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Anthropia

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    Autour de l'idée de grand-mère | 01 août 2007





     

    M.B. est l'inconnue, dont on rêve tous. La page blanche. Pas de film sur son enfance, pas de journal autobiographique retrouvé dans la malle d'un grenier de campagne, aucun objet posthume : l'oubli parfait.

     
    Même pas la trace d'un mythe, d'un âge d'or ou une histoire de fondation. « Tiens, la bague de M.B. ». « Ses derniers mots ont été... ».


    A ma connaissance, la presse n'en a jamais parlé. Mais l'aurais-je su si elle l'avait fait ? Ai-je seulement cherché dans les archives ?


    N'y a-t-il pas plus de confort à créer ex-nihilo cette illustre absente des mémoires.


    Je vais donc vous conter l'histoire de M.B., star perdue de mon inconscient, M.B. les deux initiales du vide. 


    Vide de grand-mère. Comment parler d'un vide de grand-mère ?


    Le vide de grand-mère, c'est le contraire du plein de grand-mère. On dit d'ailleurs « avoir » une grand-mère ? On met l'accent sur la possession.


    On ne dit pas qu'on est une petite-fille. Comme on dit je suis enceinte ou je suis orpheline. Ce n'est pas un statut de l'être. Cela ne donne pas apparemment d'identité particulière.
     

    Eve, celle de l'Adam du Paradis, à la naissance de Caïn, est aussi dans la possession, dans l'avoir. Elle donne à son fils (son fils Caïn) un nom qui dit textuellement « j'ai acquis l'enfant avec Dieu » ; c'est ce que signifie le nom de Caïn. Sentiment de toute-puissance, l'avoir, qui passe par-dessus le père.



    Pour une grand-mère, on n'en acquiert pas une. On l'a tout simplement. C'est un acquis de tout un chacun. Il va de soi d'en posséder une. Une grand-mère. Comme on a des cheveux, des yeux, des cils, des mains, des bras, des parents, des frères, des sœurs et un grand-père.


    Ou on n'en a pas. Je n'en ai pas, ou plutôt de ce côté-là, je n'ai pas de grand-mère. Accident généalogique. Plus simplement, décès.


    Pas de « grand..... mère ». Nommée à partir de son seul statut de mère et de son rang dans la généalogie, plus haut que la mère. 


    D'ailleurs, les spécialistes du marketing ne s'y sont pas trompés, ils ont vite débaptisé Grand-mère pour complexifier l'image.

     


    Vous avez tout d'abord la catégorie « grand-mère senior », cinquante-cinq ans, bobo, utilisant désormais une trottinette pour faire son marché. Voyageant six mois par an, entre la Cité interdite et Recife de Noël à décembre, retrouvant pour les fêtes son cadre de mari, en dispositif de pré-retraite depuis la troisième fusion de son entreprise avec un consortium mondial. Il a encore un fil à la patte. Elle, dans la belle maturité, botoxée si nécessaire, goûte peu à peu aux joies de la liberté.


     
    Puis, paradoxe du temps, ils l'appellent «libérée ». Nos spécialistes des socio- types sous-entendraient-ils que Mère, elle ne l'était pas, libre ? Libre parce qu'enfin débarrassée du travail, de la famille, de la patrie. Il y aurait là comme une tendance anarchique de la mère-grand, du côté de la fuite des responsabilités. Elle ne prendra pas Ernest au Jardin d'enfant. Non elle est à Cuba, mamy.


     

    Mais l'ordre guette :  grand-père vient de s'éteindre. Elle s'avoue timorée pour les aventures, ne pratiquant plus que le seul voyage annuel du club du 3ème âge.

     


    A Prague, cette année-là, même les clubs ruraux ne partent plus à Lourdes. Grand-mère entre alors dans la catégorie des « Paisibles ». Tout aussi tendancieux, ce « paisible ».




    Cela voudrait-il dire qu'avant, c'était la guerre ? Qu'au temps du mari, Grand-mère subissait la violence météorologique, qu'elle égrénait le chapelet des tourments conjugaux ?




