« L'homme peut apprendre, donc il peut être libre ».
« ...Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l'esprit critique, l'indépendance d'esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d'autoritarisme, car l'autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs. » (in: Karl R. POPPER, "La Société ouverte et ses ennemis". Tome 1:"L'ascendant de Platon". Edition: Seuil, Paris, 1979. Page: 114).
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Ce texte est à paraître sous une forme plus développée, dans le numéro intitulé: Recherche et psychanalyse, Dans les : Monographies de la Revue Française de Psychanalyse, sous la direction de M. Emmanuelli et R. Perron. Nous remercions l'auteur et les directeurs de ce numéro de nous avoir permis cette publication.
(Abrégé et adapté d'un chapitre de : Recherche et psychanalyse, sous la direction de M. Emmanuelli et R. Perron, Monographies de la Revue Française de Psychanalyse, Paris, Puf, à paraître).
Depuis quelques années, cet impératif va croissant : « psychanalystes, faites de la recherche (scientifique) ou périssez ! ».
Que nous demande-t-on ? Il nous faut chercher quoi, comment, pour être « scientifiques » ? Qu'entend-on par « recherche (scientifique) » qui puisse porter de façon valide sur ce qui centre notre pratique et la réflexion qu'elle appelle, c'est-à-dire le fonctionnement du psychisme ? A quel modèle de démarche scientifique conviendrait-il de se référer ?
La pensée psychanalytique a, de fait, utilisé plusieurs de ces modèles tout au long de son développement : le modèle de la clinique médicale, bien sûr, mais aussi le modèle taxinomique (celui des sciences naturelles et de la nosographie), le modèle de la biologie, ou encore celui des sciences historiques, des modèles venus de la linguistique, etc. Cependant, dans cette invite à « faire de la science », c'est le modèle des sciences exactes, « dures », qui, plus ou moins explicitement, est en général invoqué ; en fait le modèle de ce qui a été longtemps la démarche expérimentale dans la science reine, la physico-chimie telle qu'elle s'est construite au 19ème siècle, jusqu'à ce que la physique quantique remette ce modèle en question. J'examinerai ici les principaux critères de scientificité invoqués sous ce modèle, pour ensuite mettre en évidence ce qui constitue à mes yeux les principales difficultés épistémologiques que ne peut éviter d'affronter la recherche en psychanalyse.
J'envisagerai ici les trois critères les plus souvent cités : la quantification, la répétabilité de l'expérience (ce qui est lié à la prévision du résultat), et la réfutabilité de l'hypothèse.
Un certain nombre de remarques s'imposent pour tempérer les mystifications que risque d'entraîner le prestige des mathématiques.
1- Il ne faut pas se prendre aux pièges de l'opposition du quantitatif et du qualitatif : la variation de quantité suppose toujours une « substance » qualitativement définie, qui peut présenter certes des variétés (dites, précisément « qualitatives ») mais qui est considérée comme homogène pour la détermination de sa quantité. [Où donc se trouve, ici, le prétendu « piège » de l'opposition entre le quantitatif et le qualitatif ?...] Peser un kg de légumes suppose qu'il s'agit d'une classe unique d'objets, dits « légumes », considérés comme tous identiques au regard de cette opération. Il en va de même si on les compte : tous les objets dénombrés sont supposés identiques dans le cadre de cette opération de comptage. Toute opération de mesure, fût-elle aussi élémentaire qu'un comptage, suppose la réduction à l'identique des êtres mesurés. Ce n'est pas du tout ainsi, bien sûr, que le psychanalyste entend le « quantitatif »... Ainsi, lorsqu'on l'invite à « mesurer » la dépression au moyen d'une échelle qui s'en prétend capable, on lui demande