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(Demain la suite des trois litanies)
Publié par Anthropia à 16:28:36 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
Ma mère m'empoigne d'une main très douce gantée de veau ;
elle me conduit vers une venelle,
que nous avions déjà franchie quelques années plus tôt.
Nous l'empruntons, nous éloignant du village.
ma mère joyeuse, moi tout juste étonnée, le regard traînant en arrière.
Mon père s'était attardé au seuil d'un kiosque à journaux ;
ma mère en a profité. Pfutt ! Leste et provocante, elle nous a fait disparaître.
Plus nous montons, plus le bitume s'efface.
Nous bifurquons, un sentier de traverse nous accueille, plat et tentateur.
Là, nous voyons ce qui fait le goût d'y revenir : le soleil hirsute
sur les piquets flambants neufs de tentes kakis de militaires.
Un camp installé. De la promesse d'homme, de soldat, de virilité.
Mais de ces hommes, aucun là.
les courbes des prairies. Printemps en Franche-Comté.
Nous n'avons qu'à nous laisser glisser à même la peau des arbres,
ceux qui à terre s'étendent lascifs. Ma mère s'allonge, en attente.
envahissent de leur ombre le silence.
Les pales d'hélices noires. Qui font gémir nos entrailles.
Nous, aplaties, dans la terre meuble. Les camions de partout. Mais d'hommes, aucun là.
Le constat qu'il y a eu la guerre. Une bombe à hommes qui n'aurait rien détruit, que les humains.
Les aurait désintégrés. Pschtt, envolés.
Mais tout parle d'eux.
il y a quelques minutes, le pain coupé, le beurre encore transpirant,
un œuf qui gît au fond d'une poêle.
Et la pancarte, claudicante, épuisée de ne tenir qu'à un clou. Dommage collatéral !
Sur le sentier, ma mère accélère le pas et me tord la main dans son élan.
Le foulard à pois noirs sur fond blanc, la robe, toute en corolle sur les hanches.
Redescendons dans la vallée.
Elle me lâche enfin. Je marche dans les colchiques.
Mes pas résonnent sur les cailloux.
En fin d'après midi, lasses, nous décidons que nous agirons demain.
Comme dans un roman d'espionnage, chaque jour, avons acheté le journal
et consulté les petites annonces.
Une petite annonce, nous aurions pu ne pas la lire.
Ce n'est pas évident de retrouver son père de cette manière.
L'annonce aurait pu disparaître en journal à épluchures de pommes de terre,
ou plus discrètement, dans la pile d'un documentaliste en retard de classement.
Nous n'aurions rien eu d'autre à faire, que lire les annonces pour retrouver mon père.
On l'aurait retrouvé. Bien sûr.
Publié par Anthropia à 09:30:31 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
Erika Jong un jour décrivit dans son journal une balade à Heidelberg (Allemagne), une promenade interdite par l'Office du Tourisme local, puisque ne figurant nulle part dans les prospectus innombrables de publicité sur la ville et ses monuments historiques.
Elle était allée consulter la Bibliothèque municipale pour des recherches et était tombée sur de vieux prospectus touristiques, datant de la deuxième guerre, dont certaines phrases avaient été caviardées. Se faufilant entre les barres noires du texte, elle finit par comprendre qu'un lieu très spécial pouvait être visité, auquel on accédait par un sentier commençant dans la rue centrale d'Heidelberg, parallèle aux chemins de vignes et parallèle aux chemins de halage, comme dans toutes ces villes résidentielles de l'Est, flanquées à l'arrière de collines vinicoles gorgées de fruit et à l'avant de fleuves permettant un commerce florissant et des déplacements bucoliques.
Erika Jong avait décrit cette promenade qui n'était pas innocente, et je décidai de la suivre dans son périple.