    Mais de la part de ces benêts de la marchandisation, n'est-ce pas plutôt qu'elle s'assagit enfin ? Apaisée, oui, cessant d'être mégère bien qu'encore ménagère. Décidément, l'inconscient des hommes du marketing s'étale à livre ouvert.




    Et ce n'est pas fini. Parlons à présent de « nos Grands Aînés », c'est la dernière catégorie. Plus de quatre-vingt ans, le quatrième âge, celui de l'hiver. Cela vous a un parfum de sapin, celui des cercueils qu'on affûte derrière les maisons de retraite. «Vous savez, vous n'êtes pas obligés de faire de l'acharnement thérapeutique. Nous nous y sommes préparés, mon mari et moi. Le moment viendra où il faudra bien la débrancher, Grand-mère ». 

     

    Nos grands aînés : comme s'ils ne s'appartenaient déjà plus. La grande chaîne de l'hypocrisie des marchands de vieillesse : des directrices de maisons de retraite intéressées au business des croque-morts ; dans les magasins de luxe pour fin de vie, possibilité de commande par anticipation et de crédit revolving. Matelas bleu ou rose. Poignées en or. Chêne ou acajou, cela sied mieux que le pin. Aînés, ils nous protègent à cette place : ces premiers sur la liste de la Grande Faucheuse.
     

    Oh, ma mère-grant : ce mot fait béance en moi. En ce lieu,  je n'ai que mot du père. Pas de lien. A quoi rime cette quête ?                                                                       

                                                                                                                                                       

    Je chercherais ce signe de la supériorité de l'aînesse sur moi.  Privilège de l'antériorité. C'est vieux, c'est mieux. La supériorité des origines sur le présent. Grand mère, c'est du plus de racine, du plus de fondation, de la stèle, du nombril du monde, l'autel dressé vers le Ciel. A partir de Grand-mère, on fait du chanelling, on se connecte avec le cosmos, le vide spatio-temporel. La Grande Antenne paranoïaque qui vous permettra d'entendre les voix, celles de vos Anciens ou celles des Martiens. C'est pareil.                                         
     


    Avec Mère Grant, on fait du trisaïeul. On couvre potentiellement cinq générations, peut-être même six, de mémoire de vivants. De quoi assurer la transmission de six récits générationnels. Quelle matière ! La toute-puissance d'une famille à son comble : sûre de ses origines. Grand-mère, cela judaïse une famille : elle fait peuple, elle fait nation, elle fait lien avec le plus ancien.
     

    Ou cela l'africanise avec son griot africain : non seulement il connaît la généalogie, mais il sert de post-it à toute la famille. Ne pas oublier l'anniversaire de, la naissance de, qu'il rappelle aux autres. L'anti-oubli des familles. Dans nos campagnes, où les grands-mères ne vivaient en moyenne que quarante-quatre ans, nous avions les tantes Suzanne, les cousines Berthe, qui servaient d'aide-mémoire. De quoi encombrer les têtes de dettes et de fautes diverses.
     


    Moi, je n'ai pas la vertu des petites-filles de famille. Je préfère la belle virginité du souvenir de M.B. Ni mère à la puissance M, ni banale figure de consommatrice. Ne défigurez pas celle qui n'a pas encore de visage. Laissez-moi la concevoir avant de la trahir.


    Concevoir ?

     

    Dans la tombe au cimetière, quand je déduis son âge de la date affichée, je suis plus âgée qu'elle. Plus âgée que ma grand-mère là dans la boîte. Ma grand-mère morte trop jeune.


     

    Publié par Anthropia à 09:40:23 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    JT-cloche de 20h | 28 juillet 2007

     

    Diego Perrone, La mamma di Boccioni in ambulanza e la fusione della campana

    (© F. Delpech) - droits réservés

    CAPC, musée d'art contemporain de Bordeaux

    25 mai - 16 septembre 2007

       

     

     

    Saviez-vous que la France connaissait le JT bien avant le XXème siècle.

     

    Au XVIIIème siècle, on sonna les grandes victoires napoléoniennes, la rumeur d'une défaite ou d'une victoire ne cessait que lorsque la cloche avait affiché le son définitif.

