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Anthropia

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    La mère inconsolée | 17 août 2008

    (droits réservés)

    La mort d'une inconsolée

    Les derniers jours de Susan Sontag

    David Rieff

    Traduction Marc Weitzmann

    Editions Climats

     

     

     

    Qui n'a pas lu La maladie comme métaphore,

    qui n'a pas suivi le parcours atypique de Susan Sontag,

    ne sera sans doute pas intéressé par ce livre.

     

    Quelle idée en effet d'aller assister

    en quasi-direct aux derniers jours d'une mourante,

    fût-elle une intellectuelle dérangeante,

    une femme engagée célèbre !

     

    Et pourtant, c'est la mort d'une mère

    dont parle ce fils, plus très jeune.

    C'est la difficulté

    à parler de la mort justement,

    quand celle-ci se présente

    qu'on a l'intuition que cette fois-ci

    elle sera bien au rendez-vous

    et que sa mère, par détermination,

    volonté et névrose,

    s'obstine à croire encore possible

    telle greffe de moelle,

    tel traitement du dernier espoir.

     

    Le syndrome au vilain nom, SDM,

    attrapé par traitement anticancéreux

    d'un sarcome utérin,

    la guérison qui vous rend malade,

    une invention de la médecine moderne.

     

    David Rieff raconte la bataille

    contre l'inéluctable,

    mais cela on ne le sait qu'après,

    quand tout est fini,

    avant on se demande

    si on doit se battre pour guérir

    ou renoncer

    pour se préparer à mourir.

     

    Susan Sontag

    qui se battait contre le mensonge,

    craignait plus encore la mort,

    elle craignait de l'envisager,

    cela l'aurait rendue folle.

     

    Et son fils l'a accepté,

    «après tout, c'était sa mort».

     

    Un livre sur la culpabilité

    et sur la lutte contre la culpabilité,

    celle de ne savoir aborder le sujet qui fâche

    avec une mère entêtée,

    « je me demande dans mes pires moments,

    si je n'ai pas en fait rendu

    les choses plus pénibles pour elle

    en remplissant ainsi

    le calice empoisonné de l'espérance ».

     

    Celle de n'avoir su vivre sa vie avec elle,

    comme si elle allait mourir demain,

    d'être resté dans son quant-à-soi trop souvent,

    de ne pas avoir laissé affleurer les émotions.

    Un livre sur la folie à plusieurs,

    quand un être ne se résout pas à se résigner,

    un livre sur les médecins

    et leur posture complexe dans ces moments extrêmes.

     

    On lui en veut un peu à Susan Sontag

    d'avoir pour dernier mot à son fils,

    « je voulais te dire... »,

    sacré cadeau ça, cadeau empoisonné,

    La position d'énonciation

    et puis rien, pas de suite,

    Le mystère, que voulait-elle donc dire ?

    Mais cadeau quand-même,

    car la phrase ouvre le dialogue,

    façon d'obliger son fils

    à poursuivre la conversation, sans doute.

     

    Ce qu'on comprend,

    c'est qu'avec une mère pareille,

    on reste longtemps le fils,

    « Tandis qu'elle mourait,

    nous nagions à ses côtés

    dans l'océan de sa mort

    et la regardions mourir.

    Puis elle mourut.

    Et pour ce qui est de moi,

    j'y suis toujours,

    comme je le découvre,

    je nage encore dans cet océan ».

     

    Comment survivre à une mère inconsolée ?

     

     

    Susan Sontag (1933-2004)

    enterrée au Cimetière du Montparnasse,

    parce que les cimetières new-yorkais sont laids.

    Quelque part pas loin de Simone de Beauvoir.

    Aime les galets polis et les fleurs.

     

     

     

     

     

     

    Publié par Anthropia à 10:16:20 dans Critique littéraire | Commentaires (0) |

    Le pas aveugle : une femme, l'amour, la psychanalyse | 27 mai 2008

    Robert Indiana

    Love Red Violet

    Fiac 2007

    Cliché Anthropia

     

     

     

     

    Le pas aveugle

    Une femme, l'amour, la psychanalyse

    Marie-Claire Grafé

    Denoël

     

     

     

    "Elle est écartelée entre deux villes, Paris et Bruxelles.

    Et entre deux hommes, son mari et son amant,
    qui vivent l'un dans la capitale belge et l'autre dans la capitale française.
    La jeune femme ne cesse de faire des allers et retours entre ces deux villes,
    ces deux amours, incapable aussi bien de supporter cette situation
    que d'y mettre un terme.
     
