« L'homme peut apprendre, donc il peut être libre ».
« ...Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l'esprit critique, l'indépendance d'esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d'autoritarisme, car l'autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs. » (in: Karl R. POPPER, "La Société ouverte et ses ennemis". Tome 1:"L'ascendant de Platon". Edition: Seuil, Paris, 1979. Page: 114).
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Psychologie de la vie ordinaire : la signification des rêves
Deux théories des rêves se sont successivement imposées à l'âge moderne. La
première remonte à Descartes et a été développée par Cabanis. Il s'agit de la
théorie physiologique ou, si l'on veut, psycho-physiologique, selon laquelle
nos rêves sont suscités par l'influence de nos organes sur le cerveau, en
l'absence de contrôle de l'esprit sur le corps. En résumé, une mauvaise digestion
ou bien simplement le frottement des draps sur des parties sensibles produit un
effet inaperçu sur le cerveau qui transcrit la sensation interne ou externe en
image onirique. L'image s'associe à d'autres images, ou idées, en rapport avec
le vécu de la veille, celui-ci étant encore prégnant. Cette théorie était
encore active au XIXe siècle (Philippe Tissié, 1890), avant d'être supplantée
par la
psychanalyse. Bien qu'elle doive une large part de son succès
à une escroquerie intellectuelle (voir sur ce point la spectaculaire
démonstration de Jacques
Bénesteau), la psychanalyse, ou sa vulgate, occupe une place
de premier choix dans les mentalités populaires, et c'est à ce titre que j'en
dirai quelques mots. Cette théorie développée à l'écart des standards de la
recherche peut se résumer ainsi : les rêves sont les manifestations déguisées
de désirs refoulés. La censure qui réprime à l'état de veille les désirs
scabreux, et que le psychanalyste décèle dans les résistances que lui oppose le
patient, se trouve dans le sommeil non pas supprimée mais affaiblie, de sorte
que les désirs interdits se satisfont de manière détournée ou symbolique. La
psychanalyse se targue d'avoir décelé les mécanismes de transformation :
condensation, déplacement, symbolisation et dramatisation. Dans ces conditions,
le contenu manifeste est supposé moins riche que le contenu latent, lequel
demande à être interprété. L'interprétation des songes, pratiquée depuis la
plus haute antiquité (« l'oniromancie », l'art divinatoire), et présente dans
le judaïsme et le christianisme (voir l'Ancien Testament), est remise à
l'honneur par la psychanalyse sous un habillage en apparence plus scientifique,
« herméneutique ». A examiner ces deux théories, il n'est pas difficile de voir
qu'elles tombent dans des excès inverses : l'une minimise la part des
mécanismes purement psychologiques, l'autre accorde à l'inconscient, appareil
psychique caché, une véritable autonomie.
Lorsque, jeune professeur de philosophie en classes de terminales, j'exposais
la théorie freudienne (Freud étant au programme du bac), certains élèves me
faisaient remarquer que bien des rêves, par exemple les cauchemars, ne se
plient pas à ce modèle d'explication. Le bon sens avait raison, mais la
psychanalyse se tire de la difficulté, comme on sait, en alléguant l'importance
de la sexualité, et notamment du complexe d'Œdipe. Je rêve que je pénètre dans
le sous-sol d'une maison et qu'un individu survenant derrière moi essaie de me
poignarder dans le dos : le sous-sol figure bien sûr les profondeurs secrètes
du psychisme, l'assassin exprime évidemment l'image du Père, donc ce rêve
trahit la crainte du père, liée à la fixation maternelle. Il n'échappe à
personne que l'écart entre le contenu manifeste et le contenu latent des rêves
permet une grande latitude d'interprétation. Aussi Freud et ses disciples
doivent-ils beaucoup à l'exégèse des textes judaïques dont l'un des traits
spécifiques est la réceptivité à des interprétations très diverses, «
symboliques » autant qu' « événementielles ». Cependant, de la religion à la
science, il y a un pas qu'on ne saurait franchir aussi allègrement. On
m'excusera d'y insister, mais l'ascendant de la théorie psychanalytique sur
l'opinion commune m'oblige à enfoncer le clou de la démystification.
