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Je ne parviens plus à ouvrir la bouche pour dire un mot, on me guette.
Si je parle, on se gaussera, on se moquera.
Je voudrais me taire pour faire silence, mais le silence coûte cher.
Je voudrais parler pour me défendre, mais mon adversaire a tari la source.
Mes mots sont caducs, rongés par l'acide, des clones en imitent la couleur et l'odeur.
Tu te souviens des mots, quand ils étaient bons, quand ils disaient le sens, le plaisir et la peur ?
Je suis la fille de la muette, la toquée, la médusée. Un homme me maintient à terre, les bras en croix.
Le braqueur de parole a convoqué ses amis. Ils sont là, faisant cercle autour de moi.
L'effroyable Attila avec ses armées de guerriers a rasé la toundra de mes espérances.
Une cohorte aux visages hâlés par les UV fait déferler la terreur. Mes amis répètent que toute tentative de rebellion, d'indignation ou de préférence est inutile.
Leur stratégie est en tenaille, la menace et la colère pour me faire trembler, la critique et le rire pour me tétaniser, la conspiration pour m'isoler et la célébration pour étouffer le son de ma voix.
Pour obtenir qu'à tout coup, je courbe l'échine.
La propagande comme une peste noire m'impose son tempo. Des hommes en manteau de cuir rouge, étincelants de dorure, sont apparus, sortis d'on ne sait où.
Publié par Anthropia à 01:09:32 dans Mes nouvelles | Commentaires (1) | Permaliens
La petite est assise sur la pelouse du jardin. Ils sont partis pour la journée. Ils ont pris la voiture et l'ont quittée. Toute la journée sans eux. Ils l'ont laissée toute seule. Exprès. Elle est punie.
Publié par Anthropia à 16:53:38 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
Loin de se douter de ce qui l'attendait.
Embrayeur de discours, ce loin. Il va chercher aux confins de la psyché. L'homme était loin de lui-même, loin de ses propres questions. Absent à l'essentiel, ce qui l'attendait.
Loin est du côté du hasard, celui du destin qui nous échappe.
Comme une caméra qui nous prend de haut au carrefour d'une ville, au distributeur d'une banque, dans l'allée d'un bus ou d'un métro. Le loin de la narratrice qui guette, omnisciente.
Loin de se douter de ce qui l'attendait, la jeune SDF, celle qui ignorait qu'elle était filmée, ne souriait pas, toute occupée à son enlèvement. Alerte Enlèvement, comme ces mots résonnent de dynamique, tous à la joie de dépister, de jouer les indics, de repérer la délinquante ou le jeune gars autiste, ou malade mental, ou débile. Peu importe le diagnostic, ce qui compte, ce sont les symptômes ou les indices.
Loin de se douter, à moi les pauvres d'esprit, les SDF de douze ans, comment se douteraient-ils, agités par leur propre histoire ? Se douter, c'est déjà être alerté à l'intérieur, se douter, c'est supputer quelque chose de la réalité à venir. Comment se douteraient-ils ? Ils ont toujours été aveugles à leur scénario.
Se douter, c'est être malin avec la vie, avec le sens, avec les autres. C'est être réflexif, se regarder d'un œil suspicieux, s'analyser et anticiper. Se douter, c'est se prendre en charge. Pour se douter, faut bien s'aimer.
Ceux-là sont juste incapables, incompétents. On a toujours douté d'eux, ils ne se doutent de rien. Ils enlèvent des enfants avec naïveté, en passant à l'acte, sans réfléchir aux conséquences. Sans l'ombre d'un doute.
Quel doute les envahit au moment de commettre les actes répréhensibles. S'ils ne se doutent pas pour eux-mêmes, comment se douteraient-ils pour la société, qui va les enfermer, pour les familles qui vont leur en vouloir, pour les médias qui vont en faire leurs choux gras, pour les enfants qui vont en rêver ou en avoir des cauchemars.
Loin de se douter de ce qui l'attendait.