de considérer que tous les « déprimés » sont identiques au regard de cette opération même... ce que bien sûr aucun clinicien un peu avisé ne saurait accepter. [Pourtant les termes « déprime », « dépression », et autres termes afférents, sont des termes, qu'on le veuille ou non, universels. Et, en tant que tels, ils impliquent, qu'on le veuille ou non, des lois universelles strictes, « quasi-légales » comme l'écrit Karl Popper. Sans ces termes, et sans les lois implicites auxquelles ils renvoient, impossible de classifier la dépression par rapport à ce qu'elle n'est pas et donc ce qu'elle exclut. Le psychanalyste, fut-il « clinicien » est donc, lui aussi obligé, qu'il le veuille ou non (...) de considérer a priori que les déprimés présentent des caractéristiques communes dont la discrimination puis l'observation par rapport à d'autres n'est permise que par l'existence des termes et des théories universelles impliquées par des mots tels que « dépression », « déprime », etc. Que l'on soit psychanalyste ou pas, le qualitatif ne peut s'appréhender que sur la base de termes et d'énoncés universels au sens strict. Partant de là, toute mesure qualitative qui se voudrait spécifiquement analytique, ne peut elle aussi éviter un point de vue général donné, car comme l'écrivit si justement Popper, je le cite : « Le concept d'unique s'oppose à celui de typique : le typique se laisse apercevoir dans l'homme individuel lorsqu'on le considère d'un point de vue général donné. C'est pourquoi tout changement de point de vue entraîne un changement dans l'aspect typique. Il semble dès lors impossible à une psychologie, à une sociologie, quelles qu'elles soient, ou à tout autre espèce de science, de venir à bout de l'individuel ; une science sans point de vue général est impossible. » (citation de Arne Friemuth Petersen, in: « Popper et la psychologie: les problèmes et la résolution des problèmes ». Colloque de Cerisy, Karl POPPER et la science d'aujourd'hui. Editions: Aubier. 1989. Page: 377 - 378).]
- Il importe de se défier de l'opération de mesure elle-même, et de se souvenir qu'il existe quatre niveaux de mesure :
À chacun de ces quatre niveaux on peut user du chiffre, et à chaque niveau sont possibles des contrôles statistiques si cela semble utile.
[Ces 4 niveaux de mesure, ne sont pas des éléments sur la base desquels il faut plaider contre la nécessité de la mesure dans tout projet scientifique, mais au contraire comme des possibilités supplémentaires, pour, par exemple, accroître l'heuristique de certains programmes de recherche.]
Ce rappel est utile pour se garder des illusions de la mesure ; en particulier pour montrer que les échelles d'anxiété, de dépression, etc., comme la quasi-totalité des « instruments de mesure » élaborés et utilisés en psychologie clinique, en psycho-pathologie, en psychiatrie, fonctionnent en fait aux deux niveaux inférieurs de cette gradation en quatre niveaux. On y fait des comptages, au mieux des ordinations. On ne « mesure » pas l'anxiété comme on pèse les pommes de terre : on peut juste déclarer que, sur la foi de tels indices, Mr X est « plus anxieux » que Mr Y, « moins anxieux » que Mr Z. ... [Mais ceci nous ramène la réflexion de Karl Popper cité plus haut...].
2 - La plupart des travaux qui s'offrent en modèles pour la recherche en psychanalyse s'inspirent de démarches techniques utilisées par les recherches en épidémiologie, en sociologie, en dynamique des populations, en psychologie (expérimentale, différentielle, comparative de groupes, etc.), etc., et plus prosaïquement d'études visant à contrôler l'efficacité de médicaments. Dans tous ces cas, le calcul est d'ordre statistique : il porte sur des ensembles d'observations et vise à déterminer des probabilités. On est là bien loin d'une opération de mesure au sens banal.
