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Anthropia

Mon village au bord du ciel, blog où sinstallent mes textes et billets d'art contemporain

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    Trois litanies - Litanie du coup de foudre | 01 janvier 2007

     


    Litanie du coup de foudre
    De Jacques Rebotier
    Poète, musicien

     in
    Orphée Studio
    Poésie d'aujourd'hui à voix haute
    Présentation et choix d'André Velter
    nrf
    Poésie/Gallimard
    (droits réservés)


    1  je...
    2  c'est lui !
    3  j'en suis sûr
    4  c'est lui, c'est lui
    5  aussitôt j'ai su
    6  à l'instant même où il
    7  mon sang a fait son grand tour
    8  à l'instant même où je l'ai vu
    9  dès que je vous ai vu, tu m'as plu
    10 dès qu'il m'a regardé, je n'ai plus pu
    11 dès ce moment je n'ai eu de cesse de
    12 il a suffi que vous, il a fallu que tu
    (oui...)
    13 mon cœur l'a reconnu au premier coup de son œil
    14 c'était en bas, dans la rue, chez des amis, au café
    (il pleuvait)
    15 son âme tout entière vaut le regard, détour, voyage
    16 je vous aime depuis que je vous ai vu avec vos cheveux
    17 je vous aime depuis que tous ces yeux que vous m'avez balancés
    18 je vous aime pour cette façon dont vous m'avez dit je vous aime
    19 je vous aime sur mon cœur, sans les mains, sous les pieds, plus si affinités
    20 je vous aime pour c'est comme si nous nous étions toujours déjà rencontrés
    21 dès qu'il est apparu, tout de suit il m'a sauté aux yeux et il m'a fait les poches
    22 je vous aime pour ce moi qui m'aimais toi qui t'aimais et nous qui n'avons vu que nous
    23 j'aime votre tête, j'aime votre bec, et les plumes, et les ongles, j'aime ton tronc
    24 à l'instant où, sitôt que, aussitôt que, dès cet instant dorénavant (c'est pas ça du tout)
    25 je vous aime pour ma gorge s'est renouée, mon sang n'a fait qu'un, mes veines sont devenue bleues
    26 vous m'avez donné le goût des larmes, des chaudes larmes, du sel dans la bouche, du petit salé
    27 je vous aime pour tout ce sang que vous avez retourné jusqu'à ce que mon plus grand silence apparaisse
    28 c'était chez des organes, il pleuvait, c'était au café, dans une salle d'attente, c'était, c'était là
    29 quand je pense que je nous attendais depuis tant de temps, depuis tout le temps, depuis tout de suite, depuis là
    30 pour ma sécurité ne tentez pas de monter en voiture au moment de ma fermeture et du chant du départ
    31 pour votre félicité entrez sur vos mains courantes en marchant dans ma vie essuyez-vous les pieds (c'est pas ça non plus)
    (non...)
    32 pour ce qu'avant de quoi je n'existais pas, je ne vivais pas, je n'existais pas auparavant, je n'existais pas vraiment
    (non, non vous ne pouvez pas dire cela, Rosalie)
    33 je ne pense qu'à vous, je ne mange plus, je ne dors plus, je ne pense plus, je ne pense qu'à nous, je ne pense plus qu'à moi
    34 quand je pense, quand je pense que vous (pensez-vous...) quand j'y pense, je me rappelle tant de choses, mais je n'y pense pas souvent.
      


    (Demain la suite des trois litanies)




     

    Publié par Anthropia à 16:28:36 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    Rêve à neutron | 29 décembre 2006

     

     






    Ma mère m'empoigne d'une main très douce gantée de veau ;





    elle me conduit vers une venelle,





    que nous avions déjà franchie quelques années plus tôt.











    Nous l'empruntons, nous éloignant du village.













    Très vite, la ruelle serpente, se dresse dur et nous l'escaladons,





    ma mère joyeuse, moi tout juste étonnée, le regard traînant en arrière.


    Mon père s'était attardé au seuil d'un kiosque à journaux ;





    ma mère en a profité. Pfutt ! Leste et provocante, elle nous a fait disparaître.