     

    Ainsi déclara-t-on la fin de la Monarchie et la Révolution française. A tel point qu'au siècle suivant, Louis-Napoléon fit remonter les cordes pour éviter qu'on sonnât les révoltes.

     

    Le glas accompagnait une lente agonie, quand il sonnait, il donnait raison aux rumeurs de mort prochaine. Il était en quelque sorte un reportage en direct.

     

    Mort d'un Roi, annonce de fêtes, la vie était scandée d'événements annoncés au rythme campanaire.

     

    Le côté officiel, qui faisait que quand cloche sonnait, information il y avait.

     

    Comme aujourd'hui au JT, quand sa musique processionnaire nous convoque, nous sentons que la vérité va s'avancer, pure et nue comme l'innocence et la source d'eau.

     

    Malheureusement tel n'est pas souvent le cas.

     

    Et nous pauvres paysans, nous devons nous demander qui de l'Angélus ou du glas aurait sonné, à moins que ce ne soit à pic ou à repic peut-être le tocsin, quand ce n'est le carillon.

     

    Nous sommes pris pour des cloches tout au long de l'année.

     

    Alors, si tu ne veux pas que les choucas t'assiègent de leurs cris, ne sois pas la boule d'un clocher (Goethe).

     

     

     

         

    PS : merci à France-Culture, Jean-Noël Jeanneney dans son Concordance des Temps sur "Le Bruit des cloches : bonheur ou nuisance" et Alain Corbin de m'avoir mis sur la piste de ce thème.

    Historien du sensible, Alain Corbin est professeur émérite d'histoire du XIXe siècle de l'université Paris-I et membre de l'Institut universitaire de France. Et j'adore tout ce qu'il écrit.

     

     

    Publié par Anthropia à 12:54:05 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    Kafka | 27 juillet 2007

     

    Le négatif nous est donné. Il nous appartient de faire le positif.

     

    in Préparatifs de noce à la campagne.

    Franz Kafka

    Publié par Anthropia à 22:09:15 dans Mes nouvelles | Commentaires (1) |

    Va vers ton risque | 17 juillet 2007

     

    Impose ta chance,

    Serre ton bonheur,

    Et va vers ton risque.

    A te regarder, ils s'habitueront.

     

    René Char

     

     

    Publié par Anthropia à 09:05:10 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

    Until the bitter end | 28 février 2007

    Jusqu'à l'ultime fin (l'amère fin)

     


     

    Il lit Les Puissances du Mal, de Jean-Edern Hallier. Qui lit encore cet auteur ? Il a pudiquement recouvert le livre d'un papier cristal bleu pâle, mais le titre se devine facilement au travers. Il est assis sur une fesse, il se présente de profil en  portrait égyptien, il se donne aux autres, et peut-être à lui-même, en découpe à contre-jour, vêtu de noir, repassant rapidement d'un à-plat de la main sa veste, rectifiant un pli du pantalon. Régulièrement, il réinstalle son profil. Il se réinitialise comme on reboote un ordinateur. Je suis située dans sa diagonale. Il s'est installé de biais face à moi, le coude sur la tablette, il est le Lecteur des Puissances du Mal de Jean-Edern Hallier. Image à moi offerte.

     


    Jean-Edern, il en a l'allure, grand, mince, dégingandé –est-ce ainsi qu'on dit dans les romans-, les yeux bleus et les cheveux gris.

     


    Un être de manière, tout occupé de la surface, aucun regard ne vient à lui, qu'il ne l'ait filtré, orienté dans le sens qui lui convient. Je suis son miroir. Il s'est assis face à moi en demandant si c'était libre. Mon manteau était posé sur le siège, je dégage la banquette. Bref échange de regard.

     


    Je lis un livre de Philippe Forest, Le Roman, Le Réel, je déguste chaque phrase. Je lis, mais insidieusement la réalité de mon voisin m'envahit. L'encombrement de son moi qui fait pousser soupir. Je soupire à mon tour.

     

    Peut-on encore lire Jean-Edern ?

    Non, c'est mauvais (et bien pourquoi le lit-il alors ?).

