« L'homme peut apprendre, donc il peut être libre ».
« ...Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l'esprit critique, l'indépendance d'esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d'autoritarisme, car l'autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs. » (in: Karl R. POPPER, "La Société ouverte et ses ennemis". Tome 1:"L'ascendant de Platon". Edition: Seuil, Paris, 1979. Page: 114).
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Le problème de la démarcation, ou « problème de Kant » :
Pour Popper, le problème fondamental en philosophie des sciences est celui de la démarcation : c'est la question de la distinction entre ce qui relève de la science ou de la métaphysique. Dans son livre intitulé « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance », Popper explique que le problème de la démarcation est également identifiable au « problème de Kant » auquel il prétend apporter une solution originale, tout comme pour le problème de l'induction, appelé « problème de Hume ».
Le célèbre critère de démarcation proposé par Karl Popper en 1934, provient de son invalidation de la doctrine de l'induction, qui se caractérise par une solution au problème de l'induction, laquelle consiste à démontrer, qu'il n'y a tout simplement pas d'induction, ou que l'induction n'est qu'un mythe.
Cette doctrine [l'induction] était défendue par les philosophes positivistes du Cercle de Vienne, tels Rudolf Carnap, Moritz Schlick, Ludwig Wittgenstein, Cercle au sein duquel Popper était admis comme étant « l'opposition officielle ». Le projet du Cercle de Vienne était d'éliminer entièrement la métaphysique, ou, plus exactement d'extirper de la Science tous les énoncés métaphysiques lesquels étaient considérés comme « vides de sens ». Les membres du Cercle admettaient que seuls les énoncés vérifiables par les « données des sens », (les énoncés singuliers portant sur la réalité, « énoncés atomiques ») avaient une signification utile pour la science et l'édification des lois universelles, à partir d'eux, par des procédures inductives. La vérifiabilité des lois universelles, à partir des énoncés atomiques, était le critère de démarcation positiviste qui devait permettre de trancher entre science et métaphysique, tout en éliminant complètement la métaphysique de toute entreprise scientifique.
L'erreur commise par le Cercle de Vienne consiste donc à considérer les énoncés universels au sens strict, comme métaphysiques, parce que « vides de sens » du fait de l'impossibilité logique de les vérifier empiriquement. Paradoxalement, les lois générales qui devaient être vérifiées selon une procédure inductive de vérifications d'énoncés atomiques devaient donc être exclues de la science. Parce que ces énoncés sont non vérifiables, ils étaient aussi appelés de « pseudo-énoncés » par les membres du Cercle de Vienne. On remarquera pourtant la position tout à fait similaire entre Popper et ses adversaires sur le statut logique des énoncés universels stricts : ils sont invérifiables avec certitude. Mais la différence fondamentale et qui met définitivement Popper à distance du positivisme est qu'il remarque que certes, ces énoncés ne sont pas vérifiables même par un nombre illimité d'énoncés atomiques, mais réfutables par un seul d'entre eux qui puisse entrer en contradiction. Par cette voie, Karl Popper proposera son principe d'asymétrie entre vérification et falsification.
Il est à préciser que Karl Popper adoptera une position plus nuancée vis-à-vis du statut de la métaphysique dans les sciences empiriques. En effet, il était d'accord, dans l'absolu, avec l'idée que l'une des tâches importantes de toute science empirique était de remplacer progressivement ses énoncés métaphysiques par des lois universelles corroborées par des tests, et accordait une certaine valeur à la métaphysique arguant du fait que l'histoire des sciences empiriques montrerait qu'elles sont « presque toujours sorties du giron de la métaphysique » et que « le point de vue selon lequel la métaphysique devrait être éliminée comme « non scientifique » est lui-même expressément contesté par de nombreux représentants de ces sciences » [1]. Cependant il fallait trouver une solution au problème de la démarcation lequel pouvait être formulé à partir de quelques questions :
- « Qu'entend-on exactement par ces expressions de métaphysique et de science empirique ? »
- « Peut-on ici, en général, établir des distinctions rigoureuses, des limites précises ? » [2].
La réponse que donne Popper à ce problème est que « la théorie de la connaissance doit établir un critère rigoureux et universellement applicable permettant de distinguer les propositions des sciences empiriques des assertions métaphysiques (critère de démarcation). » [3].
Pour Karl Popper, l'induction, (dont les problèmes insurmontables auraient, selon lui, été bien mis en évidence par David Hume) comme méthode scientifique, n'est qu'un mythe. Il pense qu'aucune loi scientifique n'a jamais pu être édifiée par une procédure inductive, et qu'une telle croyance repose toute entière sur une version erronée de la théorie de la connaissance s'apparentant à celle du sens commun. Il soutient, de façon répétée dans toute son œuvre, qu'il n'y a pas d'induction à proprement parler, puisque toute observation est précédée par une théorie générale et sélective, et parce que toute justification d'un principe d'induction sombre irrémédiablement dans la régression à l'infini ; parce que, explique Popper, « pour le justifier, nous devrions pratiquer des inférences inductives [il serait particulièrement contradictoire qu'un inductiviste ait recours à des procédures déductives pour justifier son principe d'induction] et pour justifier ces dernières nous devrions assumer un principe inductif d'un ordre supérieur et ainsi de suite. La tentative visant à fonder le principe d'induction sur l'expertise échoue donc puisque celle-ci doit conduire à une régression à l'infini ». [4].
Il ne sert donc à rien de collectionner des milliers ou des millions d'observations de cygnes blancs pour affirmer la vérification de la théorie universelle « tous les cygnes sont blancs ». Ce genre de théorie n'étant pas limitée dans le temps, il est toujours logiquement possible qu'elle soit réfutée par l'observation d'un cygne non blanc.
Selon « La logique de la découverte scientifique » de Popper, une loi scientifique n'est donc pas une loi vérifiée - ni même vérifiable par l'expérience - mais une loi réfutable (ou falsifiable) dont la réfutation reste toujours logiquement possible. Il affirme que toutes les lois scientifiques universelles ont obligatoirement la forme logique d'énoncés universels au sens strict non vérifiables avec certitude mais par contre réfutables (et non d'énoncés universels au sens numérique ou d'énoncés singuliers portant sur la réalité, lesquels peuvent être vérifiés).Cependant, et malgré les nombreuses incompréhensions de ses détracteurs, Popper a toujours soutenu et expliqué sont point de vue selon lequel aucune falsification ne peut être concluante, tout reposant, in fine sur les décisions méthodologiques des chercheurs. C'est la raison pour laquelle Popper estime que son critère de démarcation, doit se comprendre comme un critère méthodologique de démarcation.
