« L'homme peut apprendre, donc il peut être libre ».
« ...Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l'esprit critique, l'indépendance d'esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d'autoritarisme, car l'autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs. » (in: Karl R. POPPER, "La Société ouverte et ses ennemis". Tome 1:"L'ascendant de Platon". Edition: Seuil, Paris, 1979. Page: 114).
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Chers internautes, avant de commencer, il convient de se rendre sur le site d'Alain Cochet, Docteur en psychologie et grand admirateur de la psychanalyse, dont celle de Jacques Lacangourou. Le site du Docteur Cochet se nomme « Psychanalyse et science. L'apport de Jacques Lacan ».
L'auteur intitule son texte par, « Et si la vieille énigme des nombres premiers ne relevait pas, fondamentalement, du champ des mathématiques, mais plutôt de celui de la psychanalyse, tel en tout cas qu'il a été réouvert par Jacques Lacan ? »
Et oui : Jacques Lacan, en « réouvrant » le champ de la psychanalyse, à aussi « réouvert » le champ des mathématiques à lui tout seul, du moins celui de l'énigme des nombres premiers puisque ce champ-là relèverait de la psychanalyse. Et pourquoi pas tout le champ des mathématiques ? Le saviez-vous ? Et, de surcroît, l'un des problèmes mathématiques les plus difficiles que l'on connaisse encore aujourd'hui (sachant que le problème de Fermat a été résolu), trouverait une « solution » par la psychanalyse. Où, à tout le moins, s'y trouverait en quelque sorte, « recyclé », « récupéré », ou plus réellement, « détourné ».
Comment ? Tout simplement en montrant que l'énigme qui porte sur le déploiement ou la répartition des nombres premiers peut servir de modèle à la caractérisation de ce qui passe au niveau psychopathologique inconscient, dans ce que Freud appelait le « principe de répétition », puis Lacan, la « répétition unaire ». Il y aurait même une « homologie ».
En résumé, le « déterminisme chaotique » lié à l'énigme sur la répartition des nombres premiers trouverait son homologue dans l'inconscient « construit comme un champ chaotique, mais balisé par un attracteur fondamental [unaire]. Mais tout ceci ne sert qu'à retrouver le chemin ...de l'inconscient, par le refoulé. Car, bien entendu, tout ce champ chaotique de l'inconscient et pourtant déterministe (!) serait régulé à un autre niveau...Celui du refoulé. Il n'y aurait donc pas, à ce niveau, de « chaos » comme dans le problème mathématique non résolu des nombres premiers, mais un « ordre », un déterminisme strict, un point d'attraction « unaire », mathématique, dont l'unique opérande serait toujours le refoulé ! « Le refoulé originaire, qui, tel un point d'attraction universel au sein du sujet, attirerait à lui, la chaîne de tous les « signifiants » lacaniens, nous écrit le Dr. Cochet.
Voilà des élucubrations qui ne servent qu'à masquer un autre projet. Un projet des plus scientistes et frauduleux consistant à tenter de fonder scientifiquement la psychanalyse sur quelque chose d'encore plus sûr que la vulgaire science empirique : les mathématiques. Ainsi, par un étrange effet de miroir (...), les problèmes mathématiques les plus difficiles pourraient « se voir » dans le spectre de la psychanalyse. C'est dans le champ de la psychanalyse que ces problèmes, non-résolus de surcroît, auraient une signification du fait même de leur insolubilité supposée ! Pourquoi alors, les mathématiciens ne s'intéressent-ils pas à ce que dit la psychanalyse pour corroborer l'hypothèse de Riemann sur la répartition des nombres ?..
Mais que faut-il retenir de tout ce fatras lacanien ? Rien d'autre que du snobisme intellectuel, de l'esbroufe, de « l'imposture intellectuelle » (Sokal & Bricmont) dont l'unique objectif est de faire monter la mayonnaise scientifique pour la « cause freudo-lacanienne ».
Attardons-nous quand même un peu, et reprenons quelques allégations de l'auteur, le Docteur Alain Cochet.
1 - « Nous allons pourtant développer ici l'idée qu'il existe une homologie entre le déploiement des nombres dits " premiers ", que nous ferons relever d'une dimension de " réel du nombre ", et ce qui relève du "mystère de l'inconscient ", comme s'exprime Lacan, à savoir le réel auquel la psychanalyse a affaire à partir des dires de l'analysant et des symptômes qu'il manifeste. »
On nous parle d'une « homologie ». Référons-nous au dictionnaire. « Homologie », relation qui existe entre deux éléments homologues. « Homologue », signifie, équivalent, analogue. En géométrie, « homologue » sert à qualifier les côtés ou les faces parallèles de figures homothétiques. « Homothétie », est la propriété de deux figures telles que leurs points se correspondent deux à deux sur des droites menées par un point fixe, appelé centre d'homothétie, et que le rapport de distances de ce point à deux points correspondants quelconques (points homologues) soit constant. Donc, avec un peu d'imagination et d'intuition on peut dire, que le Docteur Cochet, considère que l'apparent « chaos déterministe » qui résulte de l'énigme posée par la non résolution de l'hypothèse de répartition des nombres premiers est équivalente, ou « homologue » à la structure de l'inconscient psychanalytique, qui serait, elle aussi, « chaotique ». Mais en tentant un rapprochement avec la définition du terme telle qu'elle s'applique en géométrie, il existerait un « centre d'homothétie » ou même un point « unaire », le refoulé, régit par un déterminisme strict, lequel réglerait l'apparent chaos de l'inconscient, alors que ce même point d'unification qui permettrait d'y voir clair dans le chaos énigmatique sur les nombres premiers, est manquant.
Le « centre d'homothétie » est une sorte de point fixe à partir duquel sont déterminés tous les autres points. Voilà dans quel contexte pour le moins emprunté et bizarre, la psychanalyse pourrait être, par effet de miroir, le spectre d'un chaos qui se situe dans le champ des mathématiques, un champ fort éloigné de la psychanalyse.
Les mathématiciens, sont donc retombés en enfance, dans l'univers chaotique de Lacan. Ils ne se comprennent pas eux-mêmes et n'ont même pas dépassé le stade du miroir. Ne sombre-t-on pas ici, comme l'a fait magistralement remarquer le Professeur Jacques Bouveresse, dans les vertiges et autres prodiges de l'analogie ? Quiconque a un peu lu Freud, et sa délirante utilisation du symbolisme (bien démantelée par René Pommier dans son tout dernier livre) dans son interprétation des rêves ou même dans quelques exemples de rêves qu'il peut donner dans « Introduction à la psychanalyse », sera édifié sur la faramineuse propension de la gent analytique à verser dans les analogies les plus douteuses, et, pour tout dire, les plus saugrenues. Si par exemple on réfléchit un court moment à cette analogie que fait Freud entre le tic-tac d'une horloge et les battements du clitoris féminin dans « Introduction à la psychanalyse », il sera bien difficile pour le lecteur le plus complaisant de retenir une crampe définitive aux zygomatiques.
Dans cette tentative de recherche d'une quelconque homologie (pourquoi utiliser un terme aussi savant, sinon pour faire de l'esbroufe, alors qu'en l'occurrence, le terme d'analogie convient amplement), homologie qui d'ailleurs ne sera jamais démontrée strictement par Alain Cochet puisque jamais il ne reprend aucune des caractéristiques précises de ce concept tel qu'il peut être utilisé dans les mathématiques, pour justement tenter de valider une autre lubie lacanienne sur la manière de représenter le fonctionnement du psychisme avec l'outil mathématique, notre Docteur Cochet s'enlise. Il s'enlise dans l'analogie masquée pourrait-on dire, voire dans l'analogie tout bonnement échouée, puisqu'il manque l'essentiel, comme toujours : des preuves indépendantes. Voilà bien des démons typiquement psychanalytiques.
Mais le plus étonnant reste que l'on croît fermement pouvoir dire qu'en fin de compte, le refoulé, (la clé de voûte de toute la psychanalyse) constitue bien le point fixe, l'invariant ultra-déterministe, donc totalement « résolu » lequel règlerait le chaos de l'inconscient qui à son tour serait aussi le modèle d'un chaos qui a lieu sur un terrain complètement étranger : l'énigme sur la répartition des nombres premiers, relativement à la non-résolution de l'hypothèse de Riemann ! Comment ne pas s'indigner devant autant d'esbroufe inutile et un tel luxe terminologique qui plus est tiré d'un domaine complètement étranger à la psychanalyse, voire même au champ tout entier des sciences humaines ? N'a-t-on pas là, une fois encore, un exemple typique d'imposture intellectuelle ?