J'étais dans la ville, marchais dans la grand rue et lisais ligne à ligne la description qu'elle fait du pâté de maisons à repérer pour s'engager dans cette fameuse ruelle qui monte vers les hauteurs du bourg. J'avais parcouru plusieurs centaines de mètres et me retrouvai au pied d'une sente, qui permettait aux travailleurs de rejoindre leurs vignes pour tailler, élaguer, traiter, soigner, puis vendanger les grappes blanches de muscat, vendanges tardives de ces vins moelleux, de ces nectars des Dieux, que les Allemands prisent entre chien et loup ou à l'entracte des opéras.
Je commençai l'ascension en quittant quelque peu le récit d'Erika Jong ; point n'était besoin de lire à ce stade, il suffisait de rester fidèle à la plus forte pente, à celle qui mérite sa peine et son salaire.
L'ascension dura dix minutes, peut-être vingt, il fait toujours long dans les montées. Le souffle plus court, l'ardeur à grimper ralentissait. Le valait-il seulement cet effort alpiniste ? Le fallait-il faire ce détour pour trouver le pire ? Je pensai enfin à m'interroger sur ma motivation à souhaiter cette élévation qui n'en était pas une.
J'en étais là de ces atermoiements de la pensée, quand je sentis que le paysage changeait, que des buissons plus fouillis, qu'une végétation moins maîtrisée et même la présence d'arbres, indiquaient un certain relâchement de la main de l'homme. Etait-ce à dire que là, on avait décidé de ne plus aller, de ne pas conquérir quelques hectares de plus, de ne plus se donner la peine d'en faire quelque chose de cette terre. Qu'avait-elle donc ? Quelle raison inconnue faisait s'arrêter là le mécanique et symétrique dessin des rangs de ceps ?
Je quittai le paysage bien ordonné pour me glisser avec difficultés dans des ronces et des buissons envahissants. Un léger décalage de la végétation me permit de passer et de rejoindre un chemin ancien, peu défriché, mais tellement aplati qu'on sentait qu'il avait été battu et rebattu de bottes, de sabots et de chaussures cloutées.
J'arrivai à l'entrée de ce qui me sembla d'abord une clairière, où je devinais le soleil au travers des branchages, mais paradoxalement, le sol paraissait de pierre, plutôt que de terre. M'en approchant, je heurtai un objet dur et je découvris un socle de pierre noire, puis un second et compris avoir pénétré un amphithéâtre naturel, circulaire et taillé dans la roche, quand je vis des rangées de pavés disposés en terrasses, s'élevant sur cinq à six de mètres, tout autour d'un terre-plein central. Peut-être n'était-il pas creusé dans la roche cet édifice, mais le fait de transports nombreux apportant ces pierres taillées tout exprès, un autre secret des pyramides à découvrir.
Je pensai tout à coup que le lieu n'était pas tant à l'abandon que cela, puisqu'il apparaissait dans toute sa grandeur, ne manquaient que les fanions, sur les porte-drapeaux dont on devinait les niches possibles autour du cirque.
Je pris une photo, en pensant à ce qu'un tel lieu avait dû charrier de discours enflammés, d'oriflammes noirs et rouges, de jeunes gens blonds aux yeux bleus en uniformes vert de gris. Il me semblait entendre les clameurs rauques accompagnées de Heil martiaux, soutenus de bras tendus.
Je me demandai ce que je faisais à venir là contempler en catimini les tristes restes de la culture nazie. Je n'y restai que le temps de finir le passage d'Erika Jong et refermant son livre, mettant mes pensées dans les siennes, je redescendis sur la place du marché, auprès des Allemands modernes, ceux qui ont tout oublié ou ceux qui ne veulent plus que cela revienne.
Je quittai Heidelberg le lendemain matin.
Publié par Anthropia à 11:44:03 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
Ciel jaune à Prague. Un homme jeune. Il saute dans un tramway à la gare centrale et prend la direction des faubourgs. Il vient de quitter le vieux cimetière juif de Prague. Il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait.
