« L'homme peut apprendre, donc il peut être libre ».
« ...Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l'esprit critique, l'indépendance d'esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d'autoritarisme, car l'autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs. » (in: Karl R. POPPER, "La Société ouverte et ses ennemis". Tome 1:"L'ascendant de Platon". Edition: Seuil, Paris, 1979. Page: 114).
Depuis le 15-09-2006 :
51044 visiteurs
Depuis le début du mois :
2032 visiteurs
Billets :
77 billets
Rappel de quelques citations tirées de son livre "A quoi résiste la psychanalyse". (Edition des Presses Universitaires de France, Science, histoire et société, Paris, 2006) :
Page 3 :
« Remontant vingt-cinq ans en arrière, j’aimerais surtout rendre sensible ceci : affirmer que la psychanalyse, dans tous les pays et dans toutes ses variantes cliniques et théoriques, traverse aujourd’hui une crise majeure, peut-être terminale, n’est nullement une exagération née d’un manque de recul. Le recul est là (en gros, le quart de la vie de la discipline elle-même), et le constat sans équivoque. Car depuis vingt-cinq ans, tant le prestige scientifique, voire tout simplement intellectuel, que clinique et thérapeutique, sans oublier le pouvoir d’attraction culturelle de la psychanalyse, ont fondu comme neige au soleil. Etrangement, la gravité de la crise n’est guère sensible aux psychanalystes eux-mêmes : ils forment en effet depuis les années 1960 un milieu professionnel qui s’isole, pour des raisons à discuter, telle une élite au cœur de la nébuleuse contemporaine des métiers psychologiques que les sociétés développées on fait proliférer à diverses fins, et ces métiers, ainsi que les formations qui y conduisent, continuent à lui rendre un culte révérencieux. Au sein de sociétés de psychanalystes, on se coopte, on discute, on publie, et même parfois, on se cite. Mais c’est là une vitalité en vase clos ; il suffit de comparer les revues de psychanalyse, de sciences humaines et de psychiatrie des années 1960 à leurs héritières actuelles pour mesurer l’ampleur des dialogues rompus et des ignorances insoucieuses. Certes, ce n’est pas en France, ni en Argentine, qu’on trouvera les signes les plus douloureux de la désaffection dont je parle. En revanche, partout où ne subsiste que sa dépouille idéologique, le freudisme, celui-ci ne suscite plus que sarcasmes. Enfin, il serait trompeur de croire que la langue et la vie de tous les jours, en incorporant tant d’expressions freudiennes dans la justification de nos attitudes psychologique (Untel « refoule », « dénie », et pensez aux nuances « hystériques » qu’on sait si bien détecter dans la sexualité ou l’agressivité d’autrui), prouvent par là le caractère acquis, voire indéracinable du savoir freudien (…) ».
Page 6 :
« (…) L’ignorance crasse des enjeux et des outils contemporains de la critique théorique fait le reste chez les psychanalystes les mieux intentionnés. La confusion régnante entre rationalité et scientificité est telle que la peur de n’avoir rien à opposer aux attaques récentes contre la psychanalyse-comme-science a pour conséquence une fuite dans la philologie et l’ « éthique » qui enferme toujours davantage le milieu psychanalytique dans son isolat socioculturel, tandis qu’on en vient à regarder avec méfiance toute tentative de justifier en raison la démarche psychanalytique (…) ».
Page 169 :
« Je suggère à mon tour qu’un tel régime de minorité est peut-être le seul que puisse adéquatement adopter la psychanalyse, aux antipodes de déclamations généralistes, qui, faute d’avoir trouvé le crédit suffisant à s’imposer dans le champ du savoir, se déversent désormais en injonctions moralisatrices ou dans de pathétiques appels à « résister » à la destruction de la subjectivité. Son objet, ainsi sur le plan épistémologique, me paraît exister précisément au point de fuite des tenailles dans lesquelles on l’enferme. Par exemple : la psychanalyse est soit une science, et doit alors se conformer aux canons de la causalité nomologique, soit elle est de la philosophie, et en ce cas, elle doit renoncer à ce que l’interprétation ait une quelconque action réelle ».
Publié par vdrpatrice à 09:43:00 dans Résistances... | Commentaires (0) | Permaliens
Une pensée de ce grand bonhomme, pêchée sur le web. (Désolé mais je n'en connais pas la référence exacte).
"À la plupart d’entre nous, la psychanalyse apparaît comme une conquête révolutionnaire de la civilisation du XXe siècle ; nous la plaçons sur le même plan que la génétique ou la théorie de la relativité. D’autres, plus sensibles sans doute au mauvais usage de la psychanalyse qu’à son véritable enseignement, persistent à la considérer comme une extravagance de l’homme moderne. Dans les deux cas, on oublie que la psychanalyse n’a fait que retrouver, et traduire en termes nouveaux, une conception des maladies mentales qui remonte probablement aux origines de l’humanité et que les peuples que nous appelons primitifs n’ont pas cessé d’utiliser, souvent avec un art qui étonne nos meilleurs praticiens.
Il y a quelques années, des ethnologues suédois ont recueilli et publié un très long rituel de guérison employé chez les Indiens Cunas de Panama, dans les cas d’accouchement difficile. Ce rituel consiste en un récitatif que le sorcier de la tribu – ou, comme disent les spécialistes, le chaman – déclame devant la patiente et pour son bénéfice. Il lui explique que son mal provient de l’absence momentanée de l’âme qui préside à la procréation ; car les Cunas croient en l’existence d’une multitude d’âmes, chacune préposée à une fonction vitale particulière. Cette âme a été attirée dans l’au-delà par des esprits malfaisants ; le sorcier raconte à la malade, avec un grand luxe de détails, comment il entreprend un voyage surnaturel à la recherche de l’âme perdue ; quels obstacles il rencontre ; à quels ennemis il s’oppose ; comment il les domine, par la force ou par la ruse, avant d’atteindre la prison de l’âme captive, pour finalement la libérer et lui faire réintégrer le corps souffrant et étendu".
