famille aisée. Les choses ont basculé, quand à dix-neuf ans, sans la consulter, son père l’a mariée de force à un ami à lui, de quelques dizaines d’années plus vieux qu’elle, cela se fait dans ce milieu, arrangements en affaire, gager la fille, une vieille coutume.

     

    Un an plus tard, d’elle-même, sans en parler à quiconque, elle sait qu’elle n’a aucune chance qu’on l’y aide, elle prend une décision et demande le divorce pour des raisons que la jeune fille ne dit pas, mais qu’on peut deviner.

     

    Déshonneur absolu pour la famille. Sa mère se lamente, son père rugit de colère, les frères se détournent, n’a-t-elle pas mis la honte sur eux, et après en avoir délibéré tous ensemble, ils la chassent de la maison.  La voilà, à la rue, sans argent, seule et divorcée en Egypte, quelle sortie brutale de l’enfance.

     

    Elle va alors commettre  l’acte le plus subtile, le plus radical, le plus suicidaire qu’une fille arabe et libre puisse commettre. Dans l’impulsion du moment, elle prend sa deuxième décision tout aussi peu raisonnable. Elle, qui rejetait les préceptes de la religion musulmane, elle qui prétendait vaquer tête nue dans les rues de la capitale arabe, se rend au souk le plus proche, achète une burqa et la revêt. Puis elle place le long de son buste un fil électrique, dont la pointe agrémentée d’un bouton rouge affleure tout près de sa bouche, et ainsi habillée, pénètre dans une banque en criant d’un ton menaçant : j’ai une bombe sous ma burqa, donnez-moi 100 000 dollars ou je fais tout sauter.

     

    Curieuse idée n’est-ce pas, une de ces tentatives de la dernière chance, une folie comme on dit, mais surtout une façon de décaler les stéréotypes dans lesquels elle baigne depuis toujours. L’attentat kamikaze, la burqa, elle les met au service d’un passage à l’acte personnel et criminel ; dans son cas, aucune des mille vierges ne l’attend au paradis, la seule cause qui la guide, c’est la sienne. Elle fait son enfer sur terre toute seule comme une grande, dotée de cet art provocateur de retourner les pseudo-faits de gloire, commis au nom d’Allah, en les illustrant par l’absurde, véritable pied-de-nez à sa culture. 

    Malheureusement pour elle, elle fut prise, passa en procès et fut condamnée à un an de prison, un an, seulement un an, ce qui je crois augure d’un malaise du tribunal et peut-être de la famille, qui ont dû sentir l’intransigeance de sa posture, la liberté quoi qu’il m’en coûte ; ils ont compris que jamais elle ne renoncerait, que la honte allait croître de Charybde en Scylla, qu’il fallait tout faire pour stopper le scandale ; ici elle n’était décidément pas à sa place, là-bas sans doute, on n’en entendrait plus parler.

     

    Leila a quitté le pays, quand ils la croisent dans la rue amerloque, les gens ne savent pas que cette fille-là est puissante, qu’elle est debout, qu’elle tient tête ; elle a tout juste l’air d’une belle orientale américaine, d’une de ces filles qui ne veulent qu’une chose, passer leur diplôme et travailler, Comme tout le monde.

     

     

    Publié par Anthropia à 17:07:29 dans Mes nouvelles | Commentaires (1) |

    La sandale de Paul Bowles | 06 mai 2009

     

    Cady Noland

    Sérigraphie sur alu, 2007

    Crédit photo Anthropia



     

     

     

    Se serait-il assis à ses côtés, déchirant son paquet de Stuyvesant

    d'un geste impatient, si elle n'avait élu refuge sur le muret

    d'un de ces cast-iron building du Sud de Manhattan

    pour fumer enfin sa première cigarette depuis la sortie de l'avion. 
     



    L'homme est là, dans une chemise hawaïenne rose indien,

    une casquette blanche

    posée drôlement sur sa tête, un pantalon blanc et des chaussures greiges.

    Trop fluo pour cette fin d'été, au lendemain du Labour Day,

    à quelques mètres de Ground Zero.
     

     



    La conversation avait commencé par un de ces instants prévisibles

    que connaissent les femmes seules dans les rues des grandes villes.

     

    La question des origines. Where do you come from ?

    Dans le même mouvement, elle était sommée de se replonger

    dans le passé et d'en revenir tout à la fois.