3 - Il faut enfin rappeler que bien des disciplines qui conduisent d'authentiques travaux de recherche n'utilisent pas le nombre, ou ne l'utilisent que dans le cadre de techniques annexes : c'est le cas de la géologie, de la zoologie, de la botanique, de la paléontologie, etc. L'archéologue peut certes trouver avantage à utiliser la datation au carbone 14, et ceci suppose l'usage du nombre ; mais il est bien évident que ce n'est pour lui qu'une commodité annexe, et que sa démarche scientifique se situe sur un autre plan. [fariboles à dormir debout que tout cela ! Prenons l'exemple de la géologie, c'est justement une science qui est saturée par l'utilisation d'instruments de mesure, ne serait-ce que dans le cadre de la foultitude des disciplines qui y sont apparentées ! Dire que la géologie n'utilise le nombre que dans des « techniques annexes » c'est faire preuve d'une méconnaissance grossière ou d'une lecture vraiment délirante du problème. Et pour la zoologie, la botanique, et la paléantologie, c'est strictement la même chose.]
Les sciences exactes en ont fait un principe fondamental : toute observation prétendant à du nouveau doit être répétable par tout observateur qualifié. S'il s'agit de constats expérimentaux, cela suppose que la procédure de production du phénomène soit décrite avec assez de précision pour que des collègues puissent la reproduire exactement. S'il s'agit d'une observation non provoquée, les circonstances de son recueil doivent elles aussi être décrites avec assez d'exactitude pour qu'un autre observateur se place dans les mêmes conditions.
Tel est le schéma idéal. En fait bien des démarches qui méritent d'être considérées comme scientifiques ne le respectent pas. L'égyptologue qui ouvre une tombe jusque là inconnue n'a pas besoin d'en trouver une seconde toute pareille pour valider sa découverte...[Mais qu'elle est le but de ce type de découverte ? C'est de découvrir non une loi universelle, mais la vérification d'un fait singulier, non répétable. Napoléon 1° est un fait singulier, pas une théorie universelle. La tombe de l'Empereur X est un fait singulier, pas une théorie universelle. Toutefois, certaines théories universelles sur la manière de découvrir les tombes à une certaine période sont peut-être corroborées ou réfutées pour l'occasion. Ces théories que doit nécessairement connaître l'égyptologue appartiennent à d'autres sciences nécessaires à sa découverte, et doivent avoir une valeur universelle pour permettre la prédiction « qu'ici il y a peut-être la tombe que nous cherchons ». Il y a donc confusion dans la comparaison des méthodes de recherche à partir d'une confusion des objets même de la recherche. Donc, même dans le travail de l'égyptologue il y a cet incontournable aspect de répétabilité et de valeur intersubjective dans les lois présidant à la définition des conditions initiales à partir desquelles on peut trouver la ou les tombes de certains dignitaires de haut rang à une certaine période de l'histoire de l'Egypte...]. Le paléontologue qui inscrit un nouveau chaînon dans la lignée ancienne des hominidés peut s'autoriser à le faire par la découverte d'un fragment de crâne ou de mandibule ; sans doute, il aimera trouver confirmation par la trouvaille d'autres fragments, mais justement il préférera probablement que ce ne soient pas les mêmes (pas les mêmes parties du squelette). [Là encore, la répétabilité de certaines conditions initiales d'observation est évidemment requise contrairement à ce que pense Perron. Pourquoi ? Ce qui importe ce sont les lois universelles qui permettront au paléantologue de classifier de manière reconnue par la communauté scientifique, les os qu'il vient de découvrir. Peut importe donc qu'il s'agisse d'os de mandibule ou d'un membre. Ce qui compte, ce sont les lois précisant que « tous les os comportant ces caractéristiques X ou Y, et découverts selon les conditions initiales C ou D, peuvent être classifiés de cette manière-là, laquelle exclut ces autres caractéristiques, etc.]. Etc. ... Ce qui compte au premier chef, c'est évidemment la structuration de l'événement par la pensée ; sans doute a-t-on besoin de confirmation par de nouvelles observations, mais bien souvent il n'est nullement nécessaire qu'il s'agisse d'événements identiques : il suffit qu'ils prennent place de façon cohérente dans l'ensemble. [Oui, c'est ça. Et comment prennent-ils place ? A la seule condition que soient acceptées comme corroborées certaines lois universelles et aussi certains termes universels dont la caractéristique logique est d'être répétables donc réutilisables !...].