Car quelque chose les attend, au bout de cette histoire, quelque chose qu'ils ignorent, mais qui finit le doute, qui résout l'attente. Un "ce" qui repose, qui rend à soi-même, irruption d'un drame, qui force à faire face. Ah, c'est ça mon histoire, le destin m'attendait donc là ? Je ne savais pas que par là, il y avait une impasse, qui m'acculerait, seul, médiatisé et condamné d'avance. Que ce serait cela l'histoire de ma vie, que plus tard, on dirait de moi, loin de se douter de ce qui l'attendait, voilà ce qu'il ou elle a fait.
Quelqu'un savait-il pour lui, pour elle ? Quelqu'un aurait-il pu faire quelque chose ? Quelqu'un qui se serait douté de ce qui l'attendait, qui le voyait arriver, qui savait que tout cela n'allait pas bien tourner, qu'on le savait depuis longtemps qu'un jour, il ou elle passerait à l'acte, qu'on n'a rien fait pour, mais qu'est-ce qu'on aurait pu faire.
Qui se serait douté.
Publié par Anthropia à 08:54:36 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
Trois litanies
(Troisième volet) - Litanie du retournement du corps
De Jacques Rebotier
Poète, musicien
Inédit
Toi, depuis le temps que tu te dis que ta peau doit être mieux de l'autre côté, que tes épaules, ta poitrine, ton dos, tes ongles gagneraient à être vus par en dessous, tes cuisses, tes doigts, ton pénis, retournés comme des gants, ou de vieilles chaussettes, ta gorge renversée, ton larynx écortiqué, comme carapace de langoustine au verso de laquelle s'appliquent des pouces, tes phalanges démontées par le menu, tes papilles à gustation une à une rebroussées, désénervées, tes artères nommément déjantées comme soudains ces pneus de vélo, diables jaillis de nos bottes, ton oreille ébigornée, désenfouie, cette soi-disant oreille interne, avec marteau, enclume et je ne sais quel artisanal étrier, tes nerfs dégainés comme l'acier, la veine cave troussée et retroussée comme peau de lapin, ou vieux boudin, ta vessie déballonnée, hérissée comme un poisson-lune, hissée comme un jeu au fil du cerf-volant, ton aorte excavée, tes poumons débroussaillés, tes orteils révulsés, dépenaillés, tes yeux dépeignés, torréfiés, inoculés, anophtalmés, puis dépeignés à nouveau, ton pénis ébouriffé, parapluie qu'une bourrasque a fait sortir de ses gonds, tes cheveux déchaînés un à un Dieu évidemment reconnaîtra les siens, ton oreille à outils (l'autre) enfin désinternée, déterrée en grande hâte avec une fourchette à cerveau, tes reins décapsulés, ta vulve renversée, révolutionnée, qu'on puisse un peu voir de quoi il retourne, tes ovaires décoiffés, rangés l'un après l'autre dans des boîtes à œufs, ton foie éclaté comme une mangue, ton foie exhibé comme un fait divers, ton foie qui demande à être tranché au plus fin pour mieux démultiplier ses surfaces au soleil, ton pharynx désengoncé, ton œsophage déboyauté, ton pancréas percé à jour, ta trachée précipitée face contre terre dans la position de la pire humilité, et ton estomac : retournement d'estomac dans son exceptionnelle situation, vieil estomac, avant-déluge, sac à pattes, que ton tube-à-digérer tout entier soit balancé de l'amont vers l'aval, jeté cul par-dessus tête, et particulièrement échiqueté, tortillonné, torsionné, comme un anneau de Moebius qui aurait mal tourné, ton intestin patiemment écouvillonné, je ne veux pas voir un centimètre carré de la paroi interne de ce gros et de ce petit côlon qui ne soit proprement remis à sa place, que chacun d'eux soit rendu à sa nature vraie jusqu'au dernier de tes pores et toutes moelles dehors le dernier de tes derniers os, jusqu'au dernier de ton premier paléo-cerveau, hémisphères à deux dos, gorgés de tout, pleins de faux, hurlant qu'on les étale enfin aux quatre points de mille milliards de neurones palpitant dans la nuit comme villes-lumières la planète. Ah, depuis le temps que tu ne rêves non pas seulement sens dessus dessous mais sens dedans dehors, depuis le temps, enfin, ah, oui, pouvoir enfin te retourner sur toi-même...
Publié par Anthropia à 11:01:38 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
Trois litanies
(Demain la suite des trois litanies)
Publié par Anthropia à 11:12:23 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) | Permaliens
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