Prenons un exemple banal. Je me promène dans la forêt, il
fait sombre. Soudain j'entends un bruit bizarre derrière des buissons, un genre
de grognement. Je me pose des questions : s'agit-il d'un chien égaré, d'un
animal sauvage ? Peut-être est-ce un fou dangereux. Je suis sur mes gardes. Je
poursuis mon chemin, puis rentre à la maison. La nuit, je rêve que je suis attaqué par
une bête féroce, un effrayant « razorback » comme celui de Russell Mulcahy
(film d'horreur de 1984). Que dira le psychanalyste ? Que le monstre trahit
l'image du Père ? Que je suis sujet à un complexe de dévoration remontant à ma
sexualité infantile ? Je laisse de côté ces fantaisies et me tourne vers une
explication crédible. La première question qui se pose est celle-ci : que
s'est-il passé la veille, en forêt ? Il faut décortiquer la conduite qui fut la
mienne au moment où j'entendis les grognements bizarres. Mon premier geste fut
de stopper la marche puis de faire le silence et de tendre l'oreille dans
l'attente d'un bruit mieux identifiable ; en même temps, j'étais sur mes
gardes, c'est-à-dire prêt à réagir, les muscles contractés, le regard cherchant
quoi utiliser comme objet défensif. Mon corps, mon esprit, étaient mobilisés,
prêts à affronter le danger, un danger au demeurant mal défini. J'étais donc
concentré sur une action potentielle, mais dont seul le début était donné, la
suite restant indéterminée. Et puis, rien ne s'est passé. L'action a été
entravée, s'est arrêtée au préambule.
Le rêve a prolongé l'action qui, dans les faits, était restée sans suite. On
pourrait dire en d'autres termes que « l'affaire n'avait pas été classée ». Je
suis rentré chez moi sans savoir exactement quelle espèce d'être était cachée
derrière le buisson. Le psychisme a développé un scénario possible, certes amplifié,
démesuré même (peut-être alimenté par le souvenir confus du film de Russell
Mulcahy), mais dans le sens d'un schéma d'action qui n'est pas du tout étranger
à celui dans lequel j'étais engagé en me postant sur la défensive. Dans le
rêve, ma réaction est la fuite, puis le combat, puis encore la fuite, tout cela
étant assez désordonné, difficile à reconstituer ; je me débats, je lutte, j'ai
peur. Il n'est pas invraisemblable de soutenir que ces phénomènes
correspondent, pour tout individu soumis à la même expérience, à une suite
possible de l'expectative « sous tension » qui caractérise ma conduite en
forêt. Tout se passe ainsi comme si le rêve développait, en les mimant ou en
les « jouant », des réactions anticipées qui n'ont pas eu lieu dans la réalité.
En résumé, les rêves poursuivent, prolongent, actualisent,
une action bloquée durant la veille ou restée lettre morte. Voilà mon
hypothèse. On va peut-être me reprocher d'aller un peu trop loin et de choisir
des exemples commodes. Nos rêves ne sont-ils pas tout simplement des délires,
donc des phénomènes irrécupérables ? J'admets qu'il y a une déperdition
importante dans les rêves que nous faisons. Pour autant, un certain nombre
d'entre eux nous parviennent pourvus d'une qualité narrative non négligeable.
On peut supposer que ceux que nous retenons le mieux sont justement les plus
narratifs, ou plus exactement, que les mieux « sauvegardés » sont ceux qui
intéressent l'action, ceux qui se laissent aisément reconnecter sur des schémas
d'action cohérents. Aussi faut-il maintenant préciser ce qu'est une action.
S'agissant d'un sujet aussi vaste, je me contenterai des remarques utiles à
l'explicitation de mon hypothèse.
- On a trop souvent tendance à raisonner en termes dualistes. Ainsi, pour
l'intellectualisme, toute décision devant déclencher un acte serait précédée
d'une délibération intérieure : d'abord la réflexion, puis l'action. On voit
tout de suite venir l'objection : face au danger, je ne me pose pas tant de
questions, je ne me lance pas dans des scénarios imaginaires, je suis en
réalité déjà dans l'action. Si donc on peut parler de scénario anticipé, c'est
dans la mesure où l'action elle-même anticipe un scénario. C'est ce qu'il me
faut ici expliquer. La posture adoptée face au danger est, pour prendre une
comparaison mathématique, la dérivée d'une courbe qui serait l'action « se
déroulant ». En d'autres termes, l'action amorcée indique virtuellement la
direction (ou peut-être même en fait un ensemble de directions possibles). Il
faut se garder de dissocier la position du corps et l'état d'esprit du sujet.
