
Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)
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Evidemment, si j'ai commencé à lire Thomas Pynchon, un écrivain américain né en 1937, c'était à cause du mythe. Sa disparition. Le fait que personne ne sache ce qu'il était devenu depuis 30 ou 40 ans. Sa photo en marin, une des rares qu'on avait de lui. Le mystère autour de sa personne.
Des choses extraordinaires circulaient. Des rumeurs se transmettaient. Pynchon se serait déguisé en femme, en Noir, en kangourou. Il aurait été traqué par le FBI à cause de ses opinions politiques. Il aurait vécu à Mexico où on l'aurait connu sous le surnom de Pancho Villa. Il se serait terré dans l'Amérique profonde, ou en Alaska, ou en Californie, ou à l'étranger. Ce serait une sorte de hippie saturnien et fumeur de pétards. Il aurait été le portrait original de l'écrivain disparu qui ré-écrit toujours le même livre dans un roman de Don DeLillo, Mao II, qui parle d'un auteur caché dans la nature, prenant des précautions infinies pour brouiller les pistes, circulant sur des chemins de campagne et exécutant des détours extraordinaires pour éviter qu'on localise sa tanière.
Tout ça n'est plus d'actualité. L'affaire s'est calmée. D'abord avec une image volée de l'écrivain amenant son fils à l'école, je crois, dans les rues de New York, il y a quelques années. Ensuite avec un plan diffusé par CNN en 1997, dans lequel on voit des passants à New York toujours, parmi lesquels, dit la télévision, il y a Pynchon.
Finalement, en échange du respect de sa vie privée, celui-ci a donné une interview aux journalistes qui le traquaient. On s'est rendu compte qu'il vivait tranquillement en famille, qu'il faisait ce que font tous les écrivains : écrire et déjeuner avec leurs pairs pour parler boutique.
Simplement, Pynchon n'aime pas les journalistes et refuse qu'on le prenne en photo. Soit pour des raisons idéologiques (l'image et le mot, ce genre de choses). Soit pour des raisons personnelles. Peut-être tout simplement parce qu'il n'aime pas son physique.
Enfin ça le regarde, me dira-ton, et ça n'a aucune importance, puisque ce qui compte, ce sont ses livres.
Voire. En effet, comme je vous le disais au début de ce billet, c'est le mythe Pynchon qui m'a attiré d'abord, et qui m'a fait acheter ses livres. Cette disparition de l'auteur. Qui aurait donc pu être une simple stratégie médiatique.
Mais on voit bien que non en lisant ses livres.
C'est plein de paranoïa.
Publié par Alain Bagnoud à 08:55:48 dans Panthéon | Commentaires (0) | Permaliens

Bois sec bois vert en comprend dix. Digressifs, de genres divers, impossibles à résumer, pleins de fantaisie. Mais unis et portés par une langue magnifique, savante et souple, érudite, sensuelle, impulsive et sophistiquée. L'un parle d'un poète lyrique provençal. L'autre d'une jeune fille balte qui finit par trouver un diamant après bien des pérégrinations. Certains évoquent des voyages ou des vagabondages, parlent de la Loire ou de Rome...
Il suffit de se laisser porter. Et alors, quel bonheur !
(Publié aussi dans Blogres.)
Publié par Alain Bagnoud à 09:18:22 dans Panthéon | Commentaires (1) | Permaliens
La Bâtarde, de Violette Leduc, est donc un chef-d'œuvre autobiographique.
Qui raconte une existence peu banale. Violette Leduc est née bâtarde, d'une domestique engrossée par le fils du maître. Traitée durement par sa mère pour qui elle incarne la faute et le mépris social qui la suit, elle vit à Valenciennes avec sa grand-mère qui, elle, lui donne de l'affection et restera pour Violette un souvenir tendre et réconfortant. Elle connaît ses premières amours saphiques en internat. Puis elle monte à Paris.
Elle fait de petits boulots dans l'édition, le cinéma et le journalisme, tourne autour de l'écriture, jusqu'à ce que Maurice Sachs la lance définitivement dans la rédaction de romans - et accessoirement dans le marché noir : c'est la guerre.
Violette Leduc, avec un corps élégant mais un visage peu conforme à la beauté classique. Simone de Beauvoir, son amie, son soutien, son mentor, parlera à son propos de « brutale laideur ». Violette Leduc bisexuelle, commençant par des femmes, se mariant ensuite avec un homme dont elle exige une profuse activité sexuelle, tombant amoureuse régulièrement d'homosexuels avec qui rien n'est possible : elle refuserait leurs avances s'ils lui en faisaient, puisqu'elle n'est pas un garçon. Si, c'est très logique. Violette Leduc éprouvant des passions pour des femmes inaccessibles, comme Simone de Beauvoir par exemple.
Bref, Violette Leduc n'est pas simple. Violette Leduc est même violemment perturbée. Elle a des tendances maniaco-dépressives, connaît les asiles psychiatriques et n'est pas facile à vivre.
Dans La Bâtarde, l'auteur se fait un devoir de dire tout ça ou au moins de l'évoquer. Ce qui a fait scandale lors de la publication du livre (1964). Elle parle de sa sexualité, évoque ses crises, ses difficultés, sa vitalité, sa rudesse, sa laideur. C'est un portrait d'elle-même qui est fort, troublant, attachant.