Les propositions qui annoncent l'existence de faits, sans préciser de coordonnées spatio-temporelles, sont appelées, par Popper, des énoncés existentiels au sens strict (exemple : « il y a ou il existe des créatures vivant sur Mars » ; ou bien : « il y a l'inconscient refoulé »). Les énoncés à propos de tous [les événements logiquement compatibles avec une théorie universelle], mais qui ne précisent pas de conditions initiales d'observation, sont nommés énoncés universels au sens strict [5] (Exemple : « tous les requins tigres ont des dents en forme de crête de coq »).
- Les énoncés existentiels au sens strict ne peuvent être falsifiés, mais sont toujours potentiellement vérifiables. Pour cette raison, Popper les considère comme non-empiriques ou métaphysiques ce qui implique qu'ils ne possèdent aucune valeur informative, (comme les tautologies). En effet, Popper explique que nous de pouvons pas examiner avec minutie le monde entier afin d'établir que quelque chose n'existe pas, n'a jamais existé et n'existera jamais [6].
- Les énoncés universels au sens strict, parce qu'ils ne se réfèrent pas à une région spatio-temporelle limitée, ne sont pas vérifiables, car nous ne pouvons pas non plus examiner le monde entier pour nous assurer que rien n'existe qui soit exclu par la loi [7]. Par contre, les énoncés universels au sens strict, s'ils ne sont donc pas logiquement vérifiables, sont logiquement falsifiables par la confirmation expérimentale de falsificateurs virtuels acceptés par la communauté scientifique [par décision méthodologique] comme pouvant faire l'objet de tests intersubjectifs afin de tenter de corroborer une théorie ainsi mise à l'épreuve.
Popper en vient donc à émettre le principe d'asymétrie entre vérifiabilité et falsifiabilité, avec comme conséquence, la falsifiabilité unilatérale des énoncés de la science empirique [8].
C'est donc la démarche par « conjectures et réfutations », qui soit la seule valide selon Popper, pour l'accroissement des connaissances scientifiques.
Le critère de falsifiabilité :
Il peut être ainsi formulé : « si on entend par énoncé un simple un rapport d'observation, nous pouvons dire qu'une théorie est scientifique si elle divise sa base empirique (la classe de tous les énoncés de base possibles) en deux sous-classes, dont une est composée de falsificateurs virtuels, seuls énoncés capables d'en révéler les limites, donc le contenu empirique. Il faut obligatoirement que la sous-classe des falsificateurs virtuels soit non-vide. » [9] :
1 - La sous-classe des énoncés qui peuvent mettre en échec la théorie, appelés falsificateurs potentiels ou énoncés interdits par la théorie [10] (si ces énoncés sont confirmés à la suite d'un test élaboré grâce à une hypothèse falsifiante, la théorie est dite réfutée ou falsifiée ; si ces mêmes énoncés sont infirmés, la théorie est alors dite corroborée. Pour qu'il y est corroboration, il faut donc qu'il y est eu un test négatif qui a échoué en tentant de falsifier la théorie) ;
2 - La sous-classe des énoncés avec lesquels la théorie universelle s'accorde apriori telle qu'elle est formulée avant toute mise à l'épreuve, appelés par Popper les énoncés permis par la théorie (les nouvelles observations réalisées et qui s'accordent directement avec ce que dit déjà la théorie, n'en sont jamais, pour Popper, des corroborations, mais seulement des confirmations, sachant que pour Popper, il y a corroboration, que s'il y a eu tentative de réfutation par le biais d'un test tentant de confirmer expérimentalement un falsificateur virtuel de la théorie, tentative qui a échoué. L'observation d'autres cygnes blancs, ne fera qu'apporter de nouvelles confirmations positives de la théorie universelle tous les cygnes sont blancs, mais sans en démontrer sa valeur descriptive, explicative et prédictive, et donc son contenu empirique, sachant que Popper définit le « contenu empirique » par la sous-classe des falsificateurs virtuels [11]).
Donc une théorie est dite « scientifique », si et seulement si elle admet une sous-classe non-vide de falsificateurs virtuels, parmi la classe de tous les énoncés de base possibles. Ceci est, bien entendu, la condition sine qua non de la scientificité pour Popper, mais elle s'accompagne de bien d'autres sophistications que l'on ne peut éluder pour prétendre avoir bien cerné les exigences de scientificité selon ce philosophe, comme par exemple le caractère reproductible des tests, leur indépendance, leur intersubjectivité, sans oublier l'attitude sociologique des chercheurs vis-à-vis de leurs propres théories, des tests, des conclusions de leurs collègues, ainsi que des institutions démocratiques nécessaires à l'organisation et au contrôle de tout ces processus constituant le rationalisme critique défendu par Karl Popper. Après avoir pris en compte tous les corollaires indispensables à l'édification de la scientificité tels que le décrit Karl Popper, on comprend mieux pourquoi il a imaginé une cohérence entre ses conceptions épistémologiques et celles sur le manière de concevoir le fonctionnement des démocratie contre l'utopie totalitaire.
Les psychanalystes, pour ne citer qu'eux en tant qu'adversaires déclarés de l'épistémologie poppérienne, limitent bien trop souvent (et parfois à dessein) leur compréhension de la scientificité du philosophe à sa seule formule célèbre sur la falsifiabilité pour affirmer par exemple que la psychanalyse comporte aussi des énoncés réfutables ou que Freud ne cessait de réfuter ses théories ! Effectivement, si l'on isole la plupart des propositions ou autres énoncés sur n'importe quel thème théorique de la psychanalyse, comme la paranoïa, les rêves, et même la théorie de l'inconscient, on trouve beaucoup d'énoncés réfutables. Et Freud, dans son cabinet, ne pouvait éviter de manier des concepts universels, et de tenter des hypothèses adaptées à chaque patient sur la base de ses théories générales. De ce point de vue, on ne peut donc objecter à Adolf Grünbaum que la psychanalyse serait « saturée d'énoncés falsifiables ».