    Plus nous montons, plus le bitume s'efface.





    Nous bifurquons, un sentier de traverse nous accueille, plat et tentateur.











    Là, nous voyons ce qui fait le goût d'y revenir : le soleil hirsute





    sur les piquets flambants neufs de tentes kakis de militaires.











    Un camp installé. De la promesse d'homme, de soldat, de virilité.




    Mais de ces hommes, aucun là.


    Nous sommes venues guetter les roches molles de calcaire, les sapins efflanqués,





    les courbes des prairies. Printemps en Franche-Comté.











    Nous n'avons qu'à nous laisser glisser à même la peau des arbres,





    ceux qui à terre s'étendent lascifs. Ma mère s'allonge, en attente.



    Puis soudain, des rafales d'hélicoptères, ceux de la guerre, ceux de l'exercice,





    envahissent de leur ombre le silence.











    Les pales d'hélices noires. Qui font gémir nos entrailles.





    Nous, aplaties, dans la terre meuble. Les camions de partout. Mais d'hommes, aucun là.






    Le constat qu'il y a eu la guerre. Une bombe à hommes qui n'aurait rien détruit, que les humains.





    Les aurait désintégrés. Pschtt, envolés.











    Mais tout parle d'eux.
    Les casernes de toile, juste abandonnées,



    il y a quelques minutes, le pain coupé, le beurre encore transpirant,



    un œuf qui gît au fond d'une poêle.








    Et la pancarte, claudicante, épuisée de ne tenir qu'à un clou. Dommage collatéral !


    Père a disparu. Père, rejoins-nous, nous sommes revenues.


    Le gant est devenu rêche. Elle me tire en avant.



    Sur le sentier, ma mère accélère le pas et me tord la main dans son élan.


    Le foulard à pois noirs sur fond blanc, la robe, toute en corolle sur les hanches.


    Redescendons dans la vallée.





    Elle me lâche enfin. Je marche dans les colchiques.











    Mes pas résonnent sur les cailloux.



     



    En fin d'après midi, lasses, nous décidons que nous agirons demain.





    Avons attendu qu'une annonce le signale, vivant, quelque part.



     



    Comme dans un roman d'espionnage, chaque jour, avons acheté le journal



    et consulté les petites annonces.



    Une petite annonce, nous aurions pu ne pas la lire.





    Ce n'est pas évident de retrouver son père de cette manière.











    L'annonce aurait pu disparaître en journal à épluchures de pommes de terre,


    ou plus discrètement, dans la pile d'un documentaliste en retard de classement.


    J'aurais dû tous les jours sans faillir lire toutes les annonces de tous les journaux locaux.



    Nous n'aurions rien eu d'autre à faire, que lire les annonces pour retrouver mon père.



    On l'aurait retrouvé. Bien sûr.






     

    Publié par Anthropia à 09:30:31 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    Le temple noir | 26 décembre 2006

     





    Erika Jong un jour décrivit dans son journal une balade à Heidelberg (Allemagne), une promenade interdite par l'Office du Tourisme local, puisque ne figurant nulle part dans les prospectus innombrables de publicité sur la ville et ses monuments historiques.

     



    Elle était allée consulter la Bibliothèque municipale pour des recherches et était tombée sur de vieux prospectus touristiques, datant de la deuxième guerre, dont certaines phrases avaient été caviardées. Se faufilant entre les barres noires du texte, elle finit par comprendre qu'un lieu très spécial pouvait être visité, auquel on accédait par un sentier commençant dans la rue centrale d'Heidelberg, parallèle aux chemins de vignes et parallèle aux chemins de halage, comme dans toutes ces villes résidentielles de l'Est, flanquées à l'arrière de collines vinicoles gorgées de fruit et à l'avant de fleuves permettant un commerce florissant et des déplacements bucoliques.

     



    Erika Jong avait décrit cette promenade qui n'était pas innocente, et je décidai de la suivre dans son périple.