Et puis le contexte intéresse aussi. Les anecdotes, l'époque, les gens. La mode, par quoi elle est fascinée. Les couturiers les plus cèlèbres de l'époque. Les écrivains de Plon où elle est échotière. Les acteurs et des mondains chez Synops, une boîte qui s'occupe de cinéma. Maurice Sachs, avec qui elle vit quelques mois.
Et cette écriture !
Violette Leduc, La bâtarde, L'Imaginaire Gallimard
Publié par Alain Bagnoud à 09:30:41 dans Panthéon | Commentaires (0) | Permaliens
Visionnaire, Huxley, dans cette fable de science-fiction utopique qu'est le Meilleur des mondes? Evidemment. Il a prévu toutes sortes de choses qui sont arrivées. La consommation à outrance et les objets comme principale jouissance. Le jeunisme et ses avatars : infantilisme, refus de la dégradation du corps à tout prix, évacuation de la mort. Un système de castes satisfaites de leur sort. Comme nous le sommes. Bien contents de ne pas être plus bas et qui ne contestons pas ceux qui sont plus haut.
Ou encore le sexe considéré seulement comme une distraction.
Quoique là, non ! Il y a encore du travail. Nous n'arrivons pas, décidément, à mettre dans trois cases distinctes les sentiments, la sexualité récréative et la reproduction. Mais nous y travaillons.
Seulement, Huxley était encore un peu aveuglé par sa vieille société. Cette idée d'envoyer les déviants en exil...
Car à la fin de son livre, on règle le sort des inadaptés. De ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas s'intégrer à la société parfaite du loisir, de la distraction et de l'infantilisme. Qui s'obstinent à cultiver leur moi, à développer leur individualité, à réfléchir sur leur existence et sur la société dans laquelle ils vivent.
On les expédie dans des îles. L'Islande, les Falklands ou des paradis tropicaux, à choix. Une punition qui est en fait une récompense. Les marginaux se retrouvent avec des gens comme eux dans une petite société d'élite qui partage les mêmes préoccupations et peut s'interroger tant qu'elle veut sur Dieu, l'Art, la Création, la Science, la Littérature.
Nous avons résolu le problème à moins de frais. Chez nous, on les garde à l'intérieur. Bien au chaud, abolis, sans danger pour quiconque, puisque personne ne les écoute.
Et comme il faut garder les apparences et les faux-semblants, on fait passer à la télévision des marionnettes censées incarner ces gens : des fantoches inoffensifs généralement pourvus d'une ou deux idées générales, dont le rôle est d'incarner une fonction et de participer à la société du spectacle.
Vous voyez de qui je parle ? Non ? Moi non plus.
(Publié aussi dans Blogres.)
Publié par Alain Bagnoud à 08:41:50 dans Panthéon | Commentaires (3) | Permaliens
C'est par ce discours que Rousseau est entré en littérature à 38 ans. On connaît l'histoire. Il rendait visite à son ami Diderot, emprisonné dans le donjon de Vincennes. Il a vu,
dans un journal je crois, la question du concours de l'Académie de Dijon. Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs.
Du coup, explosion, éblouissement ! Rousseau devient un autre homme (c'est lui qui le dit).
Il se met immédiatement, là, en chemin, à écrire une partie de son Discours. La prosopopée de Fabricius, un austère consul romain, qui aurait été choqué, pense Rousseau, de voir le luxe qui a suivi sa mort.
Comme lui, Rousseau estime que les sciences et les arts sont liés à la décadence.
Au départ, dans une sorte d'âge d'or indéfini et fantasmé, il y avait la franchise rustique, la liberté originelle, la pauvreté, la vertu. Les vraies valeurs. Amour de la liberté, de la patrie, de la religion, frugalité, simplicité.
Et pas besoin de philosophie pour les connaître ! Ces « principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois [celles de la vertu] de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions » ?
Puis, estime notre philosophe, à mesure que se sont développées les lois et les institutions, depuis la « barbarie » du Moyen Age (le mot est de Jean-Jacques), les a accompagné le développement des sciences et des arts qui « étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer. » (Comment ne pas citer cette phrase ?) Qui affermissent le pouvoir et la tyrannie, donc.
Alors, tout fout le camp. Les gens deviennent hypocrites, superficiels par envie d'être applaudis, oisifs, vaniteux. La vertu militaire et les qualités morales se perdent. Nombreux exemples, partout dans l'histoire. Rousseau les cite tous. Seuls sont sauvés les grands esprits, à condition qu'ils conseillent les rois et mènent les peuples vers la sagesse retrouvée.
Bon, il est difficile de croire désormais que l'amour de la liberté et le respect de l'autre fleurissent dans les tribus. Cette idée du bon primitif bien rustique que le progrès corrompt, elle était novatrice, révolutionnaire, originale, elle inspire encore des mouvements de retour à la nature comme ceux des écologistes, mais on en est globalement un peu revenu.
Rousseau jamais. L'Académie de Dijon couronne son discours en 1750, et c'est le début de la gloire - et des ennuis.
Et des travaux scolaires ! J'ai lu ce texte à cause de ma fille Eveline. Celle qui revient de Chine, vous savez. Un devoir d'école.
Heureusement qu'elle existe, l'école ! Sans elle, il n'y aurait plus de classiques, et je n'aurais jamais pris connaissance de ce texte à la construction obscure et à la langue somptueuse : rigueur, précision, force, expressivité, chaînes de personnifications et de métaphores, sombre éclat du langage... Quel maître !
Publié par Alain Bagnoud à 10:02:12 dans Panthéon | Commentaires (2) | Permaliens
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