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Alain Bagnoud

Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)

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Clichés | 06 mai 2008

Certains prennent plaisir à se noyer dans les clichés. Le garçon face à moi sur la Le déclic, par Manarabanquette brune a toute la panoplie rap. Le crâne rasé. Les chaînes. La casquette. Les pantalons trop larges et trop bas, le sweat-shirt idoine. Anneau dans le nez.

Il lit une BD érotique de Manara et prend un air provocateur et gêné quand il voit que je lorgne la couverture.

Dans cette gare, j'ai eu rendez-vous avec un ami pour fêter la publication d'un manuscrit commun. Il y avait des champs de blé près de la maison où il vivait. Nous avions bu de la gentiane. Depuis, tout s'est un peu réduit.

Plus loin, un parc d'attraction, avec ses tentes blanches pointues, son labyrinthe, ses hauts toboggans. Une grande éolienne à trois pales tourne à vitesse réduite .

Le fleuve passe comme le temps depuis Héraclite. Ce temps qui devait nous apporter la sérénité et le détachement. Semblait-il. Nous avait-on promis.

Je ne sais pas à quel stade je suis censé me trouver. Mais je suis optimiste : c'est la saison des asperges, et bientôt il y aura des fraises.

Publié par Alain Bagnoud à 09:13:31 dans Transports | Commentaires (5) |

Pluie | 30 avril 2008

PluieLes arbres trempés, les haies ruisselantes, la route qui miroite, les lumières orange des réverbères.
Personne à cette heure. Les villas de la banlieue cossue sont closes, fenêtres noires. Les grilles des portails hautes et pointues. Il y a sur les montants l'annonce que ces maisons sont surveillées par une société de sécurité privée au logo militaire.
Des chiens aboient quelquefois dans les jardins. Un feu passe au vert mais il n'y a pas de voitures sur la route.
L'arrêt de bus heureusement est abrité, rectangles de plexiglas entre des montants en aluminium, et la colonne géométrique des distributeurs de tickets éclairée. Une baraque en bois, plus loin, dans une propriété, doit contenir des outils de bricolage.
A cette heure, tout dort. Pas un chat. Si, quand même, furtif, roux comme un renard, queue basse, mouillé comme tout ici.
Plus loin, plus tard. La ville. Les lumières se reflètent sur les trottoirs, roses, blanches, vertes et bleues, dans les rues commerçantes où un Asiatique, l'air transi et pauvre, s'abrite sous le porche d'une banque.

Publié par Alain Bagnoud à 11:28:51 dans Transports | Commentaires (2) |

Bise | 16 avril 2008

   Genève en hiver, par Fred
Cette fois, la bise s'est levée. Elle soulève le capuchon de la petite blonde et menace la casquette de capitaine du Breton à barbiche blanche qui parle de son bateau, là-bas dans le Finistère. Ils attendent devant les hautes grilles du parc, désormais fermées la nuit. Les pédés y entrent quand même par un endroit où le sommet du mur s'est affaissé, et c'est d'autant plus excitant.
Des bandes en plastique cernent toujours le périmètre de la bijouterie où il y a eu un hold up violent avec blessé. La police a attrapé l'un des agresseurs. Vêtu comme un agent d'assurances. 
Il avait eu le temps de jeter les montres Rolex, les bagues en platine et les colliers de diamants dans une poubelle du centre-ville.
C'est de là qu'un employé honnête de la voirie les consciencieusement rapportés.
Avec son salaire, s'il veut se payer un de ces colifichets, il faut qu'il économise pendant des dizaines d'années. Mais il a le plaisir de se sentir vertueux.
Plus loin, devant la porte d'un supermarché en cours de fermeture, un groupe d'ados en survêtement frime et prend l'accent des banlieues françaises. Ils se taisent soudain. Ils se font tout petits. Ils savent qu'ils ne font pas le poids devant les petits beurs qui passent. Des garçons venus d'Annemasse pour vendre du shit.
Une fille en jupe courte se faufile entre les voitures arrêtées autour du rond-point, leurs gros feux rouges arrières comme les lanternes d'une longue caravane. Elle sort de la librairie qui est à côté de chez Davidoff, où des clients venus de loin se ravitaillent en cigares de luxe.
C'est pour ça que je suis venu dans cette ville : les librairies et les cafés.