     



    J'étais dans la ville, marchais dans la grand rue et lisais ligne à ligne la description qu'elle fait du pâté de maisons à repérer pour s'engager dans cette fameuse ruelle qui monte vers les hauteurs du bourg. J'avais parcouru plusieurs centaines de mètres et me retrouvai au pied d'une sente, qui permettait aux travailleurs de rejoindre leurs vignes pour tailler, élaguer, traiter, soigner, puis vendanger les grappes blanches de muscat, vendanges tardives de ces vins moelleux, de ces nectars des Dieux, que les Allemands prisent entre chien et loup ou à l'entracte des opéras.

     



    Je commençai l'ascension en quittant quelque peu le récit d'Erika Jong ; point n'était besoin de lire à ce stade, il suffisait de rester fidèle à la plus forte pente, à celle qui mérite sa peine et son salaire.

     



    L'ascension dura dix minutes, peut-être vingt, il fait toujours long dans les montées. Le souffle plus court, l'ardeur à grimper ralentissait. Le valait-il seulement cet effort alpiniste ? Le fallait-il faire ce détour pour trouver le pire ? Je pensai enfin à m'interroger sur ma motivation à souhaiter cette élévation qui n'en était pas une.

     



    J'en étais là de ces atermoiements de la pensée, quand je sentis que le paysage changeait, que des buissons plus fouillis, qu'une végétation moins maîtrisée et même la présence d'arbres, indiquaient un certain relâchement de la main de l'homme. Etait-ce à dire que là, on avait décidé de ne plus aller, de ne pas conquérir quelques hectares de plus, de ne plus se donner la peine d'en faire quelque chose de cette terre. Qu'avait-elle donc ? Quelle raison inconnue faisait s'arrêter là le mécanique et symétrique dessin des rangs de ceps ?

     



    Je quittai le paysage bien ordonné pour me glisser avec difficultés dans des ronces et des buissons envahissants. Un léger décalage de la végétation me permit de passer et de rejoindre un chemin ancien, peu défriché, mais tellement aplati qu'on sentait qu'il avait été battu et rebattu de bottes, de sabots et de chaussures cloutées.

     



    J'arrivai à l'entrée de ce qui me sembla d'abord une clairière, où je devinais le soleil au travers des branchages, mais paradoxalement, le sol paraissait de pierre, plutôt que de terre. M'en approchant, je heurtai un objet dur et je découvris un socle de pierre noire, puis un second et compris avoir pénétré un amphithéâtre naturel, circulaire et taillé dans la roche, quand je vis des rangées de pavés disposés en terrasses,  s'élevant sur cinq à six de mètres, tout autour d'un terre-plein central. Peut-être n'était-il pas creusé dans la roche cet édifice,  mais le fait de transports nombreux apportant ces pierres taillées tout exprès, un autre secret des pyramides à découvrir.

     



    Je pensai tout à coup que le lieu n'était pas tant à l'abandon que cela, puisqu'il apparaissait dans toute sa grandeur, ne manquaient que les fanions, sur les porte-drapeaux dont on devinait les niches possibles autour du cirque.


    Je pris une photo, en pensant à ce qu'un tel lieu avait dû charrier de discours enflammés, d'oriflammes noirs et rouges, de jeunes gens blonds aux yeux bleus en uniformes vert de gris. Il me semblait entendre les clameurs rauques accompagnées de Heil martiaux, soutenus de bras tendus.

     



    Je me demandai ce que je faisais à venir là contempler en catimini les tristes restes de la culture nazie. Je n'y restai que le temps de finir le passage d'Erika Jong et refermant son livre, mettant mes pensées dans les siennes, je redescendis sur la place du marché, auprès des Allemands modernes, ceux qui ont tout oublié ou ceux qui ne veulent plus que cela revienne.

     



    Je quittai Heidelberg le lendemain matin.

        
    http://www.zoot.org.uk/gallery/v/random_11_06/HPIM1016.jpg.html


     

    Publié par Anthropia à 11:44:03 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    Ici gît Chouka | 21 décembre 2006

    Ciel jaune à Prague. Un homme jeune. Il saute dans un tramway à la gare centrale et prend la direction des faubourgs. Il vient de quitter le vieux cimetière juif de Prague. Il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait.