Claude Lévi-Staruss
Publié par vdrpatrice à 20:24:47 dans Résistances... | Commentaires (0) | Permaliens
Analyse d'affirmations d'Elisabeth Roudinesco
dans son interview parue sous le titre « La révolution freudienne »
dans Le Monde des Religions, juillet-août 2009, n° 36, p. 44-45
(Le texte complet de l'interview se trouve à la suite de cette analyse)
par Jacques Van Rillaer
Professeur de psychologie à l'université de Louvain
et aux Facultés universitaires St-Louis (Bruxelles)
1. « La théorie freudienne est, du point de vue de la sexualité, une révolution.
Freud change le regard sur la sexualité. Aussi sera-t-il accusé, par toutes les religions, particulièrement le catholicisme, d'être un profanateur de la famille, un dynamiteur de la société, un démon darwinien et un obsédé sexuel. Pourquoi ? Parce qu'il considère que la société bourgeoise bride le désir sexuel. Au lieu de pointer du doigt l'anormalité, il va montrer que tous les conflits à l'origine de l'être humain sont au départ sexuels et liés au désir. Si les femmes de cette époque sont hystériques, c'est parce qu'elles ont des frustrations, non parce qu'elles sont anormales » (p. 44)
V.R. :
a) La théorie freudienne en matière de sexualité ne constitue pas une révolution révolutionnaire. Il suffit de lire convenablement Freud lui-même pour s'en apercevoir.
Dès ses premiers textes, Freud écrit que l'incidence de la sexualité dans certains troubles a été clairement affirmée avant lui.
Ainsi il écrit en 1896 : « Ce n'est pas, à vrai dire, une proposition nouvelle, inouïe. On a toujours admis les désordres sexuels parmi les causes de la nervosité.[1] » Freud déplore seulement que l'« on a restreint l'influence étiologique des désordres sexuels à un nombre limité des cas observés » alors que lui-même explique alors TOUS les troubles mentaux, sans exception, par la sexualité.
Freud écrit encore, en 1898 : « Par des investigations approfondies je suis parvenu, dans les dernières années, à cette connaissance que des facteurs issus de la vie sexuelle constituent les causes les plus proches et pratiquement les plus significatives de chacun des cas d'affection névrotique. Cette doctrine n'est pas entièrement neuve ; une certaine significativité a été concédée au facteur sexuel dans l'étiologie des névroses, de tout temps et par tous les auteurs ; pour de nombreux courants souterrains de la médecine, la guérison des "maux sexuels" et celle de la "faiblesse nerveuse" ont été toujours unies dans une seule promesse. »[2]
L'importance de la sexualité dans la vie des êtres humains, des enfants et des personnes perturbées avait été clairement affirmée par plusieurs auteurs avant Freud. Même des freudiens reconnaissent ce fait. Citons à titre d'exemple : F. Laplassotte (1977) Sexualité et névrose avant Freud : une mise au point. Psychanalyse à l'Université, 3 : 203-226.
Pour un exposé détaillé de la question par un historien compétent et non partisan, voir Frank Sulloway (1979) Freud, biologist of the mind : Beyond the psychoanalytic legend. N. Y.: Basic Books. Trad.: Freud, biologiste de l'esprit. Fayard, 1981, 595 p. Rééd. 1998, 620 p.
b) Les freudiens disent souvent que Freud a supprimé la frontière entre la normalité et l'anormalité.
Certes, Freud reprend à son compte la formule de Paul Moebius « nous sommes tous un peu hystériques »[3] et ajoute que « la disposition à la perversion est partie intégrante de la constitution normale »[4]. Toutefois, il parle toujours des personnes qui le consultent comme de « malades » (Kranken) ou de « névrosés » (Neurotikern). Il déclare que TOUTES les activités sexuelles sans coït sont « perverses » (perverser Sexualübungen) et qu'elles sont à proscrire pour trois raisons : « Elles sont condamnables sur le plan éthique car elles rabaissent cette chose sérieuse que sont les relations amoureuses entre deux être humains à un jeu agréable sans danger et sans participation de l'âme » ; elles favorisent l'homosexualité ; elles handicapent la sexualité dans le mariage : les hommes seront moins puissants, les femmes seront frigides et, finalement, maris et femmes renonceront aux rapports sexuels.
Freud met en garde surtout contre la masturbation qui, selon lui, corrompt le caractère, prédispose aux névroses et même aux psychoses (!). C'est la voie de la facilité, écrit-il. Elle engendre des fantasmes qui font désirer ce qu'on ne trouve pas dans la réalité[5].
c) Mme Roudinesco écrit : « Si les femmes de cette époque sont hystériques, c'est parce qu'elles ont des frustrations, non parce qu'elles sont anormales. »
C'est là l'opinion de Mme Roudinesco, mais pas celle de Freud. Jusqu'en 1897, le neurologue viennois affirme que la frustration sexuelle produit, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, la « névrose d'angoisse ». L'hystérie, il l'explique alors toujours comme la conséquence du refoulement d'une séduction sexuelle[6]. A partir de la fin de 1897, il abandonnera la théorie de la séduction au profit de la théorie du fantasme : il expliquera tous les cas d'hystérie, non par des « frustrations sexuelles », mais par le refoulement de fantasmes de séduction ayant accompagné des activités auto-érotiques.
2. « Jusqu'en 1897, date à laquelle il élabore sa première théorie sexuelle, il voit beaucoup de femmes qui disent avoir subi des abus.
La névrose adulte, pense-t-il d'abord, vient de traumatismes sexuels réels, et puis il s'aperçoit que si certaines femmes ont véritablement connu un abus, d'autres l'ont sincèrement imaginé : il invente ainsi la notion de fantasme. » (p. 44)
V.R. : Il est étonnant que Mme Roudinesco répète, encore de nos jours, la légende des récits spontanés de séductions infantiles imaginées. En effet, depuis que Frank Cioffi (professeur à l'université de Kent à Canterbury) a dénoncé ce mensonge freudien en 1974[7], de nombreux historiens de la psychanalyse ont montré la contradiction évidente entre les textes freudiens des années 1890 et ce que Freud a raconté bien des années plus tard[8]. Qu'il nous suffise ici de citer deux textes qui montrent clairement que les femmes n'ont pas « sincèrement imaginés » des abus sexuels. C'est Freud qui les conditionnait à imaginer ces récits, un fait qu'il n'a jamais voulu admettre !
