« L'homme peut apprendre, donc il peut être libre ».
« ...Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l'esprit critique, l'indépendance d'esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d'autoritarisme, car l'autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs. » (in: Karl R. POPPER, "La Société ouverte et ses ennemis". Tome 1:"L'ascendant de Platon". Edition: Seuil, Paris, 1979. Page: 114).
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Il s'agit ici de la question fondamentale de toute réflexion épistémologique : la relation entre l'appareil de la connaissance et le statut des réalités dont il traite. Jusqu'aux années 1920, le dogme scientifique prescrivait au chercheur de ne considérer comme du domaine de la réalité objective que des phénomènes posés par principe comme existant, tels qu'il les observe, antérieurement à l'acte même d'observation et indépendamment de cet acte. [Ce prétendu « dogme » est toujours en vigueur, nécessairement, dans les vraies sciences. Il faut une séparation entre le Réel, ou la Nature, et l'homme qui cherche à la comprendre en tentant de lui appliquer ses « réalités », c'est-à-dire ses théories. Sans cette distance, aucune variable indépendante, aucune preuve véritable ne peut être échafaudée. De plus, par leurs engagements ontologiques, les scientifiques se doivent de préciser ce qu'ils considèrent comme « Réel » dans leur objet de recherche et donc ce sur quoi devra porter l'effort de recherche ultérieur.]. L'objectif et le subjectif s'opposaient radicalement, et la rigueur scientifique obligeait à chasser de la démarche de connaissance toute inflexion procédant des particularités individuelles de l'esprit connaissant ([7]). [C'est toujours la seule et unique méthode qui soit viable, même si elle comporte d'indéniables difficultés.] La physique quantique a bouleversé tout cela, en acceptant - en intégrant comme un de ses principes fondamentaux - que l'acte de connaissance peut produire le connu tel qu'il est connu, de telle façon que l'idée même d'un connu existant antérieurement à cet acte, indépendamment de cet acte, n'a plus de sens. [...Du comique involontaire. Jamais la physique quantique n'a même supposé des sottises pareilles. C'est la honte. Mais reprenons la partie importante de la phrase de Perron : « (...) l'acte de connaissance peut produire le connu tel qu'il est connu ». Avec cette phrase on est en plein et dans l'erreur de Kant et dans l'apriorisme absolu ou déterminisme prima faciae et absolu. Pourquoi est-ce significatif de l'erreur de Kant ? Parce que Kant, comme nous l'avons déjà précisé plusieurs fois sur ce blog, pensait que la connaissance pouvait être valide a priori influencé qu'il était par l'observation des sciences de son temps comme les mathématiques ou la mécanique newtonienne, qu'il croyait abouties et donc valides a priori. Nous allons donc reprendre un passage d'un de nos textes, intitulé « Déterminismes, indéterminisme et justification de la théorie de l'inconscient de Freud » : « il n'y a pas d'autre solution pour Freud que d'imposer dogmatiquement son inconscient comme une loi de la Nature qui serait valide a priori (dans un sens kantien), et par suite d'affirmer qu'il détermine tout dans la vie psychique des individus ou qu'il la « prescrit » . En effet, selon l'apriorisme de Kant en matière de théorie de la connaissance dont Freud semble s'être inspiré, « l'entendement ne puise pas ses lois...dans la Nature mais les lui prescrit » (Kant). C'est-à-dire qu'à l'instar de Kant qui croyait que les lois de la Nature étaient valides à priori en observant les sciences de son temps comme la physique Newtonienne, Freud a imaginé que les « Lois » de l'inconscient pouvaient elles aussi être valides à priori (en faisant de lui le « scientifique héroïque », le « Galilée » de son temps en matière de psychologie) puisque, selon Kant « il y a beaucoup de lois de la Nature que nous ne pouvons connaître que grâce à l'expérience, mais la conformité à des lois dans la liaison des phénomènes,...en général, nous ne pouvons la connaître par aucune expérience, parce que l'expérience même a besoin de ces lois qui sont le fondement a priori de sa possibilité . La possibilité de l'expérience en général est donc, en même temps, la loi universelle de la nature et les principes de la première sont les lois mêmes de la seconde ». Ceci pourrait amplement justifier, selon les psychanalystes, les « confirmations » par observation ou expérience directe des phénomènes (grâce à quelques énoncés singuliers portant sur la réalité), de la loi de l'inconscient, selon toute circularité, car comme le souligne Kant ci-dessus « ...l'expérience même a besoin de ces lois qui sont le fondement a priori de sa possibilité.» Mais, selon Popper, « la déduction transcendantale, la tentative pour prouver qu'il y a des régularités au sens des lois de la nature valides de manière strictement universelle, n'est pas concluante. La thèse selon laquelle l'expérience est possible en toutes circonstances - autrement