Mais dans toute l'histoire de la psychanalyse, on n'a à faire qu'à de pseudo-réfutations, donc à une pseudo-réfutabilité de la doctrine, et par suite, à une pseudo-science. Pourquoi ? Parce qu'à chaque fois que Freud formulait un énoncé réfutable sur un cas ou une situation clinique particulière, dès que les faits risquaient de remettre en question sa tentative, il se servait de son fameux postulat sur le déterminisme psychique absolu comme roue de secours increvable rendant possible sa version délirante du symbolisme ou de l'ambivalence pour que ses interprétations retombent à tous les coups sur leurs pieds. C'est à cause de cette constante propension à engloutir toutes les réfutations possibles, que certains ont finit par déclarer que face à l'interprétation freudienne toute tentative de critique est promise à l'échec et que l'interprétation analytique c'est « pile je gagne, face tu perds »...
Ce qui se passe surtout, c'est qu'à chaque fois et sans aucune exception dans l'histoire de la psychanalyse freudienne, la reformulation des théories est réalisée sans que jamais il y ait eu le moindre test indépendant, extra-clinique, reproductible et intersubjectif. Pour le vérifier il suffit de contrôler la table des matières de tous les ouvrages de Freud pour constater que strictement aucun d'entre eux ne renvoie à des références bibliographiques sur des tests aux qualités bien spécifiques que nous décrivons et que Sigmund Freud aurait effectués ou qu'il aurait utilisés comme base de ses recherches pour en échafauder de nouveaux.
Pas de tests intersubjectifs construits sur la base d'autres tests antérieurs élaborés par une communauté de chercheurs en psychanalyse, donc jamais de réel progrès cumulatif des théories, puisqu'en science seul des tests qui se succèdent les uns aux autres et dont on peut en critiquer rationnellement la teneur, peuvent générer ce type de progrès dans le savoir. L'absence de progrès cumulatif découle aussi directement de l'infalsifiabilité effective de toute la psychanalyse. Le passage de la première à la deuxième topique du psychisme, par exemple, ne constitue pas un progrès cumulatif, mais une remise à plat des idées freudiennes sur l'organisation spatiale de la vie psychique, rien de plus.
Tout comme Freud, l'homme de la rue, dans son contexte isolé, manipule constamment des concepts et des théories universelles réfutables, et le plus souvent sans s'en rendre compte. Cela fait-il de lui un homme de science [pourtant la vie quotidienne de tout individu est saturée par l'utilisation de concept et d'énoncés universels !] ? On comprend alors tout de suite pourquoi il ne suffit pas de se référer à la seule phrase célèbre de Karl Popper, une théorie est scientifique si elle peut être réfutée, pour prétendre avoir compris en quoi consiste une réfutation scientifique pour ce philosophe accompagnée de toutes ses autres implications lesquelles ne sont jamais remplies par la psychanalyse d'hier ou d'aujourd'hui contrairement à ce qu'a pu écrire dernièrement le psychanalyse Jean Laplanche.
En résumé, ce qui fait donc largement défaut à la psychanalyse depuis ses débuts jusqu'à nos jours c'est une certaine dimension sociale de construction et d'administration de la preuve. A tel point qu'un des plus célèbres critiques externes de la psychanalyse comme Frank Cioffi, identifia la psychanalyse comme une pseudo-science, non sur la base des critères de Popper, mais sur le fait que c'était une culture de mauvaise foi, les psychanalystes n'ayant pas cessé, tout au long de leur histoire, de nier les invalidations et les réfutations souvent éclatantes qui leur étaient démontrées.
Différence entre falsifiabilité et falsification :
Popper s'est montré très vigilant sur la distinction à respecter entre falsifiabilité et falsification. C'est sur la base d'une confusion entre les deux concepts que beaucoup de ses détracteurs (comme Imre Lakatos et Thomas Kuhn), échafauderont la critique selon laquelle son critère de démarcation serait inapplicable dans le travail réel des scientifiques, arguant du fait qu'il serait impossible de falsifier une théorie définitivement, donc de manière décisive.
Dans son livre « Le réalisme et la science », il s'indigne de cette tenace incompréhension de sa thèse, et soutient qu'il avait pourtant bien précisé qu'aucune théorie scientifique n'est falsifiable de manière décisive [12], et que cela ne posait aucun problème pour la recherche scientifique, bien au contraire [13], comme on va le voir en lisant les propos de Popper :
« La difficulté, voire souvent l'impossibilité d'obtenir en pratique une falsification concluante, est avancée comme une objection au critère de démarcation que j'ai proposé, ou même comme une démonstration de l'impossibilité qu'il y aurait à le mettre en application. Tout cela n'aurait que peu d'importance, n'était que certains en furent conduits à abandonner le rationalisme en épistémologie pour tomber dans l'irrationalisme. Si ce n'est pas de manière rationnelle et par la critique que la science progresse, comment espérer que des décisions rationnelles puissent être prises dans d'autres domaines ? Une mise en cause désinvolte d'un terme logico-technique mal compris a ainsi conduit d'aucuns à des conclusions philosophiques, voire politiques, d'une portée considérable et d'un effet désastreux. Il faut insister sur le fait que le caractère incertain de toute réfutation empirique (que j'ai moi-même relevé à maintes reprises) ne doit pas être pris trop au sérieux (comme je l'ai également fait valoir). Il y a beaucoup de falsifications importantes qui sont aussi définitives que l'autorise l'universelle faillibilité de l'homme. De plus, toute falsification peut, à son tour, être soumise à des tests. »
« L'attribut spécifique de la connaissance humaine est qu'elle peut se formuler dans le langage, sous forme de propositions. La connaissance peut ainsi devenir consciente et objectivement critiquable par des arguments et par des tests. Nous en arrivons par là à la science. Les tests sont des tentatives de réfutation. Toute connaissance demeure faillible, conjecturale. Il n'y a pas de justification, et en particulier, bien évidemment, pas de justification définitive d'une réfutation. Pourtant nous apprenons par réfutation, c'est-à-dire par élimination de l'erreur, par rétro-action. Une telle analyse ne fait pas la moindre place à une quelconque « falsification naïve ». »
La falsifiabilité ne concerne, pour Popper, que la nécessité pour une théorie, si elle veut être empirique, d'être dans un certain rapport logique avec les énoncés de base possibles [14].
