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Anti-Freud Anti-PsyK

Aux récalcitrants éclairés et opposés au système de la pensée unique à la française. (Utilisez Firefox ou Opera, pour ce blog). Patrice Van den Reysen.

Présentation

Karl R. POPPER.

« L'homme peut apprendre, donc il peut être libre ».

« ...Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l'esprit critique, l'indépendance d'esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d'autoritarisme, car l'autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs. » (in: Karl R. POPPER, "La Société ouverte et ses ennemis". Tome 1:"L'ascendant de Platon". Edition: Seuil, Paris, 1979. Page: 114).





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« De la visée scientifique au mythe aliénant » par Audrey CHAZOT. (modifié le 19 mai 2009). | 02 août 2008

 

« Parce qu'il prétend à la scientificité, au rationalisme, seul gage pour lui d'une connaissance authentiquement vraie, Freud en vient à dépasser les limites propres à la science qui garantissent une certaine validité. Dans l'excès de zèle d'un rationalisme exacerbé, et oubliant toute prudence scientifique, Freud avoue sa «foi» en un déterminisme psychique absolu, sur lequel il fonde toute sa discipline, déplaçant ainsi la nécessité et le principe de causalité au cœur même du psychisme humain. Si la psychanalyse freudienne prétend au plus haut point à la scientificité, celle-ci ne fait en réalité que couvrir la nature profondément mythique de la discipline qui, sous prétexte d'hyper rationalisme, outrepasse les limites de la science dans ses fondements et dans son pouvoir d'explication. A ce mythe pseudo-scientifique correspond un destin pseudo-scientifique: le déterminisme psychique absolu soutenu par Freud qui érige l'inconscient comme principe inaliénable de nos actions. Comment dès lors penser une liberté à l'œuvre ? Avec le scientisme psychanalytique, le destin adopte une nouvelle figure, adaptée aux critères scientifiques de notre société: celle d'un nécessitarisme, d'un déterminisme mental qui ne laisse plus de place à la dimension créatrice des initiatives humaines, puisque toutes peuvent finalement être ramenées à des raisons inconscientes, expliquées, conditionnées par elles ; celles-ci ne sont ni maîtrisées par le sujet ni connues de lui. Le destin sous couvert de nécessité, le mythe sous couvert de science. Dès lors, le travail du temps et l'imprévisibilité qu'il implique sont niés, puisque toute action présente est en réalité intégralement conditionnée par un passé ignoré. »

In : Le Collège supérieur. Lyon. Bulletin d'information. 2° trimestre 2006 - N°27. Le freudisme, entre mythe et soupçon, par Audrey Chazot.


 

« Freud exorciste de l'inconscient »

 

Le déterminisme encore et toujours. Je continue de frapper à la porte dans l'espoir qu'elle s'ouvre enfin en espérant une prise de conscience plus vaste et plus active sur ce problème. A ma connaissance, trop peu de philosophes ou de scientifiques se sont intéressés à cet aspect de la doctrine de Freud : la position de ce dernier vis-à-vis du déterminisme. Or, je persiste à penser que tout est là. Je veux dire que tout ce qu'a pu échafauder Freud en matière de conceptions théoriques et thérapeutiques tient à la seule question de savoir comment il plaçait sa « science de la psyché » par rapport au déterminisme.

Comment Freud se situait-il dans la mode déterministe de son époque ? Tout porte à croire qu'il a essayé de souffler avec l'air de son temps, mais trop fort, beaucoup trop fort, tout gonflé qu'il était de son ambition de « conquistador » et du futur Galilée de la psychologie. Mais relisons attentivement Sigmund Freud, dans sa troisième leçon sur la psychanalyse (Ed. Payot, 2001, p.39-40) :


« Il n'est pas toujours facile d'être exact, surtout quand il faut être bref. Aussi suis-je obligé de corriger aujourd'hui une erreur commise dans mon précédent chapitre. Je vous avais dit que lorsque, renonçant l'hypnose, on cherchait à réveiller les souvenirs que le sujet pouvait avoir de l'origine de sa maladie, en lui demandant de dire ce qui lui venait à l'esprit, la première idée qui surgissait se rapportait à ces premiers souvenirs. Ce n'est pas toujours exact. Je n'ai présenté la chose aussi simplement que pour être bref. En réalité, les premières fois seulement, une simple insistance, une pression de ma part suffisait pour faire apparaître l'événement oublié. Si l'on persistait dans ce procédé, des idées surgissaient bien, mais il était fort douteux qu'elles correspondent réellement à l'événement recherché : elles semblaient inadéquates. La pression n'était d'aucun secours et l'on pouvait regretter d'avoir renoncé à l'hypnose.

Incapable d'en sortir, je m'accrochai à un principe dont la légitimité scientifique a été démontrée plus tard par mon ami C.G. Jung et ses élèves à Zurich. (Il est parfois précieux d'avoir des principes !) C'est celui du déterminisme psychique, en la rigueur duquel j'avais la foi la plus absolue. Je ne pouvais pas me figurer qu'une idée surgissant spontanément dans la conscience d'un malade, surtout une idée éveillée par la concentration de son attention, pût être tout à fait arbitraire et sans rapport avec la représentation oubliée que nous voulions retrouver ».

Quelques commentaires :

- Freud écrit bien qu'il fut nécessaire qu'il intervienne, par suggestion, sur les verbalisations de ses patients pour qu'ils formulent des associations (pas très libres) qui correspondent à ses attentes thérapeutiques, donc qui confirment ses théories. Des formules telles que « simple insistance » ou « pression de ma part », sont suffisamment explicites, bien malgré Freud, et sont tout à fait synonymes de suggestion, car elles indiquent que Freud a su trouver le ou les mots qu'ils lui étaient nécessaires (avec peut-être certains gestes), pour que le « malade » fasse ce que Freud attendait de lui...

- Tout de suite après, Freud semble avouer que si l'on suggère les réponses des patients pour qu'elles correspondent à ses attentes théoriques, d'une part, on a l'impression que le « malade », n'a fait que s'approprier, sous la pression, quelque chose qui ne lui appartient pas en propre, mais dont il a accepté d'en jouer le jeu ; et, d'autre part, qu'une étiologie des névroses supportée par la méthode de l'investigation des associations libres n'est qu'un échec complet, même si on y adjoint le secours (frauduleux) de la suggestion !

- Enfin, Freud trouve sa porte de sortie, sa bouée de sauvetage universelle : qu'un malade confirme ou non ses théories, ce n'est pas grave. Quoiqu'il dise de « conscient », cela peut toujours être déterminé psychiquement, mais de telle sorte que tout hasard et tout non-sens soit exclus, comme on peut s'en apercevoir en lisant en entier sa troisième leçon sur la psychanalyse, ou ses autres écrits, comme le chapitre 12 de Psychopathologie de la vie quotidienne.

 

Examinons maintenant les positions déterministes freudiennes à la lumière des propos experts de Frank Sulloway, auteur du monumental « Freud biologiste de l'esprit », p. 87 - 90 :

« Il ne faut pas penser que les hypothèses philosophiques et métaphysiques de Freud étaient coupées de son travail clinique ordinaire. La croyance de Freud en un déterminisme psychique nous fournit un exemple particulièrement convaincant de cette interdépendance. Non seulement cette conviction commande le développement de la méthode psychanalytique, mais elle a également favorisé le remarquable doigté avec lequel il appliqua cette méthode dans la pratique.

Dans le travail scientifique auquel il consacra toute sa vie, Freud se caractérise par une foi inébranlable dans l'idée que tous les phénomènes de la vie, y compris ceux de la vie psychique, sont déterminés selon des règles inéluctables par le principe de la cause et de l'effet. Cranefield (1966 b : 39) a eu raison de rapporter cette conviction à l'influence des maîtres de Freud, et, plus généralement, au programme de biophysique de 1847. Avec la croyance que les rêves ont une signification et peuvent donc être interprétés, la place de choix que Freud donnait à la technique de l'association libre dans son travail de clinicien est peut-être la conséquence la plus flagrante de cette filiation philosophique. « Je dois dire qu'il est parfois de la plus grande utilité d'avoir des préjugés », remarquait-il lorsqu'il décrivait comment cette philosophie déterministe l'avait conduit à mettre le doigt sur la technique de la libre association (1910 a, S.E., 11 : 29). (...)

Comme clinicien, Freud n'était pas, dans les années 1890, un simple observateur passif des associations libres de ses patients - selon la conception courante, et point toujours injustifiée, qu'on se fait du comportement silencieux du psychanalyste. Bien plutôt, ce qui se révéla décisif pour son programme de recherche en psychanalyse, ce fut son aptitude à conduire pendant la séance d'analyse chacune de ses hypothèses psychanalytiques du moment jusqu'aux limites de ses capacités d'investigation. Freud parvenait à ce résultat en questionnant ses patients avec adresse et opiniâtreté, et guidait leurs « libres associations » selon ses préoccupations théoriques du moment. (...)

Au fur et à mesure que le temps passait, la simple fréquence avec laquelle Freud et ses disciples étaient en mesure de faire remonter les psychonévroses à des complexes sexuels de l'enfance le conduisit en strict déterministe qu'il était à émettre une nouvelle prétention. Même s'il avait réellement tort, et qu'il fût prouvé au bout du compte que la sexualité n'était pas la seule cause spécifique de la psychonévrose, Freud maintenait encore que seuls les cas purement sexuels devaient recevoir les noms officiels dont la psychiatrie avait étiqueté chaque type classique de névrose. « Je n'aime pas du tout l'idée que mes opinions (disons plutôt points de vue qu'opinions) ne sont correctes que dans une partie des cas seulement », opposait-il en 1908 à un Carl Jung encore sceptique. « Cela n'est pas possible. Il faut choisir. Ces caractéristiques sont fondamentales, elles ne peuvent varier d'une série de cas à une autre. Ou, plutôt, elles sont tellement essentielles qu'un nom entièrement différent devrait être trouvé pour les cas auxquels elles ne s'appliquent pas. Jusqu'à maintenant, voyez-vous, personne n'a vu cette autre forme [non sexuelle] d'hystérie, de Dem[entia] pr[aecox], etc. Voilà. Maintenant j'ai avoué toute l'étendue de mon fanatisme... » (Freud / Jung Letters, p. 141).

Une dernière manifestation de la ferme croyance de Freud dans le déterminisme psychique mérite également d'être signalée. Les contemporains qui le critiquaient disaient souvent que, si ses théories se voyaient aisément confirmées, c'était qu'il suggestionnait par ses questions et qu'il faisait passer ses propres idées préconçues dans l'esprit de ses patients. Contrairement à ses critiques, toutefois, Freud, avec sa vision déterministe du psychisme, traçait, pour la procédure, une ligne franche et justifiée entre le risque de lire ses propres pensées dans l'esprit du malade et l'obligation inévitable pour le médecin d'adopter une attitude active, bardée de théorie, quand il psychanalysait un patient. Qui plus est, que les réponses du patient fussent vérité ou fantasme, elles étaient toujours déterminées psychiquement, comme Freud l'expliquait devant la Société de psychanalyse de Vienne en 1910 ; elles devaient donc avoir un sens psychanalytique. (...) Bien que l'itinéraire intellectuel compliqué qui conduisit Freud à découvrir l'importance de la vie fantasmatique dans les névroses l'ait aussi égaré dans cette impasse, embarrassante professionnellement, de la théorie de la séduction, il est certain qu'il ne fût jamais arrivé à cette fabuleuse pénétration si sa foi fondamentale dans le déterminisme psychique ne l'y avait pas conduit - à cela et à la Terre promise de la psychanalyse. »

Commentaires :

- Il y a donc bien, incontestablement, une importance considérable et fondamentale des conceptions philosophiques freudiennes sur le déterminisme qui influencent toute la psychanalyse, y compris dans sa pratique thérapeutique, laquelle est donc en très étroite interdépendance, et même directement affiliée à ces conceptions. Ce fait marquant a aussi été remarqué par Jacques Bouveresse, pour ne citer que lui.

- Il est tout aussi incontestable que Freud suggérait les réponses à ses patients dans le sens de ses attentes théoriques, et même s'il avait parfois conscience de cette « ligne franche et justifiée entre le risque de lire ses propres pensées dans l'esprit du malade et l'obligation inévitable pour le médecin d'adopter une attitude active, bardée de théorie, quand il psychanalysait un patient » (Sulloway). Tout cela, hélas, ne change rien au problème, malgré les tentatives baroques de Freud d'essayer de nous convaincre dans Psychopathologie de la vie quotidienne que les mots et les nombres pris au hasard seraient les meilleurs exemples du déterminisme psychique absolu, parce que justement, ils échapperaient à l'accusation d'avoir été suggérés au patient.

- Quand on lit, de la main même de Freud qu'il refusait farouchement, fanatiquement même, (selon ses propres termes), tous les cas qui pouvaient réfuter sa théorie de la sexualité, on voit bien que la réfutabilité d'une doctrine, comme le faisait déjà bien comprendre Popper, ne dépend pas seulement de la manière dont sont formulés certains de ses énoncés, mais aussi, et surtout, du comportement social des créateurs ou des partisans de la dite doctrine. Car dans le travail scientifique, tout repose en fait sur les décisions méthodologiques des chercheurs. Dans l'absolu, la théorie de l'inconscient est bien entendu réfutable, mais lorsque l'on y adjoint le bouclier déterministe freudien et le comportement social de Freud lui-même, toute la doctrine devient irréfutable, contrairement à ce qu'à avancé Adolf Grünbaum. J'estime que ceci est d'une importance capitale pour situer la psychanalyse par rapport à la Science, mais également pour réfuter les derniers arguments de freudiens tels que Jean Laplanche qui affirment maintenant que Freud aurait été un « poppérien avant la lettre », alors que dans son approche philosophique des pouvoirs de la science ainsi que dans ses méthodes d'investigation, tout l'oppose aux sévères critères de scientificité de Karl Popper.

- Si la méthode d'investigation et d'interprétation des associations dites libres, reste la méthode de recherche « scientifique » en psychanalyse, c'est-à-dire la méthode où la preuve est directement dépendante de la parole (pour paraphraser le titre du dernier livre du psychanalyste Roland Gori : « La preuve par la parole »), alors la parole de l'analyste et même le cadre dans lequel accepte de s'inscrire tout patient qui choisit d'aller chez un analyste pour espérer améliorer son état, est toujours un cadre suggestif. La suggestion reste donc le problème majeur et incontournable de l'analyste, et c'est dans le cadre de la situation thérapeutique spécifique d'une analyse où elle risque d'être la plus forte étant donné que tout psychanalyste travaille avec ses mots, sur d'autres mots, autrement dit, avec ses préjugés, ses opinions, ses théories, sur d'autres préjugés, opinions et théories.

- L'interdépendance entre le chercheur, sa méthode de recherche et l'objet de la recherche est donc constante. Comme nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises dans d'autres textes, il est donc rigoureusement impossible d'administrer une preuve qui soit véritable, en ce qu'elle serait indépendante du chercheur au cours de la cure analytique.

- La question d'une prétendue « science de la subjectivité » (comme le voudrait Daniel Widlöcher), même si l'inconscient peut tout à fait être un objet de recherche scientifique comme il peut l'être par exemple, dans les neurosciences, est donc sans consistance à l'endroit de la psychanalyse d'hier ou d'aujourd'hui. La voie de recherche de la psychanalyse ne peut, en aucun cas, être scientifique et véritablement heuristique, où grâce à la corroboration de faits inédits on aboutirait, comme dans une vraie science, à l'accumulation du savoir.