2 - « Commençons par cette indication lacanienne selon laquelle les mathématiciens travaillent, effectuent des constructions, à partir d'un matériau numérique dont l'essence leur échappe radicalement : " On n'a pas fini, et on ne finira guère avant un certain temps, d'épiloguer sur le statut des nombres entiers, mais la question de la place, ontologique ou non, de ces nombres est totalement étrangère à l'expérience du discours mathématique en tant qu'il opère avec eux, et qu'il peut faire cette opération double -un, se construire et, deux, se formaliser"(1). »
Selon le Docteur Cochet, il y aurait donc une « règle lacanienne » bien établie : les mathématiciens travaillent constamment sans même se douter que ce sur quoi ils travaillent et ce qui leur sert à travailler leur échappe radicalement. Bref, pour la psychanalyse lacanienne, les mathématiciens, en face de leur « objet pur » que sont les mathématiques, sont comme les exécuteurs de Jésus Christ : « ils ne savent pas ce qu'ils font ». Mais la psychanalyse se fait fort de les excuser...Les mathématiciens, non seulement ne savent donc pas, d'un point de vue ontologique, d'où viennent les nombres, et même d'où viennent-ils dans leur esprit.
Mais avec un peu d'indulgence on peut trouver du vrai dans ce que dit Lacan, à condition bien entendu de tenir compte d'un tout autre contexte. Prenons par exemple l'argument de Karl Popper au sujet du monde 3, le monde de la connaissance objective et de la connaissance sans sujet connaissant. Popper utilisa de nombreux exemples, et en particulier celui des nombres entiers, (notamment dans son livre « La connaissance objective ») pour illustrer l'autonomie du monde 3. Comme on va le voir, ce que propose Popper est bien plus rigoureux et clair que ce que proposent Lacan et le Docteur Cochet, et surtout, valide. Popper écrit, que certes, les hommes découvrent l'ensemble des nombres entiers, ce qui a pu relever pendant un moment de leur monde 2 (le monde de leur subjectivité, de leur imagination, ou de leur créativité subjective), mais qu'ensuite, cet ensemble des nombres entiers leur échappe. Il leur échappe puisqu'ils s'aperçoivent qu'il est logiquement infini et donc dépasse toute capacité d'expérience sensible. Cela, les mathématiciens ne l'ignorent certainement pas. Aucun mathématicien ne peut ignorer que l'ensemble des entiers naturels tout comme celui des nombres premiers sont des ensembles logiquement infinis donc inaccessibles, en totalité, à toute expérience sensible. Et ce n'est donc pas pour autant que les mathématiciens ne connaissent pas de symboles leur permettant de caractériser l'infini et d'en tenir compte dans leur axiomes ou autres théories et équations arithmétiques. Ils savent donc bien ce qu'ils font, dans la mesure de leurs connaissances disponibles. Donc, pour Popper, les entiers naturels échappent, de ce point de vue au sujet connaissant. C'est un monde autonome qui peut se passer de lui, qui existe hors de son contrôle. Un monde sans sujet.
Lorsque Jacques Lacan prétend que « la question de la place, ontologique ou non, de ces nombres, est totalement étrangère à l'expérience du discours mathématique en tant qu'il opère avec eux », il ne se situe pas du tout dans le contexte poppérien que nous venons de rappeler. Il ne parle surtout pas d'une connaissance sans sujet connaissant. Parce que pour lui, il y a toujours un sujet qui connaît. C'est l'autre, le sujet du je, le refoulé inconscient. Il revendique bien entendu que le ressort de toute cette ignorance qu'a le mathématicien de son propre objet, n'est que son inconscient refoulé dont il ignore l'algèbre de fonctionnement. Car le discours mathématique, comme semble le croire Lacan, aussi rationnel et outillé soit-il, ne peut connaître ni avoir de réelle prise sur la place, même ontologique, des nombres (entiers ou premiers), et cela, y compris en opérant avec eux, c'est-à-dire en les utilisant dans le discours pour par exemple formuler des axiomes ou des équations arithmétiques ! On est en plein délire. Et ce délire prend sa source dans cette prétention à interroger l'essence des nombres (ce matériau numérique dont parle le Docteur Cochet) avec la doctrine freudienne.
Pourtant, sur l'origine des nombres, la science, la vraie, nous a appris plein de choses. L'origine des nombres entiers est lointaine. Par exemple, les bergers de l'Antiquité utilisaient des cailloux (« calculus » en latin) pour faire rentrer le soir autant de moutons qu'ils en avaient fait sortir le matin. Cailloux d'une part et moutons d'autre part forment des collections d'objets différents ayant autant d'éléments. Ainsi, au fil du temps, à partir de collections concrètes d'objets présentant le même caractère quantitatif, s'est dégagé le concept de nombres entiers. Ensuite, progressivement, ces entiers sont devenus des objets mathématiques abstraits, indépendants des objets comptés. On a donné des noms à ces nombres (Á noter cependant que, par exemple, les Aborigènes australiens n'ont pas de nom de nombre). S'est posé aussi le problème de la notation des entiers naturels. Ils sont en nombre illimité : comment les écrire tous avec un minimum de signes (appelés chiffres) ? C'est le problème de la numération.
Ce n'est donc que pour résoudre des problèmes d'ordre pratique que les humains ont ressenti l'urgence du besoin de compter, comme compter leurs moutons ou les cailloux. Pour compter tous les objets qu'ils jugeaient nécessaires à leur vie de tous les jours. Puis, d'autres nécessités imprévisibles en totalité, ont vu leur apparition du fait même de l'évolution elle aussi imprédictible en totalité des activités humaines. C'est donc par « conjectures et réfutations » des idées qu'ils se faisaient de leurs problèmes pratiques les plus urgents, que les humains ont vu naître en eux la nécessité de faire l'hypothèse que des objets présentant le même caractère qualitatif pouvaient être regroupés, et s'est ainsi dégagé le concept de nombres. Tout cela n'a strictement rien à voir avec ce que peut dire la psychanalyse. Elle pourra, certes, toujours affirmer une cause « psychique inconsciente » qui relèverait de son déterminisme, mais cela reste sans aucun fondement par rapport à ce qui a vraiment pu se passer. Dans son histoire, l'émergence du nombre, la découverte du concept de nombre est identique à celle de la découverte d'autres outils qu'a pu fabriquer l'homme, ou bien même la manière de faire du feu, ou d'imaginer une roue. Ce sont des nécessités vitales de survie, elles-mêmes intriquées dans d'autres nécessités, d'autres causes ou préoccupations, comme des causes éthiques, morales, etc., qui ont progressivement modifié l'esprit de l'homme, sa connaissance, pour lui permettre l'émergence de nouvelles hypothèses et leur corroboration par leur confrontation réussie avec les faits, leur permettant d'établir de nouveaux concepts, comme celui des nombres.
Comme l'explique Karl Popper avec sa théorie des trois mondes, où le monde 1 est celui des objets matériels, le monde 2 celui de la subjectivité de la conscience intérieure (ou de l'inconscient d'un sujet), et le monde 3 celui de la connaissance objective, les problèmes qui surgissent du monde 1 nous obligent à imaginer des hypothèses du solution dans notre monde 2, puis de les formuler pour qu'elles soient testées dans le monde 3 et deviennent à leur tour, des objets théoriques du monde 3 susceptibles d'être réfutés ou corroborés grâce à des tests expérimentaux. Mais ces nouvelles connaissances acquises, ce monde 3 sans arrêt enrichi, nous permet à son tour d'exercer notre influence sur le monde 1, en nous donnant le pouvoir d'en modifier ces objets, et ainsi de suite...
3 - « Lacan revient d'ailleurs à de nombreuses reprises sur la question de la présence du nombre au sein du langage. La présence du nombre y est présentée comme faisant trou dans la texture du Symbolique. Pourtant, ce ne sont pas les nombres dits " réels " en mathématiques qui causent cet inaccès à l'ontologie des nombres. Ceux-ci sont en effet des constructions qui supposent un maniement symbolique très rigoureux. Non, ce qui a des effets de réel, c'est la suite des entiers elle-même. »
Le nombre, selon Lacan, fait « trou » dans la texture du Symbolique. Et pourquoi (?), si le nombre a pour fonction de symboliser des ensembles d'objets présentant le même caractère quantitatif ? Par exemple 2 + 2 = 4, peut symboliser, « deux cailloux plus deux cailloux donnent quatre cailloux »... Il n'y a d'autre « trou » que dans le vide de la pensée de Lacan.
Mais le Docteur Cochet corrige en écrivant que les nombres entiers supposent un maniement symbolique très rigoureux. Ce qui aurait des « effets de réel », serait la suite des entiers elle-même ». Mystère...Pourquoi une suite d'entiers naturels aurait-elle plus « d'effets de réel » qu'un seul entier naturel employé en mathématiques ou dans la vie pratique pour symboliser des objets bien réels ayant tous la même qualité ?
