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Alain Bagnoud

Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)

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Femmes | 16 mai 2008

Chiquésa, groupe de femmes acadiennesIl y a quelque chose d'étonnant dans Viola, le texte que Silvia Ricci Lempen a donné au recueil Rencontre (éditions de L'Aire). Un texte, je le précise tout de suite, qui a d'indéniables qualités littéraires. C'est autre chose qui me trouble.
L
e regard que l'auteur pose sur les hommes. Les mâles. Voici une citation prise à la fin de la première page: « Les membres du Département de langues modernes, auquel j'étais provisoirement rattachée, étaient pour la plupart des femmes de la génération de mes filles, dont j'admirais l'intelligence, l'énergie, l'ambition et la terrifiante compétence. Je souhaitais de tout cœur qu'elles arrivent à leurs fins, aux fins qu'elles poursuivaient en percutant avec ardeur les touches de leurs ordinateurs, en galopant dans les couloirs sur leurs petits talons qui faisaient un bruit de castagnettes. Les quelques mâles grisonnants du Département se garaient prudemment sur leur passage - mais c'est pour mieux vous manger, pensais-je, c'est pour mieux vous broyer. »
Le texte se présente comme autobiographique. L'auteur réside pendant cinq semaines dans le Nord du Pays de Galles. Elle y rencontre une jeune femme qu'elle renomme Viola. Lourde symbolique dans ce nom. Viola, 28 ans, « docteure en biologie marine ». Une femme brillante qui  a été écartée des postes qu'elle méritait par la conjuration des mâles. Elle occupe un poste à mi-temps de documentaliste à l'université et complète son salaire minable en surveillant un foyer d'étudiants. A la fin, son poste est supprimé. Mais Viola n'est pas révoltée, n'a aucun désir de gagner sa vie autrement, n'a aucun autre projet.
Certes, il s'agit ici de littérature à idées, ce qui explique l'utilisation de clichés rebattus. On est quand même surpris que sous la plume d'une féministe, ceux-ci soient exactement les mêmes que ceux des machistes. Viola, c'est la femme fragile, soumise, incapable de se débrouiller, de prendre son destin en main. La femme incapable, sans réaction devant le complot masculin, qui ne sait finalement pas se défendre seule, qui aurait besoin d'un appui, de quelqu'un qui la guide, la soutienne.
Mon expérience du monde est limitée, mais dans le milieu de l'enseignement que je fréquente depuis plus de vingt ans, je n'ai pas l'impression que ce portrait corresponde à celui de mes collègues femmes. Certes, je ne connais pas le monde de l'entreprise et Silvia Ricci Lempen, ancienne rédactrice en chef de Femmes suisses, a probablement une vision plus globale que la mienne.
Mais je me demande quand même si continuer à colporter de tels poncifs est bien utile à la cause féministe. Il me semblerait dommage que les jeunes filles se voient comme ces êtres fragiles et forcément victimes inéluctables du mâle forcément dominateur et prédateur. Qu'elles voient en tous les hommes forcément des ennemis naturels et implacables à qui elles devront forcément se soumettre en fin de compte.
Elles vont avoir à lutter, contre les inégalités de traitement, mais aussi contre des individus, mâles ou femelles, qui voudront s'approprier les places disponibles, et il me semble qu'il y a peut-être des qualités autres que la faiblesse féminine à mettre en valeur, par exemple dans ce futur roman dont rêve Ricci Lempen et dont elle parle abondamment.
Une fiction sur les femmes. « J'aimerais écrire sur elles un roman d'un million de pages où leurs histoires proliféreraient et s'enchevêtreraient, envahissant l'espace de l'imagination, prenant la place, dans l'imagination, des histoires de garçons qui grimpent à la proue et hurlent à l'océan « I am the king of the world ! »
J'espère que ce roman se fera, mais qu'il y aura autre chose dedans que la déception, le découragement, le ressassement des vieux stéréotypes, et l'illustration du désir féminin d'auto-anéantissement dont parle Ricci Lempen en citant Christa Wolf1). Qu'il y aura aussi là-dedans des femmes résolues hurlant : « I am the queen of the world. »

1) « J'affirme que chaque femme qui, dans notre aire culturelle, s'est aventurée dans les institutions marquées par les représentations masculines, a dû éprouver le désir de l'auto-anéantissement. »


Rencontre, collectif, Editions de l'Aire

(Publié aussi dans Blogres.)