    L'histoire se passe au début des années 60,
    alors que s'amorce la libération des mœurs
    qui culminera à la fin de la décennie
    et pendant que la guerre d'Algérie se dirige péniblement vers son terme.

    Alors aussi que l'effervescence intellectuelle bat son plein,
    en particulier dans le Paris de Claude Lévi-Strauss,
    Louis Althusser, Jacques Lacan et leurs disciples,
    que croisent, au hasard des rencontres,
    des amitiés et des réunions de travail,
    l'héroïne du livre et ses proches.
     
    Un récit intime qui a pour cadre le monde intellectuel
    d'une époque fort bien reconstituée ? Pas seulement.
    Le Pas aveugle relate - et c'est une première -
    ce qui s'est dit séance après séance, quasiment au mot près,
    pendant toute la cure psychanalytique de l'auteur
    avec un praticien alors fort connu sur la place de Paris.

    Ce qui se disait côté divan comme côté fauteuil
    au cours de ces séances était noté en effet quasiment " en temps réel " par la patiente,
    au cours de ses voyages Paris-Bruxelles.
    Ayant retrouvé il y a peu ces textes profondément enfouis depuis un demi-siècle,
    Marie-Claire Grafé a décidé de les publier.
    Ce qui nous vaut ce document exceptionnel
    qui témoigne de l'intérieur et sans tabou d'une analyse."
     
    Qu'ajouter à cet excellent résumé de la 4ème de couverture.
    Que ce livre est le réel pédalage de celui qui entreprend une analyse,
    jamais sûr de ce qu'il dit, de ce que cela signifie,
    toujours dans l'à-peu-près, dans l'incapacité de se voir,
    avançant pas-à-pas, avec la forte impression de se perdre,
    se perdant, mais à travers ce cheminement,
    trouvant quelque chose qu'il n'avait pas prévu.
     
    C'est le livre le plus authentique sur une psychanalyse
    que j'ai pu lire, parce qu'il ne reconstruit pas dans l'après-coup,
    mais reprend chaque séance avec son aspect décousu,
    son imprécision, sa redondance,
    cette incessante répétition du symptöme, du discours de plainte,
    de cette impression de l'impasse qui ne passe pas.
     
    Le pas aveugle, au sens où on marche sur une route de nuit,
    sans rien y voir, on arrive quelque part qu'on ne sait nommer,
    et "il se passe des choses" dans l'environnement,
    les gens bougent par rapport à soi,
    simplement parce que soi-même on a bougé.
    Un minuscule déplacement, millimétriquement non visible,
    mais qui change tout,
    qui fait qu'après, ce n'est plus comme avant.
     
    Ce livre est l'in-définition de la psychanalyse,
    sa preuve par l'impuissance,
    sa légitimation par le désespoir qu'on ne sait surmonter
    qu'en parlant à côté, en se trompant beaucoup.
     
     
     
     

    Publié par Anthropia à 11:48:48 dans Critique littéraire | Commentaires (3) |

    La nouvelle | 26 mai 2008

    Sophie Calle

    Droits réservés

     

     

    Grégoire Bouillier

    Cap Canaveral

    Allia

    2008

        

    Etrange et court récit où nous emmène Grégoire Bouillier,

    parti bien loin inspirer les grandes expositions de Sophie Calle,

    Prenez soin de vous, 

    et nous laissant seuls depuis son invité-mystère,

    une délicieuse installation d'écriture contemporaine,

    comme Enrique Vila-Matas les aime.

     

     

    Je ne déflorerai pas l'histoire.

    Mais voudrais souligner le petit format des phrases comme du livre,

    une sorte de souvenir glissé entre les pensées,

    les fleurs comme la tentative de raisonner sur ce qui s'est donné,

    ce soir-là, à la poursuite d'une petite fille,

    dans un moment «où la vie fait des promesses

    qu'il n'est pas question qu'elle tienne. Surtout pas.»

     

    Cette scène de petite sorcière, jamais rassasiée,

    qui donne à l'écrivain de quoi écrire,

    parce que c'est lui, et parce que c'est elle.

     

    PS : et si vous ne l'avez déjà fait,

    lisez du même auteur

    Rapport sur moi,

    un des meilleurs livres d'auto-fiction.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Publié par Anthropia à 09:03:36 dans Critique littéraire | Commentaires (0) |

    Vila-Matas : la mise en abîme | 03 mai 2008

    Ronald Bladen

    Cathedral Evening

    Palais de Tokyo, 2007

    Cliché Anthropia

     

     

     

    Depuis quelques jours, je suis entrée dans le livre,

    Explorateurs de l'abîme, d'Enrique Vila-Matas.