Publié par Alain Bagnoud à 11:50:24 dans Transports | Commentaires (4) |

Roches noires | 07 avril 2008

   Vallée de la Loue par temps d'orage, par Courbet
Les roches sont noires au sommet de la falaise sous le ciel tumultueux. Il y a des amandiers au bas, dépourvus de feuilles, le long des voies de la SNCF grillagées pour empêcher les animaux, les passants et les suicidaires d'encombrer les voies.
Une femme est de l'autre côté, cuissardes noires, petite jupe malgré le froid. Très blonde. Près du parking d'autoroute, à attendre les camionneurs qui font une pause.
Le monde est désert, et je me demande si le ciel l'est aussi. J'ai envie d'un petit verre de marc ou de vin blanc sec. Mes chaussures sont confortables et souples, noires avec des coutures beiges. Je peux marcher des heures avec elles, traverser les prairies gelées et les forêts encore hivernales.
Tiens, des corbeaux qui volent comme une œuvre d'art cinétique, accusant la grandeur et la profondeur du ciel ! Ou peut-être des corneilles...
Il y a un cheval dans un champ clôturé. Curieux ou gourmand, il s'approche pour voir si je n'ai pas des carottes à lui donner.
J'ai une montre Swatch, des jeans 501, une windjack qui avait appartenu à mon père, toute noire avec deux lignes rouges qui montent sur les manches. Windjack. C'est ce qu'il m'a dit en me la donnant. « Est-ce que tu veux ma windjack ? » Le mot n'est plus utilisé depuis longtemps. Qu'est-ce qu'on dirait aujourd'hui ? Une parka ?
L'auberge rouge est toute proche, son hôtesse jolie et ses nourritures africaines.

Publié par Alain Bagnoud à 10:26:31 dans Transports | Commentaires (1) |

Monochrome | 28 mars 2008

                 Illusion, par Gérald Rast

Elle a les cheveux coupés très courts, presque ras. Elle est vêtue de noir. Une femme dominante. C'est une ancienne hôtesse de l'air qui cherche à se recycler dans le social après avoir eu de graves problèmes de tympans à cause d'une dépressurisation trop rapide.

Quand elle est passée à la galerie, elle s'est arrêtée devant le monochrome jaune, elle a regardé la liste des prix. Désormais, a-t-elle dit en plaisantant, je change d'objectif et je me mets à la peinture.

Une autre femme, derrière. Elle porte un pull rouge. Elle est arbitre de tchoukball depuis plusieurs années. C'est le seul sport d'équipe joué avec une balle où on ne touche jamais l'adversaire qui joue contre vous. Si tout le monde appliquait les règles du tchoukball, il y aurait le respect et la paix dans le monde, pense-t-elle.

Mehmet, lui, est réfugié. Il est ami avec Joss, un homme qui avoue se donner bien de la peine pour se faire une tête de démon. En fait, il ressemble plutôt à Maurice Béjart.

Ça fait toujours rire Mehmet quand Joss parle de Satan. Il voit le drapeau des USA qui brûle. C'est comme ça qu'ils appelaient les Etats-Unis, dans les discours. Le Grand Satan.

La nuit est complètement tombée maintenant, et je me demande jusqu'à quel point il est possible de se servir de la vie des gens pour écrire ces petits textes.

 

(L'illustration,, Illusion, est un tableau-tapisserie de Gérald Rast. Contact: geraldrast@bluewin.ch)

Publié par Alain Bagnoud à 08:38:04 dans Transports | Commentaires (4) |

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