« Les malades ne racontent jamais ces histoires spontanément, ni ne vont jamais dans le cours d'un traitement offrir au médecin tout d'un coup le souvenir complet d'une telle scène. On ne réussit à réveiller la trace psychique de l'événement sexuel précoce que sous la pression la plus énergique du procédé analyseur et contre une résistance énorme, aussi faut-il leur arracher le souvenir morceau par morceau.[9] »
Freud précise ailleurs que, « dans la plupart des cas, les souvenirs n'étaient retrouvés qu'après plus de cent heures de travail.[10] »
Bien plus tard, Freud donnera une version totalement différente des faits. Il écrira par exemple :
« À l'époque où l'intérêt principal était dirigé sur la découverte des traumatismes sexuels de l'enfance, presque toutes mes patientes me racontaient qu'elles avaient été séduites par leur père. Il me fallut finalement constater que ces rapports n'étaient pas vrais, et j'appris ainsi à comprendre que les symptômes hystériques dérivent de fantasmes et non pas d'événements réels. Ce n'est que plus tard que je pus reconnaître dans ce fantasme de séduction par le père l'expression du complexe d'Œdipe typique chez la femme.[11] »
E. Roudinesco précise que Freud « invente la notion de fantasme ».
Affirmation étonnante pour une historienne de la psychanalyse. Il suffit de lire convenablement Freud pour s'apercevoir qu'il reprend cette notion à Mortiz Benedikt. Il écrit en 1899 : « Les psychiatres n'ont pas encore suffisamment étudié le rôle du fantasme dans la vie psychique. On peut attendre beaucoup à cet égard des recherches de M. Benedikt[12]. »
3. « Il [Freud] fera ainsi scandale en 1905, en affirmant qu'il est parfaitement normal pour un enfant de se masturber et que tous les enfants ont une sexualité pulsionnelle. Cela devient "anormal", lorsque ça tourne à la manie fétichiste. » (p. 45)
V.R. : Mme Roudinesco répète ici un des grands mythes freudiens. Elle ferait bien de relire l'ouvrage de Henri Ellenberger qu'il a fait rééditer en 1994. Le célèbre historien de la psychiatrie écrit qu'en rassemblant les comptes rendus publiés tout de suite après la parution des Trois Essais, deux psychanalystes américains, Bry et Rifkin ont mis en évidence un bel exemple de la légende des « résistances » (éd. de 1947, p. 652s). En effet, la plupart des recensions étaient positives, fait qui s'explique très simplement : les idées présentées dans les Trois Essais de 1905 étaient fort peu révolutionnaires pour la Vienne de l'époque.
Ellenberger a examiné de près la littérature sexologique de la fin du XIXe siècle. Je renvoie à son exposé (éd. de 1974, pp. 249-57 ; 425-32), me contentant ici de quelques-unes de ses conclusions :
« Lors de la parution des Trois Essais en 1905, on s'intéressait énormément aux problèmes sexuels et il est difficile de faire la part entre les sources de Freud et les développements parallèles (...) Depuis 1886 (date de la parution de la Psychopathia Sexualis de Krafft-Ebing), les publications sur ce sujet n'avaient cessé de se multiplier et il devenait de plus en plus difficile d'en faire le tour. En 1899, Magnus Hirschfeld avait entrepris la publication d'un annuaire qui contenait de nombreux articles originaux et des comptes rendus de livres. Le premier volume avait 282 pages, le 4e (en 1902) en comptait 980, le 5e (en 1903) 1.368, le 6e (en 1904) 744, et celui de 1905, 1.084. Rien d'étonnant si l'on trouve peu de choses dans les Trois Essais de Freud que l'on ne puisse reconnaître dans les faits, les théories et les spéculations contenues dans ce déluge de littérature. » (p. 425s)
Comme nous l'avons dit, Freud a une opinion très négative de la masturbation. A ma connaissance, il n'a jamais écrit que « cela devient "anormal" lorsque ça tourne à la manie fétichiste. » De toute façon, Freud entendait par « fétichisme » ce qu'on peut lire aujourd'hui dans le Petit Robert : « Perversion sexuelle dans laquelle la satisfaction sexuelle est recherchée par le contact ou la vue de certains objets normalement dénués de signification érotique ». Mme Roudinesco utilise ici un terme psychiatrique de façon inappropriée.
4. « Toutes les dictatures vont bannir le freudisme, comme théorie de la liberté humaine. »
V.R. : Il faudrait écrire « beaucoup » de dictatures. En effet, comme l'a écrit Mme Roudiensco elle-même : « Les dictatures militaires n'ont pas empêché l'expansion de la psychanalyse en Amérique latine (notamment au Brésil et en Argentine) »[13]. L'Argentine, sous le régime des généraux, n'en était pas moins, selon l'expression d'un psychanalyste, « l'Eldorado de la psychanalyse »[14]. Plusieurs psychanalystes - par exemple Boehm et Müller-Braunschweig - rallièrent la cause nazie et continuèrent à travailler comme psychanalystes au sein de l'Institut Göring[15].
François Roustang, qui vécut pendant des années l'aventure lacanienne, écrit au sujet des prétendus effets subversifs de la psychanalyse :
« La psychanalyse gêne le pouvoir absolu, mais pas plus, ou peut-être beaucoup moins, que quelques hommes d'église incapables de supporter l'esclavage, qu'un syndicat animé par la justice, qu'un groupuscule d'étudiants décidés qui ne redoutent pas la mort »[16].
5. « Avec la création de l'International Psychoanalytical Association (IPA) en 1910, ce mouvement d'émancipation [la psychanalyse] s'est transformé en une Eglise laïque, avec des règles pour la cure et une nouvelle morale orthodoxe... »
V.R. : Freud a décidé en 1910 de créer une association visant à protéger sa pratique contre ceux qui faisaient de l'analyse psychologique sans se soumettre à son autorité[17]. Progressivement s'est instaurée l'obligation d'une psychanalyse didactique si l'on voulait être reconnu membre de son association. Notons bien que l'aspect « Eglise » ou « religion » laïque est apparu très tôt. Déjà en 1910, le célèbre psychiatre Eugen Bleuler - qui avait été un temps très intéressé par le travail de Freud - qualifiait le groupe des psychanalystes de « secte intolérante ». Peu après, Alfred Hoche, professeur de psychiatrie à Fribourg, parlait d'« une secte fanatique obéissant aveuglément à son chef ». En 1920 Havelock Ellis, avec lequel Freud avait entretenu une correspondance amicale, écrivait : « Il est malheureux que Freud ait d'abord été le chef d'une secte, sur le modèle des sectes religieuses »[18].