    La promenade touristique du cimetière l'a indigné. Ici les badauds visitent les morts comme les cimaises d'une exposition. C'est pittoresque un cimetière. Avec le jeune homme, ils sont nombreux à être venus. Ils marchent sur une étroite bande de ciment et touriste derrière touriste suivent le chemin tracé entre les tombes. Dans ce cimetière-là, on ne saurait divaguer, on est tenu de respecter le cheminement. On suit un à un la foule qui s'égrène. Lenteur et fausse solennité.



    Le mouvement vient des pierres tombales, disparates, en folie. Renversement de l'âge, fouillis du vieux. Un pêle-mêle de pierres grises. Quelques lettres hébraïques vous rappellent qu'ici reposent, enfin, qu'ici gisent les morts juifs de Prague, les vieux morts juifs. Ciel vert de gris.



    Quant aux morts plus récents, ils ne sont plus là. C'est ce qu'on découvre après avoir visité le vieux cimetière juif. Il y a un autre cimetière, tout neuf. Mais c'est loin. Là-bas tout au bord de la ville.




    L'homme jeune est inquiet. Le tramway file le long des quartiers, bordés d'immeubles de pierre blanche. Chaque station peut être la bonne. Il hésite. Il ne se concentre pas sur la traversée de la ville, mais sur le nom des stations qu'il faut parvenir à lire quand on est à l'arrêt. Une enfant ne cesse de rire sur le siège en face de lui. Puis elle tape de ses pieds le skaï de sa banquette. Sa mère la regarde d'un air indulgent.




    L'homme se laisse distraire par les hommes dans le tram. Allure de jeunes novices sombres, gueules efflanquées. Dans cette ville, ce sont les femmes qui bougent. Elles créent, s'activent. Question d'équilibre, peut-être. Contraste de Prague.




    Le chauffeur du tram se retourne pour lui faire un petit signe. Vous êtes arrivés. Cimetière de Prag-Straschnitz. L'homme descend presque apeuré d'être au bout de ce nulle part, qu'on trouve toujours dans les grandes villes. De larges perspectives, au loin des immeubles cubiques, tout près, quelques arbres glabres. Il lui faut traverser le lacis des voies de tramway. Puis s'approcher d'un imposant portail qu'il franchit. Il est à l'intérieur du cimetière, cathédrale de verdure et d'avenues de gravier gris. Il demande son chemin. Il se perd à plusieurs reprises, aucune indication, et finit par trouver l'allée.




    Le caveau est là. Arrivé devant lui, il s'incline et lit : Dr. Franz Kafka, Hermann Kafka, Julie Kafka.





    Humidité de l'air, l'homme jeune frissonne. Il relit pour être sûr. Kafka gît là, coincé dans l'étouffoir paternel. Est-ce la vérité du grand K., le dernier mot ?



    Dégoût pour cette promiscuité. L'homme jeune est jeune. Sa théorie de la liberté est récente. Il y croyait lui à l'indépendance de son idole, à sa parole subversive. Que penser du côte à côte imposé, du génie rattrapé par le mélange des vers ? Quand t'es-tu trahi, Kafka ? Tu es poussière et à SA poussière tu es retourné.  Docteur petit garçon, est-ce parce que tu n'as pas su lire ta lettre au père que tu te retrouves gisant là, condamné à la tentative de dire ad vitam aeternam ?




    L'homme est abattu. Bruit de bronze dans sa tête, une statue déboulonnée. Disparition d'une illusion. Son Chouka, oui, son Chouka, celui qu'il lit chaque soir, dans un Journal aux pages grises et fatiguées, Chouka est sous ses pieds, enfermé comme dans une cellule, à jamais.




    Prisonnier du père. Quittes ton père et ta mère. Non, l'échec.




    Et lui revient cette phrase volée au Journal qu'il murmure.


    25 octobre. Le premier signe d'un début de connaissance est le désir de mourir. Cette vie paraît insupportable, une autre, inaccessible. On n'a plus honte de vouloir mourir ; on demande à quitter la vieille cellule que l'on hait pour être transféré dans une cellule nouvelle que l'on apprendra à haïr. Un reste de foi continue en même temps à vous faire croire que, pendant le transfert, le maître passera par hasard dans le couloir, regardera le prisonnier et dira : « celui-là, vous ne le remettrez pas en prison, il viendra chez moi ».