     

    Combien de renoncements, de bifurcations, de colères, de choix légers,

    de décisions absurdes pour amener à cette même heure ces deux-là

    qui ne se connaissaient pas au même endroit le même jour ? 
     



    Guess where I come from ?

    En répondant guess,

    elle avait enclanché le mécanisme.

    Il était 6 p.m. La machine à séduire s'était mise en marche.

    Rien à craindre sous l'abri de ciel bleu de Broadway

    du jeu d'une rencontre sexuée.

     

    Par une sorte de réflexe, elle cueille les micro-signes

    de la séduction chez l'autre,

    en prêtant attention à la combinatoire,

    car seule la combinatoire du désir peut varier,

    laissée à la créativité, comme on dit ici, du partenaire. 
     


    Elle goûte alors l'instant exquis

    de se retrouver exilée dans les yeux d'un étranger :

    Turque ? Australienne ? Vous venez de Hollande ?

    Non, Allemande ? Espagnole ?

    Les mots anglais font défiler des paysages lointains.
     


    Peut-elle provenir de tous ces pays-là ?

    Porte-t-elle les traces de toutes ces cultures en elle ?

    Sur elle ? Sur son visage ?

    Elle revoit mentalement sa peau de rouquine, ses cheveux foncés,

    ses pommettes hautes et ses yeux plissés lorsqu'elle sourit.

    Elle se voit Turque mâtinée Esquimaude –

    des hordes nordiques n'ont-elles pas déferlé

    sur les Balkans ?

    Et ne ressemble-t-elle pas à son amie Lysbeth

    d'Utrecht aux Pays-Bas ?

    Quant à Allemande et Espagnole,

    comment a-t-il deviné les flux qui l'ont irriguée ?  
     



    Un éclair dans les yeux de l'homme lui rappelle

    que tout ceci n'est qu'un jeu,

    qu'on est à Manhattan,

    Rome de toutes les météqueries.

     

    Elle est une métisse comme n'importe qui ici.

    Pas de place pour une vanité d'Européenne

    qui se flatterait d'être le fruit de tant de mélanges. 
     

    .


    Guess who I am from

    Si seulement le voyage lui avait fait oublier

    qui elle était, d'où elle venait.

     

    Mais le désir lu une fraction de seconde dans ses yeux

    la replonge dans l'atmosphère de son départ en bandoulière. Les relations.

    Toutes les mêmes partout. 


     


    Finalement, il a deviné. French. Vous venez de France ?

    Irruption du français. Foutu. Oui. D'où ? De Paris.


     


    C'est maintenant son tour.

    Elle doit mettre un pays

    sur les feuilles d'amaranthe détourées,

    sur les collages d'herbage

    sur fond rose du coton indien de sa chemise.

    Cet homme est une perruche. Flamboyance.

    Elle note quelques ridules au coin des yeux,

    le teint hâlé d'un homme vivant au grand air.

    Incongruité si près du temple du Nasdaq.

     

    Pour un peu les embruns de la baie remontant la West Street,

    tournant dans la 10th et redescendant dans Broadway

    viendraient faire voler la casquette,

    rabattre ses cheveux sur ses yeux.

     

    Elle le regarde amusée. Elle est toute à la rencontre.

    Il lui donne un indice qui ne lui sert à rien.

    Il est instructeur de golf pour enfants.
     


    Elle hésite à répondre et donne sa langue au chat.

    Il dit. Tanger, Maroc.

     

    Si le ciel de New York n'avait été si proche

    dans ce Sud de fin de soirée,

    aurait-elle pensé à Paul Bowles et à son Sheltering Sky ?

    Celui-là n'avait pourtant rien de son élégance.

    Sauf peut-être la couleur sable de ses espadrilles tressées

    et la brillance de la peau

    sur les arêtes dorées de ses bras.

     

    Dès que le mot Tanger fut prononcé,

    Tanger fut là pour elle, le brouhaha de la ville,

    les odeurs. Dans son regard elle lisait les courses des enfants

    accrochés aux basques des touristes dans le souk,

    les rires gouailleurs de l'insouciance.

     

    Il incarnait l'homme sans psyché, adhérant à son corps

    dans l'immédiateté de la sensualité.

    Tout à Tanger en même temps qu'il était tout à New York.

    Et, à peine au fond du double éclat de ses yeux,

    l'ombre de la soixantaine qu'il faudrait bien affronter

    mais pas demain, non pas demain.
     

    Tous deux dans la rue,

    une cigarette aux lèvres et John passe.

