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Andy Vérol - N'est pas ton ami

Le moindre de vos dons m'aidera à arrêter - Les écrits d'une petite frappe de la littérature

A lire et à écouter

Présentation

 


Une biographie d'Andy Vérol: Manu Chao, le clandestino, juin 2009, Editions Pylône.Infos ici: http://pylone.wordpress.com/


Une biographie d'Andy Vérol: Noir Désir, le vent les portera, juin 2009, Editions Pylône.Infos ici: http://pylone.wordpress.com/


Nouvelle d'Andy Vérol dans le livre collectif, Le Livre Noir de Ta Mère, Ed. de Ta Mère - 2009. Infos ici: http://detamere.blogspot.com/ 


 



Premier roman d'Andy Verol, Les Derniers Cowboys français. Collection Pylône - 2008. Infos ici: http://pylone.wordpress.com/


Une biographie d'Andy Vérol: Un noir désir, Bertrand Cantat, 2008, aux éditions Scali. Périmé.


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Le goût amer de l'amande | 28 octobre 2009

 

On dit que le cyanure a le goût de l'amande... amer...

Unique extrait de mon futur roman:

 

Le miroir est brisé. Mémé met du temps à descendre. Il y a bientôt Motus à la télé… Je pourrai regarder. Le bruit de ses gros pieds pleins de jaunâtre, de croutes, de cors, des orteils déformés, des boursouflures un peu dégueulasses… Les décennies de fonctionnement de son  corps de vieille.

 

Ce matin, j’ai retourné la terre du jardin. J’y ai incorporé du fumier, du fumant, du frais, livré hier soir, par Marcel Tayot, l’exploitant du Haut-de-Flizeville. Il avait son sourire sans dents et ses vannes de beauf campagnard. La télévision modifie peu à peu les mentalités. Il a besoin d’un écran plat, maintenant. Son petit fils ne fera pas agriculteur, mais ingénieur, « pour faire parti de la haute »… Il m’a serré la main avec sa grosse main. Il m’a tapé sur l’épaule - un chouia plus fort et il me la déboîtait- en me postillonnant :

 

« Alors p’tit mec de la ville ! T’en a vu des célébrités toi ! »

 

Avec sa femme, le soir, lorsqu’il a fini de rentrer le troupeau, chopé le lait avec les « suceuses », il regarde les émissions de Télé-réalité. La télé modifie les vies, modifie les comportements… Il accepte de faire la vaisselle et se lave les dents tous les jours. Il porte des vêtements avec des motifs plutôt que des pulls tricotés, et affirme que c’est de meilleure qualité.

 

Il aime dire : « Comme disait Gabin, je sais plus dans quel film ou laquelle de chanson, « Je sais qu’on n’sait jamais. » Ben crois-moi, moi j’crois qu’on en sait trop maintenant, alors on sait plus quoi penser… »

 

Ce soir, c’est belotte chez Gannet, le bistro à l’angle de l’impasse et de la nationale. On installe deux tables au fond du bar. Nous sommes généralement huit. Je suis le plus jeune. J’aime ça. Ils ont des conversations de retraités, d’exploitants agricoles, de bûcherons, d’éleveurs, de pêcheurs... Je fais tache avec mon métier de technico-commercial… Pendant que nous jouons, ils s’engueulent. Généralement ça commence à propos de la partie, un litige à régler, puis ça tourne au vinaigre, on en vient aux insultes, aux attaques personnelles… On ressasse des décennies de merdes du passé.

 

Je passerai au cimetière dans l’après-midi, pour déterrer mes morts, leur parler, brosser les tombes, leur parler, leur faire les mamours qu’ils méritent, déposer de nouvelles plantes en plastique et tissu et leur parler.

 

J’ai fini par sympathiser avec la responsable de la boutique spécialisée pompes funèbres. Je l’appelle « Madame la Croque-Mort », et elle me dit toujours, en rougissant : « Olalala, monsieur Nelo, vous êtes taquin… »

 

J’ai l’intention de l’inviter un soir, boire un verre de Volner chez Gannet ou chez Nono. Ça fera jaser, et les vieux cons qui campent les coudes sur le zinc, diront que je vais finir par me marier avec « la petite ». Elle a 36 ans, et pas un seul coup de tringle dans le plâtre. Elle a un fort accent du nord, un petit duvet brun sous les narines et des tenues dignes d’une mère-grand-que-vous-avez-de-grandes-dents.

 

Dur.