    De quoi cela parle-t-il ?

    De Mitterrand. (Il prononce Mitrand).

    Le Mal, c'est lui ?

    Oui.

    N'est-ce pas un peu exagéré ?

    Non, pas ce qu'on lit, cela mérite le terme.

    Qu'est-ce que cela vous apporte ?

    Rien. D'ailleurs c'est mal écrit. Il n'écrit pas bien, Jean-Edern.

     


    Je ne me souviens plus de la suite de la conversation. Des mots, la conspiration des médiocres, le monde, les fonctionnaires, tous des médiocres, les hauts fonctionnaires, lui en est un, merci il a réussi, il le dit, au cas où je croirais qu'il est bitter.



    Tiens, bitter, à la fin de la soirée hier soir, musique, ambiance, des Américains de Grenoble, beaucoup d'Américains et l'un me dit : thank you for staying till the bitter end. Merci d'être restés jusqu'à l'ultime ou l'amère fin.
    No, that was not bitter at all. Non, ce ne fut pas « amer ». Intraduisible en français.

     


    Bitter, l'homme du train, lui, l'est, amer. Et pas de fin amère pour la soirée qui suivit, qui ne fut que délice.

     


    La bitter end est l'ultime pointe de la nuit, quand plus rien ne sépare du rien, que le rien.

    Le nom d'une boîte à New York, The bitter end. Invités que nous sommes à y rester jusqu'à l'aube, hagards, alcoolisés, pour se donner courage à retrouver un lit solitaire, sans que l'endormissement ne soit un obstacle. Jusqu'à l'ultime fin de la nuit pour éviter l'amertume de l'entre-chien-et-loup.

     


    L'homme dit encore, les jeunes, il faut intervenir, cela ne peut plus durer, discours convenu. Mais dès qu'il se voit percé à jour, il se précipite dans un message inversé, il n'est pas du genre à dénoncer, lui, pendant la guerre, même pas 5% de résistants, lui sûrement n'aurait pas dénoncé, des fois que je croirais, non il ne vote pas pour Le Pen, non il n'est pas de ces tendances que je sous-entends. Il dit qu'il n'a pas eu d'enfant. Je dis que je suis devenue optimiste le jour de la naissance du mien. J'aperçois derrière lui le regard d'un jeune issu.

     

    Issu, il l'est, son regard se durcit en fixant la tête de mon interlocuteur, celui qui lui tourne le dos. Et la conversation, nous l'avons à trois, le dandy anarchiste de droite, le jeune issu qui me jette un regard parfois désespéré et moi-même. Le narcisse ne voit pas, ne sent pas, sa voix s'élève sûre d'elle à conspuer, stigmatiser, critiquer, il est tout à l'ouvrage de me charmer, de me conduire puis de m'éconduire, de me laisser penser, puis de me dissuader. Impossible conversation avec celui qui se méfie des pièges, qui ne disserte que sur le désir de lui-même, entêté du spéculum.

     


    Et le jeune issu qui ne dit mot, sans consentir pour autant. Il le suivra au sortir du train, il partira très vite derrière lui, sans me dire au revoir du regard, concentré sur la nuque. Suivre la nuque.

     


    Bitter, je le suis enfin, quand nos voisins de soirée américaine nous disent qu'ils rentrent du Louisiana. Ils racontent leur séjour au chaos de l'après-Katherina. Un ingénieur leur a dit qu'on pouvait rouler sept heures durant avec aux yeux le spectacle effarant de la désolation. Des villes rasées par la haute vague de sept mètres de haut. Et toujours aujourd'hui, plus d'un an après, des bateaux occupant le milieu de la rue, des maisons sans eau et sans électricité, l'équivalent de la moitié du territoire de la France effacé de la civilisation américaine. Les ONG n'interviennent pas dans ce coin du monde. Les surplus des fonds du tsunami asiatique ne sont pas parvenus chez les pauvres du plus riche pays du monde. Terre laissée à l'abandon. Till the bitter end.






     

    Publié par Anthropia à 15:03:03 dans Mes nouvelles | Commentaires (0) |

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