La falsification, concerne les tests reproductibles qu'il a été possible d'effectuer. Pour Popper, « l'on doit considérer une théorie comme falsifiée, que si nous découvrons un effet reproductible qui la réfute » (Popper). La falsification fait donc directement référence à une hypothèse falsifiante qu'il a été possible de soumettre à des tests pour corroborer ou réfuter une théorie [15]. Il s'agit donc d'un critère méthodologique.
Références bibliographiques :
[1] Karl Popper. « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance. » Edition Hermann, Paris, 1999. Chapitre 1, page 27.
[2] Karl Popper. Op. cit. Page 28.
[3] Karl Popper. Op. cit. Page 28.
[4] Karl Popper. « La logique de la découverte scientifique ». Edition Payot, Paris 1973. Chapitre 1 : « Examen de certains problèmes fondamentaux ».
[5] Karl Popper. « La logique de la découverte scientifique ». Edition Payot, Paris, 1973. Chapitre 3 : « Les théories ». Section 15 : « Enoncés universels au sens strict et énoncés existentiels », pages 66 à 69.
[6] Karl Popper. Op. cit. Pages 66 à 69.
[7] Karl Popper. Op. cit. Pages 66 à 69.
[8] Karl Popper. Op. cit. Pages 66 à 69.
[9] Karl Popper. Op. cit. Page 84.
[10] Karl Popper. Op. cit. Pages 66 à 69.
[11] Karl Popper. Op. Cit. Pages 120 à 121.
[12] Karl Popper. « Le réalisme et la science ». Edition Hermann, Paris, 1990. Introduction, pages 3 à 6.
[13] Karl Popper. Op. Cit. Introduction, pages 3 à 6, puis pages 13 à 17.
[14] Karl Popper. « La logique de la découverte scientifique ». Edition Payot, Paris, 1973. Chapitre 4 : « La falsifiabilité ». Section 22 : « Falsifiabilité et falsification ». Page 85.
[15] Karl Popper. Op. Cit. Page 85.
Publié par vdrpatrice à 11:19:34 dans Karl R. POPPER | Commentaires (0) | Permaliens
« Parce qu'il prétend à la scientificité, au rationalisme, seul gage pour lui d'une connaissance authentiquement vraie, Freud en vient à dépasser les limites propres à la science qui garantissent une certaine validité. Dans l'excès de zèle d'un rationalisme exacerbé, et oubliant toute prudence scientifique, Freud avoue sa «foi» en un déterminisme psychique absolu, sur lequel il fonde toute sa discipline, déplaçant ainsi la nécessité et le principe de causalité au cœur même du psychisme humain. Si la psychanalyse freudienne prétend au plus haut point à la scientificité, celle-ci ne fait en réalité que couvrir la nature profondément mythique de la discipline qui, sous prétexte d'hyper rationalisme, outrepasse les limites de la science dans ses fondements et dans son pouvoir d'explication. A ce mythe pseudo-scientifique correspond un destin pseudo-scientifique: le déterminisme psychique absolu soutenu par Freud qui érige l'inconscient comme principe inaliénable de nos actions. Comment dès lors penser une liberté à l'œuvre ? Avec le scientisme psychanalytique, le destin adopte une nouvelle figure, adaptée aux critères scientifiques de notre société: celle d'un nécessitarisme, d'un déterminisme mental qui ne laisse plus de place à la dimension créatrice des initiatives humaines, puisque toutes peuvent finalement être ramenées à des raisons inconscientes, expliquées, conditionnées par elles ; celles-ci ne sont ni maîtrisées par le sujet ni connues de lui. Le destin sous couvert de nécessité, le mythe sous couvert de science. Dès lors, le travail du temps et l'imprévisibilité qu'il implique sont niés, puisque toute action présente est en réalité intégralement conditionnée par un passé ignoré. »
In : Le Collège supérieur. Lyon. Bulletin d'information. 2° trimestre 2006 - N°27. Le freudisme, entre mythe et soupçon, par Audrey Chazot.
« Freud exorciste de l'inconscient »
Le déterminisme encore et toujours. Je continue de frapper à la porte dans l'espoir qu'elle s'ouvre enfin en espérant une prise de conscience plus vaste et plus active sur ce problème. A ma connaissance, trop peu de philosophes ou de scientifiques se sont intéressés à cet aspect de la doctrine de Freud : la position de ce dernier vis-à-vis du déterminisme. Or, je persiste à penser que tout est là. Je veux dire que tout ce qu'a pu échafauder Freud en matière de conceptions théoriques et thérapeutiques tient à la seule question de savoir comment il plaçait sa « science de la psyché » par rapport au déterminisme.
Comment Freud se situait-il dans la mode déterministe de son époque ? Tout porte à croire qu'il a essayé de souffler avec l'air de son temps, mais trop fort, beaucoup trop fort, tout gonflé qu'il était de son ambition de « conquistador » et du futur Galilée de la psychologie. Mais relisons attentivement Sigmund Freud, dans sa troisième leçon sur la psychanalyse (Ed. Payot, 2001, p.39-40) :
« Il n'est pas toujours facile d'être exact, surtout quand il faut être bref. Aussi suis-je obligé de corriger aujourd'hui une erreur commise dans mon précédent chapitre. Je vous avais dit que lorsque, renonçant l'hypnose, on cherchait à réveiller les souvenirs que le sujet pouvait avoir de l'origine de sa maladie, en lui demandant de dire ce qui lui venait à l'esprit, la première idée qui surgissait se rapportait à ces premiers souvenirs. Ce n'est pas toujours exact. Je n'ai présenté la chose aussi simplement que pour être bref. En réalité, les premières fois seulement, une simple insistance, une pression de ma part suffisait pour faire apparaître l'événement oublié. Si l'on persistait dans ce procédé, des idées surgissaient bien, mais il était fort douteux qu'elles correspondent réellement à l'événement recherché : elles semblaient inadéquates. La pression n'était d'aucun secours et l'on pouvait regretter d'avoir renoncé à l'hypnose.
Incapable d'en sortir, je m'accrochai à un principe dont la légitimité scientifique a été démontrée plus tard par mon ami C.G. Jung et ses élèves à Zurich. (Il est parfois précieux d'avoir des principes !) C'est celui du déterminisme psychique, en la rigueur duquel j'avais la foi la plus absolue. Je ne pouvais pas me figurer qu'une idée surgissant spontanément dans la conscience d'un malade, surtout une idée éveillée par la concentration de son attention, pût être tout à fait arbitraire et sans rapport avec la représentation oubliée que nous voulions retrouver ».