6. « La psychanalyse a été violemment attaquée par les scientistes, pour lesquels il n'y a pas de psychisme hors des neurones et du fonctionnement cérébral. Quand la psychiatrie devient comportementaliste, elle exclut l'inconscient, la sexualité, le transfert, le désir, au profit d'une classification des comportements. La caractéristique des comportementalistes, c'est la détestation des religions, et pour eux, la psychanalyse est une religion et les psychanalystes, des prêtres masqués. Ils aiment certaines formes de religiosité qui ne sont pas la religion, comme par exemple la méditation transcendantale, en tant qu'outil technique. »
V.R. :
a) Pour Mme Roudinesco, les critiques de la psychanalyse ne viennent pas de philosophes, d'épistémologues ou de vrais scientifiques. Elles ne peuvent venir que de « scientistes », c'est-à-dire des personnes bornées pour qui la science seule peut dire des choses pertinentes.
En réalité, des critiques radicales ont été énoncées par des philosophes et des épistémologues, par exemple Popper, Wittgenstein, Grünbaum, mais également par des historiens qui ont découvert à quel point Freud avait menti : Ellenberger, Sulloway, Borch-Jacobson, Han Israëls.
Bien sûr des critiques ont émané depuis longtemps de psychologues scientifiques (Eysenck étant le plus célèbre). Pour toutes ces personnes, le psychisme ne se ramène nullement aux neurones et au fonctionnement cérébral !
Quant aux neuropsychologues qui, eux, s'occupent avant tout du rapport entre les comportements et le fonctionnement cérébral, ils ont peu parlé de la psychanalyse. Il faut ici rappeler que Mme Roudinesco n'a pas fait d'études de psychologie et qu'elle ignore les notions élémentaires de la psychologie scientifique[19].
b) Mme Roudinesco ne comprend toujours pas ce qu'est le comportementalisme[20].
Rappelons qu'il s'agit d'une façon de faire de la psychologie qui se caractérise non par un contenu théorique, mais par une méthode : il s'agit d'observer scientifiquement des comportements et leurs déterminants. La notion de « comportement » constitue l'unité d'observation, plutôt que la notion d' « âme ». Mme Roudinesco, elle, est une « animiste » : elle n'a que faire des observations de comportements, elle ne s'intéresse qu'à l'« âme », une âme « masquée », que seul le freudien peut révéler.
c) Le comportementaliste, selon elle, « exclut l'inconscient, la sexualité, le transfert, le désir, au profit d'une classification des comportements ».
On aimerait voir des citations de publications de comportementalistes excluant tout cela ! On comprend que Mme Roudinesco n'en donne pas dans une interview, mais elle n'en donne pas davantage dans ses publications. Je pense qu'elle n'a jamais lu un seul livre d'un comportementaliste reconnu par ses pairs.[21].
Exclure l'inconscient ? Oui : l'idée qu'il y a un Autre en nous dont nous ne sommes que la marionnette[22]. Par contre, tous les comportementalistes pensent qu'en nous comportant nous ne sommes pas conscients de tout ce que nous faisons et de tous les déterminants de ce que nous faisons. En 74 pages, j'ai fait une mise au point sur cette question dans mon livre Psychologie de la vie quotidienne (Odile Jacob, 2003). J'y ai montré que l'idée de processus inconscients apparaît dans la psychologie scientifique avant même que Freud n'ait écrit une ligne à ce sujet !
Exclure la sexualité ? Tout à fait ridicule. Contentons-nous de citer un livre récent, qui est un plaidoyer pour une sexualité heureuse et qui montre que les comportementalistes s'intéressent à la sexualité depuis le début de ce mouvement : La sexualité des gens heureux, de Pascal de Sutter (Paris, Les arènes, 262 p.)
Exclure le transfert ? Tout dépend de ce que l'on entend par cette notion qui a plusieurs sens. Rappelons quelques énoncés de Freud qui en disent long sur le conditionnement opéré durant les cures :
« Dans notre technique, nous avons abandonné l'hypnose que pour redécouvrir la suggestion sous les espèces du transfert. (...) Nous accordons que notre influence repose pour l'essentiel sur le transfert, donc sur la suggestion.[23] »
« Il est tout à fait vrai que la psychanalyse travaille aussi par le moyen de la suggestion, comme d'autres méthodes psychothérapeutiques. Mais la différence est qu'ici on ne s'en remet pas à celle-ci - suggestion ou transfert - pour décider du succès thérapeutique. Elle est bien plutôt utilisée pour inciter le malade à produire un travail psychique.[24] »
Exclure le désir ? De quel désir s'agit-il ? Les comportementalistes accordent de l'importance au désir sexuel (je suppose que c'est essentiellement celui-là auquel songe Mme Roudinesco), mais aussi au désir d'affection, d'être estimé, d'être compétent, de vivre conformément à ses valeurs, de voir ses proches s'épanouir, de faire des expériences esthétiques, etc.
d) « La classification »
Voilà une rengaine qui ne correspond absolument pas à la réalité observable de la pratique comportementale. Les comportementalistes se réfèrent à des catégories clairement définies quand il s'agit de faire de la recherche, de faire un pronostic et de choisir une forme de thérapie plutôt qu'une autre. Leurs catégories sont autrement plus nuancées que la dizaine de catégories que Freud et ses disciples utilisent à tout bout de champ : névrosé, hystérique, obsessionnel, narcissique, pervers. Mme Roudinesco emploie d'ailleurs, dans son interview, les deux premiers termes cités.
e) Mme Roudinesco écrit que « La caractéristique des comportementalistes, c'est la détestation des religions, et pour eux, la psychanalyse est une religion et les psychanalystes, des prêtres masqués. »
La caractéristique des comportementalistes est le refus des pseudo-explications mentalistes du genre « il est agressif parce qu'il a une pulsion de mort » au profit d'observations méthodiques des comportements (« il est agressif parce qu'il a appris à réagir de cette façon dans telles situations et qu'il est régulièrement provoqué »...).
Il y a des comportementalistes qui détestent la religion et d'autres qui sont croyants, comme chez les psychanalystes.