Freud avait donc un impérieux besoin de se démarquer radicalement pour se faire remarquer par la communauté scientifique. S'il n'avait choisit qu'un déterminisme psychique relatif, il n'aurait jamais pu écrire que pour avoir accès au refoulé, la seule voie possible était celle des « associations libres » des patients. Son œuvre, dénuée d'originalité serait probablement tombée aux oubliettes, et il aurait admis dès le début que les troubles psychiques peuvent se soigner avec des médicaments. Mais dans ces conditions comment justifier la permanence du « refoulé », la « censure » ? Comment expliquer que le patient, en analyse, puisse dire « tout ce qui lui passe par la tête » ? Comment écrire que « les nombres et tous les mots sont parfaitement déterminés pour des raisons qui échappent à la conscience » tout en étant « les meilleurs exemples » de ce déterminisme inconscient ?...Impossible.

Et le symbolisme freudien ? Mis à nu avec une ironie corrosive par le Professeur René Pommier (Voir « Sigmund est fou et Freud a tout faux »), n'est-il pas lui aussi un « pur produit » du déterminisme psychique prima faciae et absolu ? Assurément, dès lors que tout doit avoir un « sens » et que le hasard est exclu, il faut tenter d'expliquer, il faut interpréter tout ce qui se présente, quitte à verser, avec cette arrogance et cette vanité intellectuelle qui les caractérisent souvent, dans des interprétations qui franchissent à la vitesse du son les bornes du comique involontaire. Si Freud fut le Tartuffe de la psychologie, on peut dire que Lacan en fut son Trissotin. 

Freud a donc commis une erreur que l'on peut qualifier de typiquement hégélienne. Comme Hegel, il a du penser que « tout ce qui réel est rationnel et donc que tout ce qui est rationnel est aussi réel ».

Rien de ce qui est réel n'est rationnel, même s'il nous semble obéir à des lois. Il n'y a que la réalité, en ce qu'elle tente de donner du sens, une existence au réel en le décrivant à travers les lois universelles ou les énoncés singuliers que nous formulons qui soit rationnelle. La réalité et sa construction scientifique prouve justement qu'il ne peut jamais y avoir d'identité (parfaite) et de lien direct, isomorphe, entre le réel et le rationnel. Ce n'est que par son intermédiaire [la réalité] que nous avons un accès au réel. En ce sens, la phrase célèbre de Kant prend pour nous tout son sens : « nous ne connaissons apriori des choses que ce que nous y mettons nous mêmes ». Cela signifie que les « choses du réel »  ne nous sont connaissables apriori que d'un point de vue conjectural et métaphysique grâce à notre pensée consciente et ses attentes théoriques qui dépendent de notre mémoire inconsciente (laquelle n'a rien à voir avec l'inconscient freudient et son refoulé). Mais à partir de ce point, rien ne corrobore que nos attentes théoriques, nos pensées apriori, nos conjectures métaphysiques, correspondent d'emblée aux faits, donc au réel ou bien à  « la Nature si habile à accueillir nos théories d'un Non décisif ou d'un inaudible Oui » (Karl Popper citant Weyl dans La logique de la découverte scientifique). C'est donc la confrontation avec le réel qui va nous renseigner sur la valeur de nos connaissances apriori et des limites de la réalité que nous avions conjecturée. Le recours à l'expérience, à des tests, voilà ce qui peut nous renseigner sur la portée du déterminisme lié au réel que nous essayons d'étudier.

Ce n'est donc pas parce que Freud a pu formuler une loi sur l'inconscient ou le refoulé qu'il pouvait décréter que tout cela faisait effectivement partie du monde réel objectif, indépendant de sa propre réalité à lui, de ses préjugés, de ses attentes théoriques apriori, sans avoir effectué le moindre test, et se basant uniquement sur les confirmations lues à la lumière de ces théories, confirmations innombrables et inévitables étant donné le postulat infaillible du déterminisme prima faciae et absolu. Tout comme le « Sujet Freudien » (l'inconscient), c'est-à-dire Freud (Cf. Le sujet Freudien de Mikkel Borch-Jacobsen), ne s'autorisant que de lui-même pour finalement s'autojustifier, les confirmations en psychanalyse, ne s'autorisent aussi que d'elles-mêmes, circulairement, par rapport aux théories qui en ont permis le relevé.

Quoiqu'il en fut de la cohérence de ses théories sur le refoulé inconscient, la censure, le Complexe d'Oedipe, les névroses, etc. il n'était pas valide de les embrigader dans un déterminisme apriori et absolu excluant tout recours à l'expérience faisant ainsi sombrer toute la psychanalyse et dans l'erreur de Hegel, et aussi...dans celle de Kant qui lui croyait que la connaissance apriori était possible. Karl Popper, dans son étude du problème de la démarcation (le problème de Kant) a bien montré que s'il nous est toujours nécessaire de formuler des théories apriori sur le réel pour tenter de le connaître, c'est toujours le réel, la Nature, qui donne le verdict et qui a le dernier mot.

Le déterminisme freudien fut imaginé pour donner le dernier mot à Freud, avant même tout recours à l'expérience laquelle ne pouvait que confirmer toujours ses théories. Jacques Alain Miller, confirmera, bien malgré lui, ce point de vue en répondant à la conclusion de Borch-Jacobson réduisant la psychanalyse à une « théorie zéro », que selon lui, c'était au contraire, une « théorie infini ». Il ne s'était pas rendu compte que par ce qu'il a cru être une réponse habile, il confirmait à la perfection le principal reproche que l'on puisse faire à la théorie de Freud, celle de ne pouvoir compter que sur des énoncés illustratifs toujours lus à la lumière de la théorie et jamais sur de véritables corroborations scientifiques faisant ainsi de la psychanalyse, une doctrine entièrement irréfutable.

D'où la conséquence de pousser la rationalité au paroxysme en accouchant d'une version du symbolisme capable de travailler avec tout et n'importe quoi, et de retranscrire tout ce qui fut nécessaire à Freud pour justifier ses théories quitte à verser le plus souvent dans les plus invraisemblables absurdités. Mais une activité intellectuelle authentiquement scientifique aurait enseigné à Freud que la rationalité scientifique a ses limites. Les limites ce sont les faits reconnus et acceptés de manière intersubjective et indépendante, avec d'autres scientifiques, qui peuvent réfuter une théorie. Mais ce n'est que dans la mesure où aucune théorie véritablement scientifique ne peut être certaine donc régie par un déterminisme absolu, que des tests sont toujours logiquement possibles, ce qui implique, de ce point de vue, que la recherche en science, ne s'arrête jamais. Il n'y a que dans cette voie, celle « des tests toujours renouvelés et toujours affinés » (Popper) que la rationalité scientifique n'a pas de limite.

Le freudien est condamné à ne jamais garder le silence sur ce qu'il croît observer avec rigueur. Il n'a plus le droit de ne pas savoir, apriori, sur tout ce qui touche à l'
homme. Il est condamné à réussir toujours cet improbable tour de force qui consiste à avoir l'air cohérent et rationnel tout en vous faisant comprendre que si vous n'êtes pas d'accord, c'est vous qui êtes fou, et pas lui, et même s'il affirme bien digne devant votre hilarité que le tic-tac des horloges a quelque chose à voir avec les battements du clitoris féminin (Voir Sigmund Freud dans « Introduction à la psychanalyse » et la critique de René Pommier dans « Sigmund est fou et Freud a tout faux »).

Mais la question qui intrigue aussi, est celle où l'on se demande pourquoi les plus vives contestations ne se sont pas élevées, dès les débuts, avec la plus grande précision et la plus grande rigueur contre les conceptions déterministes de Sigmund Freud. Et comment a-t-on pu admettre la moindre revendication de scientificité (y compris au sein des psychanalystes) dès lors que Freud revendiqua un déterminisme aussi métaphysique, en contradiction totale avec son application possible dans une quelconque pratique de recherche scientifique à partir de tests indépendants, ou thérapeutique ? Certes, les contestations se sont exprimées par la suite, et même relativement tôt dans l'histoire de la psychanalyse malgré les protestations répétées de Sigmund Freud, mais celui-ci gardera jusqu'à sa mort une « foi inébranlable » dans le déterminisme psychique prima faciae et absolu, véritable religion freudienne et grand totem de la psychanalyse.

Pour Freud, c'est celui qui croît au hasard intérieur qui est superstitieux. L'homme superstitieux, n'est pas, avec Freud, celui qui s'est persuadé qu'il avait en lui un « Autre », un personnage étrange qui tient toutes les ficelles, un super ordonnateur de lui-même qui le mène à sa guise et dont la permanence de l'influence et des méfaits est rigoureusement incontestable. L'homme non superstitieux admet donc cette forme nouvelle de paranoïa, celle qui consiste à croire que l'on est sans arrêt tiraillé, déterminé, favorisé ou puni par quelqu'un dont on croît sans faillir en l'existence, qui possède même, avec la censure, ses propres « instances juridiques » plus efficaces et infaillibles encore (...) et qui lui permettrait de se dissimuler ou de surgir tout à coup à votre insu avec tellement de génie...

Comme je l'ai écrit ailleurs sur ce blog, avec Freud nous avons donc bien un démon qui serait en nous et qui nous gouvernerait. Mais un démon plus laplacien encore que celui de Laplace lui-même, parce que Freud en revendiquait un statut qui n'avait rien de métaphysique, tandis que Pierre-Simon Laplace, lui, s'était montré bien plus prudent. C'est cette créature démoniaque, le refoulé, que Freud se chargea d'exorciser en faisant parler ses malades, grâce à la transe générée par le symbolisme, la suggestion et tout autre procédé de manipulation mentale et d'influence.

La psychanalyse n'a-t-elle pas réussi à déplacer la superstition de l' « extérieur » vers l' « intérieur » ? Ou bien n'a-t-elle pas réussi à en créer une autre ? On peut bien être paranoïaque parce que l'on croit que dans le monde extérieur tout le monde vous en veut, ou que les éléments se déchainent contre vous avec une grande intelligence, mais pourquoi ne le serait-on pas si l'on croit que c'est de l'intérieur, par le truchement d'un « Autre » que se trouve la source de tout notre malheur ? Freud était-il paranoïaque ? Mais non, voyons, comme dirait Lacan, si être intelligent s'est être paranoïaque, alors je suis paranoïaque ! Perdu ?..

La superstition qu'elle soit à l' « intérieur » ou à l' « extérieur », consiste toujours à exclure le hasard et le non-sens car le superstitieux aime attribuer à des causes [loufoques] ce qu'il ne peut admettre comme étant le simple ressort du hasard. C'est sa manière à lui de mettre du sens sur certains événements qui l'inquiètent. Et Freud était aussi un grand superstitieux. Il a donc réussi à faire de sa maladie une norme et la folie qu'il prétendait guérir, pour reprendre l'idée de Karl Kraus. Dans une lettre du 4 Juillet 1882, par exemple, il recommande à sa fiancée, Martha, de mettre une pièce d'argent dans sa tirelire et lui écrit : « Tout métal a le pouvoir magique d'en attirer d'autre ; le papier est emporté par le vent. Tu sais que je suis devenu superstitieux. La raison est terriblement austère et sombre ; une petite superstition a quelque charme ». La superstition freudienne a infecté tout le projet du Père de la psychanalyse, on la retrouve partout, et la conception de Freud du déterminisme en constitue bien le modèle princeps.

C'est donc sa propre « blessure narcissique » que Freud n'a pas supporté. Comment pouvait-il admettre en son for intérieur avoir de telles ambitions scientifiques tout en se sachant aussi superstitieux et donc si peu apte au travail scientifique ? Mais en retournant sa problématique de la superstition, c'est-à-dire en nous accusant, nous, d'être des superstitieux si nous ne croyions pas en son déterminisme psychique absolu, Freud s'est vengé, et a trouvé, en quelque sorte, une manière de sortir de son propre conflit intérieur. Il a réussi son entreprise parce qu'il a su masquer la nature profondément mythique de sa discipline (A. Chazot) par la brillantine de la scientificité et le délire de l'hyper rationalisme.

Karl Popper est donc né trop tard. Si les freudiens avaient eu sous les yeux « L'univers irrésolu, plaidoyer pour l'indéterminisme », œuvre magistrale de ce grand philosophe, s'ils avaient pu comprendre en quoi consiste le principe de responsabilité renforcé que décrit Popper dans ce livre, jamais ils n'auraient revendiqué une quelconque valeur explicative ou descriptive pour la psychanalyse et encore moins le fait d'être une science à l'égal de l'astronomie ou de la physique. On ne peut donc pas rendre Freud entièrement responsable de n'avoir échafaudé qu'un délire au long cours...

Freud a donc d'emblée choisi la conception du déterminisme la plus extrémiste, la plus métaphysique et la plus délirante qui se puisse concevoir. Cette conception fait de la psychanalyse, d'une part, un apriorisme total (et totalitaire), et d'autre part, une pseudoscience. Mais surtout elle fait de tout projet psychanalytique qui respecterait à la lettre les positions de Freud sur le déterminisme - projet dans le but de décrire, expliquer ou prédire - un projet qui échoue, par nature, avant même d'avoir pu commencer. On retombe sur la fameuse conclusion de Mikkel Borch-Jacobsen qui écrit à la fin de son « Dossier Freud » que la psychanalyse n'a jamais vraiment eu lieu. Qu'il n'y a jamais eu « la » psychanalyse, et que c'est une « théorie zéro ». Cependant, la nuance de taille, c'est que Borch-Jacobsen justifie ses propos essentiellement sur la base d'éléments historiographiques. Ils n'invalident pas les nôtres à considérer aussi que la psychanalyse n'est qu'une « théorie zéro » pour des raisons d'ordre strictement épistémologiques.

Ce bout de texte écrit par Audrey Chazot m'apporte un peu de réconfort. Il montre que je suis sans doute sur la bonne voie, comme les écrits de Bouveresse, Sulloway, Popper et quelques autres me l'ont déjà montré. Il résume très bien la situation de la psychanalyse par rapport au déterminisme et remet en quelques mots les choses à leur place : la psychanalyse n'est qu'un échec complet.

Publié par vdrpatrice à 22:46:34 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) |

« Lacan, les mathématiques, et les nombres premiers. Vers une théorie délirante du chaos déterministe » (Modifié le 12/10/2008) | 19 février 2008

Chers internautes, avant de commencer, il convient de se rendre sur le site d'Alain Cochet, Docteur en psychologie et grand admirateur de la psychanalyse, dont celle de Jacques Lacangourou. Le site du Docteur Cochet se nomme « Psychanalyse et science. L'apport de Jacques Lacan ».

L'auteur intitule son texte par, « Et si la vieille énigme des nombres premiers ne relevait pas, fondamentalement, du champ des mathématiques, mais plutôt de celui de la psychanalyse, tel en tout cas qu'il a été réouvert par Jacques Lacan ? »

Et oui : Jacques Lacan, en « réouvrant » le champ de la psychanalyse, à  aussi « réouvert » le champ des mathématiques à lui tout seul, du moins celui de l'énigme des nombres premiers puisque ce champ-là relèverait de la psychanalyse. Et pourquoi pas tout le champ des mathématiques ? Le saviez-vous ? Et, de surcroît, l'un des problèmes mathématiques les plus difficiles que l'on connaisse encore aujourd'hui (sachant que le problème de Fermat a été résolu), trouverait une « solution » par la psychanalyse. Où, à tout le moins, s'y trouverait en quelque sorte, « recyclé », « récupéré », ou plus réellement, « détourné ».