dit : selon laquelle le monde doit pouvoir être connu en toutes circonstances - est impossible à prouver. Elle n'est pas seulement impossible à prouver, mais encore absolument irréfutable. Car la thèse selon laquelle l'expérience est possible ne peut jamais être falsifiée empiriquement, l'impossibilité de connaître le monde ne pouvant jamais être connue. Aussi longtemps qu'il y a de l'expérience et qu'il y a de la connaissance de la réalité, le monde doit être connaissable. Mais cette thèse - aussi impossible à prouver qu'à réfuter - de la connaissabilité du monde donne lieu, elle aussi, à une antinomie indécidable. » (Karl Popper, « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance ». Hermann). Donc, si comme le prétend Perron l'acte de connaissance peut produire le connu tel qu'il est connu, on cherchera en vain, la nécessité d'un recours à l'expérience puisque dans l'acte même de la connaissance (mais en quoi consiste cet acte dont parle Perron ?...) se trouverait déjà le résultat parfait de ce qu'elle doit produire ! Mais comment le produirait-elle sans que cet acte ait recours, à un moment ou un autre à l'épreuve des faits ? Il n'y a que trois solutions. La première, Perron est obligé d'envisager le recours à l'expérience, mais il le voile, et dès lors, il se contredit. La deuxième, Perron considère que les théories de Freud sont vraies a priori et que Freud nous a pondu des vérités révélées parce que l'acte de connaissance de son introspection au cours de son auto-analyse mythique aurait bien permis à Freud de produire le connu tel qu'il...le connaissait déjà avant de débuter son introspection, ce qui veut dire que cette méthode ne peut rien trouver d'autre que les confirmations et les attentes qu'elle se forge elle-même pour pouvoir commencer. La troisième est que l'acte de connaissance serait à ce point performant qu'il réaliserait le déterminisme absolu post faciae. C'est-à-dire que le recours à l'expérience permettrait de produire des résultats qui correspondraient exactement à nos attentes ou à nos hypothèses de départ. Voilà une supposition complètement opposée à la physique quantique et à ses résultats propres ! Mais dans la seconde partie de son assertion, il nous semble que Perron assimile le terme connu au Réel. Il écrit : de telle façon que l'idée même d'un connu existant antérieurement à cet acte, indépendamment de cet acte, n'a plus de sens. Qu'est-ce que cela veut dire si on prend ce qu'il écrit au pied de la lettre ? Cela veut dire, pour Perron que le Réel n'existe pas indépendamment des théories, ou de la réalité par laquelle nous essayons de le comprendre. On est proche maintenant de l'erreur de Hegel lequel pensait que tout ce qui est Réel est rationnel et que tout ce qui est rationnel est Réel. Pourtant il fut bien nécessaire à la physique quantique d'avoir eu des engagements ontologiques pour décrire ce qu'elle considérait comme Réel, et donc ce sur quoi allait porter son effort de recherche. Lorsqu'elle explique ses objets d'expérience, la physique quantique ne peut se passer de se distancier d'eux grâce à la réalité qu'elle construit, via l'expérience, indépendamment d'eux. Mais, en définitive, c'est tout ce fatras écrit par Perron qui n'a ni queue ni tête (...). Il suffit de réfléchir un peu : comment est-ce que le connu, qui est donc en toute rigueur, le produit fini d'un acte de connaissance issu de l'expérience, pourrait-il exister avant même d'avoir pu être produit par ce dont il dépend directement, à savoir cet acte de connaissance issu du recours à l'expérience ?? C'est sûr, comme le dit Perron que cela n'a pas de sens... Ce que nous voulons dire ici, c'est que Perron a construit une phrase dont l'ambiguïté est source de conséquences absurdes. C'est absurde si l'on admet que Perron assimile le terme connu au Réel, c'est-à-dire avant tout acte de connaissance qui soit issu de recours à l'expérience, et c'est tout aussi absurde si l'on admet qu'il assimile ce terme au produit fini de cet acte de connaissance. Pour faire plus court, Perron ne débite que des absurdités, en se piégeant lui-même dans sa propre verbosité.]. Ce qu'on voit dans la caverne de Platon n'est pas le reflet d'une réalité extérieure à la caverne : c'est la réalité. [Oui, c'est la réalité, c'est-à-dire quelque chose que nous avons construit sur la base de notre système d'attentes, et de nos connaissances. Mais cela ne correspond pas exactement au Réel, mais tente de lui correspondre au mieux. C'est pour cela que les « réalités » construites mais dépendantes de la faillibilité universelle de l'homme, sont toujours susceptibles d'être révisées et d'être améliorées grâce à des tests. Si le Réel n'existe plus en dehors de nos « réalités » ou en dehors de nos théories, alors, pourquoi les chercheurs essaient-ils constamment et toujours, malgré la physique quantique, de soumettre ces théories aux faits du « Réel » ? Les freudiens ont de toute évidence procédé à une généralisation abusive et croquignolesque des conclusions de la physique quantique.].
