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Alain Bagnoud

Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)

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Céline et Proust | 01 mars 2008

Manuscrit de Proust
Manuscrit de Céline

















1ère page du Voyage au bout de la nuit            Dernière page du Temps retrouvé

Résultat final de la course littéraire, section lettres françaises du XXème siècle. On s'arrache les cheveux devant la photo-finish. Il y a deux gagnants qu'on n'arrive pas à départager.
On a beau pour essayer de trancher les jucher sur des podiums construits en empilant biographies et ouvrages critiques à chacun consacrés, impossible de voir qui est finalement le plus haut
A ma gauche, Marcel Proust. A ma droite, Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline. Lequel est le premier? Lequel le plus grand?
On se dispute. On jauge les oeuvres. On fait s'affronter la littérarité de l'un et l'oral que l'autre a introduit dans l'écrit. On glose sur leurs origines sociales dissemblables. Leurs existences contraires. Leurs idées, leurs goûts, le caractère volontaire ou imposé de l'isolement dans lequel ils ont fini tous deux par écrire.
Décidément, on n'arrive pas à savoir lequel aura le privilège d'orner la couverture des manuels de l'avenir destinés aux collégiens. « XXème siècle français, l'âge des convulsions ».
Dans ce combat, Céline a pourtant quelques casseroles parce qu'entre 1936 et 1941, il a écrit quatre pamphlets que personne ne lit plus puisqu'ils ne sont pas republiés. Pas par censure. A cause de la volonté de sa femme, Lucette. Des pamphlets qui paraît-il (je ne les ai pas) sont de la dynamite.
Céline y exprimerait sa haine du communisme, un antisémitisme quasiment névrotique et finalement, sous l'Occupation même, des opinions très favorables aux nazis.
La disparition de ces textes laisse le champ clos aux suppositions et aux rumeurs. Certains y ont admiré la création verbale, l'inventivité dans l'invective, le souffle épique. Des thuriféraires ont minimisé leur portée idéologique.
De toute façon, disait ultérieurement Céline qui se posait en victime, il n'était pas un homme à idées mais un « homme à style ».
On s'en aperçoit dans ses romans. Un style si particulier qu'il est impossible de l'imiter sans le pasticher. Chaque phrase de lui est reconnaissable. La langue et la grammaire rendues plastiques par les richesses des tournures populaires, par les trous des fameux points de suspension, par le lyrisme émotif, donnent à son écriture une beauté hypnotique.
Ce travail sur la langue a commencé dès son premier roman. Le célèbre « Voyage au bout de la nuit », un texte semi-autobiographique. Son double, Ferdinand Bardamu, y raconte la guerre de 14 (où Céline, engagé volontaire, a été grièvement blessé), les voyages en Afrique et en Amérique, la médecine, que le docteur Destouches pratiquait à Clichy, puis à Meudon.
Tout est travaillé selon une célèbre méthode: prendre le réel en le noircissant. Le lecteur se retrouve ainsi dans un monde épique, lyrique, burlesque, peuplé de personnages épinglés par un regard de caricaturiste, mais aussi profondément humain. Un monde où l'ennemi, c'est l'argent qui agit comme un cancer de l'âme.
Un monde qui, comme celui de Proust, est autonome, individualisé, et paraît finalement plus profond, plus puissant, plus riche et plus réel que le vrai.