Que la psychanalyse apparaisse comme une religion, Mme Roudinesco, en déclarant un peu plus haut que la psychanalyse s'est transformée en une Eglise laïque, semble toute prête à l'admettre. Je répète que cette transformation s'est faite dès les années 1910.
f) Mme Roudinesco ajoute qu' « ils aiment certaines formes de religiosité qui ne sont pas la religion, comme par exemple la méditation transcendantale, en tant qu'outil technique ».
Ridicule. Un certain nombre de comportementalistes utilisent des méthodes de méditation, qu'ils ont rebaptisées « mindfulness » ou « pleine conscience », qui n'ont rien à voir avec la méditation « transcendantale » du gourou Maharishi Mahesh Yogi. S'ils utilisent cette technique qui trouve son inspiration dans le bouddhisme, ce n'est pas parce qu'ils « aiment certaines formes de religiosité », mais parce que des observations méthodiques ont montré que cette pratique a de réelles possibilités psychothérapeutiques. A toutes fins utiles, je renvoie à un excellent ouvrage sur le sujet, écrit par un comportementaliste lyonnais, Frédéric Rosenfeld : Méditer, c'est se soigner (Paris : Les Arènes, 2007, 350 p.)
7. « Le problème, c'est que la psychanalyse est une théorie philosophique et que l'on ne parle pas le même langage que les scientifiques. »
V.R. : La psychanalyse joue habituellement sur deux tableaux : elle se présente tantôt comme une science, tantôt comme une anthropologie philosophique. Je suis heureux que Mme Roudinesco tranche comme elle le fait.
Rappelons toutefois que Freud écrivait : « La psychanalyse est une science empirique. Ce n'est pas un système à la manière de ceux de la philosophie »[25] ; « Comme toute autre science de la nature (Naturwissenschaft), la psychanalyse repose sur une élaboration patiente et laborieuse de faits du monde perceptif »[26]. Freud ne tenait pas en haute estime la philosophie, du moins dans ses conversations privées. Il disait par exemple à Binswanger : « La philosophie est une des formes les plus convenables de sublimation d'une sexualité refoulée, rien de plus »[27].
De son côté, Lacan disait à la fin de sa vie : « La psychanalyse est à prendre au sérieux, bien que ce ne soit pas une science. Comme l'a montré abondamment un nommé Karl Popper, ce n'est pas une science du tout parce que c'est irréfutable. C'est une pratique, une pratique qui durera ce qu'elle durera. C'est une pratique de bavardage[28]. »
8. « Les cognitivo-comportementalistes sont apolitiques, ils sont pour le libéralisme absolu en matière de mœurs, puisqu'ils nient toute fonction symbolique. Leur philosophie spontanée, c'est le "jouir le mieux possible", tempéré par l'évaluation : un cauchemar moderne qui transforme les hommes en "choses". »
V.R. :
a) « Apolitiques » ?
En effet, le comportementalisme, qui se veut une psychologie d'orientation scientifique n'est ni de droite, ni de gauche. Notons toutefois que le pays au monde où le courant cognitivo-comportemental s'est le mieux développé c'est la Hollande, un des pays les plus démocratiques de la planète.
b) « Libéralisme absolu en matière de mœurs » ?
Je reste bouche bée. Où Mme Roudinesco est-elle allé chercher cette affirmation ? On voudrait des preuves, des citations précises, des témoignages crédibles...
c) La négation de la fonction symbolique ?
La science du comportement s'intéresse depuis des lustres au symbolique et à l'imaginaire. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Mme Roudiensco ignore sans doute que Skinner, par exemple, a publié en 1957 un livre de 478 pages sur le langage[29].
d) « Jouir le mieux possible » ?
Mme Roudinesco dit, dans cette même interview, que le comportementaliste exclut la sexualité, le désir. La logique n'a jamais été son fort.
e) L'évaluation serait un cauchemar moderne, qui transformerait les hommes en « choses ».
Pour autant que je sache, on évalue pas mal de choses depuis longtemps : les acquis scolaires, les dommages causés par un traumatisme, l'effet des médicaments, la rapidité d'une guérison d'une maladie, le pourcentage de rechutes...
Dans le domaine de la psychothérapie, l'idée d'évaluer les effets s'est développée surtout à partir des travaux d'Eysenck publiés en 1952.
Certes, on ne peut pas tout « mesurer » de façon rigoureuse, mais on peut toujours évaluer des évolutions. Par exemple, le degré d'agoraphobie. Un patient peut ne plus oser sortir de chez lui, ne plus oser prendre le métro, ne plus oser quitter sa ville ... On peut voir si la thérapie lui permet d'étendre le champ de sa liberté de circuler.
Si l'on refuse toute évaluation en psychothérapie, il faut admettre que tout se vaut, que c'est le règne de la subjectivité absolue. Autant alors choisir résolument ce qui est le moins cher et le plus rapide, c'est-à-dire précisément les TCC.
Mme Roudinesco, sous prétexte de sauver « l'âme », veut sauver les privilèges de la corporation freudienne.
Jacques VAN RILLAER.
[1] L'hérédité et l'étiologie des névroses (1896) Œuvres complètes. Paris : PUF, 1989, III, p. 114.
[2] La sexualité dans l'étiologie des névroses (1898) Œuvres complètes. Paris : P.U.F, 1989, III, p. 217.
[3] Une formule qui fait songer immanquablement à celles du docteur Knock : « Les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent », « La santé n'est qu'un mot, qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire ».
[4] Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905). Trad. Gallimard, coll. Idées, 1962, p. 61.
[5] « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes » (1908). Trad. dans La vie sexuelle, PUF, 1969, p. 43.
[6] Voir par exemple le texte « L'hérédité et l'étiologie des névroses » (1896), cité à la note 1.
[7] « Was Freud a liar ? », The Listener, 7 févr. 1974, p. 172-74, rééd. dans Crews F., éd., Unauthorized Freud, New York, Viking, 1998, p. 34-42).
[8] En langue anglaise, le lecteur a l'embarras du choix. Citons quelques publications en français : R. Webster (1998) Le Freud inconnu. L'invention de la psychanalyse, trad., éd. Exergue, 1998 - J. Bénesteau, (2002) Mensonges freudiens : Histoire d'une désinformation séculaire. Mardaga, (voir chap. 12) - C. Meyer et al. (2005) Le livre noir de la psychanalyse. Paris : Les arènes, 830 p. - M. Borch-Jacobsen & S. Shamdasani (2006) Le dossier Freud. Enquête sur l'histoire de la psychanalyse. Les Empêcheurs de penser en rond, 510 p.