Face à ce problème épistémologique fondamental, la psychanalyse est dans une situation unique, sans analogue en aucune autre discipline : l'appareil connaissant, le psychisme, y coïncide avec ce qu'il doit connaître, le psychisme. [L'objet d'étude ne peut donc jamais être indépendant de celui qui veut l'étudier. Donc pas d'avenir scientifique voire même simplement explicatif pour la psychanalyse qui restera une théorie zéro.] On pourrait objecter qu'il n'y a pas en fait coïncidence, puisque il s'agit d'une part de l'appareil psychique de l'analyste, d'autre part de celui du patient. Mais l'objection est-elle recevable ? Car, côté patient, la règle fondamentale de la psychanalyse est bien celle du vieux précepte : « connais toi toi-même... », et toute technique qui ferait du patient l'objet passif des interprétations imposées par l'analyste serait pure trahison. Du côté de l'analyste, nous savons bien qu'un tel travail n'est possible que s'il prend d'abord son propre psychisme comme objet de connaissance, par une auto-analyse indéfiniment reconduite. Nous savons aussi que dans le cadre de la cure tout cela se joue dans le jeu du transfert et du contre-transfert, de sorte que les deux appareils psychiques ne sont pas, de loin, aussi distincts qu'il pouvait paraître. [La messe est dite].
On semble ici se heurter à une impasse bien mise en lumière par le théorème de Gödel, selon lequel on ne peut connaître un système que par les moyens d'un système de niveau supérieur. D'où il devrait découler que le psychisme ne peut se connaître lui-même. Or il peut se connaître, c'est un fait. [Non, justement, ce n'est pas un FAIT. L'introspection comporte des impossibilités indépassables déjà bien mises en lumière par Wittgenstein. Et Popper a clairement montré l'impossibilité logique de l'auto-prédiction]. Alors, y a-t-il là une impasse logique ? Non sans doute. [Oui, sans doute.]. Car la solution est de considérer que le « système de niveau supérieur », c'est la relation patient - analyste, telle qu'elle s'établit dans cet « espace analytique » qu'avait si bien défini Serge Viderman. [Mais comment cette « relation » pourrait-elle être ainsi détachée du patient et de l'analyste, puisqu'elle leur serait « supérieure », sans être incarnée par l'un deux ou les deux en même temps ? Si c'est une sorte de métaphysique de l'inconscient qui planerait au-dessus des deux personnes (patient et analyste) et qui leur serait « supérieure », qu'est-ce qu'elle représenterait ? Le « sujet freudien » (c'est-à-dire, pour Borch-Jacobsen, Freud lui-même) ? Ou une autre forme désincarnée d'inconscient ? C'est bizarre, mais cela est certainement issu de cette farce hégélienne consistant à croire que « tout ce qui est réel est rationnel, donc tout ce qui est rationnel est réel » et par conséquent que ce système « de niveau supérieur » qu'est la relation patient-analyste, serait aussi « Réel » parce qu'il serait incarné sans le patient et l'analyste !? Ou bien alors cela voudrait dire que la relation patient-analyste leur permet de mettre leur inconscient ou leur conscience respective dans une sorte de lévitation au-dessus de leur psychisme (conscient et inconscient) et de se constituer ainsi en « garde fou ». Quoi de plus utile, en effet...].