Publié par Alain Bagnoud à 11:16:10 dans Proust | Commentaires (5) |

Balzac et Proust (2) | 20 février 2008

Marcel (car le narrateur de Proust s'appelle Marcel, n'est-ce pas ? Je prends mes prHonoré de Balzac par Louis Boulangerécautions, mais on m'a reproché de pratiquer sans vergogne l'amalgame entre la biographie et l'œuvre).
Marcel, donc, sort de chez Mme de Villeparisis et est rattrapé par M. de Charlus, qui lui fait une proposition.
A ce moment, les lecteurs de Balzac dressent l'oreille, tant la parenté entre ce discours et celui que fait Carlos Herrera au jeune Lucien de Rubempré, quand il le rencontre, est patente.
Mêmes références entortillées et énigmatiques. Mêmes allusions à une franc-maçonnerie, à une société secrète mystérieuse dont on ne comprend pas les buts et les mœurs. Même offre d'amitié. Même proposition de l'homme âgé qui veut être le Pygmalion du jeune homme et le faire réussir par des moyens mystérieux, à condition que l'autre lui consacre sa vie exclusivement...
Est-ce que Proust entend reconnaître immédiatement sa dette ? Est-ce qu'il veut donner finement un indice d'intertextualité ? Est-ce que, tout baigné dans ses souvenirs et dans l'ambiance balzacienne de son modèle, il continue son évocation par d'autres moyens ?
En tout cas, le nom apparaît presque tout de suite après. Dans une sorte d'incise qui coupe le flux de la proposition que fait Charlus.
C'est Marcel, le naïf Marcel, qui l'introduit, tout obsédé par son amour présent et sans espoir, Marcel qui ne comprend rien et va provoquer l'agacement de son interlocuteur :
« - La duchesse de Guermantes semble très intelligente. Nous parlions tout à l'heure d'une guerre possible. Il paraît qu'elle a là-dessus des lumières spéciales.- Elle n'en a aucune, me répondit sèchement M. de Charlus. Les femmes d'ailleurs, n'entendent rien aux choses dont je voulais parler. Ma belle-sœur est une personne agréable qui s'imagine être encore au temps des romans de Balzac où les femmes influaient sur la politique.... »

Publié par Alain Bagnoud à 11:29:26 dans Proust | Commentaires (5) |

Contre Sainte-Beuve, par Marcel Proust | 08 février 2008

Contre Sainte-Beuve est un livre de critique. Une ébauche de livre plutôt. Proust ne l'a jamais fini.
Pendant sa rédaction, il a commencé les premières scènes de ce qui deviendra A la recherche du temps perdu, qui a commencé à dévorer tout son temps, s'est développé au Sainte-Beuvepoint de ne plus lui laisser le loisir de terminer l'essai. Mais celui-ci avait rempli sa fonction. C'est en essayant de clarifier sa notion de l'art, de la littérature, de la création, que Proust a pu se lancer dans le grand roman qui l'attendait.
En fait, tout part d'une irritation. Proust était agacé par Sainte-Beuve, ce critique célèbre et célébré du XIXème siècle.
A cause de sa conception de l'écrivain d'abord. Pour Sainte-Beuve, l'auteur idéal devait être un dilettante, un amateur éclairé qui se consacre aux relations, aux mondanités, aux conversations, qui passe agréablement le temps, avec légèreté, puis, touché par la muse, lâche ici ou là un texte délectable.
A cause de sa conception de la critique ensuite. Pour comprendre un livre, dit Sainte-Beuve, il faut tout savoir de celui qui l'a fait, interroger ceux qui l'ont connu, lire ses lettres, collectionner les anecdotes sur lui...
Deux conceptions qui ont amené Sainte-Beuve à beaucoup se tromper. Proust relève ses plus grossières erreurs de jugement et explique en quoi le critique ne comprenait rien à la littérature. Sur Balzac, sur Flaubert, sur Nerval, sur Baudelaire, sur Stendhal. Dans des analyses où se déploient la grande intelligence de Proust, sa sensibilité, sa connaissance de la grammaire, son oreille musicale et sa capacité exemplaire à l'explication de texte.
Pour ce travail, Proust s'appuie déjà sur ce qu'il deviendra, qu'il n'est pas encore au moment où il rédige Contre Sainte-Beuve : un auteur qui travaille, peu préoccupé des autres et de leur opinion mais obsédé par la mise au jour de relations exactes, imagées, poétiques, par la création d'une prose personnelle et cohérente, sans se disperser, sans rechercher directement le suffrage des autres, tout concentré sur une vérité intérieure qu'il veut faire surgir.
Et il sait bien, lui le mondain pas entièrement repenti, que le meilleur de lui est dans cette activité d'écriture, et non dans les prestations sociales, toutes brillantes et admirées fussent-elles.

Publié par Alain Bagnoud à 09:13:07 dans Proust | Commentaires (2) |

Proust, madeleine et pain grillé | 15 janvier 2008

   Signac, Le boulevard de Clichy sous la neige 

Dans une préface à son essai, Contre Sainte-Beuve (Pléiade, page 211), Proust conte un épisode intéressant de sa vie.

Il rentre un soir chez lui, fatigué, mort de froid à cause de la neige qui tombe, et regagne sa chambre pour y lire sous la lampe. Sa vieille cuisinière lui propose alors, contre son habitude, du thé et quelques tranches de pain grillé. Il les trempe dans le breuvage.

Et ? Et ? Oui, vous avez deviné.

Et le passé resurgit ! Toutes les vacances d'été qu'il passait enfant à Illiers. Issues des sensations liées aux moments où, après son réveil, il allait voir son grand-père qui lui donnait des biscottes semblables.