4 - « Dans la suite des entiers, tout s'enchaîne à partir du Un, dont il convient de préciser la triple nature. Il y a en effet le Un de l'unité, le 1 comptable qui se fonde de la différence pure, et qui renvoie à la dimension du signifiant. Il y a ensuite le Un de l'unicité, celui de la totalisation imaginaire que l'on retrouve dans la notion cantorienne d'ensemble. Il y a enfin le Un unaire qui relève de la marque, de l'écrit : c'est celui que l'on retrouve gravé sur les os d'animaux du Magdalénien, par exemple. »
Qui a-t-il de fondamentalement différent entre « l'unité », « l'unicité » et « l'unaire », tels que ces concepts sont employés ici ?
Commençons par le dernier, « l'unaire ». Le système unaire aussi appelé système monadique est un système de numération permettant l'écriture des entiers naturels en ne disposant que d'un unique symbole représentant l'unité. (Wikipédia). En mathématiques l'adjectif « unaire » sert à caractériser un opérateur ne prenant qu'un seul opérande. Un opérande est l'élément sur lequel on effectue une opération. Cela peut être une constante (symbolique ou pas), ou une variable.
Par conséquent, on ne voit pas pourquoi « l'unaire », comme le prétend le Docteur Cochet, relèverait de la « marque », de « l'écrit », dans l'exemple qu'il donne. C'est une façon comme une autre de détourner l'utilisation rigoureuse qui doit être faite de ce concept afin de lui accoler la terminologie lacanienne des signifiants relativement au langage donc, indirectement ou pas, à « l'écrit », et à la « marque ». Lacan d'ailleurs délire avec le concept d'unaire, dans sa définition de la répétition et trait unaire, où « ce qui se passe quand par l'effet du répétant, ce qui était à répéter devient le répété » (J.LACAN "La logique du fantasme", 1966/67, Séminaire inédit, Livre XIV, séance du 15/2/67).
On a ensuite, le « Un de l'unicité ». Unicité comprise par le Docteur Cochet comme ce qui permet de totaliser, et de regrouper un seul ensemble « unique », les choses ou les objets ayant la même propriété, ou bien ce qui peut former un ensemble cohérent, unique, de choses ou de phénomènes. Mais dans ce cas, on peut dire que cet ensemble peut se symboliser, mathématiquement parlant par le chiffre « 1 », tout bêtement. Dès lors, dans le contexte où nous nous trouvons, pourquoi serait-il utile de distinguer « l'unicité » égale à « 1 », de l'unité, elle aussi égale au même chiffre ?
Après d'autres allégations, le Docteur Cochet, en vient à décrire le cas des nombres premiers, ces nombres entiers qui « ne se cassent pas lorsqu'on les laisse tomber par terre » (Paul Erdős), c'est-à-dire les nombres, dont la classe est infinie (comme les nombres entiers) mais qui n'admettent que deux diviseurs distincts dans l'ensemble des entiers naturels (N), 1 et eux-mêmes. Par exemple, 2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19...sont des nombres premiers. Cochet souligne que malgré les travaux de Bernahrd Riemann dont la démonstration améliorait la connaissance de la répartition des nombres premiers, son hypothèse (l'hypothèse de Riemann), reste, aux yeux du monde mathématiques, une conjecture qui constitue l'un des problèmes non résolus les plus importants du début du XXI° siècle, ce qui est tout à fait exact.
Il y aurait donc, selon notre Docteur Cochet, une sorte de « chaos déterministe » relativement à ce mystère persistant sur la répartition des nombres premiers, et ce chaos serait homologue à celui de l'inconscient, mais là, en apparence seulement, puisque, heureusement, le refoulé serait le centre d'homothétie qui rendrait compréhensible, de manière stricte, ce chaos, il serait ce point unaire, et aussi permanent, contre toutes les récentes données neurobiologiques, par exemple, lesquelles ont jeté à bas la théorie du refoulement inconscient des psychanalystes, laquelle reposait sur le vieux dogme biologique selon lequel aucun nouveau neurone n'est créé à l'âge adulte. C'est ce dogme qui soutenait l'idée des souvenirs figés, comme contenu permanent, unaire (?) du refoulé inconscient.
Pour finir, songeons un moment à cette notion de « chaos déterministe »...Comment parvenir à marier deux concepts si diamétralement opposés, antinomiques aurait-on presque envie de dire, sans courir le risque d'écrire des absurdités ? L'univers de la physique quantique, avec ses lois probabilistes, peut bien être une sorte de chaos pour les aficionados du déterminisme. En effet, c'est la physique quantique qui a sonné le glas du déterminisme : il existe des lois qui ne sont pas des lois causales, précises, donc déterministes, mais des lois probabilistes. Karl Popper, dans « La logique de la découverte scientifique », a toutefois vigoureusement réagit contre la tentation d'une métaphysique indéterministe qui exclurait toutes lois causales précises dont toute entreprise scientifique a un impérieux besoin. Popper en conclut que la Science a donc autant besoin de corroborer des lois précises, déterministes, que des lois probabilistes, les deux types de recherches étant recevables. Cependant, Popper en vient à plaider pour l'indéterminisme contre une vision de la Science qui se voudrait fondée sur une forme de déterminisme qu'il faut exclure, car elle est entièrement métaphysique, donc inutile pour la recherche scientifique : c'est le déterminisme absolu et prima faciae. Celui de la psychanalyse en reste le cas le plus représentatif, radical, et censé être opérationnel dans la pratique thérapeutique des associations dites libres. La leçon de Popper est donc que, certes, il nous faut un déterminisme, mais il ne peut être que relatif et jamais absolu, tout comme le sont les lois universelles de la science lesquelles demeurent donc toujours indéterminées parce que ne pouvant jamais être absolument certaines, dans un univers ouvert et toujours « irrésolu ».
Cette locution de « chaos déterministe » n'a donc aucun sens. Elle est totalement contradictoire et absurde. L'un par rapport à l'autre, ces deux concepts s'annulent de part la signification qui leur est propre ! 1 - 1 = 0, voilà tout. Par contre, elle reflète à la perfection, si je puis dire, ce projet si typiquement freudien de prétendre posséder une théorie suffisamment puissante, englobante, et complète, pour saisir et même comprendre, apriori en excluant le hasard, ce qui par définition ne peut être compris : le chaos, le désordre absolu. La théorie freudienne, qui, sur le plan du déterminisme n'est certes pas reniée par Lacan, est peut-être l'une des très rares théories, voire la seule connue dans toute l'histoire des idées, à prétendre pouvoir mettre un ordre parfait, apriori, dans ce qui justement représente normalement (en dehors de la perspective psychanalytique), une boîte noire, le chaos le plus inaccessible et le plus insaisissable.
Mais c'est justement parce que le domaine de l'inconscient (et son refoulé) tel que l'envisage la psychanalyse, est insaisissable en réalité (c'est-à-dire par des théories corroborées par des tests indépendants et extra-cliniques), qu'il ne peut être imaginé que dans une perspective métaphysique si délirante que même Simon Laplace avec son Démon n'aurait osé envisager comme réalisable dans une quelconque pratique, fut-elle thérapeutique ! Cette métaphysique délirante c'est bien la psychanalyse freudienne. Celle de Lacan confine encore plus à la folie d'un authentique psychopathe comme le qualifia Noam Chomsky, ou bien est l'oeuvre d'un dément, issue de la langue et non de la tête, comme aurait pu l'écrire Arthur Schopenhauer.
En parlant de « chaos déterministe » au sujet de la répartition des nombres premiers puis, par une prétendue homologie, de l'inconscient, on prépare le terrain de ce postulat selon lequel, les psychanalystes peuvent, eux, maîtriser totalement le chaos (de l'inconscient), le comprendre, grâce à une loi qui serait assez complète : celle du refoulé, ce point « unaire », ce centre d'homothétie de toutes les névroses d'un individu... On en vient tout naturellement à comprendre ce qui permet aux psychanalystes depuis Freud jusqu'à nos jours à ne pas croire au hasard intérieur, et au non-sens, donc au chaos aussi peut étendu soit-il dans le « psychisme inconscient » de l'homme, si d'aventure il en possédait un correspondant aux voeux des freudo-lacaniens.
Mais pourquoi est-ce si délirant, en fait ? A-t-on besoin d'enfoncer le clou ? C'est délirant, parce que la psychanalyse prétend réussir dans son domaine, là où échoue jusqu'à présent les mathématiques, tout en s'inspirant de son modèle ! Ce qu'il y a en l'homme, pour la psychanalyse, serait en fin de compte, bien moins aléatoire, conjectural et problématique, que la recherche d'une solution à l'hypothèse de Riemann sur la répartition des nombres premiers, puisque dans le domaine psychanalytique, l'aléatoire, le chaos, serait réglé de manière absolue grâce à un point invariant, « unaire », un « centre d'homothétie » vers lequel convergerait tous les axes possibles de l'inconscient : le fameux refoulé.