Quelles que soient ces difficultés, le chercheur poursuit vaillamment son chemin. Vient le moment où son travail débouche sur ce qui était son but ultime : reformuler des hypothèses, remodeler leur substance conceptuelle, de sorte que seront intégrés en un ensemble plus cohérent un plus grand nombre de faits mieux établis ([8]). [Pffiou...Ils sont forts pour les postures, mais hélas, de la posture à l'imposture il n'y a qu'un pas que les freudiens franchissent à grandes enjambées].
Encore faut-il que cela se sache. Une avancée scientifique qui satisferait à tous les critères d'une bonne démarche serait-elle une avancée scientifique si personne n'en savait rien, hors son auteur qui l'emporterait avec lui dans la tombe ? En 1865, Gregor Mendel établit deux lois fondamentales de l'hérédité ; mais il met fin à sa carrière de chercheur deux ans plus tard, car il doit se consacrer à ses nouvelles fonctions de supérieur de son monastère. Son travail restera à peu près totalement ignoré de la communauté scientifique. En 1900, trente quatre ans après, Hugo de Vries formule ces mêmes lois, et on exhume alors le travail du moine morave. Supposons que personne, jamais, ne s'en soit rétrospectivement avisé : pourrait-on dire alors qu'une avancée scientifique majeure a eu lieu en 1865 ? (cf Jean Rostand, 1945).
La question n'est pas que théorique. La science actuelle n'est plus faite par des individus isolés. [La vraie science n'a jamais procédé de manière isolée avec son chercheur reclus, par exemple dans une auto-analyse introspective, rejetant tous les témoins, dénigrant les travaux concurrents et la méthode expérimentale avec. Ni De Copernic à Mendel, aucun vrai scientifique n'a jamais travaillé de manière isolée, mais s'est toujours efforcé de reprendre de manière explicite et critique les travaux de ses prédécesseurs, car, contrairement à la psychanalyse, le rationalisme critique a toujours été la cheville ouvrière de la Science.] Elle procède sur un modèle industriel, surtout dans les sciences « lourdes » qui exigent beaucoup de personnel, beaucoup de temps, beaucoup d'équipements, et donc beaucoup d'argent, un argent que veulent rentable ceux qui en disposent. Chercheurs et équipes font tout leur possible pour que leur travail soit connu, et reconnu : les carrières et les financements en dépendent. Le consensus est la condition indispensable du progrès scientifique. Le consensus de qui ? des pairs bien sûr, des collègues compétents pour en juger. Ce n'est pas facile, car viennent y objecter la compétition, la jalousie, le poids des idées reçues, la crainte de voir démolie la cathédrale scientifique qu'on a mis si longtemps à bâtir et à orner... ([9]),
La situation est bien difficile en psychanalyse : comment s'assurer du consensus des pairs, et d'abord, qui sont les pairs ? Depuis ses origines ou presque, le mouvement psychanalytique est agité d'innovations et de variations qui développent des divergences théoriques et des oppositions de groupes qui vont de la discussion théorico-clinico-pratique courtoise à l'anathème et au schisme : qui fait partie de la communauté des pairs ? [Il n'y a jamais eu d'autre véritable consensus qu'autour des éternels dogmes de Freud. Le « pair-princeps » par excellence.]. Et à supposer qu'on s'accorde localement sur une telle communauté, quels critères mettra-t-elle en œuvre pour déclarer qu'une avancée scientifique vient d'être opérée en psychanalyse ? On voit bien que c'est là à peu près impossible. D'où ce constat : le développement de la psychanalyse n'est pas passé par des « découvertes », mais bien par le fait que l'accent est mis sur « quelque chose », à un certain moment et dans une certaine sociologie locale. [Bravo et merci. Tout cela est rigoureusement exact.]. Dans les meilleurs cas fleurit alors un mouvement d'authentique recherche théorico-clinique qui s'intégrera de façon (probablement) définitive au corpus général de la psychanalyse (exemple entre bien d'autres, la notion d'espace transitionnel de Winnicott). Il n'y a peut-être pas alors d'autre critère que celui de la durabilité de cette intégration ([10]).
Publié par vdrpatrice à 12:49:33 dans Résistances... | Commentaires (0) | Permaliens
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