La promenade touristique du cimetière l'a indigné. Ici les badauds visitent les morts comme les cimaises d'une exposition. C'est pittoresque un cimetière. Avec le jeune homme, ils sont nombreux à être venus. Ils marchent sur une étroite bande de ciment et touriste derrière touriste suivent le chemin tracé entre les tombes. Dans ce cimetière-là, on ne saurait divaguer, on est tenu de respecter le cheminement. On suit un à un la foule qui s'égrène. Lenteur et fausse solennité.
Le mouvement vient des pierres tombales, disparates, en folie. Renversement de l'âge, fouillis du vieux. Un pêle-mêle de pierres grises. Quelques lettres hébraïques vous rappellent qu'ici reposent, enfin, qu'ici gisent les morts juifs de Prague, les vieux morts juifs. Ciel vert de gris.
Quant aux morts plus récents, ils ne sont plus là. C'est ce qu'on découvre après avoir visité le vieux cimetière juif. Il y a un autre cimetière, tout neuf. Mais c'est loin. Là-bas tout au bord de la ville.
L'homme jeune est inquiet. Le tramway file le long des quartiers, bordés d'immeubles de pierre blanche. Chaque station peut être la bonne. Il hésite. Il ne se concentre pas sur la traversée de la ville, mais sur le nom des stations qu'il faut parvenir à lire quand on est à l'arrêt. Une enfant ne cesse de rire sur le siège en face de lui. Puis elle tape de ses pieds le skaï de sa banquette. Sa mère la regarde d'un air indulgent.
L'homme se laisse distraire par les hommes dans le tram. Allure de jeunes novices sombres, gueules efflanquées. Dans cette ville, ce sont les femmes qui bougent. Elles créent, s'activent. Question d'équilibre, peut-être. Contraste de Prague.
Le chauffeur du tram se retourne pour lui faire un petit signe. Vous êtes arrivés. Cimetière de Prag-Straschnitz. L'homme descend presque apeuré d'être au bout de ce nulle part, qu'on trouve toujours dans les grandes villes. De larges perspectives, au loin des immeubles cubiques, tout près, quelques arbres glabres. Il lui faut traverser le lacis des voies de tramway. Puis s'approcher d'un imposant portail qu'il franchit. Il est à l'intérieur du cimetière, cathédrale de verdure et d'avenues de gravier gris. Il demande son chemin. Il se perd à plusieurs reprises, aucune indication, et finit par trouver l'allée.
Le caveau est là. Arrivé devant lui, il s'incline et lit : Dr. Franz Kafka, Hermann Kafka, Julie Kafka.
Publié par Anthropia à 14:12:37 dans Mes nouvelles | Commentaires (2) | Permaliens
Il était une fois une assistante de vie, qui avait pour métier singulier de l'être pour la Reine. Le Royaume importe peu, c'était dans un pays lointain, au-delà des collines et des montagnes, au-delà des rivières et des océans.
Une assistante de vie ? Qu'est-ce à dire. Une personne de confiance, qui se penche chaque matin sur votre sommeil et délivre les gestes délicats qui vous aideront à vous coucher ce soir. Chez cette altesse, on dira la Reine-Mère, pour bien marquer son âge, l'assistante de vie était nommée habilleuse. Sandra, c'est son nom, était l'habilleuse de la Reine.
Chez Madame Leroy ou Monsieur Sang-bleu, les Sandra en arrivant le matin ouvrent grand les fenêtres, puis s'occupent de la toilette, pas médicalisée, celle-là est réservée aux infirmières ; il leur arrive aussi de changer les poches urinaires, les protections, et tout ce qui fait les bons moments du métier. Elles habillent, préparent le petit déjeuner, font le ménage, les courses, préparent le déjeuner, organisent des petits jeux pour stimuler la mémoire et accompagnent au club du 3ème âge.