Ça vous rappelle quelque chose, ça rappelle quelque chose à tous ceux qui se piquent un peu de littérature, même s'ils n'ont pas lu Proust, n'est-ce pas ? Dans La Recherche, il y a le même épisode mais transformé. Le grand-père est devenu tante Léonie et le pain grillé une madeleine. Pourquoi ?

Le changement de personnage est facilement explicable : le grand-père dans le roman est une simple silhouette dont la grande action d'éclat est d'accepter du cognac, ce qui tourmente sa femme et la rend malheureuse. Au contraire, la tante Léonie a une place importante. Ridicule et touchante, elle incarne la vie de province, ses commérages, sa petitesse et son intérêt. Son enfermement préfigure la maladie du narrateur et évoque probablement pour Proust sa propre réclusion. Léonie est un double du narrateur, dans la maladie autant que dans l'observation minutieuse et un peu commère des autres. D'ailleurs leur lien est symbolisé par un acte fort : elle le fait l'héritier de sa fortune et de ses meubles, qui finiront au bordel.
Mais le pain grillé ? Pourquoi le remplacer par une madeleine ? A cause du nom ? Lié à la pécheresse Marie-Madeleine ? (Et nous revoici au bordel ou pas loin.)
Il y a sans doute d'autres raisons. La forme du biscuit. Cette espèce de coquillage nervuré qui thématiquement renvoie à la partie maritime de La Recherche, Balbec.
C'est aussi une gourmandise plus noble et luxueuse que du vieux pain récupéré. Plus digne de la vie mondaine du narrateur qui fréquente duchesses et salons aristocratiques.
A moins qu'il ne faille lire quelque chose de plus fondamental dans cette intéressante féminisation, qui est la marque du passage de l'essai au roman : le pain grillé devenant une madeleine et le grand-père une grand tante.
Par exemple en la mettant en relation avec ce qu'affirment éditeurs et libraires.
Ils signalent en effet que les lecteurs d'essais sont majoritairement des hommes, et que les lecteurs des romans, eux, sont des lectrices...
Alors, ami lecteur ? Amie lectrice ?

(Publié aussi dans Blogres.)

Publié par Alain Bagnoud à 10:21:36 dans Proust | Commentaires (11) |

Doncières, Proust et l'amitié | 17 décembre 2007

   Henri Rousseau, Les artilleurs
Après ce morceau de bravoure qu'est la baignoire de la princesse de Guermantes, il y a, dans la lecture de la Recherche un petit moment très particulier. C'est quand le narrateur, amoureux de la duchesse, va à Doncières voir St-Loup et goûte par procuration aux charmes de la vie de garnison.
Ce moment est comme une miniature insérée dans le grand ensemble, une sorte de vitrail militaire. Un épisode à part. Son charme pour moi tient d'ailleurs sans doute à autre chose : probablement au fait que ce passage est, dans l'œuvre de Proust, le grand éloge de l'amitié.
Amitié que le narrateur ne concevait pas, avant. Il s'étonnait jusque là que St-Loup s'intéresse à lui, ne comprenait pas les sentiments qu'il lui portait et trouvait que l'amitié était peu de choses avant qu'il soit pris, lui, d'une sympathie immédiate et spontanée pour un officier qui dîne avec eux un soir. « Et de fait, nous causâmes presque toute la soirée ensemble devant nos verres des Sauternes que nous ne vidions pas, séparés, protégés des autres par les voiles magnifiques d'une de ces sympathies entre hommes, qui, lorsqu'elles n'ont pas d'attrait physique à leur base, sont les seules qui soient tout à fait mystérieuses. ».
Cet épisode de Doncières, exotique par les sujets qui y sont traités, par cet éloge de la théorie militaire à quoi il est donné une beauté esthétique, gagne aussi à être lu un peu avant le début de l'hiver. Alors, au lieu de ressentir la tristesse de l'automne qui finit, il nous vient une sorte de plaisir à retrouver le froid, le vent, le givre, qui semblent des choses merveilleuses et poétiques.
Et puis je dois aimer ce morceau de Doncières pour une autre raison encore. N'est-ce pas là que Proust parle du Valais, ce qui doit me plaire, à moi Valaisan. Je cite. C'est Saint-Loup qui parle au narrateur :

- Mais, voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré?
Ô nostalgie du pays ! Heimweh !

Publié par Alain Bagnoud à 09:06:26 dans Proust | Commentaires (0) |

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