Comment ? Tout simplement en montrant que l'énigme qui porte sur le déploiement ou la répartition des nombres premiers peut servir de modèle à la caractérisation de ce qui passe au niveau psychopathologique inconscient, dans ce que Freud appelait le « principe de répétition », puis Lacan, la « répétition unaire ». Il y aurait même une « homologie ».

En résumé, le « déterminisme chaotique » lié à l'énigme sur la répartition des nombres premiers trouverait son homologue dans l'inconscient « construit comme un champ chaotique, mais balisé par un attracteur fondamental [unaire]. Mais tout ceci ne sert qu'à retrouver le chemin ...de l'inconscient, par le refoulé. Car, bien entendu, tout ce champ chaotique de l'inconscient et pourtant déterministe (!) serait régulé à un autre niveau...Celui du refoulé. Il n'y aurait donc pas, à ce niveau, de « chaos » comme dans le problème mathématique non résolu des nombres premiers, mais un « ordre », un déterminisme strict, un point d'attraction « unaire », mathématique, dont l'unique opérande serait toujours le refoulé ! « Le refoulé originaire, qui, tel un point d'attraction universel au sein du sujet, attirerait à lui, la chaîne de tous les « signifiants » lacaniens, nous écrit le Dr. Cochet.

Voilà des élucubrations qui ne servent qu'à masquer un autre projet. Un projet des plus scientistes et frauduleux consistant à tenter de fonder scientifiquement la psychanalyse sur quelque chose d'encore plus sûr que la vulgaire science empirique : les mathématiques. Ainsi, par un étrange effet de miroir (...), les problèmes mathématiques les plus difficiles pourraient « se voir » dans le spectre de la psychanalyse. C'est dans le champ de la psychanalyse que ces problèmes, non-résolus de surcroît, auraient une signification du fait même de leur insolubilité supposée ! Pourquoi alors, les mathématiciens ne s'intéressent-ils pas à ce que dit la psychanalyse pour corroborer l'hypothèse de Riemann sur la répartition des nombres ?..

Mais que faut-il retenir de tout ce fatras lacanien ? Rien d'autre que du snobisme intellectuel, de l'esbroufe, de « l'imposture intellectuelle » (Sokal & Bricmont) dont l'unique objectif est de faire monter la mayonnaise scientifique pour la « cause freudo-lacanienne ».

Attardons-nous quand même un peu, et reprenons quelques allégations de l'auteur, le Docteur Alain Cochet.

1 - « Nous allons pourtant développer ici l'idée qu'il existe une homologie entre le déploiement des nombres dits " premiers ", que nous ferons relever d'une dimension de " réel du nombre ", et ce qui relève du "mystère de l'inconscient ", comme s'exprime Lacan, à savoir le réel auquel la psychanalyse a affaire à partir des dires de l'analysant et des symptômes qu'il manifeste. »

On nous parle d'une « homologie ». Référons-nous au dictionnaire. « Homologie », relation qui existe entre deux éléments homologues. « Homologue », signifie, équivalent, analogue. En géométrie, « homologue » sert à qualifier les côtés ou les faces parallèles de figures homothétiques. « Homothétie », est la propriété de deux figures telles que leurs points se correspondent deux à deux sur des droites menées par un point fixe, appelé centre d'homothétie, et que le rapport de distances de ce point à deux points correspondants quelconques (points homologues) soit constant. Donc, avec un peu d'imagination et d'intuition on peut dire, que le Docteur Cochet, considère que l'apparent « chaos déterministe » qui résulte de l'énigme posée par la non résolution de l'hypothèse de répartition des nombres premiers est équivalente, ou « homologue » à la structure de l'inconscient psychanalytique, qui serait, elle aussi, « chaotique ». Mais en tentant un rapprochement avec la définition du terme telle qu'elle s'applique en géométrie, il existerait un « centre d'homothétie » ou même un point « unaire », le refoulé, régit par un déterminisme strict, lequel réglerait l'apparent chaos de l'inconscient, alors que ce même point d'unification qui permettrait d'y voir clair dans le chaos énigmatique sur les nombres premiers, est manquant.

Le « centre d'homothétie » est une sorte de point fixe à partir duquel sont déterminés tous les autres points. Voilà dans quel contexte pour le moins emprunté et bizarre, la psychanalyse pourrait être, par effet de miroir, le spectre d'un chaos qui se situe dans le champ des mathématiques, un champ fort éloigné de la psychanalyse.

Les mathématiciens, sont donc retombés en enfance, dans l'univers chaotique de Lacan. Ils ne se comprennent pas eux-mêmes et n'ont même pas dépassé le stade du miroir. Ne sombre-t-on pas ici, comme l'a fait magistralement remarquer le Professeur Jacques Bouveresse, dans les vertiges et autres prodiges de l'analogie ? Quiconque a un peu lu Freud, et sa délirante utilisation du symbolisme (bien démantelée par René Pommier dans son tout dernier livre) dans son interprétation des rêves ou même dans quelques exemples de rêves qu'il peut donner dans « Introduction à la psychanalyse », sera édifié sur la faramineuse propension de la gent analytique à verser dans les analogies les plus douteuses, et, pour tout dire, les plus saugrenues. Si par exemple on réfléchit un court moment à cette analogie que fait Freud entre le tic-tac d'une horloge et les battements du clitoris féminin dans « Introduction à la psychanalyse », il sera bien difficile pour le lecteur le plus complaisant de retenir une crampe définitive aux zygomatiques.

Dans cette tentative de recherche d'une quelconque homologie (pourquoi utiliser un terme aussi savant, sinon pour faire de l'esbroufe, alors qu'en l'occurrence, le terme d'analogie convient amplement), homologie qui d'ailleurs ne sera jamais démontrée strictement par Alain Cochet puisque jamais il ne reprend aucune des caractéristiques précises de ce concept tel qu'il peut être utilisé dans les mathématiques, pour justement tenter de valider une autre lubie lacanienne sur la manière de représenter le fonctionnement du psychisme avec l'outil mathématique, notre Docteur Cochet s'enlise. Il s'enlise dans l'analogie masquée pourrait-on dire, voire dans l'analogie tout bonnement échouée, puisqu'il manque l'essentiel, comme toujours : des preuves indépendantes. Voilà bien des démons typiquement psychanalytiques.

Mais le plus étonnant reste que l'on croît fermement pouvoir dire qu'en fin de compte, le refoulé, (la clé de voûte de toute la psychanalyse) constitue bien le point fixe, l'invariant ultra-déterministe, donc totalement « résolu » lequel règlerait le chaos de l'inconscient qui à son tour serait aussi le modèle d'un chaos qui a lieu sur un terrain complètement étranger : l'énigme sur la répartition des nombres premiers, relativement à la non-résolution de l'hypothèse de Riemann ! Comment ne pas s'indigner devant autant d'esbroufe inutile et un tel luxe terminologique qui plus est tiré d'un domaine complètement étranger à la psychanalyse, voire même au champ tout entier des sciences humaines ? N'a-t-on pas là, une fois encore, un exemple typique d'imposture intellectuelle ?

2 - « Commençons par cette indication lacanienne selon laquelle les mathématiciens travaillent, effectuent des constructions, à partir d'un matériau numérique dont l'essence leur échappe radicalement : " On n'a pas fini, et on ne finira guère avant un certain temps, d'épiloguer sur le statut des nombres entiers, mais la question de la place, ontologique ou non, de ces nombres est totalement étrangère à l'expérience du discours mathématique en tant qu'il opère avec eux, et qu'il peut faire cette opération double -un, se construire et, deux, se formaliser"(1). »

Selon le Docteur Cochet, il y aurait donc une « règle lacanienne » bien établie : les mathématiciens travaillent constamment sans même se douter que ce sur quoi ils travaillent et ce qui leur sert à travailler leur échappe radicalement. Bref, pour la psychanalyse lacanienne, les mathématiciens, en face de leur « objet pur » que sont les mathématiques, sont comme les exécuteurs de Jésus Christ : « ils ne savent pas ce qu'ils font ». Mais la psychanalyse se fait fort de les excuser...Les mathématiciens, non seulement ne savent donc pas, d'un point de vue ontologique, d'où viennent les nombres, et même d'où viennent-ils dans leur esprit.

Mais avec un peu d'indulgence on peut trouver du vrai dans ce que dit Lacan, à condition bien entendu de tenir compte d'un tout autre contexte. Prenons par exemple l'argument de Karl Popper au sujet du monde 3, le monde de la connaissance objective et de la connaissance sans sujet connaissant. Popper utilisa de nombreux exemples, et en particulier celui des nombres entiers, (notamment dans son livre « La connaissance objective ») pour illustrer l'autonomie du monde 3. Comme on va le voir, ce que propose Popper est bien plus rigoureux et clair que ce que proposent Lacan et le Docteur Cochet, et surtout, valide. Popper écrit, que certes, les hommes découvrent l'ensemble des nombres entiers, ce qui a pu relever pendant un moment de leur monde 2 (le monde de leur subjectivité, de leur imagination, ou de leur créativité subjective), mais qu'ensuite, cet ensemble des nombres entiers leur échappe. Il leur échappe puisqu'ils s'aperçoivent qu'il est logiquement infini et donc dépasse toute capacité d'expérience sensible. Cela, les mathématiciens ne l'ignorent certainement pas. Aucun mathématicien ne peut ignorer que l'ensemble des entiers naturels tout comme celui des nombres premiers sont des ensembles logiquement infinis donc inaccessibles, en totalité, à toute expérience sensible. Et ce n'est donc pas pour autant que les mathématiciens ne connaissent pas de symboles leur permettant de caractériser l'infini et d'en tenir compte dans leur axiomes ou autres théories et équations arithmétiques. Ils savent donc bien ce qu'ils font, dans la mesure de leurs connaissances disponibles. Donc, pour Popper, les entiers naturels échappent, de ce point de vue au sujet connaissant. C'est un monde autonome qui peut se passer de lui, qui existe hors de son contrôle. Un monde sans sujet.

Lorsque Jacques Lacan prétend que « la question de la place, ontologique ou non, de ces nombres, est totalement étrangère à l'expérience du discours mathématique en tant qu'il opère avec eux », il ne se situe pas du tout dans le contexte poppérien que nous venons de rappeler. Il ne parle surtout pas d'une connaissance sans sujet connaissant. Parce que pour lui, il y a toujours un sujet qui connaît. C'est l'autre, le sujet du je, le refoulé inconscient. Il revendique bien entendu que le ressort de toute cette ignorance qu'a le mathématicien de son propre objet, n'est que son inconscient refoulé dont il ignore l'algèbre de fonctionnement. Car le discours mathématique, comme semble le croire Lacan, aussi rationnel et outillé soit-il, ne peut connaître ni avoir de réelle prise sur la place, même ontologique, des nombres (entiers ou premiers), et cela, y compris en opérant avec eux, c'est-à-dire en les utilisant dans le discours pour par exemple formuler des axiomes ou des équations arithmétiques ! On est en plein délire. Et ce délire prend sa source dans cette prétention à interroger l'essence des nombres (ce matériau numérique dont parle le Docteur Cochet) avec la doctrine freudienne.

Pourtant, sur l'origine des nombres, la science, la vraie, nous a appris plein de choses. L'origine des nombres entiers est lointaine. Par exemple, les bergers de l'Antiquité utilisaient des cailloux (« calculus » en latin) pour faire rentrer le soir autant de moutons qu'ils en avaient fait sortir le matin. Cailloux d'une part et moutons d'autre part forment des collections d'objets différents ayant autant d'éléments. Ainsi, au fil du temps, à partir de collections concrètes d'objets présentant le même caractère quantitatif, s'est dégagé le concept de nombres entiers. Ensuite, progressivement, ces entiers sont devenus des objets mathématiques abstraits, indépendants des objets comptés. On a donné des noms à ces nombres (Á noter cependant que, par exemple, les Aborigènes australiens n'ont pas de nom de nombre). S'est posé aussi le problème de la notation des entiers naturels. Ils sont en nombre illimité : comment les écrire tous avec un minimum de signes (appelés chiffres) ? C'est le problème de la numération.

Ce n'est donc que pour résoudre des problèmes d'ordre pratique que les humains ont ressenti l'urgence du besoin de compter, comme compter leurs moutons ou les cailloux. Pour compter tous les objets qu'ils jugeaient nécessaires à leur vie de tous les jours. Puis, d'autres nécessités imprévisibles en totalité, ont vu leur apparition du fait même de l'évolution elle aussi imprédictible en totalité des activités humaines. C'est donc par « conjectures et réfutations » des idées qu'ils se faisaient de leurs problèmes pratiques les plus urgents, que les humains ont vu naître en eux la nécessité de faire l'hypothèse que des objets présentant le même caractère qualitatif pouvaient être regroupés, et s'est ainsi dégagé le concept de nombres. Tout cela n'a strictement rien à voir avec ce que peut dire la psychanalyse. Elle pourra, certes, toujours affirmer une cause « psychique inconsciente » qui relèverait de son déterminisme, mais cela reste sans aucun fondement par rapport à ce qui a vraiment pu se passer. Dans son histoire, l'émergence du nombre, la découverte du concept de nombre est identique à celle de la découverte d'autres outils qu'a pu fabriquer l'homme, ou bien même la manière de faire du feu, ou d'imaginer une roue. Ce sont des nécessités vitales de survie, elles-mêmes intriquées dans d'autres nécessités, d'autres causes ou préoccupations, comme des causes éthiques, morales, etc., qui ont progressivement modifié l'esprit de l'homme, sa connaissance, pour lui permettre l'émergence de nouvelles hypothèses et leur corroboration par leur confrontation réussie avec les faits, leur permettant d'établir de nouveaux concepts, comme celui des nombres.

Comme l'explique Karl Popper avec sa théorie des trois mondes, où le monde 1 est celui des objets matériels, le monde 2 celui de la subjectivité de la conscience intérieure (ou de l'inconscient d'un sujet), et le monde 3 celui de la connaissance objective, les problèmes qui surgissent du monde 1 nous obligent à imaginer des hypothèses du solution dans notre monde 2, puis de les formuler pour qu'elles soient testées dans le monde 3 et deviennent à leur tour, des objets théoriques du monde 3 susceptibles d'être réfutés ou corroborés grâce à des tests expérimentaux. Mais ces nouvelles connaissances acquises, ce monde 3 sans arrêt enrichi, nous permet à son tour d'exercer notre influence sur le monde 1, en nous donnant le pouvoir d'en modifier ces objets, et ainsi de suite...

3 - « Lacan revient d'ailleurs à de nombreuses reprises sur la question de la présence du nombre au sein du langage. La présence du nombre y est présentée comme faisant trou dans la texture du Symbolique. Pourtant, ce ne sont pas les nombres dits " réels " en mathématiques qui causent cet inaccès à l'ontologie des nombres. Ceux-ci sont en effet des constructions qui supposent un maniement symbolique très rigoureux. Non, ce qui a des effets de réel, c'est la suite des entiers elle-même. »

Le nombre, selon Lacan, fait « trou » dans la texture du Symbolique. Et pourquoi (?), si le nombre a pour fonction de symboliser des ensembles d'objets présentant le même caractère quantitatif ? Par exemple 2 + 2 = 4, peut symboliser, « deux cailloux plus deux cailloux donnent quatre cailloux »... Il n'y a d'autre « trou » que dans le vide de la pensée de Lacan.