    Hi John. Hi Khalil. Il est ici chez lui.

    New York et Tanger, mêmes Babylone.

    Mêmes rues à fleur de sens, même humanité

    à portée de voix, de main, de langue.
     



    Il manque un nom à son portrait. Mrabet, Khalil Mrabet.

    Et de nouveau Paul Bowles s'impose à elle.

    Cinq valises de cuir beige posées l'une sur l'autre,

    étiquetées de carton.

    Cinq valises toujours prêtes.

    A dix-neuf ans à Paris, à vingt-et-un ans à Tanger,

    plongé dans la musique Gnawa,

    flirtant avec les musiciens de Jajouka

    et baisant avec Mrabet,

    Mohamed Mrabet.

    le conteur, celui que les sites Internet officiels

    de Paul Bowles ignorent. 


     


    Tu t'appelles Khalil Mrabet ? C'est vrai ?

     

    Est-ce que tu as connu Mohamed Mrabet à Tanger ?
     

    Mohamed ? C'est mon cousin.
    C'était l'ami de Paul Bowles. 
     
    Oui, bien sûr.
     

    Tu as connu Paul Bowles ?

     

    Khalil Mrabet, Marocain de Tanger

    vivant depuis trente-cinq ans à New York,

    instructeur de golf pour enfants,

    copain de John et fumeur de Stuyvesant, a été,

    fut un familier de Paul Frédéric Bowles à Tanger.

    Délices de la rencontre.


     


    Hi Jim. Hi Khalil. C'est Jim qui passe cette fois.
     

    Jim a un passé d'héroïnomane et un présent de chiffonnier.

    Courbé, il avance, des centaines de chiffons torsadés

    de toutes couleurs agglutinés les uns aux autres

    juchés sur son dos comme une histoire de famille

    dont il ne se remettrait pas. 


     


    Jim est né dans West Village, a pris son premier shoot

    dans West Village.

    Il mourra probablement dans West Village.

    Peut-être d'un accident de rue,

    en traversant il n'aura pas vu le taxi jaune,

    caché par ses dread-locks

    ou par les torsades arrimées à son épaule.

    Mais aujourd'hui, Jim n'a pas le temps.

    Il ne s'arrête pas pour causer.

    A New York, même les chiffonniers sont pressés.
     


     

    Mumm, mumm. Khalil Mrabet, hein.

    La chose est fort belle. La carte de visite.

    Elle veut vérifier.

    Il s'appelle vraiment Mrabet. Mais Mrabet ?

    Comme les Dupont du Maroc ?

    Ou Mrabet comme une rareté, une seule famille à Tanger ?

    Et vraiment son cousin, son cousin germain ?

    Parce qu'un autre degré de cousinage ne saurait suffire

    pour la légitimité de son histoire.

    Il s'agit de fonder un nouvel épisode de la littérature.

     

    Mohamed Mrabet écrivit .... avec Paul Bowles ;

    il avait un cousin Khalil, qui l'accompagnait chez Paul étant enfant,

    qui s'est exilé à New York...

    et qui avait revu Paul peu avant sa mort.

    En mil-neuf-cent-quatre-ving-dix-huit.

    C'est ce qu'il dit. C'est plausible.

    Paul est mort le dix-huit novembre mil-neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf.

    Khalil l'a vu un an avant son décès.
     



    Khalil poursuit sa tentative de séduction. Invitation au tagine.

    Spectacle oriental. Va-t-elle y aller ?

    Pour en savoir davantage. par curiosité.

    Parce que le petit garçon, Khalil,

    a reçu les hommages de ce Monsieur Paul.

     

    Le bad boy dit que non. Qu'il n'a jamais avec Paul... qu'il n'aime que les femmes.

    Mais que son cousin bien sûr, lui, enfin.

    Pudeur. Et Jane, la femme de Paul, dans tout cela.

    Il a un haussement des épaules, un sourcil ennuyé.

    Comme pour une conversation

    qu'il aurait déjà eue, il y a longtemps, en famille.

     

    Parce que tout de même Paul était marié et ses fredaines avec son cousin.

    C'était de notoriété publique. Le scandale, la sensualité,

    le livre de Mohamed où il se raconte.

     

     

     

    Pauvre Jane ! Mais Khalil évacue la question.

    Paul et Jane n'avaient rien en commun.

    Ils n'étaient pas faits pour s'entendre.
     