Ceci devrait conforter la position du psychanalyste si on lui reproche de n'avoir affaire qu'à des événements « non répétables ». Certes, ils ne le sont pas. [Non, ils ne le sont pas, et ceci ne conforte absolument pas la psychanalyse dans une quelconque ambition d'être une prétendue « science de l'individuel » qui se passerait des termes et des énoncés universels lui permettant de mesurer et de prédire certains phénomènes sous certaines conditions initiales. Renvoyons Perron à la citation de Popper sur l'unique et le typique, plus avant...]. Nous savons bien que même si un évènement se répète dans la vie d'un patient, même si, au niveau des faits psychiques, un fantasme, une représentation, un processus de défense, etc., sont récurrents, c'est à chaque fois autre chose parce que cela s'inscrit dans une histoire constamment retravaillée par les effets d'après-coup. Cependant, l'analyste peut à bon droit soutenir que, sous cette apparente diversité, il s'agit bien, pour une part au moins, de répétition à l'identique : il y a répétition d'un conflit, d'un fantasme, d'un mode de défense, etc., sous des expressions différentes. On sait depuis Freud à quel point la compulsion de répétition peut peser sur tel ou tel fonctionnement psychique ; et tout psychanalyste sait que bien souvent un consultant lui arrive avec se sentiment que « quelque chose » se répète fâcheusement dans sa vie. [Mais toute cette argumentation « d'école » et si « officielle » en ses termes, ne permet pas de répondre au vrai problème épistémologique, indépassable pour la psychanalyse, justement parce qu'elle s'emploie à l'occulter. Tout ce que vient de dire Perron n'est vrai que si la psychanalyse est vraie, c'est-à-dire a démontré qu'elle était vraie (mais par quelles méthodes ?). Et l'histoire de la psychanalyse montre, hélas, que c'est Freud, sur la base de ses propres pétitions de principe, arguments d'autorité, et autres vérités révélées, qui a décidé, seul que la psychanalyse était vraie, pour permettre à Perron d'écrire que « il y a répétition d'un conflit, d'un fantasme, d'un mode de défense ».].
Cette question de la répétabilité de l'observation est liée aux problèmes relatifs à la causalité et à la prédiction du phénomène. On déclare trop facilement qu'il n'y a de progrès scientifique que concernant des phénomènes prédictibles. [Il n'y a de progrès scientifiques que sur la base de phénomènes expliqués à partir de théories qui puissent être soumises à des tests intersubjectifs, indépendants, reproductibles et empiriques.]. C'est ignorer ce qu'ont introduit ces dernières décennies les théories du chaos ; et c'est faire bon marché de toutes les démarches authentiquement scientifiques qui ne prétendent pas prédire, qui se contentent - c'est déjà beaucoup- de rendre compte a posteriori. Ainsi, on peut assez bien comprendre l'apparition du rhinoceros, on ne pouvait certainement pas la prévoir. [Confusion des genres encore une fois ! Personne n'a dit qu'aucun scientifique avait été capable de prédire l'apparition ni même l'évolution des espèces ! La théorie de Darwin sur l'évolution n'est pas scientifique parce qu'elle est irréfutable, et elle est irréfutable parce qu'elle est impossible à tester (K. Popper). A l'opposé, la théorie créationniste souffre du même problème. Pourtant, comme disait Popper, à l'endroit de la théorie de l'évolution, elle offre quand même, un bon cadre de compréhension « post hoc », et peut-être est-ce aussi ce que pensait Popper de la psychanalyse (lorsqu'il écrivait que selon lui elle comportait « une grande part de vrai ») en critiquant tout de même très sévèrement son déterminisme dans « L'univers irrésolu plaidoyer pour l'indéterminisme », en reprenant un exemple où il démontrait l'impossibilité d'un projet déterministe de prédiction des comportements sur la base d'éléments qui se voudraient être uniquement psychologiques.].
Publié par vdrpatrice à 12:56:12 dans Résistances... | Commentaires (0) | Permaliens
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