Quelques commentaires :
- Freud écrit bien qu'il fut nécessaire qu'il intervienne, par suggestion, sur les verbalisations de ses patients pour qu'ils formulent des associations (pas très libres) qui correspondent à ses attentes thérapeutiques, donc qui confirment ses théories. Des formules telles que « simple insistance » ou « pression de ma part », sont suffisamment explicites, bien malgré Freud, et sont tout à fait synonymes de suggestion, car elles indiquent que Freud a su trouver le ou les mots qu'ils lui étaient nécessaires (avec peut-être certains gestes), pour que le « malade » fasse ce que Freud attendait de lui...
- Tout de suite après, Freud semble avouer que si l'on suggère les réponses des patients pour qu'elles correspondent à ses attentes théoriques, d'une part, on a l'impression que le « malade », n'a fait que s'approprier, sous la pression, quelque chose qui ne lui appartient pas en propre, mais dont il a accepté d'en jouer le jeu ; et, d'autre part, qu'une étiologie des névroses supportée par la méthode de l'investigation des associations libres n'est qu'un échec complet, même si on y adjoint le secours (frauduleux) de la suggestion !
- Enfin, Freud trouve sa porte de sortie, sa bouée de sauvetage universelle : qu'un malade confirme ou non ses théories, ce n'est pas grave. Quoiqu'il dise de « conscient », cela peut toujours être déterminé psychiquement, mais de telle sorte que tout hasard et tout non-sens soit exclus, comme on peut s'en apercevoir en lisant en entier sa troisième leçon sur la psychanalyse, ou ses autres écrits, comme le chapitre 12 de Psychopathologie de la vie quotidienne.
Examinons maintenant les positions déterministes freudiennes à la lumière des propos experts de Frank Sulloway, auteur du monumental « Freud biologiste de l'esprit », p. 87 - 90 :
« Il ne faut pas penser que les hypothèses philosophiques et métaphysiques de Freud étaient coupées de son travail clinique ordinaire. La croyance de Freud en un déterminisme psychique nous fournit un exemple particulièrement convaincant de cette interdépendance. Non seulement cette conviction commande le développement de la méthode psychanalytique, mais elle a également favorisé le remarquable doigté avec lequel il appliqua cette méthode dans la pratique.
Dans le travail scientifique auquel il consacra toute sa vie, Freud se caractérise par une foi inébranlable dans l'idée que tous les phénomènes de la vie, y compris ceux de la vie psychique, sont déterminés selon des règles inéluctables par le principe de la cause et de l'effet. Cranefield (1966 b : 39) a eu raison de rapporter cette conviction à l'influence des maîtres de Freud, et, plus généralement, au programme de biophysique de 1847. Avec la croyance que les rêves ont une signification et peuvent donc être interprétés, la place de choix que Freud donnait à la technique de l'association libre dans son travail de clinicien est peut-être la conséquence la plus flagrante de cette filiation philosophique. « Je dois dire qu'il est parfois de la plus grande utilité d'avoir des préjugés », remarquait-il lorsqu'il décrivait comment cette philosophie déterministe l'avait conduit à mettre le doigt sur la technique de la libre association (1910 a, S.E., 11 : 29). (...)
Comme clinicien, Freud n'était pas, dans les années 1890, un simple observateur passif des associations libres de ses patients - selon la conception courante, et point toujours injustifiée, qu'on se fait du comportement silencieux du psychanalyste. Bien plutôt, ce qui se révéla décisif pour son programme de recherche en psychanalyse, ce fut son aptitude à conduire pendant la séance d'analyse chacune de ses hypothèses psychanalytiques du moment jusqu'aux limites de ses capacités d'investigation. Freud parvenait à ce résultat en questionnant ses patients avec adresse et opiniâtreté, et guidait leurs « libres associations » selon ses préoccupations théoriques du moment. (...)
Au fur et à mesure que le temps passait, la simple fréquence avec laquelle Freud et ses disciples étaient en mesure de faire remonter les psychonévroses à des complexes sexuels de l'enfance le conduisit en strict déterministe qu'il était à émettre une nouvelle prétention. Même s'il avait réellement tort, et qu'il fût prouvé au bout du compte que la sexualité n'était pas la seule cause spécifique de la psychonévrose, Freud maintenait encore que seuls les cas purement sexuels devaient recevoir les noms officiels dont la psychiatrie avait étiqueté chaque type classique de névrose. « Je n'aime pas du tout l'idée que mes opinions (disons plutôt points de vue qu'opinions) ne sont correctes que dans une partie des cas seulement », opposait-il en 1908 à un Carl Jung encore sceptique. « Cela n'est pas possible. Il faut choisir. Ces caractéristiques sont fondamentales, elles ne peuvent varier d'une série de cas à une autre. Ou, plutôt, elles sont tellement essentielles qu'un nom entièrement différent devrait être trouvé pour les cas auxquels elles ne s'appliquent pas. Jusqu'à maintenant, voyez-vous, personne n'a vu cette autre forme [non sexuelle] d'hystérie, de Dem[entia] pr[aecox], etc. Voilà. Maintenant j'ai avoué toute l'étendue de mon fanatisme... » (Freud / Jung Letters, p. 141).
Une dernière manifestation de la ferme croyance de Freud dans le déterminisme psychique mérite également d'être signalée. Les contemporains qui le critiquaient disaient souvent que, si ses théories se voyaient aisément confirmées, c'était qu'il suggestionnait par ses questions et qu'il faisait passer ses propres idées préconçues dans l'esprit de ses patients. Contrairement à ses critiques, toutefois, Freud, avec sa vision déterministe du psychisme, traçait, pour la procédure, une ligne franche et justifiée entre le risque de lire ses propres pensées dans l'esprit du malade et l'obligation inévitable pour le médecin d'adopter une attitude active, bardée de théorie, quand il psychanalysait un patient. Qui plus est, que les réponses du patient fussent vérité ou fantasme, elles étaient toujours déterminées psychiquement, comme Freud l'expliquait devant la Société de psychanalyse de Vienne en 1910 ; elles devaient donc avoir un sens psychanalytique. (...) Bien que l'itinéraire intellectuel compliqué qui conduisit Freud à découvrir l'importance de la vie fantasmatique dans les névroses l'ait aussi égaré dans cette impasse, embarrassante professionnellement, de la théorie de la séduction, il est certain qu'il ne fût jamais arrivé à cette fabuleuse pénétration si sa foi fondamentale dans le déterminisme psychique ne l'y avait pas conduit - à cela et à la Terre promise de la psychanalyse. »
Commentaires :
- Il y a donc bien, incontestablement, une importance considérable et fondamentale des conceptions philosophiques freudiennes sur le déterminisme qui influencent toute la psychanalyse, y compris dans sa pratique thérapeutique, laquelle est donc en très étroite interdépendance, et même directement affiliée à ces conceptions. Ce fait marquant a aussi été remarqué par Jacques Bouveresse, pour ne citer que lui.