    Dans la rue qui se fait déserte en cette fin de soirée,

    Khalil tente une histoire des Mille et Une Nuits à la newyorkaise, pour la retenir.

    Le coup du Mac Nelly, vous connaissez ?

     

    Un homme errant, en longue djellabah,

    vivant de la charité publique,

    suppliant pour quelque morceau de pain

    les enfants mendiants du souk de Tanger.

    Un homme jeune,  blanc, aux longs cheveux gluants.

    Un Christ errant. Puis un jour il repart vers l'Amérique.

    Pourquoi est-il venu ? Pourquoi est-il reparti ?

    Il quitte Tanger et laisse à Khalil une carte de visite. Mac Nelly.

     

    Quand Khalil arrive à New York, il l'appelle de Brooklyn,

    de chez un de ses oncles qui a émigré là.

     

    Il descend dans la rue pour attendre son ami.

    Et c'est une limousine silencieuse qui se glisse devant lui.

    Mac Nelly ouvre la portière, le fait monter

    et l'emmène dîner au Waldorf Astoria. Khalil s'étonne.

     

    Comment a-t-il pu vivre une vie de pauvre hère avec cette famille prospère.

    Mac Nelly répond qu'aujourd'hui,

    quand il voit un Jim, un pauvre de New York,

    il sait ce que l'autre ressent, la faim au ventre,

    les viscères retournés,

    les dents déchaussées,

    les os douloureux du contact des vêtements.


    Khalil aime raconter. Il pourrait ainsi durer, durer. 


    Mais il sent qu'elle échappe, qu'elle est déjà ailleurs.

    Il donne l'estocade finale, la maîtresse feinte

    qui aurait dû lui faire rendre les armes.

    Une rareté, un autographe suant

    caché dans un endroit improbable. 

    La preuve.


     


    Ce qui vous le reconnaîtrez authentifie toute l'histoire.
     

    Dans les dernières secondes de leur rencontre,

    Khalil tente le tout pour le tout

    et se déchausse là dans la rue.

    Il lui montre l'intérieur de son espadrille.

    Ces chaussures m'ont été données par Paul Bowles,

    la dernière fois que je l'ai vu. Regarde. 


     


    Et au fond, sur la semelle de cuir doré,
    écrit au stylo noir épais, elle lit incrédule :
     

    Paul Bowles

     

    Tanger

     

     

     

     

     

    Publié par Anthropia à 22:47:14 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    Cristal-Violette | 06 décembre 2008

    Rendez-vous à Anchorage.

    Prenez la route de Seward pour atteindre le village du saumon d'argent. Vous conduisez le long du Golfe d'Alaska, à l'ouest de Cook's Arm.

    Vous n'êtes pas seule.

    A Portage, de part et d'autre du highway, vous contemplez à perte de vue un paysage de lune. Le résultat d'un reflux.

    Celui d'un tsunami, un raz-de-marée qui s'est produit lors du tremblement de terre de 1964 et qui, lorsque l'eau de mer s'est retirée, a laissé un glacis d'arbres noirs, givrés par le sel de mer. Imaginez sur plusieurs dizaines de kilomètres une forêt de troncs d'arbres et de branches exsangues comme ces violettes de cristal, prises dans le sucre, cristallisées pour l'éternité.

    Vous hésitez à nommer ce que vous voyez. Vous demandez à votre navigateur. Il vous dit juste ce que je viens d'écrire. Tsunami, des vagues de 5 mètres. Et vous voyez juste ce que je viens de décrire. Des gisants d'arbres couleur de bachélite. Devant un tel paysage, perplexe, que peut-on devenir, géologue, climatologue, océanologue, analyste du chaos, théoricien des  catastrophes ? Peut-être juste poète.

    Mais vous n'êtes pas poète. Vous n'êtres rien. Votre histoire ne vous a pas appris que la vérité git dans l'esthétique. Vous croyez toujours qu'il y va des faits et, sous les faits, la justice et qu'il vous faudra traquer, trouver une piste et la suivre. Vous y tenir, surtout, ne pas lâcher.

    Une scène vient. Qui n'a pas existé, mais qui est vraie. Quoi, un faux souvenir, une fiction ? Alors c'est ça la poésie, un paysage suscité, plus vrai que si vous y étiez ?

     

     

     

     

    Publié par Anthropia à 12:04:34 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    La délation | 31 octobre 2008

    Alfredo Jaar

    Spheres of influence, 1990

    Détail

    FIAC 2008

    Crédit Photos Anthropia

     

     

    Hier quelqu'un appelle à la maison.