Mais si c'était bien le cas, alors pourquoi les prétendues loi causales strictes du psychisme inconscient (refoulé) ne permettraient-elles pas de savoir ce qu'il y a dans l'inconscient de Riemann ou des mathématiciens, et qui les empêchent de venir à bout de cette énigme sur les nombres premiers ? Mais que refoulent-ils donc ces pauvres matheux pour s'enliser ainsi ? Que refoulaient-ils aussi pendant si longtemps pour ne pas voir la solution au problème de Fermat ? Y avait-il un problème relevant de l'inconscient collectif ? Une sorte d'acte manqué de masse ? Pourquoi les mathématiciens, ne font-ils pas comme les psychanalystes lacaniens !? Si ce problème sur la répartition des nombres premiers leur échappe toujours c'est qu'il existe donc bien un « monde 3 » autonome, sans sujet connaissant, et qui peut échapper, peut-être à jamais, à toute compréhension humaine, voire à toute expérience sensible, même si c'est en nous, dans notre « monde 2 », qu'est née cette idée d'abord subjective de ce nouveau problème passé ensuite dans le « monde 3 ».
Reconnaissons que pour faire avancer la connaissance scientifique, les savants ont besoin d'imagination et de créativité. Ce n'est pas ce qu'on leur reproche, bien au contraire. Ils doivent faire preuve d'audace dans des conjectures hardies, dirait Popper. Peut-être leur faut-il souvent chercher ailleurs de l'inspiration, dans d'autres domaines, comme le font les physiciens pour donner une explication plus pédagogique d'une nouvelle théorie. Mais l'analogie et l'art de la métaphore, sont des domaines où le risque de sombrer dans l'absurdité demeure élevé si l'on en juge par les élucubrations des lacaniens sur les rapports qu'il y aurait entre l'univers des mathématiques et le déterminisme psychique.
Si donc ce que prétend la théorie de Freud était vrai, alors ce problème de la répartition des nombres premiers (comme du reste, tous les autres...) devrait aussi trouver une solution. Grâce au truc infaillible du déterminisme prima faciae et absolu qui règle le refoulé inconscient et l'inconscient y compris dans sa partie la moins enfouie, les psychanalystes prétendraient comprendre et résoudre un chaos qui peut se révéler prolixe en associations libres, comme si la machine humaine était moins compliquée à comprendre que les nombres premiers et leur répartition, bref que de vulgaires objets mathématiques ! Le psychisme en équation lacanienne, quelle chose merveilleuse tout de même (?) Un tel charlatanisme intellectuel ne nous rappelle-t-il pas celui de Hegel démystifié par Karl Popper dans « La société ouverte et ses ennemis » ?
Et si les lacaniens avaient entièrement raison ? Si, toute notre vie psychique pouvait s'écrire avec quelques formules mathématiques ? La psychanalyse deviendrait alors la pire de toutes les « techno-sciences », (pour reprendre la terminologie de Roudinesco), et à quelles fins ? « Le meilleur des mondes » ? Ce scientisme-là n'est-il pas imprégné par une tentation totalitaire ?
Après les élucubrations de Lacan en mathématiques, dénoncées par Sokal et Bricmont, certains n'ont pas retenu la leçon et ne désarment pas.
Publié par vdrpatrice à 11:37:15 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) | Permaliens
Psychologie de la vie ordinaire : la signification des rêves
Deux théories des rêves se sont successivement imposées à l'âge moderne. La
première remonte à Descartes et a été développée par Cabanis. Il s'agit de la
théorie physiologique ou, si l'on veut, psycho-physiologique, selon laquelle
nos rêves sont suscités par l'influence de nos organes sur le cerveau, en
l'absence de contrôle de l'esprit sur le corps. En résumé, une mauvaise digestion
ou bien simplement le frottement des draps sur des parties sensibles produit un
effet inaperçu sur le cerveau qui transcrit la sensation interne ou externe en
image onirique. L'image s'associe à d'autres images, ou idées, en rapport avec
le vécu de la veille, celui-ci étant encore prégnant. Cette théorie était
encore active au XIXe siècle (Philippe Tissié, 1890), avant d'être supplantée
par la
psychanalyse. Bien qu'elle doive une large part de son succès
à une escroquerie intellectuelle (voir sur ce point la spectaculaire
démonstration de Jacques
Bénesteau), la psychanalyse, ou sa vulgate, occupe une place
de premier choix dans les mentalités populaires, et c'est à ce titre que j'en
dirai quelques mots. Cette théorie développée à l'écart des standards de la
recherche peut se résumer ainsi : les rêves sont les manifestations déguisées
de désirs refoulés. La censure qui réprime à l'état de veille les désirs
scabreux, et que le psychanalyste décèle dans les résistances que lui oppose le
patient, se trouve dans le sommeil non pas supprimée mais affaiblie, de sorte
que les désirs interdits se satisfont de manière détournée ou symbolique. La
psychanalyse se targue d'avoir décelé les mécanismes de transformation :
condensation, déplacement, symbolisation et dramatisation. Dans ces conditions,
le contenu manifeste est supposé moins riche que le contenu latent, lequel
demande à être interprété. L'interprétation des songes, pratiquée depuis la
plus haute antiquité (« l'oniromancie », l'art divinatoire), et présente dans
le judaïsme et le christianisme (voir l'Ancien Testament), est remise à
l'honneur par la psychanalyse sous un habillage en apparence plus scientifique,
« herméneutique ». A examiner ces deux théories, il n'est pas difficile de voir
qu'elles tombent dans des excès inverses : l'une minimise la part des
mécanismes purement psychologiques, l'autre accorde à l'inconscient, appareil
psychique caché, une véritable autonomie.
Lorsque, jeune professeur de philosophie en classes de terminales, j'exposais
la théorie freudienne (Freud étant au programme du bac), certains élèves me
faisaient remarquer que bien des rêves, par exemple les cauchemars, ne se
plient pas à ce modèle d'explication. Le bon sens avait raison, mais la
psychanalyse se tire de la difficulté, comme on sait, en alléguant l'importance
de la sexualité, et notamment du complexe d'Œdipe. Je rêve que je pénètre dans
le sous-sol d'une maison et qu'un individu survenant derrière moi essaie de me
poignarder dans le dos : le sous-sol figure bien sûr les profondeurs secrètes
du psychisme, l'assassin exprime évidemment l'image du Père, donc ce rêve
trahit la crainte du père, liée à la fixation maternelle. Il n'échappe à
personne que l'écart entre le contenu manifeste et le contenu latent des rêves
permet une grande latitude d'interprétation. Aussi Freud et ses disciples
doivent-ils beaucoup à l'exégèse des textes judaïques dont l'un des traits
spécifiques est la réceptivité à des interprétations très diverses, «
symboliques » autant qu' « événementielles ». Cependant, de la religion à la
science, il y a un pas qu'on ne saurait franchir aussi allègrement. On
m'excusera d'y insister, mais l'ascendant de la théorie psychanalytique sur
l'opinion commune m'oblige à enfoncer le clou de la démystification.
Prenons un exemple banal. Je me promène dans la forêt, il
fait sombre. Soudain j'entends un bruit bizarre derrière des buissons, un genre
de grognement. Je me pose des questions : s'agit-il d'un chien égaré, d'un
animal sauvage ? Peut-être est-ce un fou dangereux. Je suis sur mes gardes. Je
poursuis mon chemin, puis rentre à la maison. La nuit, je rêve que je suis attaqué par
une bête féroce, un effrayant « razorback » comme celui de Russell Mulcahy
(film d'horreur de 1984). Que dira le psychanalyste ? Que le monstre trahit
l'image du Père ? Que je suis sujet à un complexe de dévoration remontant à ma
sexualité infantile ? Je laisse de côté ces fantaisies et me tourne vers une
explication crédible. La première question qui se pose est celle-ci : que
s'est-il passé la veille, en forêt ? Il faut décortiquer la conduite qui fut la
mienne au moment où j'entendis les grognements bizarres. Mon premier geste fut
de stopper la marche puis de faire le silence et de tendre l'oreille dans
l'attente d'un bruit mieux identifiable ; en même temps, j'étais sur mes
gardes, c'est-à-dire prêt à réagir, les muscles contractés, le regard cherchant
quoi utiliser comme objet défensif. Mon corps, mon esprit, étaient mobilisés,
prêts à affronter le danger, un danger au demeurant mal défini. J'étais donc
concentré sur une action potentielle, mais dont seul le début était donné, la
suite restant indéterminée. Et puis, rien ne s'est passé. L'action a été
entravée, s'est arrêtée au préambule.