Mais le Docteur Cochet corrige en écrivant que les nombres entiers supposent un maniement symbolique très rigoureux. Ce qui aurait des « effets de réel », serait la suite des entiers elle-même ». Mystère...Pourquoi une suite d'entiers naturels aurait-elle plus « d'effets de réel » qu'un seul entier naturel employé en mathématiques ou dans la vie pratique pour symboliser des objets bien réels ayant tous la même qualité ?

4 - « Dans la suite des entiers, tout s'enchaîne à partir du Un, dont il convient de préciser la triple nature. Il y a en effet le Un de l'unité, le 1 comptable qui se fonde de la différence pure, et qui renvoie à la dimension du signifiant. Il y a ensuite le Un de l'unicité, celui de la totalisation imaginaire que l'on retrouve dans la notion cantorienne d'ensemble. Il y a enfin le Un unaire qui relève de la marque, de l'écrit : c'est celui que l'on retrouve gravé sur les os d'animaux du Magdalénien, par exemple. »

Qui a-t-il de fondamentalement différent entre « l'unité », « l'unicité » et « l'unaire », tels que ces concepts sont employés ici ?

Commençons par le dernier, « l'unaire ». Le système unaire aussi appelé système monadique est un système de numération permettant l'écriture des entiers naturels en ne disposant que d'un unique symbole représentant l'unité. (Wikipédia). En mathématiques l'adjectif « unaire » sert à caractériser un opérateur ne prenant qu'un seul opérande. Un opérande est l'élément sur lequel on effectue une opération. Cela peut être une constante (symbolique ou pas), ou une variable.

Par conséquent, on ne voit pas pourquoi « l'unaire », comme le prétend le Docteur Cochet, relèverait de la « marque », de « l'écrit », dans l'exemple qu'il donne. C'est une façon comme une autre de détourner l'utilisation rigoureuse qui doit être faite de ce concept afin de lui accoler la terminologie lacanienne des signifiants relativement au langage donc, indirectement ou pas, à « l'écrit », et à la « marque ». Lacan d'ailleurs délire avec le concept d'unaire, dans sa définition de la répétition et trait unaire, où « ce qui se passe quand par l'effet du répétant, ce qui était à répéter devient le répété » (J.LACAN "La logique du fantasme", 1966/67, Séminaire inédit, Livre XIV, séance du 15/2/67).

On a ensuite, le « Un de l'unicité ». Unicité comprise par le Docteur Cochet comme ce qui permet de totaliser, et de regrouper un seul ensemble « unique », les choses ou les objets ayant la même propriété, ou bien ce qui peut former un ensemble cohérent, unique, de choses ou de phénomènes. Mais dans ce cas, on peut dire que cet ensemble peut se symboliser, mathématiquement parlant par le chiffre « 1 », tout bêtement. Dès lors, dans le contexte où nous nous trouvons, pourquoi serait-il utile de distinguer « l'unicité » égale à « 1 », de l'unité, elle aussi égale au même chiffre ?

Après d'autres allégations, le Docteur Cochet, en vient à décrire le cas des nombres premiers, ces nombres entiers qui « ne se cassent pas lorsqu'on les laisse tomber par terre » (Paul Erdős), c'est-à-dire les nombres, dont la classe est infinie (comme les nombres entiers) mais qui n'admettent que deux diviseurs distincts dans l'ensemble des entiers naturels (N), 1 et eux-mêmes. Par exemple, 2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19...sont des nombres premiers. Cochet souligne que malgré les travaux de Bernahrd Riemann dont la démonstration améliorait la connaissance de la répartition des nombres premiers, son hypothèse (l'hypothèse de Riemann), reste, aux yeux du monde mathématiques, une conjecture qui constitue l'un des problèmes non résolus les plus importants du début du XXI° siècle, ce qui est tout à fait exact.

Il y aurait donc, selon notre Docteur Cochet, une sorte de « chaos déterministe » relativement à ce mystère persistant sur la répartition des nombres premiers, et ce chaos serait homologue à celui de l'inconscient, mais là, en apparence seulement, puisque, heureusement, le refoulé serait le centre d'homothétie qui rendrait compréhensible, de manière stricte, ce chaos, il serait ce point unaire, et aussi permanent, contre toutes les récentes données neurobiologiques, par exemple, lesquelles ont jeté à bas la théorie du refoulement inconscient des psychanalystes, laquelle reposait sur le vieux dogme biologique selon lequel aucun nouveau neurone n'est créé à l'âge adulte. C'est ce dogme qui soutenait l'idée des souvenirs figés, comme contenu permanent, unaire (?) du refoulé inconscient.

Pour finir, songeons un moment à cette notion de « chaos déterministe »...Comment parvenir à marier deux concepts si diamétralement opposés, antinomiques aurait-on presque envie de dire, sans courir le risque d'écrire des absurdités ? L'univers de la physique quantique, avec ses lois probabilistes, peut bien être une sorte de chaos pour les aficionados du déterminisme. En effet, c'est la physique quantique qui a sonné le glas du déterminisme : il existe des lois qui ne sont pas des lois causales, précises, donc déterministes, mais des lois probabilistes. Karl Popper, dans « La logique de la découverte scientifique », a toutefois vigoureusement réagit contre la tentation d'une métaphysique indéterministe qui exclurait toutes lois causales précises dont toute entreprise scientifique a un impérieux besoin. Popper en conclut que la Science a donc autant besoin de corroborer des lois précises, déterministes, que des lois probabilistes, les deux types de recherches étant recevables. Cependant, Popper en vient à plaider pour l'indéterminisme contre une vision de la Science qui se voudrait fondée sur une forme de déterminisme qu'il faut exclure, car elle est entièrement métaphysique, donc inutile pour la recherche scientifique : c'est le déterminisme absolu et prima faciae. Celui de la psychanalyse en reste le cas le plus représentatif, radical, et censé être opérationnel dans la pratique thérapeutique des associations dites libres. La leçon de Popper est donc que, certes, il nous faut un déterminisme, mais il ne peut être que relatif et jamais absolu, tout comme le sont les lois universelles de la science lesquelles demeurent donc toujours indéterminées parce que ne pouvant jamais être absolument certaines, dans un univers ouvert et toujours « irrésolu ».

Cette locution de « chaos déterministe » n'a donc aucun sens. Elle est totalement contradictoire et absurde. L'un par rapport à l'autre, ces deux concepts s'annulent de part la signification qui leur est propre ! 1 - 1 = 0, voilà tout. Par contre, elle reflète à la perfection, si je puis dire, ce projet si typiquement freudien de prétendre posséder une théorie suffisamment puissante, englobante, et complète, pour saisir et même comprendre, apriori en excluant le hasard, ce qui par définition ne peut être compris : le chaos, le désordre absolu. La théorie freudienne, qui, sur le plan du déterminisme n'est certes pas reniée par Lacan, est peut-être l'une des très rares théories, voire la seule connue dans toute l'histoire des idées, à prétendre pouvoir mettre un ordre parfait, apriori, dans ce qui justement représente normalement (en dehors de la perspective psychanalytique), une boîte noire, le chaos le plus inaccessible et le plus insaisissable.

Mais c'est justement parce que le domaine de l'inconscient (et son refoulé) tel que l'envisage la psychanalyse, est insaisissable en réalité (c'est-à-dire par des théories corroborées par des tests indépendants et extra-cliniques), qu'il ne peut être imaginé que dans une perspective métaphysique si délirante que même Simon Laplace avec son Démon n'aurait osé envisager comme réalisable dans une quelconque pratique, fut-elle thérapeutique ! Cette métaphysique délirante c'est bien la psychanalyse freudienne. Celle de Lacan confine encore plus à la folie d'un authentique psychopathe comme le qualifia Noam Chomsky, ou bien est l'oeuvre d'un dément, issue de la langue et non de la tête, comme aurait pu l'écrire Arthur Schopenhauer.

En parlant de « chaos déterministe » au sujet de la répartition des nombres premiers puis, par une prétendue homologie, de l'inconscient, on prépare le terrain de ce postulat selon lequel, les psychanalystes peuvent, eux, maîtriser totalement le chaos (de l'inconscient), le comprendre, grâce à une loi qui serait assez complète : celle du refoulé, ce point « unaire », ce centre d'homothétie de toutes les névroses d'un individu... On en vient tout naturellement à comprendre ce qui permet aux psychanalystes depuis Freud jusqu'à nos jours à ne pas croire au hasard intérieur, et au non-sens, donc au chaos aussi peut étendu soit-il dans le « psychisme inconscient » de l'homme, si d'aventure il en possédait un correspondant aux voeux des freudo-lacaniens.

Mais pourquoi est-ce si délirant, en fait ? A-t-on besoin d'enfoncer le clou ? C'est délirant, parce que la psychanalyse prétend réussir dans son domaine, là où échoue jusqu'à présent les mathématiques, tout en s'inspirant de son modèle ! Ce qu'il y a en l'homme, pour la psychanalyse, serait en fin de compte, bien moins aléatoire, conjectural et problématique, que la recherche d'une solution à l'hypothèse de Riemann sur la répartition des nombres premiers, puisque dans le domaine psychanalytique, l'aléatoire, le chaos, serait réglé de manière absolue grâce à un point invariant, « unaire », un « centre d'homothétie » vers lequel convergerait tous les axes possibles de l'inconscient : le fameux refoulé.

Mais si c'était bien le cas, alors pourquoi les prétendues loi causales strictes du psychisme inconscient (refoulé) ne permettraient-elles pas de savoir ce qu'il y a dans l'inconscient de Riemann ou des mathématiciens, et qui les empêchent de venir à bout de cette énigme sur les nombres premiers ? Mais que refoulent-ils donc ces pauvres matheux pour s'enliser ainsi ? Que refoulaient-ils aussi pendant si longtemps pour ne pas voir la solution au problème de Fermat ? Y avait-il un problème relevant de l'inconscient collectif ? Une sorte d'acte manqué de masse ? Pourquoi les mathématiciens, ne font-ils pas comme les psychanalystes lacaniens !? Si ce problème sur la répartition des nombres premiers leur échappe toujours c'est qu'il existe donc bien un « monde 3 » autonome, sans sujet connaissant, et qui peut échapper, peut-être à jamais, à toute compréhension humaine, voire à toute expérience sensible, même si c'est en nous, dans notre « monde 2 », qu'est née cette idée d'abord subjective de ce nouveau problème passé ensuite dans le « monde 3 ».

Reconnaissons que pour faire avancer la connaissance scientifique, les savants ont besoin d'imagination et de créativité. Ce n'est pas ce qu'on leur reproche, bien au contraire. Ils doivent faire preuve d'audace dans des conjectures hardies, dirait Popper. Peut-être leur faut-il souvent chercher ailleurs de l'inspiration, dans d'autres domaines, comme le font les physiciens pour donner une explication plus pédagogique d'une nouvelle théorie. Mais l'analogie et l'art de la métaphore, sont des domaines où le risque de sombrer dans l'absurdité demeure élevé si l'on en juge par les élucubrations des lacaniens sur les rapports qu'il y aurait entre l'univers des mathématiques et le déterminisme psychique.

Si donc ce que prétend la théorie de Freud était vrai, alors ce problème de la répartition des nombres premiers (comme du reste, tous les autres...) devrait aussi trouver une solution. Grâce au truc infaillible du déterminisme prima faciae et absolu qui règle le refoulé inconscient et l'inconscient y compris dans sa partie la moins enfouie, les psychanalystes prétendraient comprendre et résoudre un chaos qui peut se révéler prolixe en associations libres, comme si la machine humaine était moins compliquée à comprendre que les nombres premiers et leur répartition, bref que de vulgaires objets mathématiques ! Le psychisme en équation lacanienne, quelle chose merveilleuse tout de même (?) Un tel charlatanisme intellectuel ne nous rappelle-t-il pas celui de Hegel démystifié par Karl Popper dans « La société ouverte et ses ennemis » ?

Et si les lacaniens avaient entièrement raison ? Si, toute notre vie psychique pouvait s'écrire avec quelques formules mathématiques ? La psychanalyse deviendrait alors la pire de toutes les « techno-sciences », (pour reprendre la terminologie de Roudinesco), et à quelles fins ? « Le meilleur des mondes » ? Ce scientisme-là n'est-il pas imprégné par une tentation totalitaire ?

 

Après les élucubrations de Lacan en mathématiques, dénoncées par Sokal et Bricmont, certains n'ont pas retenu la leçon et ne désarment pas.

Publié par vdrpatrice à 11:37:15 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) |

Méphisto Phélès, Freud, et le Démon de Laplace (suite et fin). Le déterminisme, encore... | 09 février 2008

Freud interprétait les nombres et les mots isolés, en soulignant à gros traits que c'étaient les « meilleurs exemples » du déterminisme psychique inconscient et absolu. Il écrivit, noir sur blanc, dans le chapitre 12 de « Psychopathologie de la vie quotidienne », intitulé, je cite « Déterminisme, croyance au hasard et superstition » que, je cite encore, « Nous ne serons donc pas étonnés de constater que l'examen analytique révèle comme étant parfaitement déterminés, non seulement les nombres, mais n'importe quel mot énoncé dans les mêmes conditions » (PUF, page 269). Il écrit aussi, page 275 - 276, je cite : « Ce qui me distingue d'un homme superstitieux, c'est donc ceci : Je ne crois pas qu'un événement, à la production duquel ma vie psychique n'a pas pris part, soit capable de m'apprendre des choses cachées concernant l'état à venir de la réalité ; mais je crois qu'une manifestation non-intentionnelle de ma propre activité psychique me révèle quelque chose de caché qui, à son tour, n'appartient qu'à ma vie psychique ; je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). C'est le contraire du superstitieux : il ne sait rien de la motivation de ses actes accidentels en actes manqués, il croit par conséquent au hasard psychique. »

Si de telles fariboles sont valides, alors il est permis que Méphisto Phélès demande certaines choses à Freud, outre tombe :


Sigmund, lève-toi, et réponds-moi :

« Si tous les nombres sont parfaitement déterminés comme tu l'affirmes, en excluant tout le hasard possible, ainsi que tout le non-sens, je te demande, pour moi, Méphisto, d'interpréter d'abord ce nombre, que j'ai diaboliquement composé à ton intention : 6894506414164454545454654685555555556467814317154154165. Est-ce « moi », ou « l'autre », Sigmund ? En tout cas, j'espère pour toi, que ce n'est pas mon frère, sinon tu auras à faire à « moi ».

« Si tu prétends un déterminisme aussi strict sur les nombres, tes meilleurs exemples (tu aurais dû essayer les mouches...), et si tu connais mon inconscient, alors, prédit avec l'exactitude la plus absolue, le prochain nombre que je vais librement formuler, et en prédisant la place de chaque membre qui le compose, sans te tromper d'un seul. Sinon, je te fais empaler sur un tournebroche, et griller jusqu'à la fin des temps. Ainsi, tu auras une idée moins métaphysique du déterminisme et de ton libre-arbitre. »

« Enfin, Sigmund, mon ami, si tel est bien ton déterminisme, si tu es vraiment plus fort que mon enfant, le Démon de Laplace, que j'adore par-dessus tout, alors prédit aussi, sans te tromper sur la place d'une seule et unique lettre, le prochain mot absurde et aussi long que je voudrais que je te soumettrai. Sinon, du fond de ta tombe, j'enverrais l'âme de Lacan venir te tourmenter sans fin à chercher ce qui, en toi, ne fut pas résolu... »

Méphisto Phélès.