Publié par Alain Bagnoud à 09:41:11 dans Lectures | Commentaires (0) |

Samedi par Ian McEwan | 07 mai 2008

Un avantage de ce blog, c'est que j'y note la plupart de mes lectures depuis que je l'ai Ian McEwanouvert. Je peux donc rafraîchir ma mémoire si nécessaire.

C'est donc avant de commencer à le tenir que j'avais lu du McEwan. Des nouvelles il me semble. Il y avait peut-être sur la couverture du livre en version française la photo d'un bébé. Impossible de me souvenir d'autre chose, sinon d'une impression globalement positive.

Impression qui se confirme avec Samedi.

Le roman raconte la journée d'un chirurgien du cerveau, avant le début de la deuxième guerre du Golfe. Vous vous souvenez ? Les Etats-Unis et l'Angleterre massaient leurs hommes dans les sables, Blair avait la preuve de l'existence des armes de destruction massive, on comptait sur Blix, l'expert des Nations-unies, pour sortir tout le monde du pétrin.

Il y a justement, ce samedi dont parle McEwan, une gigantesque manifestation contre la guerre à Londres. Perowne, le héros chirurgien, est plutôt pour la guerre : il compte parmi ses patients un Irakien torturé qui lui a expliqué l'inhumanité du régime de Saddam. Les enfants de Perowne, un bluesman et une poétesse, sont plutôt contre.

D'autres événements du jour : le matin, Perowne voit un avion au réacteur enflammé atterrir, il joue au squash, accroche la voiture d'un voyou, visite sa mère qui ne se souvient plus de lui, reçoit toute sa famille, y compris son beau-père, grand poète évidemment alcoolique, réunion à laquelle s'invite le voyou humilié et désireux de se venger.

Le roman évoque surtout les rapports entre art et science, la complexité du monde, et les multiples interprétations qu'on peut essayer d'en tirer. Par exemple cet avion en feu, successivement vu comme un accident coûteux en vie humaine, un attentat terroriste, un transport de matériel pédophile, un simple accident d'avion cargo dans lequel, finalement, seule une partie de la cargaison sera perdue.

Ou encore les préparatifs de la guerre du Golfe, à quoi l'avenir dorénavant connu donne un relief particulier. Ce qu'on en a appris désormais contribue à l'impression que donne le livre, d'être au centre de l'univers, au milieu des informations, du chaos, sur une pointe d'épingle entre passé et futur. Sans que ceux qui vivent le moment détiennent les informations qui leur seraient utiles. Perdus dans un monde hasardeux mais à quoi on peut donner un sens, suggère McEwan, par la compréhension, l'empathie et le pardon.

Ian McEwan, Samedi, Gallimard

Publié par Alain Bagnoud à 12:35:11 dans Lectures | Commentaires (1) |

La vengeance des humiliés, par Philippe Cotter et Gilbert Holleufer | 29 avril 2008