Le rêve a prolongé l'action qui, dans les faits, était restée sans suite. On
pourrait dire en d'autres termes que « l'affaire n'avait pas été classée ». Je
suis rentré chez moi sans savoir exactement quelle espèce d'être était cachée
derrière le buisson. Le psychisme a développé un scénario possible, certes amplifié,
démesuré même (peut-être alimenté par le souvenir confus du film de Russell
Mulcahy), mais dans le sens d'un schéma d'action qui n'est pas du tout étranger
à celui dans lequel j'étais engagé en me postant sur la défensive. Dans le
rêve, ma réaction est la fuite, puis le combat, puis encore la fuite, tout cela
étant assez désordonné, difficile à reconstituer ; je me débats, je lutte, j'ai
peur. Il n'est pas invraisemblable de soutenir que ces phénomènes
correspondent, pour tout individu soumis à la même expérience, à une suite
possible de l'expectative « sous tension » qui caractérise ma conduite en
forêt. Tout se passe ainsi comme si le rêve développait, en les mimant ou en
les « jouant », des réactions anticipées qui n'ont pas eu lieu dans la réalité.
En résumé, les rêves poursuivent, prolongent, actualisent,
une action bloquée durant la veille ou restée lettre morte. Voilà mon
hypothèse. On va peut-être me reprocher d'aller un peu trop loin et de choisir
des exemples commodes. Nos rêves ne sont-ils pas tout simplement des délires,
donc des phénomènes irrécupérables ? J'admets qu'il y a une déperdition
importante dans les rêves que nous faisons. Pour autant, un certain nombre
d'entre eux nous parviennent pourvus d'une qualité narrative non négligeable.
On peut supposer que ceux que nous retenons le mieux sont justement les plus
narratifs, ou plus exactement, que les mieux « sauvegardés » sont ceux qui
intéressent l'action, ceux qui se laissent aisément reconnecter sur des schémas
d'action cohérents. Aussi faut-il maintenant préciser ce qu'est une action.
S'agissant d'un sujet aussi vaste, je me contenterai des remarques utiles à
l'explicitation de mon hypothèse.
- On a trop souvent tendance à raisonner en termes dualistes. Ainsi, pour
l'intellectualisme, toute décision devant déclencher un acte serait précédée
d'une délibération intérieure : d'abord la réflexion, puis l'action. On voit
tout de suite venir l'objection : face au danger, je ne me pose pas tant de
questions, je ne me lance pas dans des scénarios imaginaires, je suis en
réalité déjà dans l'action. Si donc on peut parler de scénario anticipé, c'est
dans la mesure où l'action elle-même anticipe un scénario. C'est ce qu'il me
faut ici expliquer. La posture adoptée face au danger est, pour prendre une
comparaison mathématique, la dérivée d'une courbe qui serait l'action « se
déroulant ». En d'autres termes, l'action amorcée indique virtuellement la
direction (ou peut-être même en fait un ensemble de directions possibles). Il
faut se garder de dissocier la position du corps et l'état d'esprit du sujet.
Les deux font corps, si j'ose dire. C'est ce qu'on voulu exprimer certains
psychologues et phénoménologues en parlant de « corps psychique ». Je pense
avec mon corps comme j'agis avec ma pensée, les deux se conditionnent
réciproquement dans la visée « intentionnelle » de l'objet (à atteindre, à
saisir, à aimer, à fuir, etc.). Ce qui semble primordial, c'est cette « visée »
en fonction de laquelle les gestes, l'expression, l'état d'esprit, etc., se déterminent.
Et il n'y a pas lieu ici de séparer corps et esprit : leur distinction (à ce
stade de l'analyse en tout cas) est artificielle. C'est un fait admis depuis
longtemps, d'ailleurs, puisqu'au XIXe siècle on avait déjà remarqué que
l'expression physique d'une émotion (donc d'un état psychique) fait partie
intégrante de l'émotion (voir Ribot et W. James).
- On sait également depuis le XIXe siècle (Renouvier, Fouillée, Janet) que les
idées sont des commencements d'action. Etre frappé par une mauvaise nouvelle,
c'est déjà se situer dans le monde en fonction de ce qu'on vient d'apprendre,
c'est esquisser un mouvement de réaction qui tient compte d'un changement de
variable dans « la situation » qui est la mienne. Ce phénomène est une conduite. Avoir par
exemple l'idée qu'une bête se cache tout près d'ici, derrière le buisson, c'est
déjà se mobiliser comme chasseur : bras, muscles, perception, écoute, pris
ensemble comme un tout en situation. Ensuite, l'action se poursuit ou s'arrête,
selon les cas. Ainsi, il nous arrive assez souvent de prolonger en rêve une
action seulement « fantasmée » dans la journée. Cela n'a rien de surprenant dans la
mesure où la représentation intérieure d'une scène est déjà une action mimée ou
« jouée ». Pour s'en convaincre il suffit de se représenter une personne avec
laquelle on est habituellement en conflit : on vit (intérieurement) le conflit
« comme si on y était » et bientôt les signes physiques de la colère vont
accompagner la représentation (nerfs tendus, dents serrées, pouls accéléré).
C'est un peu la même chose quand on regarde un film et qu'on s'identifie aux
personnages ; observez un spectateur devant un fils d'action : il se crispe,
esquisse des mouvements brusques, etc. Les rêves peuvent prolonger des actions
auxquelles on a pris part par identification.
- Le fait que nous soyons des êtres vivants n'est pas étranger à l'idée que je
développe, selon laquelle le scénario déroulé dans le rêve est virtuellement
inscrit dans l'amorce de l'action. C'est en effet le propre d'un vivant que
d'être en prise sur le réel, prêt à agir et à réagir (de façon plus ou moins
efficace). Tout se passe, dit en résumé Bergson, comme si la nature avait
attaché notre faculté de connaître à notre faculté d'agir. Là encore, il faut
renoncer au dualisme : il n'y a pas d'abord la connaissance, puis l'action ; la
théorie puis la pratique (avant de philosopher, il faut vivre, rappelle
Bergson). Mais ce rapport au réel n'est pas anarchique. Il y a pour ainsi dire
une « logique » de l'action (je passe sur la question par ailleurs importante
de savoir si elle est innée ou si elle résulte de l'apprentissage et de
l'habitude). La conduite s'inscrit dans une logique (qui rend d'ailleurs
possible l'intersubjectivité) à laquelle peut s'intégrer, chez nous, une forme
élaborée de conscience réfléchie (calcul, objectivité, normativité, etc.). Mais
il y a d'abord en tout vivant une logique primaire, celle qui commande
notamment les réflexes de survie. Certains schémas sont virtuellement inscrits,
en ce sens, dans les débuts d'action : on peut ensuite concevoir, bien sûr, des
bifurcations, selon que l'action est trop difficile, exige trop de force, etc.
C'est là que se manifestent les phénomènes de dérivation dont parle Janet (face
à la feuille blanche, le candidat craque, éclate en sanglots : la force
mobilisée pour la dissertation passe ailleurs et se dépense dans des mouvements
inadaptés).
C'est sans doute parce que nous sommes des vivants que notre psychisme ne cesse
d'être branché sur l'action. Mais il y a l'action réelle et l'action mimée.
Dans le rêve, l'action se poursuit, mais seulement en « jouant » les scènes.
Par conséquent, tout se passe comme si l'action n'était jamais en repos, comme
si elle devait se poursuivre d'une manière ou d'une autre. L'action efficace
est celle qui s'effectue sous le contrôle de la conscience : c'est l'action
volontaire par excellence, c'est-à-dire celle qui concentre la personnalité (le
corps psychique) en un point. Le rêve est, lui, un lieu d'opérations, mais
seulement d'opérations impuissantes, et surtout débridées, qui témoignent du
travail souterrain de notre psychisme (connu depuis longtemps : Ribot,
Colsenet, Janet ont parlé d'activité « inconsciente » et de « subconscient »
avant Freud). Dans le sommeil, le psychisme poursuit ses opérations par
bricolage associatif. Cela explique que beaucoup de nos rêves soient des
prolongements d'actions télescopées. Par exemple, j'ai reçu aujourd'hui par la
poste un relevé de comptes qui m'annonce que je suis dans le rouge ; par ailleurs,
on m'a parlé d'une rave party dans le Larzac qui a mal tourné ; j'ai appris
dans le journal qu'un hold-up avait eu lieu dans ma ville et qu'on recherchait
les voleurs. La nuit, je rêve que je cambriole ma banque au milieu d'une rave,
entouré de jeunes gens drogués qui gênent mon entreprise au point de la faire
échouer... En quoi, dira-t-on, ces « nouvelles » étaient-elles de l'ordre de
l'action ? Reportons-nous à la théorie des idées comme commencements d'action.
J'ai « participé » mentalement à ces nouvelles, j'ai été surpris, ému,
interloqué, bref, elles possédaient une charge affective, une capacité
d'impressionner. Ce sont ces images « marquantes » qui se réinvestissent dans
les scénarios du rêve sous formes de schémas d'action. Bref, notre psychisme est
encore « dans l'action », même quand il se raconte des histoires.