Publié par vdrpatrice à 18:23:26 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) |

Méphisto Phélès, Freud, et le Démon de Laplace. | 09 février 2008

Avant de vous présenter ce dialogue entre le Diable et une internaute nommée Kasia, voilà une citation de Renée Bouveresse, tirée de son Que sais-je ? intitulé « les critiques de la psychanalyse » (c'est le N° 2620). En lisant les propos de Renée Bouveresse on a envie de penser que pour ce qui est du Diable, elle aurait pu être, contre Kasia, son avocat...

« (...) L'autre postulat pratique que la psychanalyse a beaucoup contribué à diffuser est celui selon lequel on ne peut résoudre les difficultés de l'existence si l'on n'a pas commencé par faire l'effort de se découvrir et de se comprendre soi-même. C'est là un préjugé qui tend à faire oublier cette évidence que dans la majorité des cas la solution de nos problèmes passe par une transformation réelle des situations dans lesquelles nous sommes placés, et que cette transformation ne peut s'obtenir que par l'action. L'auto-analyse, utile dans certains cas particuliers, peut être dans d'autres cas superflue ou même démobilisatrice, quand elle ne devient pas dans certaines circonstances source de difficultés psychologiques spécifiques : il y a des hommes qui souffrent de trop se regarder, et qui cherchent en vain évidemment, à échapper à cette souffrance par un surcroît de conscience. Le rêve d'une connaissance de soi garantissant le succès dans l'existence semble bien être un rêve idéaliste et naïf, inspiré par le désir d'éviter certains risques vitaux qu'il paraît pourtant nécessaire à tout homme d'assumer. » (Page 86).

Diabolique, Madame Bouveresse ! Et merci pour votre clarté de vue ! Autorisons-nous un très bref commentaire : si, d'une part, c'est par l'introspection de son propre inconscient psychique, guidée par un sherpa freudien, que l'on dénouerait les liens inconscients et refoulés qui nous empêchent de vivre (comme aiment à l'ânonner les analystes et ceux pour qui ça a marché), et si, d'autre part, il est tout à fait rationnel de critiquer la psychanalyse dans ce rêve idéaliste et naïf d'une connaissance si profonde de soi-même, on peut aussi demander aux analystes de comprendre ce qui les poussent à croire à un tel rêve idéaliste et naïf lequel est justement au fondement de leur théorie ! Ainsi l'argument de l'inconscient se retourne exactement contre lui-même : l'inconscient tel que l'a conçu Freud dévore la psychanalyse avant même qu'elle n'ait pu naître ! Est-ce possible ? Bien sûr que non, nous voulons dire, en jouant, certes, sur une ambiguïté, qu'il n'est pas possible pour une théorie d'être réfutée sans d'abord avoir pu vraiment proposer un contenu qui puisse l'être. Il n'est donc pas possible que la psychanalyse ait pu seulement exister avec cette théorie de l'inconscient, c'est-à-dire, en étant réellement capable d'être dotée de pouvoirs descriptifs, explicatifs et prédictifs qui soient testables, donc réels. Ce qui se passe donc, comme nous l'avons si souvent martelé sur ce blog, c'est que la psychanalyse est un projet qui échoue, par nature, avant même d'avoir pu commencer.

Laissons maintenant la parole à Merleau-Ponty (cité par Renée Bouveresse dans son indispensable ouvrage), afin de mieux comprendre le piège de la méthode qui consisterait à prétendument pouvoir faire le vide en soi pour mieux préparer un travail introspectif dans l'inconscient psychique, qui soit épuré de toute suggestion, et surtout de toute co-fabrication entre l'analysé et l'analyste :

« C'est des deux côtés la même illusion rétrospective, on introduit en moi à titre d'objet explicite tout ce que je pourrai dans la suite apprendre de moi-même ». (In : Phénoménologie de la perception, p.436).

Merleau-Ponty semblait donc, lui aussi, nous dire ceci : lorsque l'on cherche en soi des refoulés freudiens, on ne risque pas de ne pas trouver ce que l'on cherche. Si je veux chercher en moi des conflits jungiens, je suis sûrs d'en trouver. Tous les faits que j'observe en moi, et qui ne sont lus qu'à la lumière de la théorie qui me permet justement de les relever, ne pouvaient donc m'être étrangers dès le départ. Si donc les freudiens peuvent toujours trouver ce qu'ils cherchent dans les pensées de tout individu et qui soit conforme à leur théorie, c'est donc que leur théorie n'a aucune valeur prospective (donc aussi prédictive, descriptive et explicative), elle n'est qu'une illusion.

 

Méphisto Phélès et Kasia au sujet du « vide »...

Réponse à Kasia, au sujet de votre prétendue capacité à « faire le vide » pour mieux « ressentir », et, in fine, comprendre ce qu'est l'analyse.

Oh, Kasia, du fin fond des enfers je te parle, je t'appelle, et j'exhorte ta clémence. Daigne m'écouter un instant. N'aie pas peur, approche, et discutons un moment.

Tu as parlé du « vide ». Instinctivement, j'ai compris le « Néant » (que j'adore, moi, le Prince des Ténèbres). Mais laissons cela de côté et revenons à cette « matière » bien plus terrestre qu'est ce « vide » dont tu parles, oh, Kasiaaa...

Ainsi, vous, les humains, vous seriez capables de faire le « vide » en vous-mêmes, pour justement mieux ressentir ce que vous avez...en vous-mêmes. Mais n'allez pas plus loin, ce que vous avez de plus sûr, en vous-mêmes, je le dis en passant, c'est Moi, votre Maître, et non mon frère et sa pitoyable inspiration.

Mais supposons que je vous laisse en paix, derechef, et que cette fois, vous soyez seuls, et pour de bon, avec « vous-mêmes » et ce vide qui y règnerait.

Si donc vous êtes enfin parvenu (et par le biais de ma très haute bienveillance), à faire « le vide » en votre âme, c'est donc qu'il n'y reste strictement plus rien, oh, Kasiaaa..Vous touchez enfin au « Néant », et, sans que vous le sachiez vraiment, aux Ténèbres aussi. Vous voyez, tout nous rapproche toujours. Ah, Kasia, je vous comprends, « pourquoi la chose, plutôt que rien ». Tiens, tiens, de Freud à Heidegger, n'y aurait-il qu'un pas, ma chère Kasia ? Curieux non ?...

C'est aussi pour cela que je suis le Maître. Car, comme Freud, mon royaume est irréfutable. Car dès que l'on croît utiliser un moyen autonome pour m'éviter, on finit toujours par me retrouver sur son chemin. Si Freud ou ses modestes et serviles gnomes vous demandent de « faire le vide », afin de mieux « ressentir », c'est parce qu'il croît, qu'ainsi « vidés », vous serez le réceptacle idéal pour ses fantasmes et ses délires. Et, Diable, il a raison !

Croyez-vous ?... Hélas, même Freud ne peut rien contre moi, Méphisto Phélès, Prince des Ténèbres.

Si donc vous réussissiez vraiment à faire ce vide qui vous importe tant, je vous le redis, il n'y aurait donc plus rien en vous. Ni émotions, ni souvenirs, ni mots, ni chants, ni pleurs, ni crainte, ni désir, ni attentes, ni théories, ni opinions, plus rien, oh Kasiaaa...Le Nihilisme individuel le plus totalitaire. Aaahh....j'aime ça !!

Il n'y aurait donc aussi, plus aucune conscience, et plus aucun inconscient. Plus rien. Le vide. Où donc Freud pourrait-il alors chercher cet inconscient, ce refoulé, oui, cet « autre » qui ne serait pas moi, et qui, de ce fait, m'insulte, chère Kasia...

Partant de cette situation pour le moins scabreuse, comment feriez-vous donc pour faire émerger du « ressenti », à partir du Néant, sans que l'on vous suggère totalement, les mots, les souvenirs, les mimiques mêmes de ce « ressenti » qui ne sera pas le vôtre, et dans sa totalité ?

Et puis, pour « faire le vide », quel mode d'emploi ? Celui de Freud assurément ! Ah ! J'ai compris, Kasiaaa...Vous êtes diabolique vous aussi ! Qu'est-ce que je vous disais : on revient toujours à moi. C'est fort bien, ça, continuez, continuez...

Vous devez commencer par parler de vos parents, de vos rêves, de votre sexualité ? Ou bien devez-vous dire « tout ce qui vous passe par la tête » ? Autrement dit, faire des « associations libres » ? Mais comment les formuler si, au préalable, vous vous êtes « vidés » de tous vos mots et de votre mémoire, donc de toute possibilité d'expression, vous trouvant ainsi rabaissée au stade de l'amibe, et encore... ?

Vous voyez, Kasia, « faire le vide » est logiquement impossible.

S'il ne vous reste en vos pensées que celles vous indiquant comment vous devez faire le vide, alors, de toute évidence, votre pensée n'est pas vide à cet instant. Votre pensée...se guide par un préjugé méthodologique.

Comme c'est vous-même qui guidez votre propre pensée à se vider, c'est encore vous qui choisirez dans le moindre détail, tout le ressenti que vous créerez pour la circonstance. Mais comment choisirez-vous à partir de rien, Kasia, faut-il le répéter ? Il vous faudra un préjugé, une hypothèse, n'importe quoi d'autre si vous voulez, pour vous aidez dans votre choix. Il n'y a donc pas de « vide » qui pourra servir de base de recherche à votre ressenti, chère amie. Votre mémoire vous sera nécessaire, sauf si vous êtes subitement devenue une grenouille de laboratoire que l'on vient de décérébrer d'un coup d'aiguille, ou bien encore une de ces momies vivantes que l'on peut voir déambuler dans les salles obscures de certaines sectes. Justement, puisqu'on en parle, la psychanalyste Maria Pierrakos, les décrit bien ces gens qui ont été victimes de la psychanalyse lacanienne et qui, je cite, « se sont complètement exilés d'eux-mêmes ». Et cette mémoire dont je parlais, et qu'il vous faut pour vos futures pérégrinations psychiques, rend-elle pour autant « nécessaire » la théorie de l'inconscient telle que Freud la voyait ? Assurément non. Car cet inconscient-là, qui serait régit par un démon encore plus démoniaque que celui de Laplace, n'est qu'une lubie, le plus grand délire conceptuel de toute la psychanalyse.

Si c'est un guide freudien qui doit vous accompagner dans votre voyage intérieur, il ne vous montrera que ce que son « savoir » lui indique. Si c'est un guide jungien, vous verrez des objets jungiens dans votre mémoire, et ainsi de suite. Car aucun de ces « guides du voyage intérieur » ne peut travailler sur des éléments de preuve indépendante. Et le guide freudien reste le pire entre tous, je le connais bien. Parce que c'est le seul qui prétend ne jamais se tromper en excluant par avance tout le « hasard intérieur » (Freud) et le non-sens.

Avec un tel guide qui prétend justement retrouver exactement la route de votre inconscient vous ne pourrez que vous perdre dans un dédale infini de mots, de symboles, un « univers éclaté » ou toutes les choses peuvent s'annuler les unes par rapport aux autres suivant le bon vouloir de votre guide ou plutôt son aptitude à vous suggérer. Il faut donc que je cite encore Maria Pierrakos, une sacrée diablesse : « On peut dire en effet qu'il s'agit de libérer le sujet des liens qui l'empêchent de vivre. Mais le résultat de certaines analyses n'est-il pas, au bout de bien des années, de voir ces liens remplacés par une toile d'araignée de mots qui peu à peu perdent leur sens premier pour en avoir un double, un triple, une multitude ; et le sujet qui était dans un monde cohérent de souffrance se trouve dans un univers éclaté où le tout et le rien s'équivalent, pour ne pas dire le tout et le n'importe quoi. On est obligé alors d'accepter la définition de la psychanalyse par Houellebecq : "la psychanalyse est ce qui transforme une connasse en pétasse !" Je reprocherai à cette définition d'être trop restrictive : pourquoi les femmes seulement ? L'effet sur certains hommes a été encore plus ravageur. Ecoutons François Perrier parler de ce qu'il appelle les suicides libidinaux : "on a vu errer dans les milieux analytiques, des gens complètement dévastés, acculés à se refabriquer un narcissisme d'emprunt ficelé avec des concepts lacaniens; à se faire une vie libidinale d'emprunt, de type pervers, dans la recherche de l'excitation ou du donjuanisme, et qui se sont complètement exilés d'eux-mêmes ».

L'introspection analytique, n'est donc qu'une invitation au voyage vers la folie. Un voyage hélas sans retour pour certains...

Votre sherpa freudien ne vous mènera, quand il le souhaitera, qu'à trouver des confirmations de ce que vous cherchez...à deux, puisque vous acceptez ses itinéraires dès le départ, dans votre pensée en essayant de l'ignorer. Mais là, vous ne jouez qu'à un jeu que Freud vous demande implicitement (ou souvent fort explicitement) de jouer « à deux » avec vous : celui de l'inconscient, et pourquoi pas aussi, celui de la folie, comme l'écrit si bien un certain Borch-Jacobsen (cf. « Folie à plusieurs »).

On ne peut s'introspecter à partir d'un prétendu « vide ». Il faut un préjugé. Ce préjugé vous indique avant même d'avoir commencé ce que vous devez trouver. Et comme c'est vous-même qui cherchez...en vous, vous ne pouvez éviter de trouver toujours ce que vous cherchez. On est proche du 7° cercle ?...

C'est Kant qui avait bien montré que l'introspection ne mène qu'à la folie. Cette folie, Freud l'a vécue lui-même avec son auto-analyse, dont il admit l'échec complet et qui pourtant est bien connue comme étant la matrice originelle de toute l'entreprise freudienne. Mais cette matrice est, elle aussi, autant viciée que celui qui la porte, selon les termes du psychanalyste Gérard Haddad qui nous raconte un Lacan préoccupé à remettre la psychanalyse sur ses pieds, c'est-à-dire à liquider post mortem, un « morceau de névrose » que Freud n'aurait pas liquidé dans son auto-analyse, laquelle ne serait donc plus pure et immaculée comme le veut la sacro-sainte légende. Faut-il y voir là mon œuvre ? Et pourquoi pas !

Donc Kasia, moi, Méphisto Phélès, je sonne le glas de votre argument.

On ne peut « faire le vide », surtout s'il s'agit de « ressentir ». Car si l'on y parvient, on élimine aussi le matériau à partir duquel pourrait émerger le « ressenti ». Bien sûr vous pouvez piquer quelqu'un pendant son sommeil profond (là où il peut vraiment « faire le vide »), et le faire sursauter. Mais ce n'est pas de cela que nous parlions, bien entendu. Nous parlions de la possibilité de « faire le vide », en étant au départ, totalement conscient.

L'esprit humain, n'est pas un seau vide qui se remplit passivement, contrairement à ce que vous croyez, Kasia. Vous êtes constamment actifs. Et cette action nécessite une mémoire en partie inconsciente, cela, je veux bien en convenir. Seulement, cette mémoire inconsciente, ne peut, comme le croyait Freud, vous déterminer en excluant tout hasard et tout non-sens, c'est-à-dire tout risque d'erreur. Ce sont-là des idées « diaboliques » qui relèvent du Démon de Laplace. Et je m'y connais dans ce domaine. Freud, pauvre créature humaine qu'il fut, n'a pu avoir été aussi fort que moi, Méphisto Phélès. Moi seul maîtrise le hasard, le passé, le présent et l'avenir dans lequel je peux lire !...Seul le Prince des ténèbres que je suis, peut prédire et décider du sens de l'Histoire.