L'assistante de vie de la Reine n'a qu'un seul rôle : l'habiller. S'occuper plus largement des vêtements de Son Altesse, de recoudre les boutons ou les diamants qui parsèment la robe de bal, de repasser les toilettes pour qu'elles soient toujours impeccables. La Costumière royale est logée chez l'habitant. Au Palais, elle occupe une chambre sous les toits. Mais comble du luxe, n'est pas chargée de garde-robe qui veut, ses appartements font trois-cent mètres carrés de surface. Car le sanctuaire de l'assistante de vie de la Reine comporte un énorme vestiaire, vêtements d'hiver, vêtements d'été, accessoires, chapeaux, gants, ceintures et sacs à main, bijoux et objets du quotidien, le menu trousseau d'une sérénissime. On peut donc dire sans médire que Sandra dormait dans un placard.
La jeune fille dont je parle a trouvé le poste dans les petites annonces. En quelque sorte par hasard. Mais son CV est glorieux. Ancienne costumière de théâtre, elle se trouve être la petite-fille d'une gouvernante des enfants d'un Roi d'un Royaume voisin, elle-même noble. Ce qui vous l'avouerez est une chance singulière. Elle a donc obtenu cette charge symbolique, comme on se transmettait aux siècles d'avant les révolutions, de grand-mère en petite-fille, les postes de videuse du pot, d'ouvreuse de fenêtre, de grand chambellan du coucher. Oui, cela saute toujours une génération, la transmission. Elle a donc été embauchée.
Et la ritournelle des jours et des saisons s'est mise en route. Dévêtir la Reine, retirer ses vêtements de nuit, puis lui présenter ses sous-vêtements, les collants, les pulls, les blouses, les jupes, les cardigans. Frôler le corps de la reine et humer ses odeurs. Le quotidien d'une assistante de vie.
Ce qui changeait, juste un détail. La Reine jamais n'oubliait qu'elle était la Reine. Comment enfiler les collants à une Reine. Ne pas la regarder dans les yeux, faire des petits gestes rapides, trouver un style entre elle et elle pour que jamais le spectre de l'intime ne se dresse entre elles. La Reine jamais n'oublie qu'elle est la Reine.
Un jour, dans l'Abbaye où elle avait été autorisée à s'asseoir, à l'occasion d'une cérémonie où la Reine-Mère au bras de son petit-fils remontait l'allée centrale, Sandra avait ressenti toute la puissance de sa position. Quand la Reine-Mère l'avait frôlée, à son passage, Sandra avait humé et reconnu l'odeur de vieille, l'odeur qu'elle fréquentait au jour le jour, les algues d'entre-jambes, les arômes de sueur mélangés aux essences rares, les acidités d'aisselles, l'odeur d'un corps qui passait dans ses mains. Elle en avait fermé les yeux, tant elle éprouvait une forme de triomphe, en ce qu'elle seule connaissait l'intime de la Reine, maîtrisant les suaves remèdes à cette carte des senteurs qu'il fallait sceller à tous.
Oui sitôt le vertige de cet insigne privilège l'avait-il saisi, Sandra s'en effraya. Car elle avait appris que la Reine jamais ne cédait d'un iota de sa royale suprématie et qu'il ne fallait pas, au grand jamais jamais, qu'elle fût prise en défaut d'humer. Elle se devait de fermer les narines, d'oublier l'haleine. Elle jouissait dans le déduit de l'éphémère instant. Car tel était l'interdit absolu : la Reine ne transpire pas, la Reine ne révèle pas le parfum du grand âge. Pas de lèse-majesté, verboten de sentir ; Sandra savait qu'elle devait lui cacher l'intense émotion qui la saisissait.
Le corps de la Reine est un socle, ce lieu public, cette institution, ce monument, qu'on entoure d'égards et devant lequel on s'agenouille. Mais aussi un oiseau farouche, jamais apprivoisable. Pas de travaux d'approche, jamais de relâchement. La Tour, prends garde, ne se laisse pas prendre. Orgueil de caste, depuis l'enfance. La Reine est une île, mystérieuse et imprenable.
(A suivre)
Publié par Anthropia à 11:49:22 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
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