Il y a dans tout cela des significations, et même une surcharge de rapports
entre choses « sans rapport », d'associations fort déconcertantes. Ce processus
n'est pas sans rappeler le besoin de l'enfant de trouver à tout prix des
significations à tout, quitte à inventer les mécanismes les plus étranges :
c'est ainsi que mon fils de quatre ans m'a expliqué récemment que les vagues
des plages de Normandie sont « fabriquées en Angleterre ». Certes, l'enfant
n'invente pas à proprement parler, mais bricole. De même dans les rêves. S'il
arrive que le travail psychique souterrain permette de découvrir la solution
d'un problème (le fait a été souvent glosé) ce n'est pas par invention, comme
l'ont cru les romantiques, mais par combinaisons : l'une des combinaisons était
la bonne ! Le caractère débridé du bricolage onirique tient au fait qu'il est
coupé de l'action réelle, qu'il n'est plus encadré par les contraintes du «
principe de réalité ». Dans le sommeil, l'activité psychique n'est plus
canalisée par l'attention au réel qui habituellement empêche l'esprit de
s'égarer dans des associations d'idées oiseuses et inopérantes. L'activité
volontaire de l'homme en action consiste en une tension psychique qui condense
le moi dans l'opération présente, tandis que les fonctions mineures ou
instrumentales (le mouvement des mâchoires par exemple) sont abandonnées à «
l'automatisme » (comme si le sujet n'avait pas le temps de s'en occuper).
Autrement dit, dans la gamme des possibilités offertes au psychisme de l'homme
en action, l'urgence contraint à une sélection en vue de l'utilité, sélection
qui n'a plus lieu d'être dans la détente du sommeil, lorsque le sujet, selon
l'expression bergsonienne, « se désintéresse de la situation présente ».
Les rêves manifestent donc un travail « subconscient » plutôt qu'inconscient,
puisqu'ils s'accompagnent de conscience, faute de quoi je ne pourrais en faire
état, et qu'ils ne semblent pas obéir à d'autres processus qu'aux processus de
la conscience (en tant que mécanismes branchés sur l'action). Si mon hypothèse
donne tort au freudisme, elle permet de récupérer (de manière détournée) la
notion de refoulement. Le refoulement freudien n'est en réalité (toujours selon
mon hypothèse) qu'un cas particulier du fait qu'un rêve prolonge une action
avortée. Dans nos sociétés monogames, les désirs sexuels irréalisables sont
fréquents : l'homme ordinaire voit défiler dans la rue ou à la télé, ou sur le
web, des filles attirantes qu'il imagine volontiers dans son lit. L'action est
stoppée au niveau de l'imagination, elle ne franchit pas le stade des images
mentales suggestives. L'acte sexuel, en d'autres termes, n'est pas consommé.
Selon mon hypothèse, il est probable que la nuit, l'acte sexuel va s'accomplir
en rêve. N'est-ce pas, selon l'expérience commune, ce qui arrive le plus
souvent ? Le malheur est que Freud a cru bon, pour des raisons qui tiennent à
sa stratégie de séduction, d'interpréter toujours l'action stoppée comme action
censurée, comme si le fait de ne pas passer à l'acte exprimait toujours, et non
parfois, un fondamental « interdit de jouissance » imposé par le « surmoi ».
Cette exagération peut s'expliquer par le contexte social et religieux dans
lequel est née la psychanalyse...
Si les rêves poursuivent et « jouent » une action bloquée durant la veille, ou
restée lettre morte, la signification des rêves, donc l'interprétation qu'on
doit essayer de leur chercher, dépend de la qualité de l'action. L'un des
psychologues les plus avisés sur cette question, Piaget, nous aide en comparant
le rêve au jeu symbolique de l'enfant. Le jeu symbolique ou jeu d'imagination
(à distinguer du jeu de règles) est compris par Piaget comme une transformation
du réel par assimilation au moi. Le jeu de la poupée symbolise une réalité dont
la petite fille n'est pas encore familière parce que les cadres mentaux dont
elle dispose ne lui sont pas appropriés (c'est ainsi par exemple qu'elle répète
avec sa poupée une scène de ménage). Faute d'outils conceptuels ou langagiers
adaptés, elle a recours à un symbolisme plus direct. L'assimilation se traduit
ici par une utilisation particulière de la fonction sémiotique consistant à
construire des symboles à volonté pour exprimer tout ce qui ne peut être formulé
dans l'expérience vécue au moyen du seul langage. Le « symbole » est un signe
individuel, élaboré par l'individu sans le secours du langage (on est très loin
de Lacan pour qui « l'inconscient est structuré comme un langage »). Le dormeur
qui perd (dans son sommeil) l'utilisation du langage (outil de communication)
se trouve alors sans le vouloir dans des conditions analogues. Les mécanismes
que Piaget nomme assimilation et accommodation sont directement empruntés à la biologie. Un
organisme est adapté lorsqu'il peut à la fois conserver sa structure en
assimilant les aliments tirés du milieu extérieur et accommoder cette structure
aux diverses particularités de ce milieu ; de même, la pensée est adaptée à une
réalité particulière lorsqu'elle a réussi à assimiler à ses propres cadres
cette réalité, tout en accommodant ces cadres aux variations du réel.
Je dirai pour ma part qu'entre les actions irréalisables et les actions
réalisées, il y a des actions déconcertantes, celles dans lesquelles on s'est
trouvé impliqué sans que le psychisme ait été préparé aux « suites à donner ».
Là où le commencement d'action ne renferme même pas virtuellement de scénario
possible, l'esprit comble ce déficit de signification par les « symboles » (au
sens précis de Piaget et non au sens des mythes allégués par Freud, qu'il manie
au premier degré). On comprend alors que l'adaptation au monde, lorsqu'il
s'agit du monde socialisé des humains, soit corrélée à des valeurs positives et
négatives, à des normes structurantes qui placent l'individu à un certain
niveau d'action. On ne peut interpréter les rêves sans déchiffrer d'abord le
monde dans lequel le sujet s'efforce d'agir : quel est son but, à quoi a-t-il
renoncé consciemment, de quoi s'est-il écarté sur le mode du déni, etc. ? Ces
questions se ramènent au rapport du sujet au monde, à la manière dont il assume
son existence, à son « projet » comme dirait Sartre. C'est ainsi par exemple
que la charge affective d'une image dépend d'un contexte de significations
qu'il faut prendre en considération si l'on veut comprendre les conduites de
l'individu puis ses rêves. D'un point de vue clinique, l'approche
dynamo-phénoménologique n'est pas des plus faciles, puisque l'interprétation
passe par une évaluation individualisée des moindres actions ou commencements
d'action.
Laurent Fedi.
Publié par vdrpatrice à 18:26:24 dans Laurent FEDI. | Commentaires (0) | Permaliens
Freud interprétait les nombres et les mots isolés, en
soulignant à gros traits que c'étaient les « meilleurs exemples » du
déterminisme psychique inconscient et absolu. Il écrivit, noir sur blanc, dans
le chapitre 12 de « Psychopathologie de la vie quotidienne »,
intitulé, je cite « Déterminisme, croyance au hasard et
superstition » que, je cite encore, « Nous ne serons donc pas étonnés
de constater que l'examen analytique révèle comme étant parfaitement
déterminés, non seulement les nombres, mais n'importe quel mot énoncé dans les
mêmes conditions » (PUF, page 269). Il écrit aussi, page 275 - 276, je
cite : « Ce qui me distingue d'un homme superstitieux, c'est donc
ceci : Je ne crois pas qu'un événement, à la production duquel ma vie psychique
n'a pas pris part, soit capable de m'apprendre des choses cachées concernant
l'état à venir de la réalité ; mais je crois qu'une manifestation
non-intentionnelle de ma propre activité psychique me révèle quelque chose de
caché qui, à son tour, n'appartient qu'à ma vie psychique ; je crois au
hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique).
C'est le contraire du superstitieux : il ne sait rien de la motivation de
ses actes accidentels en actes manqués, il croit par conséquent au hasard psychique. »
Si de telles fariboles sont valides, alors il est permis que
Méphisto Phélès demande certaines choses à Freud, outre tombe :
Sigmund, lève-toi, et réponds-moi :
« Si tous les nombres sont parfaitement déterminés
comme tu l'affirmes, en excluant tout le hasard possible, ainsi que tout
le non-sens, je te demande, pour moi, Méphisto, d'interpréter d'abord ce
nombre, que j'ai diaboliquement composé à ton intention :
6894506414164454545454654685555555556467814317154154165. Est-ce « moi »,
ou « l'autre », Sigmund ? En tout cas, j'espère pour toi, que ce
n'est pas mon frère, sinon tu auras à faire à « moi ».