Si vous avez un « autre » qui est en vous et qui agit selon ses propres règles, et à votre insu, cet « autre », ne peut donc être démoniaque (laplacien, ou ultra-déterministe si vous voulez). Il n'y a que moi, qui puisse l'être, dois-je vous le rappeler ?


Aucun homme n'a en lui une intelligence diabolique qui dépasserait sa propre personne, fut-elle « inconsciente ». Nous ne pouvons avoir en nous ce « super-ordonnateur » de nous-même, car, comme le disait ce sale suppôt de la Vérité que fut Karl Popper, aucun prédicteur, ne peut s'auto-prédire lui-même.


Diaboliquement vôtre...


Méphisto Phélès.

Publié par vdrpatrice à 18:09:38 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) |

La magie des nombres. Critique de la thèse de Benoît MAURET sur les relations entres les nombres et les fantasmes. | 04 mars 2007

L'objet de ce texte est de présenter une critique des principales hypothèses et de la méthode de recherche utilisés dans la thèse de Benoît MAURET, au contenu explicitement freudien. Nous montrerons que la méthode employée ne peut, en aucun cas, conduire à l'objectivation des attentes de l'expérimentateur. Nous essaierons, à la suite de nos critiques de proposer une méthode d'investigation, qui, selon nous, pourrait être valide, en ce qu'elle tente de tenir compte des injonctions fondamentales de Freud sur le déterminisme psychique absolu lequel ne peut être dissocié de sa théorie de l'inconscient, mais qui ne peut éviter l'accusation de risquer de suggérer les réponses au sujet d'expérimentation, même si nous considérons que nos propositions seront moins suggestives que celles de Benoît MAURET. Nous pensons que dans ce domaine, il est tout à fait impossible que le protocole expérimental ne puisse, plus ou moins suggérer au sujet d'expérience, les attentes de l'expérimentateur.

On trouvera une présentation de la thèse de Benoît Mauret en suivant ce lien :

http://perso.orange.fr/jacques.nimier/redaction.htm


1. Les principales hypothèses de la recherche :

« a) Il existe une composante affective mise en jeu par l'élève dans l'apprentissage et l'utilisation des chiffres et des nombres. »

Telle qu'elle est formulée, cette hypothèse à la caractéristique d'un énoncé existentiel au sens strict. La caractéristique de tous les énoncés de ce type est d'être logiquement irréfutables et logiquement vérifiables. On ne peut donc soumettre à d'authentiques tests un tel énoncé, à partir duquel on ne pourra donc trouver que des confirmations lues à la lumière de cet énoncé qui ne permet l'existence, apriori, d'aucune classe de falsificateurs potentiels ou énoncés de base, qui seuls, à la suite de tests, nous renseigneraient sur sa portée descriptive, explicative et prédictive.

« b) L'inconscient participe dans les représentations et les comportements des élèves à l'égard des nombres et en particulier à l'égard des chiffres. »

Si c'est bien la théorie de l'inconscient freudien qui est sensée être testée dans ce travail de recherche, on ne peut la dissocier de ce sur quoi elle repose : le postulat d'un déterminisme psychique absolu, aprioriste, excluant tout hasard et tout non-sens psychique, ainsi que Freud lui-même (mais aussi Lacan) l'a déclaré à de multiples reprises dans plusieurs de ses livres et surtout dans le chapitre 12 de la « Psychopathologie de la vie quotidienne ».

Là encore, si l'on tient compte (comme on doit le faire) de ce qui est impliqué, stricto sensu, par les affirmations de Freud au sujet du déterminisme psychique, il est logiquement impossible de ne pas trouver partout, et pour tous les types d'exemples possibles aussi insignifiants et subtils qu'ils puissent être, des confirmations de cette hypothèse, et jamais des réfutations.

En somme, on ne peut pas dire avoir testé la théorie de l'inconscient de Freud sans avoir tenu compte de son postulat déterministe, ou en l'ayant discrètement éludé.

Si l'on veut, par contre, tester la théorie de l'inconscient de Freud, en tenant compte des exigences strictes de son déterminisme dont elle dépend indissociablement, on est obligé, comme le démontra Karl Popper dans son livre « L'univers irrésolu, plaidoyer pour l'indéterminisme », de se soumettre au fameux « principe de responsabilité renforcé » dont parle Popper. C'est-à-dire que l'on est obligé de fournir les moyens de calculer, avant une prédiction, les mesures possibles des conditions initiales qui pourraient en être déduites, en rendant compte par avance, de toute erreur possible aussi infinitésimale soit-elle, de telle sorte que cela priverait le prédicteur du droit de plaider que les conditions initiales n'étaient pas suffisamment précises avant la réalisation de son projet de prédiction, en cas d'échec, même infime de ce dernier.

En somme, si les comportements des élèves à l'égard des chiffres sont, selon cette hypothèse, soumis à la théorie de l'inconscient de Freud, alors cette hypothèse n'est pas testable. Il est impossible d'en connaitre les limites en identifiant expérimentalement la manière dont elle pourrait être contredite par les faits, puisque en dépendant du déterminisme psychique absolu et excluant tout hasard et tout non-sens, aucun fait ne peut entrer en contraction avec la théorie.

On ne peut donc effectuer aucun test sur lequel fonder notre croyance en une valeur explicative, descriptive ou prédictive de cette théorie. Nous ne saurons donc jamais si cette théorie est fausse, ou à quel point et dans quelle mesure (scientifiquement reproductible de manière indépendante) elle s'approche de la vérité, c'est-à-dire d'un certain degré de correspondance avec les faits. Comme il est impossible de savoir si la théorie est fausse ou si elle peut être vraie, cette théorie, ni « vraie », ni fausse, est donc sans aucun fondement empirique. Elle n'a strictement aucune valeur descriptive, explicative et prédictive universelle corroborable et corroborée par des tests.

« Cette recherche a pour objectif de faire apparaître les composantes fantasmatiques de l'objet nombre. »

« Nous pourrons également observer l'expression symbolique et les mécanismes de défense mis en jeu ainsi que les différentes stratégies pour lutter contre la prise de conscience de mobiles inconscients, avec les frustrations et les angoisses qui peuvent en résulter. »

Il s'agit donc au préalable d'identifier quelle est la théorie universelle du fantasme, puis du symbole, puis de la frustration, puis de l'angoisse...et à quelle théorie de l'inconscient puis du déterminisme psychique inconscient tout cela se rattache. Mais si c'est de la théorie de Freud dont il est question, (et c'est bien d'elle dont il est question) alors on retombe dans les critiques précédentes.


2. Un exemple de la méthode de recherche employée :

« Les élèves ne connaissaient pas la finalité du test et ont participé avec le seul souci de réaliser une rédaction. Le texte proposé était le suivant :
Après avoir parcouru des plaines et traversé des montagnes vous arrivez au pays des chiffres. Racontez ce que vous observez et ce que vous ressentez. »

Contrairement à ce que croît l'auteur, la « finalité » du test est fortement suggérée aux élèves dans le sujet de la rédaction. Comment, en effet, l'élève, ne peut-il penser à quelque chose d'incongru, de fantasmatique, d'onirique, d'imagé, de symbolique, si on lui demande de réfléchir à la relation qu'il pourrait y avoir entre deux situations totalement différentes en nature, puisque la première est empiriquement possible, alors que la seconde, imaginaire, ne l'est pas : se promener dans les montages, ce qui peut être plausible dans le réel, et arriver dans le pays des chiffres, ce qui n'est possible que dans l'univers de l'imaginaire ?

Il ne s'agit donc, ici, nullement de demander aux élèves de faire des « associations libres » (de toute suggestion de l'expérimentateur ou même du dispositif expérimental), mais d'amener indiscutablement l'élève à répondre dans le sens de « l'hypothèse » de recherche. C'est l'évidence même.

Dans la recherche que propose l'auteur, il est impossible que le sujet d'expérience (l'élève), ne sache pas ce qu'il fait et qui correspond à la demande de l'expérimentateur : il ne peut ignorer qu'il fait fonctionner son imaginaire, pour éventuellement créer de toute pièce des relations qui ne se trouvaient pas forcément « déjà-là » dans son inconscient. Toute la réponse de l'élève, comme sujet d'expérience, n'est pas une fabrication autonome, indépendante du protocole, elle est en réalité une fabrication à deux personnes, le sujet d'expérience, et l'expérimentateur.

Ce commentaire peut se rapprocher de la critique que fait Mikkel Borch-Jacobsen dans « Folies à plusieurs », et, plus récemment dans « La guerre des psys. Manifeste pour une psychothérapie démocratique », à propos de l'hypnose, de la psychologie, de la psychanalyse, et, finalement de l'existence de l'inconscient, et des « fonctions » mêmes de cette prétendue existence. Nous citerons quelques passages du chapitre de ce dernier livre, intitulé : « l'inconscient simulé », lesquels nous semblent, par analogie, répondre de manière adéquate au problème que nous soulevons au sujet de la validité méthodologique de la recherche de Benoît Mauret.

Page 39 : « (...) C'est à la seule condition que le sujet ne sache pas ce qu'il fait pendant qu'il est hypnotisé qu'on peut parler d'un état objectif, susceptible d'être étudié « en troisième personne » par le psychologue. Si le sujet, par contre, était conscient d'obéir aux suggestions de l'hypnotiseur, le psychologue verrait son objet disparaître devant ses yeux : le soi-disant « hypnotisé » aurait tout simplement accédé aux demandes de l'hypnotiseur, que ce soit par jeu, complaisance ou simple politesse. (...) ».

En effet, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, le sujet de rédaction incite les élèves à répondre dans le sens de ce qu'on leur demande, sur la nature même de leur participation. Ce sujet revient à demander aux élèves : « voilà, je cherche à mettre en évidence un lien entre les nombres et vos fantasmes, vos angoisses, vos frustrations, vos pulsions, voulez-vous m'aider ? ».

Ensuite, Borch-Jacobsen, reprenant un commentaire de Sigmund Freud au sujet du rôle de l'inconscient dans le récepteur de l'ordre (celui à qui l'hypnotiseur demande de faire certaines choses), met en évidence le fait que « l'objectivité des phénomènes hypnotiques est entièrement suspendue à l'hypothèse d'un inconscient psychique », ce qui explique que « les injonctions de l'hypnotiseur soient si souvent des demandes d'inconscient ou du moins d'inconscience : « Dormez. » « Vous ne vous souviendrez plus de rien. » etc. » Mais cette demande d'inconscient pourraient bien être que le reflet complaisant des attentes, expectatives et suggestions de l'hypnotiseur. Ensuite, Borch-Jacobsen, souligne que « la demande d'inconscient, en ce sens, est une demande d'ignorer la demande ; il faut que le sujet donne des gages qu'il va accepter de jouer le jeu comme si de rien n'était, comme s'il ne savait pas qu'il s'agit d'un jeu qu'il joue avec l'hypnotiseur.(...) »

Enfin, Borch-Jacobsen en vient à cette constatation cruciale, non plus à propos de l'hypnose mais à propos de la psychanalyse, page 42 :

« La règle du jeu analytique exige que les patients ne sachent pas pourquoi ils aiment leur analyste, pourquoi ils ont des rêves œdipiens ou des phantasmes de castration, faute de quoi ces manifestations réputées spontanées de l'inconscient risqueraient fort d'apparaître comme un produit des demandes inhérentes au dispositif analytique lui-même et la théorie psychanalytique ne se distinguerait plus, dès lors, d'une banale entreprise de suggestion. Voilà pourquoi il faut l'inconscient : pour protéger le thérapeute ou le psychologue contre l'accusation de contaminer ses données, pour empêcher que celles-ci n'apparaissent comme le fruit d'une interaction entre le sujet et l'expérimentateur, le patient et le thérapeute. En ce sens, l'inconscient n'est pas quelque chose qui aurait été « découvert » un beau jour par Freud ou par les hypnotiseurs qui l'ont précédé. C'est un impératif, une impérieuse demande d'objectivation de la part du psychologue scientifique, sans laquelle son objet n'existerait tout simplement pas : « Sois inconscient ». »

Toutefois, et en s'appuyant sur les travaux de Delbeuf, lequel affirmait qu'au cours de l'hypnose, les sujets simulaient inconsciemment tout ce qu'on leur demandait, Borch-Jacobsen montre que la théorie de l'inconscient, par cette voie, se retrouve confortée. Mais Borch-Jacobsen conteste l'affirmation de Delbeuf en posant la question de savoir comment Delbeuf pouvait être aussi sûr qu'il y a simulation « inconsciente ». Il s'appuie ensuite sur les travaux d'Ernest Hilgard qui ont démontré qu'il suffisait d'interroger un sujet sous hypnose pour que celui-ci rapporte qu'il y avait eu, tout au long du processus d'hypnose, « un observateur caché qui assistait au théâtre de la transe ». Il suffit donc, en vient à écrire Borch-Jacobsen, de faire une autre demande pour obtenir une autre réponse. Et il en conclut, à juste titre, « que l'on ne peut attribuer aucune caractéristique propre à l'hypnose - pas même l'inconscience. »

Notre critique de la méthode de recherche de Benoît Mauret repose donc sur les mêmes arguments de Borch-Jacobsen concernant l'hypnose. Ce dernier identifie d'ailleurs le même problème pour la méthode des associations libres de Freud qu'il ne juge pas moins suggestive que celle de l'hypnose en ce qu'elle comporte exactement la même « demande d'inconscient ».

Le sujet de rédaction posé par Benoît Mauret avait pour but d'inciter les élèves à produire des « associations libres » sur les nombres, en relation directe avec leurs fantasmes. Comme nous le démontrons, cette méthode ne peut être, en aucun cas probante. Soulignons que Adolf Grünbaum, dans son livre « La psychanalyse à l'épreuve », en arrive aux mêmes conclusions sur l'efficacité de la méthode des associations libres lorsqu'elle est employée par Freud pour, soi-disant, mettre en évidence de manière indépendante de toute suggestion et autres manipulations diverses de Freud, les désirs inconscients refoulés de ses patients. Adolf Grünbaum estime en conclusion, que tout le système échafaudé par Freud n'est qu'un champ de ruines.


3. Proposition d'une méthode de recherche que nous estimons conforme aux exigences freudiennes mais qui ne peut écarter toute possibilité de suggestion :

Nous allons auparavant, relater, par quelques citations tirées d'« Introduction à la psychanalyse » (Petite bibliothèque Payot), et que nous commenterons, la façon dont Freud pouvait entrevoir des expériences sur les nombres et les mots isolés à partir de la méthode des associations libres. Il écrit page 93 :

« (...) J'ai fait de nombreuses expériences de ce genre sur les noms et les nombres pensés au hasard. D'autres ont, après moi, répété les mêmes expériences dont beaucoup ont été publiées. On procède en éveillant, à propos du nom pensé, des associations suivies, lesquelles ne sont plus alors tout à fait libres, mais se trouvent rattachées les unes aux autres comme les idées évoquées à propos des éléments du rêve. On continue jusqu'à ce que la simulation à former ces associations soit épuisée. L'expérience terminée, on se trouve en présence de l'explication donnant les raisons qui ont présidé à la libre évocation d'un nom donné et faisant comprendre l'importance que ce nom peut avoir pour le sujet de l'expérience. Les expériences donnent toujours les mêmes résultats, portent sur des cas extrêmement nombreux et nécessitent de nombreux développements. Les associations que font naître les nombres librement pensés sont peut-être les plus probantes : elles se déroulent avec une rapidité telle et tendent vers un but caché avec une certitude tellement incompréhensible qu'on se trouve vraiment désemparé lorsqu'on assiste à leur succession ».