    Pour la première fois le jeune homme en rit. D'un rire hésitant entre le cynisme et  la délivrance. Le rire que K. a dû avoir en se relisant. Quelle bonne blague. L'espérance, rance, rance.  Voilà, K. est désormais avec le maître, à sa table, au fond du trou.



    Le malentendu Kafka. L'homme jeune donne un coup de pied rageur dans la pierre tombale. Kafka le grand n'est que ce petit-là. Dépit. Ciel brumeux tout à coup.



    Oh, il s'en doutait. Il s'était déjà débattu avec cette fausse image qu'il avait d'un grand Kafka, d'un Kafka de génie. Tout était venu de Marthe R. Elle avait arrangé la traduction. Traditore. Quand  K. se gaussait de lui-même, manipulait le rire subversif, le rire qui vous soulève et vous met les larmes aux joues, quand K. cinglait ses lignes d'un humour désespéré, Marthe R. dépouillait, assombrissait, jouait la sobriété. Bien tentant ce K. du soleil noir. Et l'homme jeune s'y était laissé prendre. Il ne lisait pas l'allemand.




    A présent, le ciel menace. Comment faire confiance à un homme qui n'a pas pu s'échapper de sa prison ? Quel crédit accorder à un homme qui choisit si mal ses amis ?




    Tomber de haut, l'illusion tombe. Comme sa maison de Prague dans laquelle tout n'est que jouissance dans le déduit : la maison dont on touche les deux murs en étendant les bras, la ruelle minable dans la pénombre du Château, les douves qui font aspirer au suicide par le vide. Comment ne pas rager en comparant cela avec la maison du maître sur la grand place. Jouïr de l'étriqué, faire avec l'humilité.



    L'humilité oui, mais pas l'humiliation.



    L'homme jeune se dit qu'il faut admettre l'humble chez Kafka  Que cette humilité fait humus, qu'elle irrigue, qu'elle nourrit.  L'humus est partout à Prague, même dans  la perte des traces de K., dans l'oubli de lui qu'enterre la ville.



    Avec l'humble, le rire, pour triompher au-delà des apparences. C'est cela que l'homme jeune est venu comprendre ici. La grandeur de K. gît dans le peu, le peu  d'un petit homme et de son petit chemin de la cellule à la cellule finale. Elle gît aussi dans l'humour qu'il faut pour se moquer de cette petite aventure qu'est la  vie.  Ces mots-là échapperont pour toujours au tombeau du père.



    L'homme se baisse pour contempler une herbe folle qui pousse entre les pierres. Une fourmi s'éloigne et disparaît.


    Prag-Straschnitz


     

    Publié par Anthropia à 14:12:37 dans Mes nouvelles | Commentaires (2) |

    Sandra, habilleuse de la Reine | 20 décembre 2006

     



    Il était une fois une assistante de vie, qui avait pour métier singulier de l'être pour la Reine. Le Royaume importe peu, c'était dans un pays lointain, au-delà des collines et des montagnes, au-delà des rivières et des océans.

     


    Une assistante de vie ? Qu'est-ce à dire. Une personne de confiance, qui se penche chaque matin sur votre sommeil et délivre les gestes délicats qui vous aideront à vous coucher ce soir. Chez cette altesse, on dira la Reine-Mère, pour bien marquer son âge, l'assistante de vie était nommée habilleuse. Sandra, c'est son nom, était l'habilleuse de la Reine.

     


    Chez Madame Leroy ou Monsieur Sang-bleu, les Sandra en arrivant le matin ouvrent grand les fenêtres, puis s'occupent de la toilette, pas médicalisée, celle-là est réservée aux infirmières ; il leur arrive aussi de changer les poches urinaires, les protections, et tout ce qui fait les bons moments du métier. Elles habillent, préparent le petit déjeuner, font le ménage, les courses, préparent le déjeuner, organisent des petits jeux pour stimuler la mémoire et accompagnent au club du 3ème âge.