- Il est tout aussi incontestable que Freud suggérait les réponses à ses patients dans le sens de ses attentes théoriques, et même s'il avait parfois conscience de cette « ligne franche et justifiée entre le risque de lire ses propres pensées dans l'esprit du malade et l'obligation inévitable pour le médecin d'adopter une attitude active, bardée de théorie, quand il psychanalysait un patient » (Sulloway). Tout cela, hélas, ne change rien au problème, malgré les tentatives baroques de Freud d'essayer de nous convaincre dans Psychopathologie de la vie quotidienne que les mots et les nombres pris au hasard seraient les meilleurs exemples du déterminisme psychique absolu, parce que justement, ils échapperaient à l'accusation d'avoir été suggérés au patient.
- Quand on lit, de la main même de Freud qu'il refusait farouchement, fanatiquement même, (selon ses propres termes), tous les cas qui pouvaient réfuter sa théorie de la sexualité, on voit bien que la réfutabilité d'une doctrine, comme le faisait déjà bien comprendre Popper, ne dépend pas seulement de la manière dont sont formulés certains de ses énoncés, mais aussi, et surtout, du comportement social des créateurs ou des partisans de la dite doctrine. Car dans le travail scientifique, tout repose en fait sur les décisions méthodologiques des chercheurs. Dans l'absolu, la théorie de l'inconscient est bien entendu réfutable, mais lorsque l'on y adjoint le bouclier déterministe freudien et le comportement social de Freud lui-même, toute la doctrine devient irréfutable, contrairement à ce qu'à avancé Adolf Grünbaum. J'estime que ceci est d'une importance capitale pour situer la psychanalyse par rapport à la Science, mais également pour réfuter les derniers arguments de freudiens tels que Jean Laplanche qui affirment maintenant que Freud aurait été un « poppérien avant la lettre », alors que dans son approche philosophique des pouvoirs de la science ainsi que dans ses méthodes d'investigation, tout l'oppose aux sévères critères de scientificité de Karl Popper.
- Si la méthode d'investigation et d'interprétation des associations dites libres, reste la méthode de recherche « scientifique » en psychanalyse, c'est-à-dire la méthode où la preuve est directement dépendante de la parole (pour paraphraser le titre du dernier livre du psychanalyste Roland Gori : « La preuve par la parole »), alors la parole de l'analyste et même le cadre dans lequel accepte de s'inscrire tout patient qui choisit d'aller chez un analyste pour espérer améliorer son état, est toujours un cadre suggestif. La suggestion reste donc le problème majeur et incontournable de l'analyste, et c'est dans le cadre de la situation thérapeutique spécifique d'une analyse où elle risque d'être la plus forte étant donné que tout psychanalyste travaille avec ses mots, sur d'autres mots, autrement dit, avec ses préjugés, ses opinions, ses théories, sur d'autres préjugés, opinions et théories.
- L'interdépendance entre le chercheur, sa méthode de recherche et l'objet de la recherche est donc constante. Comme nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises dans d'autres textes, il est donc rigoureusement impossible d'administrer une preuve qui soit véritable, en ce qu'elle serait indépendante du chercheur au cours de la cure analytique.
- La question d'une prétendue « science de la subjectivité » (comme le voudrait Daniel Widlöcher), même si l'inconscient peut tout à fait être un objet de recherche scientifique comme il peut l'être par exemple, dans les neurosciences, est donc sans consistance à l'endroit de la psychanalyse d'hier ou d'aujourd'hui. La voie de recherche de la psychanalyse ne peut, en aucun cas, être scientifique et véritablement heuristique, où grâce à la corroboration de faits inédits on aboutirait, comme dans une vraie science, à l'accumulation du savoir.
Freud avait donc un impérieux besoin de se démarquer radicalement pour se faire remarquer par la communauté scientifique. S'il n'avait choisit qu'un déterminisme psychique relatif, il n'aurait jamais pu écrire que pour avoir accès au refoulé, la seule voie possible était celle des « associations libres » des patients. Son œuvre, dénuée d'originalité serait probablement tombée aux oubliettes, et il aurait admis dès le début que les troubles psychiques peuvent se soigner avec des médicaments. Mais dans ces conditions comment justifier la permanence du « refoulé », la « censure » ? Comment expliquer que le patient, en analyse, puisse dire « tout ce qui lui passe par la tête » ? Comment écrire que « les nombres et tous les mots sont parfaitement déterminés pour des raisons qui échappent à la conscience » tout en étant « les meilleurs exemples » de ce déterminisme inconscient ?...Impossible.
Et le symbolisme freudien ? Mis à nu avec une ironie corrosive par le Professeur René Pommier (Voir « Sigmund est fou et Freud a tout faux »), n'est-il pas lui aussi un « pur produit » du déterminisme psychique prima faciae et absolu ? Assurément, dès lors que tout doit avoir un « sens » et que le hasard est exclu, il faut tenter d'expliquer, il faut interpréter tout ce qui se présente, quitte à verser, avec cette arrogance et cette vanité intellectuelle qui les caractérisent souvent, dans des interprétations qui franchissent à la vitesse du son les bornes du comique involontaire. Si Freud fut le Tartuffe de la psychologie, on peut dire que Lacan en fut son Trissotin.
Freud a donc commis une erreur que l'on peut qualifier de typiquement hégélienne. Comme Hegel, il a du penser que « tout ce qui réel est rationnel et donc que tout ce qui est rationnel est aussi réel ».