Comme on peut le lire, Freud parle d'expériences qui auraient été répétées, donc ayant une valeur indépendante et intersubjective. Mais il ne parle absolument pas du calcul de la précision des conditions initiales de ses expériences, et pour cause...Il reconnaît surtout que les associations « ne sont plus alors tout à fait libres » et qu'il y a donc bien contamination de l'expérience par ses propres attentes ! Comme Freud suggère totalement les réponses qu'il attend, il n'est pas étonnant qu'il parle, non sans mauvaise foi, d'une « certitude tellement incompréhensible qu'on se trouve vraiment désemparé lorsqu'on assiste à leur succession ». Enfin, Freud prétend avoir travaillé sur des cas « extrêmement nombreux ». Mais où sont-ils ? A-t-il jamais publié des statistiques, des mesures ? Nous parle-t-il des conditions initiales de testabilité de ses soi-disant expériences ? Y avait-il des témoins indépendants dans son cabinet pour contrôler ses expériences (les historiens nous apprennent que Freud n'a jamais admis le moindre témoin dans son cabinet, au contraire de Charcot, par exemple) ? Quelle différence fait Freud entre les « raisons » dont il parle, et les « causes » qui sont plus appropriées à sa version déterministe des phénomènes psychiques ? Et, par-dessus tout, si, comme il l'avance, les nombres et les mots isolés seraient déterminés de façon aussi stricte, pourquoi ne propose-t-il aucune expérience de prédictions où il n'aurait pas, au préalable, suggéré ses sujets d'expérience, et où les résultats obtenus, sur des nombres composés de n'importe quel nombre de chiffres, seraient prédits en éliminant à l'avance tout risque d'erreur ?

Mais Sigmund Freud, va encore plus loin. Voici maintenant ce qu'il propose page 94 :

« Un jour, en parlant de cette question à un de mes jeunes clients, j'ai formulé cette proposition que, malgré toutes les apparences de l'arbitraire, chaque nom librement pensé est déterminé de près par les circonstances les plus proches, par les particularités du sujet de l'expérience et par sa situation momentanée. Comme il en doutait, je lui proposai de faire séance tenante une expérience de ce genre. Le sachant très assidu auprès des femmes, je croyais, qu'invité à penser librement à un nom de femme, il n'aurait que l'embarras du choix. Il en convient. Mais à mon étonnement, et surtout peut-être au sien, au lieu de m'accabler d'une avalanche de noms féminins, il reste muet pendant un instant et m'avoue ensuite qu'un seul nom, à l'exception de tout autre, lui vient à l'esprit : Albine. « C'est étonnant, lui dis-je, mais qu'est-ce qui se rattache dans votre esprit à ce nom ? Combien connaissez-vous de femmes s'appelant Albine, et il ne voit rien qui dans son esprit se rattache à ce nom. On aurait pu croire que l'analyse avait échoué. En réalité, elle était seulement achevée, et pour expliquer son résultat, aucune nouvelle idée n'était nécessaire. Mon jeune homme était excessivement blond, et, au cours du traitement, je l'ai à plusieurs reprises traité en plaisantant d'albinos ; en outre, nous étions occupés, à l'époque où a eu lieu l'expérience, à établir ce qu'il y avait de féminin dans sa constitution. Il était donc lui-même cette Albine, cette femme qui à ce moment-là l'intéressait le plus. »

Dans la citation qui précède, on constate que Freud reconnaît lui-même que les diverses caractéristiques d'une expérience, sont de nature à contaminer les réponses des sujets d'expérience ! Ensuite, il réitère la formule d'un nom soi-disant « librement pensé » (« Albine »), dans un protocole d'expérience dont il a reconnu auparavant qu'il ne pouvait que contaminer la réponse du sujet en lui suggérant comment répondre. Pour couronner le tout, Freud décrit lui-même, quelles furent les modalités de la suggestion qui ont amené son patient à dire « Albine » à l'exclusion de tout autre mot, donc selon un déterminisme psychique absolu. Mais pourquoi devrions-nous croire Freud, lui, qui n'a jamais admis de témoins pour contrôler ses prétendues « expériences » de manière indépendante ? Quand on se réfère à tous les mensonges, toutes les fabrications, sans aucun précédent dans l'histoire des sciences, sur ses données cliniques, on est déjà porté à rejeter les « preuves » qu'il nous propose. Mais surtout, si la force de sa suggestion était telle, à la suite de sa plaisanterie, (« albinos »), et aussi compte tenu des caractéristiques propres à son patient, pourquoi Freud n'a-t-il pas tenté de prédire que sont patient dirait « Albine », plutôt que de se livrer à une rétrodiction pour le moins douteuse ? Qu'aurait dit Freud, si au lieu de « Albine », le patient avait dit « Alpine » ? Dans les deux mots, il y a bien « al » (faisant référence à « al-binos »), mais dans le deuxième, il y a « pine » (faisant référence au pénis, donc, indirectement, au penchant de son patient pour les femmes. Comme quoi, le symbolisme freudien est à la portée de tous...). Mais « Alpine » est un nom qui a un sens connu, et qui désigne ce qui se rattache aux Alpes. A n'en pas douter, voilà qui n'aurait pas mis la théorie de Freud en échec, puisque, comme il le dit, en tenant compte des « circonstances les plus proches », et surtout que, s'agissant des mots, des nombres ou des rêves, ce n'est pas tant le « contenu manifeste » qui est significatif, mais le « sens caché » , Freud aurait très bien pu dire qu'il faut chercher les motifs sexuels inconscients qui sont liés à la formulation du mot « Alpine ». Ce que nous avons essayé de démontrer, c'est que la nature des théories de Freud, ainsi que celle des expériences qu'il propose, ne peuvent pas mettre ses interprétations et ses théories en échec. C'est impossible, tant que Freud ne nous dit absolument rien sur le degré de précision requis pour des prédictions et non des rétrodictions qui pourraient être réalisées sur la base de ses théories.

Avant d'en venir à notre proposition d'expérience, qui elle, tente des prédictions, voici comment Freud se contredit à propos de l'importance de la suggestion, lui qui a affirmé sans équivoque dans « Psychopathologie de la vie quotidienne », que les mots et les nombres, étaient les meilleurs exemples, dans lesquels la suggestion si souvent incriminée du médecin pouvait être exclue avec une certitude absolue. Page 223 (« Introduction à la psychanalyse ») :

« Si les paroles et les suggestions du médecin ont acquis une certaine importance, elles s'intercalent dans l'ensemble des restes diurnes et peuvent, tout comme les autres intérêts affectifs du jour, non encore satisfaits, fournir au rêve des excitations psychiques et agir à l'égal des excitations somatiques qui influence le dormeur pendant le sommeil. De même que les autres agents excitateurs de rêves, les idées éveillées par le médecin peuvent apparaître dans le rêve manifeste ou être découvertes dans le contenu latent du rêve. Nous savons qu'il est possible de provoquer expérimentalement des rêves ou, plus exactement, d'introduire dans un rêve une partie des matériaux du rêve. De ces influences exercées sur les patients, l'analyste joue un rôle identique à celui de l'expérimentateur qui, comme Mourly-Vold, fait adopter aux membres des sujets de ses expériences certaines attitudes déterminées. »

La dernière partie de la citation qui précède est suffisamment édifiante et ne nécessite aucun commentaire.

 

Comment pouvait-on proposer une expérience qui aurait pu être réalisée en essayant d'éviter le problème de la suggestion (mais finalement sans y réussir) et surtout en respectant les célèbres injonctions de Freud sur le déterminisme psychique absolu et excluant tout hasard, injonctions sans lesquelles on parle d'une toute autre théorie de l'inconscient que celle de Freud ?

Soit quatre moments M1 ; M2 ; M3 et M4.

En M1, le sujet d'expérience ignore tout de ce que va demander l'expérimentateur.

En M2, l'expérimentateur fait entrer le sujet dans une pièce vierge de toute image, de tout symbole, de tout objet, sauf le nécessaire minimal à l'éclairage. Il s'enferme avec le sujet, et deux contrôleurs observent l'expérimentation, derrière une glace sans teint, afin de contrôler tous les faits et gestes ayant eu lieu au cours de l'expérimentation. Ce sujet d'expérience a ceci de particulier qu'il a été choisi pour ne rien connaitre de la psychanalyse et de Sigmund Freud. Il n'a jamais été analysé.

Toujours en M2, l'expérimentateur dit ceci : « je vais te donner verbalement et successivement une série de nombres, et après chaque nombre donné, tu auras 20 secondes pour dire tout ce qui te passe par la tête. » Puis l'expérimentateur donne successivement les nombres suivants : « 123 » ; « 5689544 » ; « 45 » ; « 9638527411 » ; « 3658 » ; « 8563 » ; « 6538 » ; « 5853 » ; « 7852222 ».

Dans cette première expérience, on prédit que le sujet, répondra des mots ou mieux des phrases très précises qui révèlent, selon la théorie de Freud, ses fantasmes, ses pulsions, ses angoisses, ses frustrations. Conformément au postulat freudien du déterminisme psychique absolu, on prédit donc que si les réponses données par le sujet s'écartent aussi faiblement que ce soit des réponses attendues, le test prouve l'échec de la théorie.

Mais ceci pose immédiatement certains problèmes insurmontables :

- si, comme le dit Freud, tous les nombres sont rigoureusement déterminés, il y a donc une cause stricte, spécifique pour chacun d'entre eux, qui ne peut donc être identique à une autre. Ensuite, si, comme le dit Benoît Mauret, la formulation des nombres est liée aux fantasmes du sujet, alors, chaque nombre de notre expérience, et même la place de chaque chiffre dans chaque nombre, doit être liée par une relation stricte de cause à effet, à un fantasme précis, unique en son genre. Ceci implique que pour que notre expérience réussisse, il faut prédire avec une exactitude absolue, la réalité des fantasmes qui seraient reliés à « 123 » ; « 5689544 » ; « 45 » ; « 9638527411 » ; « 3658 » ; « 8563 » ; « 6538 » ; « 5853 » ; « 7852222 » ! Mais, après tout, pourquoi pas : « 54687165716571671 » ; « 465165716414561 » ; « 687164516416416451654165 » ; etc ? On objectera cependant, que les nombres choisis pour l'expérience, n'ont pas été choisis par le sujet, et que, par conséquent, ils ne peuvent avoir strictement aucun sens pour lui, donc qu'il est tout à fait impossible qu'il puisse y relier une quelconque émotion qu'elle qu'en soit sa nature (ce qui rendrait l'expérience inutile). On modifiera alors l'expérience selon les modalités suivantes : on demande au sujet de formuler par écrit, successivement, les nombres de son choix, en précisant que le nombre de chiffres par nombre importe peu, mais que pour les besoins de l'expérience il devra se limiter à 20 chiffres par nombre. On donne donc un temps de 20 secondes pour que le sujet formule le premier nombre. Puis, après la formulation, on demande au sujet ce que ce nombre « signifie pour lui qui l'a choisit ». Mais avec une telle expérience, on induit fortement le sujet à répondre dans le sens des attentes de l'expérimentateur, car la nature de la demande est totalement incongrue du fait même du protocole. Pourquoi, en effet, un nombre tel que « 46154716716871687 » et qui pourrait être écrit par le sujet, devrait-il avoir un sens, si ce n'est en le créant de toute pièce, pour répondre aux attentes de l'expérimentateur ? Ici, on se rend bien compte, que n'importe quel sujet ou presque est capable de faire fonctionner son imaginaire pour donner du sens à n'importe quel nombre. C'est logiquement possible. Avec de l'imagination, on peut trouver un « sens fantasmatique » à ce nombre : « 87164164516451654164516540178171841654 », ou à n'importe quel autre.

- le sujet se retrouverait, dans cette nouvelle situation expérimentale, pratiquement dans la même situation proposée par Benoît Mauret à partir d'un sujet de rédaction. Parce que demander à un individu de dire tout ce qui lui passe par la tête après la simple formulation successive de nombres par une tierce personne, est suffisamment incongru et bizarre pour ne pas l'inciter à répondre de manière « incongrue et bizarre ». A supposer maintenant le cas contraire, où le sujet aurait compris immédiatement ce que l'on attend de lui, c'est-à-dire qu'il ne considèrerait pas les requêtes de l'expérimentateur comme incongrues et bizarres, alors l'on aurait toutes les raisons de penser qu'il s'emploierait à répondre dans le sens des attentes de l'expérimentateur. Par exemple, après le nombre « 7852222 », il pourrait répondre : « je me vois en millionnaire ».

- il est impossible de contrôler la précision dans le résultat de chaque prédiction par rapport au projet en respectant le principe du déterminisme psychique absolu de Freud. Parce que l'on part d'une donnée quantitative, un nombre, pour en attendre une donnée qualitative, une phrase, ou quelques mots. A la rigueur on pourrait estimer que l'expérience réussit si à la suite de « 123 », le sujet répond une phrase jugée « chargée d'affects » comme « je pense à un énorme chien avec deux crocs brillants et trois têtes horribles » ; ou si à la suite de « 45 », il répond , « je pense à mon frère tuant mon père avec un colt 45 ». Dans la seconde réponse, l'expérimentateur pourrait y voir un « conflit œdipien latent ». Peut-être pensera-t-on que les réponses du sujet satisfont finalement au principe du déterminisme psychique absolu, si après chaque nombre, il répond une phrase chargée d'affects ou interprétée comme telle. Mais tout le problème reste encore celui de l'interprétation dans le sens de la théorie freudienne, grâce, notamment, à la fonction du symbole et au jeu des ambivalences. Et même en l'absence de réponse chargée d'affects, l'expérimentateur pourrait toujours faire intervenir l'argument du refoulé : si l'on ne trouve aucun signe d'angoisse, de frustration ou de pulsion dans les réponses du sujet, c'est qu'il les refoule inconsciemment. Mais en employant un tel argument, l'hypothèse de recherche est absolument irréfutable.

- comment donc s'assurer que l'expérimentateur n'interprète pas chaque réponse du sujet dans le sens de la théorie de Freud ? Nous posons ici, le problème des options théoriques de l'expérimentateur qui se trouve dans la situation d'interpréter de façon freudienne, dans un protocole freudien, des objets (fantasmes, pulsions, angoisses, frustrations), freudiens. C'est comme si Newton interprétait la gravitation avec des éléments gravitationnels, ne pouvant ainsi éviter le piège de la circularité.

- comment être sûr que l'expérimentateur ne contamine pas les réponses du sujet avec ses propres fantasmes, angoisses et frustrations ? [Mais comme nous l'avons vu plus haut avec l'analyse de Borch-Jacobsen sur l'hypnose, ceci rendrait raison à une possible objectivation de l'inconscient et du déterminisme psychique absolu, puisque si, d'un côté, le sujet ne corrobore pas l'hypothèse à cause de la suggestion inconsciente ou consciente de l'expérimentateur, on peut, grâce à l'interprétation, faire en sorte que ce soit l'expérimentateur lui-même qui la corrobore à son insu ! Ceci, comme on l'a vu plus haut, rend toute théorie de l'inconscient caduque et inutile].

- dans le cas où les réponses d'un ou plusieurs sujets seraient jugées comme satisfaisantes, il n'y a aucune base suffisamment étendue sur laquelle se fonder pour en conclure à la vérification d'une loi universelle, sauf, bien entendu une procédure entièrement inductive, donc invalide.