     


    L'assistante de vie de la Reine n'a qu'un seul rôle : l'habiller. S'occuper plus largement des vêtements de Son Altesse, de recoudre les boutons ou les diamants qui parsèment la robe de bal, de repasser les toilettes pour qu'elles soient toujours impeccables. La Costumière royale est logée chez l'habitant. Au Palais, elle occupe une chambre sous les toits. Mais comble du luxe, n'est pas chargée de garde-robe qui veut, ses appartements font trois-cent mètres carrés de surface. Car le sanctuaire de l'assistante de vie de la Reine comporte un énorme vestiaire, vêtements d'hiver, vêtements d'été, accessoires, chapeaux, gants, ceintures et sacs à main,  bijoux et objets du quotidien, le menu trousseau d'une sérénissime. On peut donc dire sans médire que Sandra dormait dans un placard.

     



    La jeune fille dont je parle a trouvé le poste dans les petites annonces. En quelque sorte par hasard. Mais son CV est glorieux. Ancienne costumière de théâtre, elle se trouve être la petite-fille d'une gouvernante des enfants d'un Roi d'un Royaume voisin, elle-même noble. Ce qui vous l'avouerez est une chance singulière. Elle a donc obtenu cette charge symbolique, comme on se transmettait aux siècles d'avant les révolutions, de grand-mère en petite-fille, les postes de videuse du pot, d'ouvreuse de fenêtre, de grand chambellan du coucher. Oui, cela saute toujours une génération, la transmission. Elle a donc été embauchée.

     



    Et la ritournelle des jours et des saisons s'est mise en route. Dévêtir la Reine, retirer ses vêtements de nuit, puis lui présenter ses sous-vêtements, les collants, les pulls, les blouses, les jupes, les cardigans. Frôler le corps de la reine et humer ses odeurs. Le quotidien d'une assistante de vie.






    Ce qui changeait, juste un détail. La Reine jamais n'oubliait qu'elle était la Reine. Comment enfiler les collants à une Reine. Ne pas la regarder dans les yeux, faire des petits gestes rapides, trouver un style entre elle et elle pour que jamais le spectre de l'intime ne se dresse entre elles. La Reine jamais n'oublie qu'elle est la Reine.

     



    Un jour, dans l'Abbaye où elle avait été autorisée à s'asseoir, à l'occasion d'une cérémonie où la Reine-Mère au bras de son petit-fils remontait l'allée centrale, Sandra avait ressenti toute la puissance de sa position. Quand la Reine-Mère l'avait frôlée, à son passage, Sandra avait humé et reconnu l'odeur de vieille, l'odeur qu'elle fréquentait au jour le jour, les algues d'entre-jambes, les arômes de sueur mélangés aux essences rares, les acidités d'aisselles, l'odeur d'un corps qui passait dans ses mains. Elle en avait fermé les yeux, tant elle éprouvait une forme de triomphe, en ce qu'elle seule connaissait l'intime de la Reine, maîtrisant les suaves remèdes à cette carte des senteurs qu'il fallait sceller à tous.

     



    Oui sitôt le vertige de cet insigne privilège l'avait-il saisi, Sandra  s'en effraya. Car elle avait appris que la Reine jamais ne cédait d'un iota de sa royale suprématie et qu'il ne fallait pas, au grand jamais jamais, qu'elle fût prise en défaut d'humer. Elle se devait de fermer les narines, d'oublier l'haleine. Elle jouissait dans le déduit de l'éphémère instant. Car tel était l'interdit absolu : la Reine ne transpire pas, la Reine ne révèle pas le parfum du grand âge. Pas de lèse-majesté, verboten de sentir ; Sandra savait qu'elle devait lui cacher l'intense émotion qui la saisissait.

      


    Le corps de la Reine est un socle, ce lieu public, cette institution, ce monument, qu'on entoure d'égards et devant lequel on s'agenouille. Mais aussi un oiseau farouche, jamais apprivoisable. Pas de travaux d'approche, jamais de relâchement. La Tour, prends garde, ne se laisse pas prendre. Orgueil de caste, depuis l'enfance. La Reine est une île, mystérieuse et imprenable.

     



    (A suivre)



     

    Publié par Anthropia à 11:49:22 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

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