[9]. « L'hérédité et l'étiologie des névroses » (1896), Œuvres complètes, P.U.F., III, p. 117.
[10]. « Sur l'étiologie de l'hystérie » (1896), Œuvres complètes, P.U.F., III, p. 180.
[11] Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1933), Trad. Gallimard, p. 161.
[12] L'interprétation des rêves (1900), trad. PUF, 1967, p. 419.
[13] Pourquoi la psychanalyse? Fayard, 1999, p. 172.
[14] Leclaire S. et l'A.P.U.I.P. (1991) Etats des lieux de la psychanalyse. Albin Michel, p. 215.
[15] Kaltenbeck F. (1983) Un trauma. Les psychanalystes et le nazisme. L'Ane. Le magazine freudien, 10, p. 27.
[16] ... Elle ne le lâche plus. Paris: Minuit, p. 175.
[17] Voir Sonu Shamdasani (2005) Psychanalyse, marque déposée. In C. Meyer et al. (2005) Le livre noir de la psychanalyse. Paris : Les arènes, p. 162-77. Ed. 10/18, p. 205-225.
[18] Pour les références précises de ces citations, voir J. Van Rillaer (1980) Les illusions de la psychanalyse. Mardaga, 4e éd.,1996, p. 247s.
[19] Illustration. Mme Roudinesco écrit : « la psychologie cognitive se veut scientifique en prétendant faire dépendre du cerveau non seulement la production de la pensée, mais l'organisation psychique consciente et inconsciente. » (Pourquoi la psychanalyse ?, p. 95). Tout étudiant, qui a réussi une première année de psychologie dans mon pays, sait que la psychologie cognitive se définit comme l'étude des fonctions cognitives (mémoire, pensée, etc.) et se veut scientifique parce qu'elle utilise la méthode scientifique pour étudier ces fonctions. Je suppose que les étudiants français le savent également.
[20] Dans Pourquoi la psychanalyse ?, Mme Roudinesco écrivait (p. 95) : "Le béhaviorisme est une variante du comportementalisme", ce qui revient à dire que le skate-bord est une variante de la planche à roulette. En fait, le terme comportementalisme est synonyme de l'anglicisme béhaviorisme, ce que savent TOUS les psychologues universitaires ou ceux qui consultent Le petit Robert.
[21] Rappelons que le titre de « comportementaliste » n'a pas plus de valeur légale que celui de « psychanalyste ». N'importe qui peut l'utiliser, quelle que soit sa formation ou sa non-formation. Quand on parle du freudisme, il faut se référer à Freud et à ses principaux disciples. Quand on parle du « comportementalisme », il faut se référer aux noms reconnus de ce courant dans les milieux universitaires.
[22] C'est ce que les épistémologues appellent, depuis les travaux de G. Ryle, « l'erreur de l'homonculus ». Voir J. Bouveresse (1991) Philosophie, mythologie et pseudo-science. Wittgenstein lecteur de Freud. Ed. de l'éclat, 141 p.
[23] Conférences d'introduction à la psychanalyse (1917) Trad., Gallimard, 1999, p. 566 & 569.
[24] Sigmund Freud présenté par lui-même (1925), trad. Gallimard, 1984, p. 71 (italiques de Freud).
[25] "Psychoanalyse" und "Libidotheorie" (1923), Gesammelte Werke, Fischer, XIII, p. 229.
[26] Die Widerstände gegen die Psychoanalyse (1925), Gesammelte Werke, Fischer, XIV, p. 104.
[27] Binswanger, L. (1966) Discours, parcours, et Freud, trad., Paris, Gallimard, p. 277.
[28] "Une pratique de bavardage", Ornicar? Bulletin périodique du champ freudien, 1979, 19, p. 5
[29] Verbal behavior. Appleton-Century-Crofts, 1957, 478 p.
Publié par vdrpatrice à 16:14:14 dans Jacques VAN RILLAER. | Commentaires (0) | Permaliens
Le Monde des Religions, juillet-août 2009, n° 36, p. 44-45.
(Dossier : Le sexe et les religions)
http://www.le-monde-des-religions.fr/articles/la-revolution-freudienne.html
La révolution freudienne
Entretien avec Elisabeth Roudinesco,
historienne et psychanalyste.
Au XIXe siècle, le traitement clinique de la sexualité s'inscrit de la tradition bourgeoise et chrétienne. Freud luttera contre cette morale et ses carcans liés aux interdits religieux.
Un bouleversement aujourd'hui remis en cause.
Tout au long du XIXe siècle, avec l'apparition de la psychiatrie d'abord, puis de la psychologie clinique, le pouvoir anciennement dévolu au prêtre est progressivement transféré au médecin...
Le médecin va en effet prendre en charge la sexualité et le traitement des déviants. On s'occupe de plus en plus de la sexualité, non pas du point de vue du jugement divin mais de la reproduction, de la biologie et du désir. Ainsi sort-on d'un monde dominé par la puissance patriarcale et où les mariages étaient arrangés. Au lieu de traiter la question morale, au sens de la foi chrétienne, la bourgeoisie s'intéresse au sexe biologique et elle réinjecte la question sexuelle au cœur de cette nouvelle conception scientifique du sexe, construite sur la base du savoir médical. Dans la deuxième moitié du siècle, on s'intéresse particulièrement au développement de la sexualité infantile, à la femme hystérique et à l'homosexuel. Autrement dit, on s'occupe de l'anomalie. L'enfant doit être normalisé. On invente des appareils pour l'empêcher de se masturber. C'est la morale médicale qui est évidemment dans une continuité avec la morale bourgeoise, à la fois chrétienne et biologique.
Et que fait Freud ?