- mais, en fin de compte, la difficulté majeure, réside dans le fait que l'on ne puisse calculer « la précision des mesures possibles à partir desquelles peuvent se calculer les conditions initiales » (Popper, p.11), si l'on reste conforme au postulat du déterminisme psychique absolu et aprioriste de Freud. En effet, comment calculer, à partir de notre projet de prédiction spécifié (à la suite d'un nombre formulé par l'expérimentateur, tel que, « 6538 », le sujet répondrait quelque chose, un mot, une phrase, tout autre chose, sous la forme d'une association libre...), « le degré de précision nécessaire dans notre information de départ pour que le projet puisse être mené à bien » ? (Popper, p.13). Par exemple, si nous disons « 6538 », comment déterminer à l'avance, et avec une précision absolue, la manière de calculer la marge d'erreur qui pourrait se produire entre deux réponses données par le sujet, sachant que conformément au déterminisme psychique absolu excluant tout hasard et tout non sens, toute différence, aussi infime soit-elle, dans le choix, le nombre et la place de chaque mot, de chaque lettre, dans une réponse du sujet, pourrait constituer une falsification empirique de la théorie ? Même une analyse préalable et aussi longue que l'on voudra, des « caractéristiques psychiques » du sujet d'expérience, ne pourrait logiquement jamais constituer une base de connaissances suffisamment étendue pour maîtriser de manière certaine n'importe que degré de précision dans les mesures possibles du calcul des conditions initiales d'un tel projet de prédiction. Donc, faut-il le répéter encore, la théorie de l'inconscient de Freud, parce qu'elle ne peut être dissociée de son postulat déterministe si spécifique et intenable (à cause des affirmations répétées de Freud sur ses convictions déterministes en relation avec l'inconscient), ne peut, en aucun cas être falsifiable, et, par suite, être soumise à des tests. Il ne s'agit pas de science, mais de pseudo-science.

 

Que peut maintenant répondre, logiquement, le sujet d'expérience, à supposer qu'il ne soit pas suggéré par le protocole expérimental ? Le champ des réponses possibles lui est théoriquement infini. (Mais, comme nous l'avons vu, il est impossible de concevoir une expérience de telle sorte que le sujet ne soit pas suggéré à répondre dans le sens de ce qu'on lui demande).

- d'autres nombres...

- des mots isolés...

- des séries de deux mots...ou de plusieurs sans liens logiques entres eux...

- des séries composées de nombres et de mots isolés...

- des phrases cohérentes sans nombre...

- des phrases cohérentes avec des nombres...

- etc...

En M3, l'expérimentateur fait sortir son premier sujet d'expérience, et demande à un autre sujet qui n'a pu assister à l'expérience ou voir le sujet précédent, de rentrer dans la pièce. Ce second sujet d'expérience a ceci de particulier qu'il a été analysé pendant 5 années à partir de la thérapie freudienne et de sa théorie de l'inconscient, mais sans que jamais on lui ait posé des questions sur les nombres. On connaît donc, à l'avance, les fantasmes, les rêves, les obsessions, les névroses, les affects les plus courants de ce sujet.

Les requêtes de l'expérimentateur vont porter sur des mots qui font références à ces caractéristiques connues du sujet.

L'expérimentateur dit : « je vais te donner successivement une série de mots ou de phrases, et après chaque mot ou chaque phrase, tu auras 20 secondes pour dire tout ce qui te passe par la tête. » (Donc on va demander au sujet de faire des « associations libres » apparemment en dehors de tout risque de suggestion dans le sens de l'une ou l'autre des attentes de l'expérimentateur). Puis l'expérimentateur donne successivement les mots et les phrases que l'on retrouvera un peu plus bas (lesquels ont été préparés à l'avance ainsi que leurs réponses attendues respectives, en tenant compte des caractéristiques propres au sujet).

Il s'agit donc de prédictions. On prédit que si l'on prononce tels mots ou phrases, autres que celles faisant référence à une date quelconque, le sujet fera inévitablement et avec une précision absolue, en conformité avec le déterminisme psychique freudien, des relations avec certains nombres, et qu'il les formulera à l'exclusion de tout autre chose. On prédit même, pour être bien conforme au postulat du déterminisme psychique absolu excluant tout hasard et tout non sens, que tel nombre sera même formulé avec un nombre précis de membres lesquels seront à une place précise dans le nombre. Cette règle s'appliquant à tous les autres nombres prédits sans exception. Toujours conformément à la règle rigide du déterminisme freudien, une seule erreur, par exemple un chiffre dans un nombre qui ne se trouverait pas à sa place prédite, pourrait réfuter l'hypothèse.

Puis l'expérimentateur demande : « elle est belle... » => réponse prédite : « 69 ». « les rats sont terrifiants » => réponse : « 1734 » ; « Vienne » => réponse : « 5412589 » ; « il a envie de voler avec les milans » => réponse : « 100123 » ; « ses seins sont comme des poires noires » => réponse : « 35897458 » ; « il y a des loups dans ma chambre » => réponse : « 7 » ; « Aliquis » => réponse : « 2467 » ; « tagenrog » => réponse : « 426718 ».

(Les nombres 1734 ; 2467 ; 426718 ; et les mots « aliquis » et « tagenrog », que j'ai pris en exemple ici, furent aussi interprétés par Freud lui-même dans son « Psychopathologie de la vie quotidienne » pour soi-disant prouver le déterminisme psychique absolu).

Que peut répondre le sujet d'expérience, s'il n'est pas (en principe) suggéré dans ses réponses ?

Tout ce que le précédent sujet aurait pu répondre précédemment, mais, on l'espère, plutôt tous les nombres prédits par l'expérimentateur freudien, et ce, sans la moindre erreur possible. Car l'erreur, même la plus infime (comment la connaître avec exactitude étant donné que l'infinitésimal est inaccessible apriori ?), pourrait signifier l'échec d'une théorie de l'inconscient fondée sur un déterminisme absolu excluant tout hasard et tout non-sens et donc de la possible détermination causale de fantasmes afférents.

Il faut insister sur la réussite de prédictions pour bien mettre en évidence, (comme le fait remarquer Jacques Bouveresse dans son livre « Mythologie, philosophie, et pseudo-science, Wittgenstein lecteur de Freud »), « qu'un processus qui peut être prédit avec certitude est d'une manière ou d'une autre causalement déterminé, et qu'inversement le caractère causalement déterminé d'un processus implique la possibilité de le prévoir ».

Je prétends que seul un test de ce type respecte à la lettre les injonctions freudiennes sur le déterminisme psychique absolu sur les nombres, d'une part, et, d'autre part, pourrait, s'il était réalisable, corroborer de manière indépendante et reproductible une forte corrélation (voire une corrélation absolue d'une valeur de 1), entre les fantasmes du sujet d'expérience et sa propension à en déterminer le choix de nombres. Mais un tel test est, certes envisageable en théorie, ne l'est, malgré les apparences, pas du tout en pratique. Parce si nous avons donné des exemples de nombres censés être prédictibles, rien ne nous permet de justifier le choix apriori du nombre de membres dans chacun des ces nombres ! Pas même une analyse préalable de l'inconscient du sujet d'expérience, puisque cette analyse, se faisant elle aussi par la méthode des associations libres (ou peut-être une autre méthode comme l'hypnose), ne pourrait être exempte de l'accusation de suggestion des réponses de l'analysé dans le sens où ses réponses nous permettraient de nous orienter vers le choix de ces nombres, choix qui correspondrait, en réalité, à nos attentes de départ...

Mais on jugera encore l'expérience proposée en M3 comme bancale, pour cette raison qu'il ne serait pas préjudiciable pour l'hypothèse de départ, que d'inciter le sujet à répondre spécifiquement des nombres. On objectera donc qu'il faut que le sujet réponde des nombres, mais que l'hypothèse exige que ce ne soit pas n'importe quel nombre (avec une précision absolue, toujours en conformité avec le déterminisme psychique absolu).

L'expérience maintenant proposée en M4, consistera donc en ceci :

On fait entrer un autre sujet d'expérience, lui aussi analysé pendant 5 années, lors desquelles on aura pris soin de ne faire allusion à aucune date ou nombre particulier. On lui pose les mêmes questions que pour le sujet en M3, en lui précisant qu'il doit répondre les nombres qui lui passent par la tête, et uniquement des nombres. On prédit donc que pour chaque mot ou phrase donnée au sujet (exactement comme en M3), ce dernier répondra seuls certains nombres précis, comportant tous un nombre précis de chiffres, eux-mêmes agencés dans un ordre précis. On est obligé d'entrevoir une telle précision, car si le sujet peur répondre n'importe quel nombre, alors il sera par trop évident que le sujet ne fait que plier ses réponses directement aux injonctions du protocole expérimental.

Comme on le constate aisément, une telle expérience n'a aucune chance de réussir. Puisque si il y a bien un lien inconscient de cause à effet entre les fantasmes et les nombres, lien inconscient lui-même régit par un déterminisme psychique absolu et excluant tout hasard, et si l'on veut montrer que les réponses du sujet (qui selon Freud ne doivent rien au hasard) ne peuvent être majoritairement suggérées par le protocole expérimental, alors, on est obligé de faire des prédictions dont les résultats auront une précision exacte. En effet, si l'on était pas capable de prédire avec exactitude la formulation d'un nombre où chaque chiffre est à sa place, alors on pourrait rejeter le résultat de la prédiction en arguant du fait que le nombre donné par le sujet est différent de celui prédit par l'expérimentateur ! Par exemple, si à la suite de la requête suivante de l'expérimentateur : « ses seins sont comme des poires noires », le sujet répond : « 3580058 » au lieu de : « 35897458 » (initialement prédit), alors la différence entre les deux nombres, même si elle porte sur un chiffre ou sur la place d'un chiffre, suffit à réfuter l'hypothèse de recherche.

Mais envisageons, pour terminer, une autre expérience, à un moment M5 :

Dans cette expérience, on fait entrer un autre sujet, lui aussi analysé pendant 5 ans, ce qui est supposé permettre, comme pour les précédents sujets, une connaissance suffisamment étendue de ses caractéristiques psychiques, afin de réaliser certaines prédictions.

Toutefois, cette expérience ne sera pas « freudienne », dans le mesure où elle abandonnera le principe du déterminisme psychique absolu, pour s'en tenir à un déterminisme relatif. Ce déterminisme relatif impliquera que l'expérimentateur prédit par exemple, que les réponses sur des nombres, relatives à des questions sur certains fantasmes, auront tel nombre de chiffres par rapport à d'autres réponses possibles. L'expérimentateur, forme donc, de manière hypothétique des classifications universelles, du genre :

H1 : « Tous les fantasmes liés à la pulsion de mort suscitent la formulation de nombres dont le nombre de chiffres est compris entre 1 et 3 (exemple : 666) ».

H2 : « Tous les fantasmes liés à la pulsion de vie suscitent la formulation de nombres dont le nombre de chiffres est compris entre 9 et 11(exemple : 5544444455) ».

Après d'autres recherches, et à partir de la corroboration des précédentes lois universelles, l'expérimentateur pourrait risquer des hypothèses toujours plus précises, en spécifiant, outre le nombre de chiffres par nombres, le type de chiffre, puis la place de chaque chiffre, et ainsi de suite...Tout cela dans le but de parvenir à corroborer des lois universelles permettant des classifications toujours plus précises et détaillées entre les nombres, par rapport aux fantasmes inconscients qui sont sensés en déterminer la formulation.

Comme nous l'avons dit plus haut, cette expérience n'aurait plus rien à voir avec la théorie de l'inconscient freudien, puisqu'elle évacue totalement le problème du déterminisme psychique absolu et excluant tout hasard et tout non-sens.

Pourtant, nous considérons que cette expérience est réalisable en pratique. Il faudrait, comme en M4, demander au sujet de ne répondre que des nombres, suite aux demandes de l'expérimentateur, qui lui proposerait plusieurs items comme ceux cités plus en haut, en M3. On considèrerait que H1 (ou H2) est réfutée s'il y a un pourcentage jugé significatif de nombres formulés par le sujet, dont le nombre de chiffres se situe en dehors de l'intervalle prédit, et ce, de façon répétable, quels que soient les sujets (ou alors en faisant d'autres hypothèses en fonction de l'âge, du sexe, des névroses ou autres maladies psychiques particulières, etc).

Mais même dans ce dernier type d'expérience, nous pensons qu'il y a fort peu de chances pour que H1 ou H2 soit corroborée de manière satisfaisante. En effet, le sujet peut finir par discerner les questions qu'on lui pose, du fait de leur contenu respectif, et être tenté de donner volontairement des nombres de taille différente adapté à chaque type de question. Il « corroborerait » ainsi lui-même l'hypothèse de l'expérimentateur,...tout en répondant à en dehors de la fourchette prédite au départ...



« Suite à ces différents entretiens il est apparu des thèmes privilégiés et des représentations fortement chargées d'affectivité. La méthodologie employée consistait à faire parler librement les élèves sur les nombres. La passation des entretiens s'est réalisée durant le temps scolaire (au moment d'une heure d'étude). Pendant 45 minutes à une heure les élèves pouvaient s'exprimer sur leur vécu dans la relation avec les nombres. »

Ce genre de situation ne peut que suggérer le sujet d'expérience à répondre dans le sens de l'hypothèse et à en donner des confirmations. Elle ne peut, en aucun cas être une mise à l'épreuve de l'hypothèse afin d'en évaluer sa valeur descriptive, explicative et prédictive réelle. Dans la situation qu'il propose, l'auteur de ces recherches ne peut « faire parler librement les élèves », ou, dans le jargon freudien, leur demander des associations libres, sans leur suggérer ses attentes. Comme l'écrivait Popper, « si ce sont des confirmations que nous cherchons, nous pouvons toujours en trouver, pour à peu près n'importe qu'elle théorie ». Et la théorie de l'inconscient freudien assortie de son déterminisme, ne peut pas ne pas trouver partout des confirmations. Comme le disait Jacques Alain Miller, psychanalyste, lors d'un forum organisé par le Nouvel Observateur, où il était questionné par des internautes pour le moins sceptiques, « plutôt qu'une théorie zéro, je dirais qu'elle [la psychanalyse] est une théorie infinie ». Avec de tels propos, JAM ne se doutait pas qu'il était en train de confirmer l'une des critiques épistémologiques fondamentales de la psychanalyse, l'irréfutabilité.

Pour des travaux du plus haut niveau scientifique sur les nombres et l'intuition des nombres, par exemple, on sera beaucoup plus à son avantage en allant sur le site du Collège de France où sont présentés ceux du Professeur Stanislas DEHAENE, en psychologie expérimentale. Suivre les liens suivants :

Professeur Stanislas DEHAENE, Professeur au Collège de France, chaire de psychologie cognitive expérimentale.

Plan des cours 2005 - 2006. L'imagerie cérébrale en psychologie cognitive.

On peut aussi consulter les travaux de Lemer, Cathy : Représentations langagières des nombres dans la résolution de calculs mentaux complexes : Une approche par la mémoire à court-terme verbale. Université libre de Bruxelles. Dissertation défendue le 12 décembre. Direction : Jacqueline Leybaert & Alain Content, 2000. Suivre ce lien :

Lemer, Cathy.

Les travaux de Pascale LIDJI. Relations entre représentations mentales des nombres et représentations mentales des notes de musique. Suivre ce lien :

Pascale LIDJI.

Fernand DORIDOT. Génèse psychologique du système des nombres et formalisation de l'arithmétique. Suivre ce lien :

Fernand DORIDOT.

 



Publié par vdrpatrice à 11:31:55 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) |

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