« Si tu prétends un déterminisme aussi strict sur les
nombres, tes meilleurs exemples (tu aurais dû essayer les mouches...), et si tu
connais mon inconscient, alors, prédit avec l'exactitude la plus absolue, le
prochain nombre que je vais librement formuler, et en prédisant la place de
chaque membre qui le compose, sans te tromper d'un seul. Sinon, je te
fais empaler sur un tournebroche, et griller jusqu'à la fin des temps. Ainsi,
tu auras une idée moins métaphysique du déterminisme et de ton
libre-arbitre. »
« Enfin, Sigmund, mon ami, si tel est bien ton
déterminisme, si tu es vraiment plus fort que mon enfant, le Démon de Laplace,
que j'adore par-dessus tout, alors prédit aussi, sans te tromper sur la place
d'une seule et unique lettre, le prochain mot absurde et aussi long que je
voudrais que je te soumettrai. Sinon, du fond de ta tombe, j'enverrais l'âme de
Lacan venir te tourmenter sans fin à chercher ce qui, en toi, ne fut pas résolu... »
Méphisto Phélès.
Publié par vdrpatrice à 18:23:26 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) | Permaliens
Avant de vous présenter ce dialogue entre le Diable et une internaute nommée Kasia, voilà une citation de Renée Bouveresse, tirée de son Que sais-je ? intitulé « les critiques de la psychanalyse » (c'est le N° 2620). En lisant les propos de Renée Bouveresse on a envie de penser que pour ce qui est du Diable, elle aurait pu être, contre Kasia, son avocat...
« (...) L'autre postulat pratique que la psychanalyse a beaucoup contribué à diffuser est celui selon lequel on ne peut résoudre les difficultés de l'existence si l'on n'a pas commencé par faire l'effort de se découvrir et de se comprendre soi-même. C'est là un préjugé qui tend à faire oublier cette évidence que dans la majorité des cas la solution de nos problèmes passe par une transformation réelle des situations dans lesquelles nous sommes placés, et que cette transformation ne peut s'obtenir que par l'action. L'auto-analyse, utile dans certains cas particuliers, peut être dans d'autres cas superflue ou même démobilisatrice, quand elle ne devient pas dans certaines circonstances source de difficultés psychologiques spécifiques : il y a des hommes qui souffrent de trop se regarder, et qui cherchent en vain évidemment, à échapper à cette souffrance par un surcroît de conscience. Le rêve d'une connaissance de soi garantissant le succès dans l'existence semble bien être un rêve idéaliste et naïf, inspiré par le désir d'éviter certains risques vitaux qu'il paraît pourtant nécessaire à tout homme d'assumer. » (Page 86).
Diabolique, Madame Bouveresse ! Et merci pour votre clarté de vue ! Autorisons-nous un très bref commentaire : si, d'une part, c'est par l'introspection de son propre inconscient psychique, guidée par un sherpa freudien, que l'on dénouerait les liens inconscients et refoulés qui nous empêchent de vivre (comme aiment à l'ânonner les analystes et ceux pour qui ça a marché), et si, d'autre part, il est tout à fait rationnel de critiquer la psychanalyse dans ce rêve idéaliste et naïf d'une connaissance si profonde de soi-même, on peut aussi demander aux analystes de comprendre ce qui les poussent à croire à un tel rêve idéaliste et naïf lequel est justement au fondement de leur théorie ! Ainsi l'argument de l'inconscient se retourne exactement contre lui-même : l'inconscient tel que l'a conçu Freud dévore la psychanalyse avant même qu'elle n'ait pu naître ! Est-ce possible ? Bien sûr que non, nous voulons dire, en jouant, certes, sur une ambiguïté, qu'il n'est pas possible pour une théorie d'être réfutée sans d'abord avoir pu vraiment proposer un contenu qui puisse l'être. Il n'est donc pas possible que la psychanalyse ait pu seulement exister avec cette théorie de l'inconscient, c'est-à-dire, en étant réellement capable d'être dotée de pouvoirs descriptifs, explicatifs et prédictifs qui soient testables, donc réels. Ce qui se passe donc, comme nous l'avons si souvent martelé sur ce blog, c'est que la psychanalyse est un projet qui échoue, par nature, avant même d'avoir pu commencer.
Laissons maintenant la parole à Merleau-Ponty (cité par Renée Bouveresse dans son indispensable ouvrage), afin de mieux comprendre le piège de la méthode qui consisterait à prétendument pouvoir faire le vide en soi pour mieux préparer un travail introspectif dans l'inconscient psychique, qui soit épuré de toute suggestion, et surtout de toute co-fabrication entre l'analysé et l'analyste :
« C'est des deux côtés la même illusion rétrospective, on introduit en moi à titre d'objet explicite tout ce que je pourrai dans la suite apprendre de moi-même ». (In : Phénoménologie de la perception, p.436).
Merleau-Ponty semblait donc, lui aussi, nous dire ceci : lorsque l'on cherche en soi des refoulés freudiens, on ne risque pas de ne pas trouver ce que l'on cherche. Si je veux chercher en moi des conflits jungiens, je suis sûrs d'en trouver. Tous les faits que j'observe en moi, et qui ne sont lus qu'à la lumière de la théorie qui me permet justement de les relever, ne pouvaient donc m'être étrangers dès le départ. Si donc les freudiens peuvent toujours trouver ce qu'ils cherchent dans les pensées de tout individu et qui soit conforme à leur théorie, c'est donc que leur théorie n'a aucune valeur prospective (donc aussi prédictive, descriptive et explicative), elle n'est qu'une illusion.
Méphisto Phélès et Kasia au sujet du « vide »...
Réponse à Kasia, au sujet de votre prétendue capacité à « faire
le vide » pour mieux « ressentir », et, in fine, comprendre ce
qu'est l'analyse.
Oh, Kasia, du fin fond des enfers je te parle, je t'appelle, et j'exhorte ta clémence. Daigne m'écouter un instant. N'aie pas peur, approche, et discutons un moment.
Tu as parlé du « vide ». Instinctivement, j'ai
compris le « Néant » (que j'adore, moi, le Prince des Ténèbres). Mais
laissons cela de côté et revenons à cette « matière » bien plus
terrestre qu'est ce « vide » dont tu parles, oh, Kasiaaa...
Ainsi, vous, les humains, vous seriez capables de faire le « vide »
en vous-mêmes, pour justement mieux ressentir ce que vous avez...en vous-mêmes.
Mais n'allez pas plus loin, ce que vous avez de plus sûr, en vous-mêmes, je le
dis en passant, c'est Moi, votre Maître, et non mon frère et sa pitoyable
inspiration.
Mais supposons que je vous laisse en paix, derechef, et que
cette fois, vous soyez seuls, et pour de bon, avec « vous-mêmes » et
ce vide qui y règnerait.
Si donc vous êtes enfin parvenu (et par le biais de ma très
haute bienveillance), à faire « le vide » en votre âme, c'est donc
qu'il n'y reste strictement plus rien, oh, Kasiaaa..Vous touchez enfin au « Néant »,
et, sans que vous le sachiez vraiment, aux Ténèbres aussi. Vous voyez, tout
nous rapproche toujours. Ah, Kasia, je vous comprends, « pourquoi la
chose, plutôt que rien ». Tiens, tiens, de Freud à Heidegger, n'y aurait-il qu'un pas, ma chère Kasia ? Curieux non ?...
C'est aussi pour cela que je suis le Maître. Car, comme
Freud, mon royaume est irréfutable. Car dès que l'on croît utiliser un moyen
autonome pour m'éviter, on finit toujours par me retrouver sur son chemin. Si
Freud ou ses modestes et serviles gnomes vous demandent de « faire le vide »,
afin de mieux « ressentir », c'est parce qu'il croît, qu'ainsi « vidés »,
vous serez le réceptacle idéal pour ses fantasmes et ses délires. Et, Diable,
il a raison !
Croyez-vous ?... Hélas, même Freud ne peut rien contre moi, Méphisto
Phélès, Prince des Ténèbres.
Si donc vous réussissiez vraiment à faire ce vide qui vous
importe tant, je vous le redis, il n'y aurait donc plus rien en vous. Ni
émotions, ni souvenirs, ni mots, ni chants, ni pleurs, ni crainte, ni désir, ni
attentes, ni théories, ni opinions, plus rien,
oh Kasiaaa...Le Nihilisme individuel le plus totalitaire.
Aaahh....j'aime ça !!
Il n'y aurait donc aussi, plus aucune conscience, et plus
aucun inconscient. Plus rien. Le vide. Où donc Freud pourrait-il alors chercher
cet inconscient, ce refoulé, oui, cet « autre » qui ne serait pas moi,
et qui, de ce fait, m'insulte, chère Kasia...
Partant de cette situation pour le moins scabreuse, comment
feriez-vous donc pour faire émerger du « ressenti », à partir du
Néant, sans que l'on vous suggère totalement, les mots, les souvenirs, les
mimiques mêmes de ce « ressenti » qui ne sera pas le vôtre, et dans
sa totalité ?