La théorie freudienne est, du point de vue de la sexualité, une révolution. Freud change le regard sur la sexualité. Aussi sera-t-il accusé, par toutes les religions, particulièrement le catholicisme, d'être un profanateur de la famille, un dynamiteur de la société, un démon darwinien et un obsédé sexuel. Pourquoi ? Parce qu'il considère que la société bourgeoise bride le désir sexuel. Au lieu de pointer du doigt l'anormalité, il va montrer que tous les conflits à l'origine de l'être humain sont au départ sexuels et liés au désir. Si les femmes de cette époque sont hystériques, c'est parce qu'elles ont des frustrations, non parce qu'elles sont anormales... Freud est un matérialiste, qui considère la sexualité comme un phénomène à la fois psychique et biologique. Il n'est pas un théoricien de la liberté sexuelle à tout prix, mais un émancipateur qui lutte contre la morale de son époque, trop patriarcale, avec ses carcans liés aux interdits religieux. Jusqu'en 1897, date à laquelle il élabore sa première théorie sexuelle, il voit beaucoup de femmes qui disent avoir subi des abus. La névrose adulte, pense-t-il d'abord, vient de traumatismes sexuels réels, et puis il s'aperçoit que si certaines femmes ont véritablement connu un abus, d'autres l'ont sincèrement imaginé : il invente ainsi la notion de fantasme. Il démontre donc que nous avons tous des problèmes sexuels dans la tête et pas seulement dans le corps ! C'est bien plus subversif ! Cela sera aussi très déstabilisant pour la civilisation de découvrir ce que les enfants désirent vraiment, quand ils élaborent des « théories » très crues sur les rapports sexuels et la naissance. Il fera ainsi scandale en 1905, en affirmant qu'il est parfaitement normal pour un enfant de se masturber et que tous les enfants ont une sexualité pulsionnelle. Cela devient « anormal », lorsque ça tourne à la manie fétichiste.
L'Eglise catholique condamne, jusqu'en 1945, l'œuvre de Freud, au même titre que celle de Marx. Pourquoi ?
Car le communisme et la psychanalyse sont les deux ferments, pour l'Eglise, de la liquidation de la morale chrétienne : deux théories matérialistes élaborées par des Juifs hostiles à la religion. De même, toutes les dictatures vont bannir le freudisme, comme théorie de la liberté humaine. Par la suite, l'Eglise catholique romaine changera de doctrine, en introduisant l'expertise psychiatrique pour le discernement des vocations. L'Eglise n'a alors plus envie d'accueillir des pervers sexuels et des homosexuels refoulés dans ses rangs. On se fie dès lors aux théories psychiatriques, dominées à l'époque par celles de Freud. A la faveur de cette introduction, les jésuites et les dominicains se passionneront pour l'exploration de soi. Et à l'intérieur de l'expérience psychiatrique pour les novices, ils introduiront les cures psychanalytiques.
Sur les questions sexuelles, après avoir longtemps été l'ennemie des dogmes religieux, la psychanalyse n'a-t-elle pas tendance, depuis une vingtaine d'années, à se rapprocher du conservatisme moral de l'Eglise ?
La transformation s'est opérée en plusieurs temps, chez toutes les tendances des psychanalystes : kleiniens, lacaniens, lesquels sont les héritiers de Freud. Avec la création de l'International Psychoanalytical Association (IPA) en 1910, ce mouvement d'émancipation s'est transformé en une Eglise laïque, avec des règles pour la cure et une nouvelle morale orthodoxe... Après avoir été critiquée par les Eglises pour des raisons morales, la psychanalyse a été violemment attaquée par les scientistes, pour lesquels il n'y a pas de psychisme hors des neurones et du fonctionnement cérébral. Quand la psychiatrie devient comportementaliste, elle exclut l'inconscient, la sexualité, le transfert, le désir, au profit d'une classification des comportements. La caractéristique des comportementalistes, c'est la détestation des religions, et pour eux, la psychanalyse est une religion et les psychanalystes, des prêtres masqués. Ils aiment certaines formes de religiosité qui ne sont pas la religion, comme par exemple la méditation transcendantale, en tant qu'outil technique.
Se sentant menacés, les psychanalystes se seraient donc naturellement rapprochés de l'Eglise ?
Oui et non. Non, car ils sont en général athées. Oui, car le débat avec les représentants des neurosciences est devenu, hélas, inopérant, à force de conformisme : ne parler que de sérotonine ou de circuits cérébraux, cela devient très ennuyeux. Aujourd'hui, les psychanalystes risquent d'être assignés à servir de supplétifs à tout ce qu'on ne peut pas traiter par les médicaments. Et donc, ce n'est guère intéressant du point de vue de la réflexion théorique. Le problème, c'est que la psychanalyse est une théorie philosophique et que l'on ne parle pas le même langage que les scientifiques, lesquels d'ailleurs dénoncent eux-mêmes les dérives scientistes de leurs disciplines. Le rapprochement des psychanalystes avec les idéaux de la vieille morale chrétienne, du fait de la pauvreté des débats avec la science, a eu des conséquences dramatiques. Ils sont passés à côté des grands débats sur les nouvelles formes de sexualité. On a vu les psychanalystes s'arc-bouter sur un conservatisme le plus étriqué, notamment à propos de l'homosexualité, du Pacs et des nouvelles formes de filiation : « On ne touche pas à notre théorie du père, il est impossible que deux personnes du même sexe élèvent un enfant, on a besoin d'un papa et d'une maman ! » A l'opposé, les cognitivo-comportementalistes sont apolitiques, ils sont pour le libéralisme absolu en matière de mœurs, puisqu'ils nient toute fonction symbolique. Leur philosophie spontanée, c'est le « jouir le mieux possible », tempéré par l'évaluation : un cauchemar moderne qui transforme les hommes en « choses ». Cela n'est pas pensable, avec la psychanalyse qui pose que l'être humain est soumis à la Loi (au sens juridique et symbolique), la Loi en tant qu'elle garantit la liberté de chacun, sans pour autant autoriser la barbarie de la jouissance pulsionnelle illimitée. Mais de nombreux psychanalystes ont confondu cette conception de la Loi avec la défense d'un vieux souverainisme étriqué fondé sur le culte du père comme équivalent de l'Etat-nation.