      

    Comment décrire ce recueil de nouvelles,

    où l'abîme et l'art figurent

    comme personnages principaux, difficile.

     

    Entrez dans le dispositif de Sophie Calle,

    non, en fait c'est le projet d'écriture

    d'Enrique Vila-Matas, enfin on s'y perd,

    car la mise en abîme vaut aussi en ce sens,

    bref, imaginez-vous le narrateur,

    sollicité par une artiste contemporaine,

    pour lui écrire le scénario de vie

    d'une année entière.

     

    Elle le réalisera, moyennant

    quelques petites conditions

    que vous découvrirez.

    Enfin, en principe.

    Car la question reste en suspens jusqu'au bout.

      

    C'est un superbe livre de chevet,

    qu'on déguste pour ses qualités de dépaysement

    et d'humour, ses citations littéraires,

    qui fonctionnent comme des opérateurs de récit,

    des petites bites de flipper,

    sur lesquelles on rebondit,

    Kafka et le grand-oncle d'Enrique,

    nous accompagnant pour nous guider.

      

    Ce qui surprend, c'est l'hésitation,

    Vila-Matas en auteur malade,

    qui revient sur ce choix de vie,

    cet amour de l'art au-dessus de tout.

    Pour qui ?  Pour soi, pour l'art.

    Un spectacle nous intrigue,

    Miles Davis tourne le dos au public pour jouer,

    pour mieux se concentrer,

    pour oublier l'auditeur, le spectateur ;

    cette métaphore de l'artiste, les yeux à l'intérieur,

    plutôt que dans la relation au monde.

    Regret d'une époque

    où Vila-Matas écrivait sans être publié ?

      

    Savoir toucher les sujets graves avec légèreté,

    redonner à l'artiste la place du risque,

    de ce regard du bord de précipice,

    qui apporte le lointain dans nos vies,

    l'étrange auquel le réel sert de contre-point.

     

    Et puis décidément, cet auteur, Vila-Matas,

    qui, de livres en livres, cherche à disparaître

    dans les replis de sa narration,

    se nourrissant des souvenirs des autres

    pour faire œuvre d'auto-fiction,

    nous mettant face au néant de son identité,

    mais tellement habité de fantastique

    et de petits bouts de réalité,

    qu'il finit par faire

    miroir mosaïque de lui-même.

      

    Explorateurs de l'abîme

    d'Enrique Vila-Matas

    Editions Bourgois

    23 euros

     

     

     

     

     

    Publié par Anthropia à 11:03:10 dans Critique littéraire | Commentaires (2) |

    Les bois dormants | 28 octobre 2007

    Niki de Saint-Phalle

    Le poète et sa muse, 1975 (détail)

    FIAC 2007

    Cliché Anthropia

     

     

     

     

    Les bois dormants

    Fabienne Juhel

    Editions du Rouergue

    157 pages - 14 euros

     

     

    On se laisse emmener dans ce roman poétique, jonché de métaphores végétales, de personnages inquiétants, comme Joe l'Indien, la truite bleue, bref l'univers sylvestre de l'auteure, Fabienne Juhel.

     

    Le motif du roman consiste à se rapprocher des derniers instants d'une narratrice, enfermée dans le silence du coma, qui lui laisse le temps de penser, de raconter ce qui l'amène dans ce lit d'hôpital.

     

    L'héroïne est perdue, depuis que quelques jours après sa naissance, ses parents l'ont oubliée dans son couffin, tout à leur peluche gagnée sur un stand de tir, sur le bar d'un stand de la fête foraine. De ces instants qui ont duré jusque tard dans la nuit, le bébé a gardé un trouble de l'absence, qui a planté le germe d'une petite tumeur qui ne fera que grandir, qu'aucun mari ou enfants ne sauront faire disparaître.

     

    Au jour de la fin, elle se sera perdue, la petite fille, parce qu'on ne se relève sans doute pas de parents si insouciants et d'un secret qui fonde en elle le manque, ce vide qui autorise n'importe quelle étoile à se loger là dans une petite cavité inconnue du cerveau.

     

     

    Nous sommes parfois débordés par la profusion d'images, par l'univers baroque et fantasmagorique de l'auteure. Mais, jamais triste, ce récit est sans doute une des perles de cette rentrée.

     

     

     

     

     

     

     

     

    Publié par Anthropia à 21:21:21 dans Critique littéraire | Commentaires (0) |

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