Les deux font corps, si j'ose dire. C'est ce qu'on voulu exprimer certains
psychologues et phénoménologues en parlant de « corps psychique ». Je pense
avec mon corps comme j'agis avec ma pensée, les deux se conditionnent
réciproquement dans la visée « intentionnelle » de l'objet (à atteindre, à
saisir, à aimer, à fuir, etc.). Ce qui semble primordial, c'est cette « visée »
en fonction de laquelle les gestes, l'expression, l'état d'esprit, etc., se déterminent.
Et il n'y a pas lieu ici de séparer corps et esprit : leur distinction (à ce
stade de l'analyse en tout cas) est artificielle. C'est un fait admis depuis
longtemps, d'ailleurs, puisqu'au XIXe siècle on avait déjà remarqué que
l'expression physique d'une émotion (donc d'un état psychique) fait partie
intégrante de l'émotion (voir Ribot et W. James).
- On sait également depuis le XIXe siècle (Renouvier, Fouillée, Janet) que les
idées sont des commencements d'action. Etre frappé par une mauvaise nouvelle,
c'est déjà se situer dans le monde en fonction de ce qu'on vient d'apprendre,
c'est esquisser un mouvement de réaction qui tient compte d'un changement de
variable dans « la situation » qui est la mienne. Ce phénomène est une conduite. Avoir par
exemple l'idée qu'une bête se cache tout près d'ici, derrière le buisson, c'est
déjà se mobiliser comme chasseur : bras, muscles, perception, écoute, pris
ensemble comme un tout en situation. Ensuite, l'action se poursuit ou s'arrête,
selon les cas. Ainsi, il nous arrive assez souvent de prolonger en rêve une
action seulement « fantasmée » dans la journée. Cela n'a rien de surprenant dans la
mesure où la représentation intérieure d'une scène est déjà une action mimée ou
« jouée ». Pour s'en convaincre il suffit de se représenter une personne avec
laquelle on est habituellement en conflit : on vit (intérieurement) le conflit
« comme si on y était » et bientôt les signes physiques de la colère vont
accompagner la représentation (nerfs tendus, dents serrées, pouls accéléré).
C'est un peu la même chose quand on regarde un film et qu'on s'identifie aux
personnages ; observez un spectateur devant un fils d'action : il se crispe,
esquisse des mouvements brusques, etc. Les rêves peuvent prolonger des actions
auxquelles on a pris part par identification.
- Le fait que nous soyons des êtres vivants n'est pas étranger à l'idée que je
développe, selon laquelle le scénario déroulé dans le rêve est virtuellement
inscrit dans l'amorce de l'action. C'est en effet le propre d'un vivant que
d'être en prise sur le réel, prêt à agir et à réagir (de façon plus ou moins
efficace). Tout se passe, dit en résumé Bergson, comme si la nature avait
attaché notre faculté de connaître à notre faculté d'agir. Là encore, il faut
renoncer au dualisme : il n'y a pas d'abord la connaissance, puis l'action ; la
théorie puis la pratique (avant de philosopher, il faut vivre, rappelle
Bergson). Mais ce rapport au réel n'est pas anarchique. Il y a pour ainsi dire
une « logique » de l'action (je passe sur la question par ailleurs importante
de savoir si elle est innée ou si elle résulte de l'apprentissage et de
l'habitude). La conduite s'inscrit dans une logique (qui rend d'ailleurs
possible l'intersubjectivité) à laquelle peut s'intégrer, chez nous, une forme
élaborée de conscience réfléchie (calcul, objectivité, normativité, etc.). Mais
il y a d'abord en tout vivant une logique primaire, celle qui commande
notamment les réflexes de survie. Certains schémas sont virtuellement inscrits,
en ce sens, dans les débuts d'action : on peut ensuite concevoir, bien sûr, des
bifurcations, selon que l'action est trop difficile, exige trop de force, etc.
C'est là que se manifestent les phénomènes de dérivation dont parle Janet (face
à la feuille blanche, le candidat craque, éclate en sanglots : la force
mobilisée pour la dissertation passe ailleurs et se dépense dans des mouvements
inadaptés).
C'est sans doute parce que nous sommes des vivants que notre psychisme ne cesse
d'être branché sur l'action. Mais il y a l'action réelle et l'action mimée.
Dans le rêve, l'action se poursuit, mais seulement en « jouant » les scènes.