    - Bonjour, Monsieur X., agent de la Préfecture. (Il ne précise pas laquelle).

    - Oui ? (Moi qui suis française de troisième génération, je tressaille,

    on n'a pas assez dit que le tressaillement est un acquis,

    on apprend à tressaillir de famille,

    on voit, enfant, sa mère tressaillir à la vue du douanier,

    préparer anxieuse les papiers,

    on sent le coeur qui bat de son père,

    qui a senti le coeur de son père battre durant la guerre

    et qui sort ses papiers quand il est arrêté par un gendarme,

    c'est comme ça,

    le tressaillement est une transmission transgénérationnelle),

    je tressaille donc.

    - Je suis à la recherche de votre ancienne voisine, Madame M.

    Même pas un relâchement en moi,

    parce que là, c'est l'autre moi qui se met à réfléchir très vite.

    (Il veut que j'en parle, il n'est peut-être pas plus de la préfecture que moi,

    c'est probablement un employé d'un organisme de crédit,

    je sais que mon ancienne voisine est partie un peu vite,

    qu'elle a eu des impayés, je me méfie donc, délation pas question).

    - Oui, j'ai vu que vous étiez sa voisine, dans votre précédente adresse,

    alors je voudrais lui envoyer un courrier administratif.

    (Il ne dit pas, donnez-moi son adresse, c'est ça que je ressens.

    Il attend que je fasse le premier pas,

    il est malin, une longue pratique sans doute).

    Je réponds. Oui, lui envoyer un courrier administratif ?

    (J'ai appris ça d'un de mes métiers,

    quand j'entraînais mes clients à parler en public,

    la reformulation, la plus neutre possible,

    ne pas sauter sur la perche que tend l'autre,

    attendre et reformuler).

    - Oui, vous habitiez à côté de chez elle, n'est-ce pas ?

    - Oui, Madame M., oui, oui. (Bon jusque là, ça ne mange pas de pain).

    - Vous sauriez où elle est maintenant ?

    - Ah, ben, non, vous savez, nous n'étions que voisines,

    elle ne m'a pas laissée sa nouvelle adresse,

    et puis ça date un peu, vous voyez.

    (Je joue la montre, l'andouille, l'amnésique).

    - Et.... elle avait un compagnon, vous connaissez son nom ?

    - Ah oui, je crois, attendez, bien zut, c'était quoi déjà son prénom ?

    Euh, ah oui, Lionnel.

    - Lionnel ............., vous avez son nom ?

    - Son nom, voyons, ça alors, ça ne me revient pas,

    Mais vous devriez voir ça avec leur propriétaire, lui, il doit savoir.

    - Euh, il est parti vivre à l'étranger.

    (Je sens qu'il plie bagage, merci, Madame, il raccroche).

    Un petit coup de fil, et je me mets à penser à ce jour de mon enfance

    où je me suis jurée de ne plus dénoncer,

    un jour où j'avais par erreur accusée Martine d'avoir volé un goûter.

    Et c'était faux, je m'étais trompée, et j'ai eu la honte de ma vie,

    ma mère a dû venir, j'ai dû m'excuser, je n'aimais pas Martine,

    et j'ai pensé que jamais, non, plus jamais, je ne commettrais de délation,

    pas seulement pour la honte, mais parce que je m'étais trompée,

    j'avais mal vu, et aujourd'hui encore,

    je me demande comment j'ai pu voir un truc qui n'était pas,

    en fait j'ai supposé, j'ai imaginé parce que je la savais pauvre,

    qu'elle avait dû voler, parce que je ne l'aimais pas,

    je la trouvais grande gueule, violente, elle m'avait bousculée,

    plusieurs fois, et je me vengeais ainsi,

    ce n'était pas prémédité, c'était sorti comme ça d'un coup.

    La délation était le fruit de ma détestation.

    J'ai senti les conséquences de mes mots,

    qu'ils pouvaient envenimer, empoisonner, me valoir des problèmes,

    j'ai senti qu'on ne pouvait pas tout dire,

    dans la belle insouciance de l'école primaire,

    qu'on devait plusieurs fois tourner les phrases dans sa bouche,

    avant de dire, c'est elle, Madame.

    j'avais six ans, je venais de découvrir mon inconscient.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Publié par Anthropia à 10:17:48 dans Mes nouvelles | Commentaires (4) |

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