Propos recueillis par Jennifer Schwarz
Publié par vdrpatrice à 15:54:45 dans Jacques VAN RILLAER. | Commentaires (0) | Permaliens
Elisabeth Roudinesco
ou comment utiliser les médias
pour discréditer les opposants à la théorie freudienne
par
Romina Bianco et Esteve Freixa-i-Baqué
Département de psychologie
Université de Picardie Jules Verne
Les Cahiers de Psychologie politique [En ligne], Numéro 11, Débats,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=622
Table des matières
1. Introduction
1.1. Qui est Elisabeth Roudinesco ?
1.2. La guerre des « psys » :
2. Elisabeth Roudinesco et l'Amendement Accoyer.
2.1. Historique de l'Amendement Accoyer
2.2. Les références à Elisabeth Roudinesco et les interventions de celle-ci dans les médias à propos de l'Amendement Accoyer
2.3. Le pamphlet d'Elisabeth Roudinesco
2.3.1. Le patient, le thérapeute et l'Etat (2004)
2.3.2. Les retombées de son livre dans la presse française
3. Elisabeth Roudinesco et le rapport de l'Inserm.
3.1. Inserm, expertise collective. Psychothérapies : trois approches évaluées (2004)
3.2. Les références à Elisabeth Roudinesco et les interventions de celle-ci dans les médias à propos du rapport de l'Inserm
4. Elisabeth Roudinesco et l'affaire Bénesteau.
4.1. Le livre de Jacques Bénesteau : Mensonges freudiens
4.2. Les références à Elisabeth Roudinesco et les interventions de celle-ci dans les médias à propos du livre de Jacques Bénesteau
5. Elisabeth Roudinesco et Le Livre noir de la psychanalyse.
5.1. Le livre noir de la psychanalyse
5.2. Les références à Elisabeth Roudinesco et les interventions de celle-ci dans les médias à propos du Livre noir de la psychanalyse
5.3. La réplique littéraire d'Elisabeth Roudinesco
5.3.1. Pourquoi tant de haine ? Anatomie du Livre Noir de la Psychanalyse
5.3.2. Les retombées de son livre dans la presse française
6. Conclusion.
1. Introduction
1.1 : Qui est Elisabeth Roudinesco ?
Née en 1944, fille de la psychanalyste Jenny Aubry, Elisabeth Roudinesco se présente comme « historienne, psychanalyste, directeur de recherche au département d'histoire de l'Université de Paris-VII et chargée de conférences à la section des Sciences historiques et philologiques de l'Ecole pratique des hautes études » (Le Magazine littéraire, janvier 2006). Elle a été membre de l'Ecole freudienne de Paris (1969-1981) et du comité de la rédaction de la revue Actions poétiques (1969-1979).
Elle est également (la liste n'étant pas forcément exhaustive) :
* chargée de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (1992-1996) ;
* Vice-présidente de la Société internationale d'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP), depuis 1990 ;
* membre du conseil de rédaction de la revue L'Homme et de la Société française d'histoire de la médecine, depuis 1997 ;
* membre de la Société « L'évolution psychiatrique », depuis 1999 ;
* collaboratrice au journal Libération (1986-1996), puis au journal Le Monde, depuis 1996.
Elle est considérée comme « la figure maîtresse de l'histoire actuelle du mouvement psychanalytique » (Le Magazine Littéraire, janvier 2006) et a notamment publié : Histoire de la psychanalyse en France (Fayard, 1994) ; Dictionnaire de la psychanalyse (Fayard, 1997) ; Pourquoi la psychanalyse ? (Fayard, 2000) ; Le patient, le thérapeute et l'Etat (Fayard, 2004) ou encore : Pourquoi tant de haine ? Anatomie du Livre Noir de la Psychanalyse (Navarin, 2005), etc.
1.2 : La guerre des « psys » :
La récente publication du fameux Livre Noir de la Psychanalyse (2005), paru sous la direction de Catherine Meyer, a ravivé la guerre entre les comportementalistes et les psychanalystes qui constituent deux des grands courants théoriques de la psychologie. En effet, ce livre, co-écrit par 40 spécialistes (dont les principaux auteurs sont M. Borch-Jacobsen, J. Cottraux, J. Van Rillaer et D. Pleux) passe en revue tous les abus, dérives et mystifications de la théorie psychanalytique et prône l'utilisation des thérapies cognitivo-comportementales. Très vite, les psychanalystes ont usé de leur pouvoir sur les médias pour donner leur point de vue plutôt défavorable et désapprouver le contenu de cet ouvrage.
Ce qui a été appelé « la guerre des psys » a commencé lors de la publication, en février 2004, d'un rapport de l'INSERM (Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale) qui visait à évaluer l'efficacité des psychothérapies (dont faisaient partie les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et la psychanalyse), rapport qui concluait à la supériorité des TCC. Face à cette vérité, qui n'en était pas une aux yeux des psychanalystes pour diverses raisons, ceux-ci ont obtenu du ministre de la Santé de l'époque, Philippe Douste-Blazy, qu'il désavoue ce rapport en le retirant du site Internet officiel de son ministère. A la même époque se tenait au Parlement un débat houleux sur l'usage du titre de psychothérapeute, titre jusqu'alors non réglementé pouvant donc être utilisé aussi bien par des psychanalystes et des psychologues diplômés que par des soi-disant psychothérapeutes autoproclamés, afin de protéger les patients des sectes et des charlatans. Cette discussion a abouti au vote, en août 2004, de l'amendement Accoyer imposant aux prétendants au titre une formation de niveau BAC+5 en psychologie clinique, qui exclut donc les praticiens sans formation universitaire, mais à laquelle les psychanalystes ont réussi à échapper.
Ces trois faits nous éclairent sur l'influence que peuvent avoir les psychanalystes à la fois sur les médias mais aussi sur les pouvoirs publics pour se faire entendre et garder le quasi-monopole sur la santé psychique. Ce constat nous a amené à essayer d'illustrer le pouvoir de ces derniers à travers l'exemple d'une des psychanalystes la plus médiatisée : Elisabeth Roudinesco. Pour cela, nous passerons en revue la plupart de ses interventions médiatiques et littéraires dans les principaux débats opposant psychanalystes et comportementalistes, à savoir : ceux qui concernent l'Amendement Accoyer, le rapport de l'INSERM, l'affaire Bénesteau et, enfin, Le Livre Noir de la Psychanalyse, ainsi que les réponses qui lui sont adressées suite à ses prises de positions. Nous tenterons, en conclusion, de comprendre comment s'opère ce pouvoir.
Publié par vdrpatrice à 13:26:21 dans Résistances... | Commentaires (0) | Permaliens
Commentaires