Par conséquent, tout se passe comme si l'action n'était jamais en repos, comme
si elle devait se poursuivre d'une manière ou d'une autre. L'action efficace
est celle qui s'effectue sous le contrôle de la conscience : c'est l'action
volontaire par excellence, c'est-à-dire celle qui concentre la personnalité (le
corps psychique) en un point. Le rêve est, lui, un lieu d'opérations, mais
seulement d'opérations impuissantes, et surtout débridées, qui témoignent du
travail souterrain de notre psychisme (connu depuis longtemps : Ribot,
Colsenet, Janet ont parlé d'activité « inconsciente » et de « subconscient »
avant Freud). Dans le sommeil, le psychisme poursuit ses opérations par
bricolage associatif. Cela explique que beaucoup de nos rêves soient des
prolongements d'actions télescopées. Par exemple, j'ai reçu aujourd'hui par la
poste un relevé de comptes qui m'annonce que je suis dans le rouge ; par ailleurs,
on m'a parlé d'une rave party dans le Larzac qui a mal tourné ; j'ai appris
dans le journal qu'un hold-up avait eu lieu dans ma ville et qu'on recherchait
les voleurs. La nuit, je rêve que je cambriole ma banque au milieu d'une rave,
entouré de jeunes gens drogués qui gênent mon entreprise au point de la faire
échouer... En quoi, dira-t-on, ces « nouvelles » étaient-elles de l'ordre de
l'action ? Reportons-nous à la théorie des idées comme commencements d'action.
J'ai « participé » mentalement à ces nouvelles, j'ai été surpris, ému,
interloqué, bref, elles possédaient une charge affective, une capacité
d'impressionner. Ce sont ces images « marquantes » qui se réinvestissent dans
les scénarios du rêve sous formes de schémas d'action. Bref, notre psychisme est
encore « dans l'action », même quand il se raconte des histoires.
Il y a dans tout cela des significations, et même une surcharge de rapports
entre choses « sans rapport », d'associations fort déconcertantes. Ce processus
n'est pas sans rappeler le besoin de l'enfant de trouver à tout prix des
significations à tout, quitte à inventer les mécanismes les plus étranges :
c'est ainsi que mon fils de quatre ans m'a expliqué récemment que les vagues
des plages de Normandie sont « fabriquées en Angleterre ». Certes, l'enfant
n'invente pas à proprement parler, mais bricole. De même dans les rêves. S'il
arrive que le travail psychique souterrain permette de découvrir la solution
d'un problème (le fait a été souvent glosé) ce n'est pas par invention, comme
l'ont cru les romantiques, mais par combinaisons : l'une des combinaisons était
la bonne ! Le caractère débridé du bricolage onirique tient au fait qu'il est
coupé de l'action réelle, qu'il n'est plus encadré par les contraintes du «
principe de réalité ». Dans le sommeil, l'activité psychique n'est plus
canalisée par l'attention au réel qui habituellement empêche l'esprit de
s'égarer dans des associations d'idées oiseuses et inopérantes. L'activité
volontaire de l'homme en action consiste en une tension psychique qui condense
le moi dans l'opération présente, tandis que les fonctions mineures ou
instrumentales (le mouvement des mâchoires par exemple) sont abandonnées à «
l'automatisme » (comme si le sujet n'avait pas le temps de s'en occuper).
Autrement dit, dans la gamme des possibilités offertes au psychisme de l'homme
en action, l'urgence contraint à une sélection en vue de l'utilité, sélection
qui n'a plus lieu d'être dans la détente du sommeil, lorsque le sujet, selon
l'expression bergsonienne, « se désintéresse de la situation présente ».
Les rêves manifestent donc un travail « subconscient » plutôt qu'inconscient,
puisqu'ils s'accompagnent de conscience, faute de quoi je ne pourrais en faire
état, et qu'ils ne semblent pas obéir à d'autres processus qu'aux processus de
la conscience (en tant que mécanismes branchés sur l'action). Si mon hypothèse
donne tort au freudisme, elle permet de récupérer (de manière détournée) la
notion de refoulement. Le refoulement freudien n'est en réalité (toujours selon
mon hypothèse) qu'un cas particulier du fait qu'un rêve prolonge une action
avortée. Dans nos sociétés monogames, les désirs sexuels irréalisables sont
fréquents : l'homme ordinaire voit défiler dans la rue ou à la télé, ou sur le
web, des filles attirantes qu'il imagine volontiers dans son lit. L'action est
stoppée au niveau de l'imagination, elle ne franchit pas le stade des images
mentales suggestives. L'acte sexuel, en d'autres termes, n'est pas consommé.