 

Mais que faire ? En excluant la télévision et internet, le seul lien que nous avons avec le « monde extérieur », ce sont ces trainées blanches laissées par les avions dans le ciel, ces quelques touristes-randonneurs qui viennent avaler quelques bières dans nos troquets locaux… « Ils » ont fermé notre Poste, mais aussi notre école primaire. « Ils » ont aussi muré le petit poste de Police. Nous avons un curé itinérant qui vient sermonner nos vieux croyants après avoir sermonné ceux de Douvion-Sur-Uvonnes, Dame-de-Reims et Croix-l’Ours. Flize-Ville constitue la fin de sa tournée dominicale, l’occasion pour lui de vider son irascibilité sur nos ancêtres angoissés.  Parfois j’accompagne Mémé, parce qu’elle aime me prendre le bras en marchant jusqu’à l’église, fière de se tortiller-en-boitant avec « mon beau jeune homme, un presque mon amant. »

 

Un bus, deux fois par jour, s’arrête devant l’abribus situé devant la mairie. Il y prend quelques rares travailleurs non véhiculés, des vieilles qui veulent faire des emplettes « à la ville » et des jeunes déscolarisés attirés par la salle de jeux (billard, baby foot, flippers et jeux de quilles) ouverte 7 jours sur 7 à Magneville, la préfecture de notre département.

 

Mémé met du temps à descendre. Ses pieds écrasent les aspérités des marches d’escalier. Ça craque, ça gémit ces vieilles maisons-là. Avant qu’elle ne déboule dans la cuisine, je lui mets une sucrette dans son café. Le médecin lui a formellement déconseillé de consommer trop de sucre, mais elle ne conçoit pas que l’on puisse utiliser des ersatz, telles les sucrettes, pilules chimiques d’aspartame. Pour sa génération, ces personnes nées dans les années 20 du 20ème siècle, notre monde est bien pire que celui qu’ils ont subit durant la seconde guerre mondiale… La moindre sucrette dans le café est suspectée de contribuer au lent empoisonnement des « honnêtes gens ». Ce qui, j’en conviens, n’est pas si loin de la vérité.

 

Elle jaillit, toute en poids, boule de viande, de graisse, d’arthrite, de rhumatismes, sclérosée de partout, douloureuse, peineuse, mais souriante… Elle m’approche, me prend dans ses bras et un claque un baiser sonore sur la joue droite, avant de me dire- haleine fraiche mais rance d’une femme qui a tant embrassé, tellement embrasé, armée d’un dentier- avec sa voix tremblante et ses mots parfaitement placés : « Mon Nelo, mon petit-fils, mon beau, ma gros, mon gamin… »

 

Elle a son regard de jeunesse, le brillant et la vitalité… Je sais que son esprit n’a pas pris une ride. L’enveloppe de son corps trompe la réalité de sa personne. Elle a 20 ans, elle a 25 ans. Elle a toute la fougue et les rêves… Comme tous les anciens… La mort est une abstraction, même si elle a perdu tous ses proches… Elle est belle… à faire l’amour, ma grand-mère…

 

Puis, elle s’assoit à sa place, ses grosses jambes, gainées de bas de contention beiges, pliées sous la table en chêne massif. Elle passe sa main, tachée par la vieillesse, sur la toile cirée, vert-pomme, afin de lourder les miettes par terre… Puis elle ouvre son étui à lunette, lave les verres avec le tissu soyeux, et les porte sur son nez. Elle referme la boîte. Attrape la tasse de café qu’elle amène à sa bouche. Avale une gorgée, avant de la reposer. Elle saisit ensuite la télécommande. Je l’embrasse dans le cou. Elle ferme les yeux : « Tu me fais des frissons Nelo. »

 

Elle tripote les boutons avant de trouver celui qui lui permettra d’accéder à son programme favori de la fin de matinée : Mo-mo-motus… Tala tala tata… Nous chantons le générique ensemble.   Elle sent l’eau de Cologne mélangée au fumet de sa peau de vieillesse. Elle a un goût. Je ne sais pas définir ce goût, mais elle a un goût.

 

« Tu as un goût, mémé…

- Oui un goût de mémé…

- Non pas celui-là… Je te parle de ce goût de femme. »

 

Elle me fixe, les yeux brillants avant de se retourner vers son jeu télévisé.

 

Maintenant, il y a des orages en hiver. Ils disent aux infos, mais aussi dans des documentaires, que c’est du au réchauffement climatique, que les voitures, les logements, la consommation détruisent l’environnement.

 

« ça nous rassure d’y croire », me dit très souvent mémé.

 

Je la laisse un instant, ouvre la petite porte blanche qui mène à la cave. Je l’ai repeinte dès mon arrivée, il y a de ça quatre mois. Mon grand-père, puis mon père avaient déjà passé des couches, si bien qu’il y a cinq bons millimètres d’épaisseur de peinture sur toute la surface. Je descends les escaliers. Fais une pause devant l’étagère où se trouve le pot de miel. Je l’ouvre, le couvercle au plastique, qui me fait penser aux 45 tours flexibles des années de ma jeunesse. J’y trempe le doigt. Suce mon doigt comme lorsque j’étais petit… Puis je repose le tout, avant de remonter.

 

Mémé gesticule. Son gros cul fait craquer l’osier de sa chaise.

 

Pour le reste, vous allez vous faire foutre...

Andy Vérol

Publié par hirsute à 22:04:44 dans Andy Verol | Commentaires (0) |

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