Rien de ce qui est réel n'est rationnel, même s'il nous semble obéir à des lois. Il n'y a que la réalité, en ce qu'elle tente de donner du sens, une existence au réel en le décrivant à travers les lois universelles ou les énoncés singuliers que nous formulons qui soit rationnelle. La réalité et sa construction scientifique prouve justement qu'il ne peut jamais y avoir d'identité (parfaite) et de lien direct, isomorphe, entre le réel et le rationnel. Ce n'est que par son intermédiaire [la réalité] que nous avons un accès au réel. En ce sens, la phrase célèbre de Kant prend pour nous tout son sens : « nous ne connaissons apriori des choses que ce que nous y mettons nous mêmes ». Cela signifie que les « choses du réel » ne nous sont connaissables apriori que d'un point de vue conjectural et métaphysique grâce à notre pensée consciente et ses attentes théoriques qui dépendent de notre mémoire inconsciente (laquelle n'a rien à voir avec l'inconscient freudient et son refoulé). Mais à partir de ce point, rien ne corrobore que nos attentes théoriques, nos pensées apriori, nos conjectures métaphysiques, correspondent d'emblée aux faits, donc au réel ou bien à « la Nature si habile à accueillir nos théories d'un Non décisif ou d'un inaudible Oui » (Karl Popper citant Weyl dans La logique de la découverte scientifique). C'est donc la confrontation avec le réel qui va nous renseigner sur la valeur de nos connaissances apriori et des limites de la réalité que nous avions conjecturée. Le recours à l'expérience, à des tests, voilà ce qui peut nous renseigner sur la portée du déterminisme lié au réel que nous essayons d'étudier.
Ce n'est donc pas parce que Freud a pu formuler une loi sur l'inconscient ou le refoulé qu'il pouvait décréter que tout cela faisait effectivement partie du monde réel objectif, indépendant de sa propre réalité à lui, de ses préjugés, de ses attentes théoriques apriori, sans avoir effectué le moindre test, et se basant uniquement sur les confirmations lues à la lumière de ces théories, confirmations innombrables et inévitables étant donné le postulat infaillible du déterminisme prima faciae et absolu. Tout comme le « Sujet Freudien » (l'inconscient), c'est-à-dire Freud (Cf. Le sujet Freudien de Mikkel Borch-Jacobsen), ne s'autorisant que de lui-même pour finalement s'autojustifier, les confirmations en psychanalyse, ne s'autorisent aussi que d'elles-mêmes, circulairement, par rapport aux théories qui en ont permis le relevé.
Quoiqu'il en fut de la cohérence de ses théories sur le refoulé inconscient, la censure, le Complexe d'Oedipe, les névroses, etc. il n'était pas valide de les embrigader dans un déterminisme apriori et absolu excluant tout recours à l'expérience faisant ainsi sombrer toute la psychanalyse et dans l'erreur de Hegel, et aussi...dans celle de Kant qui lui croyait que la connaissance apriori était possible. Karl Popper, dans son étude du problème de la démarcation (le problème de Kant) a bien montré que s'il nous est toujours nécessaire de formuler des théories apriori sur le réel pour tenter de le connaître, c'est toujours le réel, la Nature, qui donne le verdict et qui a le dernier mot.
Le déterminisme freudien fut imaginé pour donner le dernier mot à Freud, avant même tout recours à l'expérience laquelle ne pouvait que confirmer toujours ses théories. Jacques Alain Miller, confirmera, bien malgré lui, ce point de vue en répondant à la conclusion de Borch-Jacobson réduisant la psychanalyse à une « théorie zéro », que selon lui, c'était au contraire, une « théorie infini ». Il ne s'était pas rendu compte que par ce qu'il a cru être une réponse habile, il confirmait à la perfection le principal reproche que l'on puisse faire à la théorie de Freud, celle de ne pouvoir compter que sur des énoncés illustratifs toujours lus à la lumière de la théorie et jamais sur de véritables corroborations scientifiques faisant ainsi de la psychanalyse, une doctrine entièrement irréfutable.
D'où la conséquence de pousser la rationalité au paroxysme en accouchant d'une version du symbolisme capable de travailler avec tout et n'importe quoi, et de retranscrire tout ce qui fut nécessaire à Freud pour justifier ses théories quitte à verser le plus souvent dans les plus invraisemblables absurdités. Mais une activité intellectuelle authentiquement scientifique aurait enseigné à Freud que la rationalité scientifique a ses limites. Les limites ce sont les faits reconnus et acceptés de manière intersubjective et indépendante, avec d'autres scientifiques, qui peuvent réfuter une théorie. Mais ce n'est que dans la mesure où aucune théorie véritablement scientifique ne peut être certaine donc régie par un déterminisme absolu, que des tests sont toujours logiquement possibles, ce qui implique, de ce point de vue, que la recherche en science, ne s'arrête jamais. Il n'y a que dans cette voie, celle « des tests toujours renouvelés et toujours affinés » (Popper) que la rationalité scientifique n'a pas de limite.
Le freudien est condamné à ne jamais garder le silence sur ce qu'il croît observer avec rigueur. Il n'a plus le droit de ne pas savoir, apriori, sur tout ce qui touche à l'homme. Il est condamné à réussir toujours cet improbable tour de force qui consiste à avoir l'air cohérent et rationnel tout en vous faisant comprendre que si vous n'êtes pas d'accord, c'est vous qui êtes fou, et pas lui, et même s'il affirme bien digne devant votre hilarité que le tic-tac des horloges a quelque chose à voir avec les battements du clitoris féminin (Voir Sigmund Freud dans « Introduction à la psychanalyse » et la critique de René Pommier dans « Sigmund est fou et Freud a tout faux »).
Mais la question qui intrigue aussi, est celle où l'on se demande pourquoi les plus vives contestations ne se sont pas élevées, dès les débuts, avec la plus grande précision et la plus grande rigueur contre les conceptions déterministes de Sigmund Freud. Et comment a-t-on pu admettre la moindre revendication de scientificité (y compris au sein des psychanalystes) dès lors que Freud revendiqua un déterminisme aussi métaphysique, en contradiction totale avec son application possible dans une quelconque pratique de recherche scientifique à partir de tests indépendants, ou thérapeutique ? Certes, les contestations se sont exprimées par la suite, et même relativement tôt dans l'histoire de la psychanalyse malgré les protestations répétées de Sigmund Freud, mais celui-ci gardera jusqu'à sa mort une « foi inébranlable » dans le déterminisme psychique prima faciae et absolu, véritable religion freudienne et grand totem de la psychanalyse.