Selon mon hypothèse, il est probable que la nuit, l'acte sexuel va s'accomplir
en rêve. N'est-ce pas, selon l'expérience commune, ce qui arrive le plus
souvent ? Le malheur est que Freud a cru bon, pour des raisons qui tiennent à
sa stratégie de séduction, d'interpréter toujours l'action stoppée comme action
censurée, comme si le fait de ne pas passer à l'acte exprimait toujours, et non
parfois, un fondamental « interdit de jouissance » imposé par le « surmoi ».
Cette exagération peut s'expliquer par le contexte social et religieux dans
lequel est née la psychanalyse...
Si les rêves poursuivent et « jouent » une action bloquée durant la veille, ou
restée lettre morte, la signification des rêves, donc l'interprétation qu'on
doit essayer de leur chercher, dépend de la qualité de l'action. L'un des
psychologues les plus avisés sur cette question, Piaget, nous aide en comparant
le rêve au jeu symbolique de l'enfant. Le jeu symbolique ou jeu d'imagination
(à distinguer du jeu de règles) est compris par Piaget comme une transformation
du réel par assimilation au moi. Le jeu de la poupée symbolise une réalité dont
la petite fille n'est pas encore familière parce que les cadres mentaux dont
elle dispose ne lui sont pas appropriés (c'est ainsi par exemple qu'elle répète
avec sa poupée une scène de ménage). Faute d'outils conceptuels ou langagiers
adaptés, elle a recours à un symbolisme plus direct. L'assimilation se traduit
ici par une utilisation particulière de la fonction sémiotique consistant à
construire des symboles à volonté pour exprimer tout ce qui ne peut être formulé
dans l'expérience vécue au moyen du seul langage. Le « symbole » est un signe
individuel, élaboré par l'individu sans le secours du langage (on est très loin
de Lacan pour qui « l'inconscient est structuré comme un langage »). Le dormeur
qui perd (dans son sommeil) l'utilisation du langage (outil de communication)
se trouve alors sans le vouloir dans des conditions analogues. Les mécanismes
que Piaget nomme assimilation et accommodation sont directement empruntés à la biologie. Un
organisme est adapté lorsqu'il peut à la fois conserver sa structure en
assimilant les aliments tirés du milieu extérieur et accommoder cette structure
aux diverses particularités de ce milieu ; de même, la pensée est adaptée à une
réalité particulière lorsqu'elle a réussi à assimiler à ses propres cadres
cette réalité, tout en accommodant ces cadres aux variations du réel.
Je dirai pour ma part qu'entre les actions irréalisables et les actions
réalisées, il y a des actions déconcertantes, celles dans lesquelles on s'est
trouvé impliqué sans que le psychisme ait été préparé aux « suites à donner ».
Là où le commencement d'action ne renferme même pas virtuellement de scénario
possible, l'esprit comble ce déficit de signification par les « symboles » (au
sens précis de Piaget et non au sens des mythes allégués par Freud, qu'il manie
au premier degré). On comprend alors que l'adaptation au monde, lorsqu'il
s'agit du monde socialisé des humains, soit corrélée à des valeurs positives et
négatives, à des normes structurantes qui placent l'individu à un certain
niveau d'action. On ne peut interpréter les rêves sans déchiffrer d'abord le
monde dans lequel le sujet s'efforce d'agir : quel est son but, à quoi a-t-il
renoncé consciemment, de quoi s'est-il écarté sur le mode du déni, etc. ? Ces
questions se ramènent au rapport du sujet au monde, à la manière dont il assume
son existence, à son « projet » comme dirait Sartre. C'est ainsi par exemple
que la charge affective d'une image dépend d'un contexte de significations
qu'il faut prendre en considération si l'on veut comprendre les conduites de
l'individu puis ses rêves. D'un point de vue clinique, l'approche
dynamo-phénoménologique n'est pas des plus faciles, puisque l'interprétation
passe par une évaluation individualisée des moindres actions ou commencements
d'action.
Laurent Fedi.
Publié par vdrpatrice à 18:26:24 dans Laurent FEDI. | Commentaires (0) | Permaliens
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