Et puis, pour « faire le vide », quel mode
d'emploi ? Celui de Freud assurément ! Ah ! J'ai compris, Kasiaaa...Vous êtes
diabolique vous aussi ! Qu'est-ce que je vous disais : on revient toujours
à moi. C'est fort bien, ça, continuez, continuez...
Vous devez commencer par parler de vos parents, de vos rêves,
de votre sexualité ? Ou bien devez-vous dire « tout ce qui vous passe par
la tête » ? Autrement dit, faire des « associations libres » ?
Mais comment les formuler si, au préalable, vous vous êtes « vidés »
de tous vos mots et de votre mémoire, donc de toute possibilité d'expression, vous
trouvant ainsi rabaissée au stade de l'amibe, et encore... ?
Vous voyez, Kasia, « faire le vide » est
logiquement impossible.
S'il ne vous reste en vos pensées que celles vous indiquant
comment vous devez faire le vide, alors, de toute évidence, votre pensée n'est
pas vide à cet instant. Votre pensée...se guide par un préjugé méthodologique.
Comme c'est vous-même qui
guidez votre propre pensée à se vider, c'est encore vous qui choisirez dans le
moindre détail, tout le ressenti que vous créerez pour
Si c'est un guide freudien qui doit vous accompagner dans votre voyage intérieur, il ne vous montrera que ce que son « savoir » lui indique. Si c'est un guide jungien, vous verrez des objets jungiens dans votre mémoire, et ainsi de suite. Car aucun de ces « guides du voyage intérieur » ne peut travailler sur des éléments de preuve indépendante. Et le guide freudien reste le pire entre tous, je le connais bien. Parce que c'est le seul qui prétend ne jamais se tromper en excluant par avance tout le « hasard intérieur » (Freud) et le non-sens.
Avec un tel guide qui prétend justement retrouver exactement la route de votre inconscient vous ne pourrez que vous perdre dans un dédale infini de mots, de symboles, un « univers éclaté » ou toutes les choses peuvent s'annuler les unes par rapport aux autres suivant le bon vouloir de votre guide ou plutôt son aptitude à vous suggérer. Il faut donc que je cite encore Maria Pierrakos, une sacrée diablesse : « On peut dire en effet qu'il s'agit de libérer le sujet des liens qui l'empêchent de vivre. Mais le résultat de certaines analyses n'est-il pas, au bout de bien des années, de voir ces liens remplacés par une toile d'araignée de mots qui peu à peu perdent leur sens premier pour en avoir un double, un triple, une multitude ; et le sujet qui était dans un monde cohérent de souffrance se trouve dans un univers éclaté où le tout et le rien s'équivalent, pour ne pas dire le tout et le n'importe quoi. On est obligé alors d'accepter la définition de la psychanalyse par Houellebecq : "la psychanalyse est ce qui transforme une connasse en pétasse !" Je reprocherai à cette définition d'être trop restrictive : pourquoi les femmes seulement ? L'effet sur certains hommes a été encore plus ravageur. Ecoutons François Perrier parler de ce qu'il appelle les suicides libidinaux : "on a vu errer dans les milieux analytiques, des gens complètement dévastés, acculés à se refabriquer un narcissisme d'emprunt ficelé avec des concepts lacaniens; à se faire une vie libidinale d'emprunt, de type pervers, dans la recherche de l'excitation ou du donjuanisme, et qui se sont complètement exilés d'eux-mêmes ».
L'introspection analytique,
n'est donc qu'une invitation au voyage vers
Votre sherpa freudien ne vous mènera, quand il le souhaitera, qu'à trouver des confirmations de ce que vous cherchez...à deux, puisque vous acceptez ses itinéraires dès le départ, dans votre pensée en essayant de l'ignorer. Mais là, vous ne jouez qu'à un jeu que Freud vous demande implicitement (ou souvent fort explicitement) de jouer « à deux » avec vous : celui de l'inconscient, et pourquoi pas aussi, celui de la folie, comme l'écrit si bien un certain Borch-Jacobsen (cf. « Folie à plusieurs »).
On ne peut s'introspecter à partir d'un prétendu « vide ».
Il faut un préjugé. Ce préjugé vous indique avant même d'avoir commencé ce que vous
devez trouver. Et comme c'est vous-même qui cherchez...en vous, vous ne pouvez
éviter de trouver toujours ce que vous cherchez. On est proche du 7°
cercle ?...
C'est Kant qui avait bien montré que l'introspection ne mène
qu'à la folie. Cette
folie, Freud l'a vécue lui-même avec son auto-analyse, dont il admit l'échec
complet et qui pourtant est bien connue comme étant la matrice originelle de
toute l'entreprise freudienne. Mais cette matrice est, elle aussi, autant viciée
que celui qui la porte, selon les termes du psychanalyste Gérard Haddad qui
nous raconte un Lacan préoccupé à remettre la psychanalyse sur ses pieds,
c'est-à-dire à liquider post mortem, un « morceau de névrose » que
Freud n'aurait pas liquidé dans son auto-analyse, laquelle ne serait donc plus
pure et immaculée comme le veut la sacro-sainte légende. Faut-il y voir là mon
œuvre ? Et pourquoi pas !
Donc Kasia, moi, Méphisto Phélès, je sonne le glas de votre
argument.
On ne peut « faire le vide », surtout s'il s'agit
de « ressentir ». Car si l'on y parvient, on élimine aussi le
matériau à partir duquel pourrait émerger le « ressenti ». Bien sûr
vous pouvez piquer quelqu'un pendant son sommeil profond (là où il peut
vraiment « faire le vide »), et le faire sursauter. Mais ce n'est pas
de cela que nous parlions, bien entendu. Nous parlions de la possibilité de « faire
le vide », en étant au départ, totalement conscient.
L'esprit humain, n'est pas un seau vide qui se remplit
passivement, contrairement à ce que vous croyez, Kasia. Vous êtes constamment
actifs. Et cette action nécessite une mémoire en partie inconsciente, cela, je
veux bien en convenir. Seulement, cette mémoire inconsciente, ne peut, comme le
croyait Freud, vous déterminer en excluant tout hasard et tout non-sens,
c'est-à-dire tout risque d'erreur. Ce sont-là des idées « diaboliques »
qui relèvent du Démon de Laplace. Et je m'y connais dans ce domaine. Freud,
pauvre créature humaine qu'il fut, n'a pu avoir été aussi fort que moi,
Méphisto Phélès. Moi seul maîtrise le hasard, le passé, le présent et l'avenir
dans lequel je peux lire !...Seul
le Prince des ténèbres que je suis, peut prédire et décider du sens de
l'Histoire.
Si vous avez un « autre » qui est en vous et qui
agit selon ses propres règles, et à votre insu, cet « autre », ne
peut donc être démoniaque (laplacien, ou ultra-déterministe si vous voulez). Il
n'y a que moi, qui puisse l'être, dois-je vous le rappeler ?
Aucun homme n'a en lui une intelligence diabolique qui
dépasserait sa propre personne, fut-elle « inconsciente ». Nous ne
pouvons avoir en nous ce « super-ordonnateur » de nous-même, car,
comme le disait ce sale suppôt de la Vérité que fut Karl Popper, aucun
prédicteur, ne peut s'auto-prédire
lui-même.
Diaboliquement vôtre...
Méphisto Phélès.
Publié par vdrpatrice à 18:09:38 dans Sigmund Freud et le déterminisme. | Commentaires (0) | Permaliens
Voici la partie « Eléments critiques » que j'avais publiée, sous un « faux-nez », dans l'article de Wikipédia.fr, intitulé : « L'interprétation des rêves selon Freud et la psychanalyse ».
Dans son livre « La psychanalyse à l'épreuve », le Professeur Adolf Grünbaum étudie l'efficacité revendiquée par Freud de sa méthode d'interprétation des rêves, à partir des associations libres des patients, pour valider ses théories sur le refoulement inconscient (1). Grünbaum propose que Freud échafauderait des inférences fallacieuses, lesquelles ne lui permettraient pas de mettre en évidence le refoulé dans le rêve de manière satisfaisante. Le principal reproche fait à Freud par Grünbaum, est de n'avoir jamais donné de confirmation clinique indépendante pour ses thèses sur le refoulement dans le rêve, confirmations qui ne soient contaminées par les attentes théoriques de Freud.(2). Grünbaum en conclut à l'effondrement total de l'étiologie psychanalytique, lequel ruinerait radicalement la pertinence de la méthode d'investigation de l'association libre dans la conduite de l'enquête étiologique. Car Freud, explique Grünbaum, « avait énoncé cette règle fondamentale de l'association libre comme une maxime de recherche clinique, parce qu'il pensait que les associations régies par elle permettaient d'identifier de manière fiable les agents pathogènes inconscients de la névrose ».(3)
Publié par vdrpatrice à 09:50:15 dans Adolf GRÜNBAUM. | Commentaires (0) | Permaliens
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