Pour Freud, c'est celui qui croît au hasard intérieur qui est superstitieux. L'homme superstitieux, n'est pas, avec Freud, celui qui s'est persuadé qu'il avait en lui un « Autre », un personnage étrange qui tient toutes les ficelles, un super ordonnateur de lui-même qui le mène à sa guise et dont la permanence de l'influence et des méfaits est rigoureusement incontestable. L'homme non superstitieux admet donc cette forme nouvelle de paranoïa, celle qui consiste à croire que l'on est sans arrêt tiraillé, déterminé, favorisé ou puni par quelqu'un dont on croît sans faillir en l'existence, qui possède même, avec la censure, ses propres « instances juridiques » plus efficaces et infaillibles encore (...) et qui lui permettrait de se dissimuler ou de surgir tout à coup à votre insu avec tellement de génie...
Comme je l'ai écrit ailleurs sur ce blog, avec Freud nous avons donc bien un démon qui serait en nous et qui nous gouvernerait. Mais un démon plus laplacien encore que celui de Laplace lui-même, parce que Freud en revendiquait un statut qui n'avait rien de métaphysique, tandis que Pierre-Simon Laplace, lui, s'était montré bien plus prudent. C'est cette créature démoniaque, le refoulé, que Freud se chargea d'exorciser en faisant parler ses malades, grâce à la transe générée par le symbolisme, la suggestion et tout autre procédé de manipulation mentale et d'influence.
La psychanalyse n'a-t-elle pas réussi à déplacer la superstition de l' « extérieur » vers l' « intérieur » ? Ou bien n'a-t-elle pas réussi à en créer une autre ? On peut bien être paranoïaque parce que l'on croit que dans le monde extérieur tout le monde vous en veut, ou que les éléments se déchainent contre vous avec une grande intelligence, mais pourquoi ne le serait-on pas si l'on croit que c'est de l'intérieur, par le truchement d'un « Autre » que se trouve la source de tout notre malheur ? Freud était-il paranoïaque ? Mais non, voyons, comme dirait Lacan, si être intelligent s'est être paranoïaque, alors je suis paranoïaque ! Perdu ?..
La superstition qu'elle soit à l' « intérieur » ou à l' « extérieur », consiste toujours à exclure le hasard et le non-sens car le superstitieux aime attribuer à des causes [loufoques] ce qu'il ne peut admettre comme étant le simple ressort du hasard. C'est sa manière à lui de mettre du sens sur certains événements qui l'inquiètent. Et Freud était aussi un grand superstitieux. Il a donc réussi à faire de sa maladie une norme et la folie qu'il prétendait guérir, pour reprendre l'idée de Karl Kraus. Dans une lettre du 4 Juillet 1882, par exemple, il recommande à sa fiancée, Martha, de mettre une pièce d'argent dans sa tirelire et lui écrit : « Tout métal a le pouvoir magique d'en attirer d'autre ; le papier est emporté par le vent. Tu sais que je suis devenu superstitieux. La raison est terriblement austère et sombre ; une petite superstition a quelque charme ». La superstition freudienne a infecté tout le projet du Père de la psychanalyse, on la retrouve partout, et la conception de Freud du déterminisme en constitue bien le modèle princeps.
C'est donc sa propre « blessure narcissique » que Freud n'a pas supporté. Comment pouvait-il admettre en son for intérieur avoir de telles ambitions scientifiques tout en se sachant aussi superstitieux et donc si peu apte au travail scientifique ? Mais en retournant sa problématique de la superstition, c'est-à-dire en nous accusant, nous, d'être des superstitieux si nous ne croyions pas en son déterminisme psychique absolu, Freud s'est vengé, et a trouvé, en quelque sorte, une manière de sortir de son propre conflit intérieur. Il a réussi son entreprise parce qu'il a su masquer la nature profondément mythique de sa discipline (A. Chazot) par la brillantine de la scientificité et le délire de l'hyper rationalisme.
Karl Popper est donc né trop tard. Si les freudiens avaient eu sous les yeux « L'univers irrésolu, plaidoyer pour l'indéterminisme », œuvre magistrale de ce grand philosophe, s'ils avaient pu comprendre en quoi consiste le principe de responsabilité renforcé que décrit Popper dans ce livre, jamais ils n'auraient revendiqué une quelconque valeur explicative ou descriptive pour la psychanalyse et encore moins le fait d'être une science à l'égal de l'astronomie ou de la physique. On ne peut donc pas rendre Freud entièrement responsable de n'avoir échafaudé qu'un délire au long cours...
Freud a donc d'emblée choisi la conception du déterminisme la plus extrémiste, la plus métaphysique et la plus délirante qui se puisse concevoir. Cette conception fait de la psychanalyse, d'une part, un apriorisme total (et totalitaire), et d'autre part, une pseudoscience. Mais surtout elle fait de tout projet psychanalytique qui respecterait à la lettre les positions de Freud sur le déterminisme - projet dans le but de décrire, expliquer ou prédire - un projet qui échoue, par nature, avant même d'avoir pu commencer. On retombe sur la fameuse conclusion de Mikkel Borch-Jacobsen qui écrit à la fin de son « Dossier Freud » que la psychanalyse n'a jamais vraiment eu lieu. Qu'il n'y a jamais eu « la » psychanalyse, et que c'est une « théorie zéro ». Cependant, la nuance de taille, c'est que Borch-Jacobsen justifie ses propos essentiellement sur la base d'éléments historiographiques. Ils n'invalident pas les nôtres à considérer aussi que la psychanalyse n'est qu'une « théorie zéro » pour des raisons d'ordre strictement épistémologiques.
Ce bout de texte écrit par Audrey Chazot m'apporte un peu de réconfort. Il montre que je suis sans doute sur la bonne voie, comme les écrits de Bouveresse, Sulloway, Popper et quelques autres me l'ont déjà montré. Il résume très bien la situation de la psychanalyse par rapport au déterminisme et remet en quelques mots les choses à leur place : la psychanalyse n'est qu'un échec complet.
Publié par vdrpatrice à 22:46:34 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) | Permaliens
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