ColumbineAprès avoir travaillé sur les racines de la violence (« Nazisme, terrorisme et tueurs en série » Editions Eclectica), Philippe Cotter se penche sur le sentiment d'humiliation. Ce qui est une suite logique. Enfin, je veux dire : une suite logique dans sa recherche. En ce qui concerne l'enchaînement des causes et des effets, évidemment, c'est le contraire. L'humiliation précède et suscite la violence.
D'où les questions que pose Cotter, docteur en relations internationales. Comment éviter que le sentiment d'humiliation nous submerge ? Et,  question subsidiaire mais non moins importante, comme éviter que les humiliés ne se vengent sur des victimes sans défense ?
Philippe Cotter traite autant de l'humiliation individuelle que collective, postulant que les deux sont prises dans des mécanismes identiques qui produisent des effets similaires, à l'échelle des individus ou des peuples. En gros : le sentiment d'humiliation, s'il ne peut être dépassé, produit une estime de soi « en permanence déficitaire. » L'accumulation crée une rage sourde, et l'explosion de la violence qui suit sert à restaurer sa propre fierté.
Et ceci, dit Cotter, est autant valable pour les jeunes tueurs du collège de Columbine (photo) que pour ceux qui se sont emparés des avions du 11 septembre.
Cotter affine son analyse, en différenciant violence sociale et violence extrême, en décomposant le sentiment d'humiliation en plusieurs catégories (sentiment d'infériorité, sentiment d'injustice, humiliation aveugle, défaut de reconnaissance, humiliation culturelle). 
Il donne des pistes d'intervention précoce pour désamorcer le processus et le maîtriser. De sorte que son essai, qui peut se lire comme un outil de prévention sociale, ferait aussi un excellent manuel à l'usage de manipulateurs cyniques.
Le texte est clair, ramassé, condensé, contient beaucoup d'idées vulgarisées et intéressantes. Il est suivi par une deuxième partie plus pratique de Gilbert Holleufer.
Ce spécialiste de la sociologie de la guerre, ancien Research Fellow à Harvard, a travaillé à partir de trois rapports qu'il a rédigés sur les données et témoignages de l'enquête du CICR. Les voix de la guerre/People on War (15'000 interviews dans 12 zones de conflit). On voit ce qu'il en est pratiquement en Bosnie, en Afghanistan et dans la région Israël/Palestine. Le point de vue des humiliés. Eclairant. 

Philippe Cotter, Gilbert Holleufer, La vengeance des humiliés, Editions Eclectica

Publié par Alain Bagnoud à 09:00:32 dans Lectures | Commentaires (11) |

Les amants du Spoutnik, par Haruki Murakami | 23 avril 2008

haruki murakamiIl y a chez plusieurs auteurs japonais qu'on m'a conseillé de lire quelque chose d'un peu pédagogique. En avançant dans Les amants du Spoutnik, par exemple, je me disais que ce texte conviendrait tout à fait à des élèves de 15 ans. Tout est bien expliqué, bien détaillé. Les gestes sont rendus minutieusement. Il y a un humour sympa, conventionnel et gentillet. Ça veut être un peu anticonformiste et excentrique, ça l'est de façon appliquée.
Il s'agit d'une jeune fille qui veut écrire et il y a quelques théories sur l'écriture qui semblent du niveau de quelqu'un qui se pose les premières questions de sa vie sur le sujet.
Elle s'appelle Sumire. Une fille dont K, le narrateur, est amoureux. Mais elle ne pense qu'à devenir écrivain et fait bien des efforts pour vivre en bohème (elle fume beaucoup et se couche à 3 heures du matin). Finalement, elle rencontre Miu, une femme d'affaire mariée, en tombe amoureuse et devient sa secrétaire assagie.
Bon, ça décolle un peu dans la deuxième partie, qui verse dans le fantastique. Sumire disparaît de façon inexplicable. Miu a vécu une expérience terrifiante de dédoublement dans une petite ville suisse qui a fait blanchir ses cheveux en une nuit. Le narrateur pressent l'existence d'un univers parallèle dans lequel Sumire se serait réfugiée.
C'est un peu plus intéressant. Mais ça ne me fait pas comprendre comment certains considèrent Haruki Murakami comme un des plus grands écrivains actuels.
Accusons déjà le traducteur. Il semble que les Japonais considèrent Murakami comme un styliste novateur.
Or on ne peut pas dire que cet aspect ressort dans la version française des Amants du Spoutnik.

Haruki Murakami, Les amants du Spoutnik, 10/18

Publié par Alain Bagnoud à 13:20:28 dans Lectures | Commentaires (9) |

L'arc-en-ciel de la gravité, par Thomas Pynchon (suite et fin) | 22 avril 2008

Bon, je suis arrivé au bout (voir ici, ici et ici). Avec la satisfaction que doivent ressentir les alpinistes quand ils ont gravi l'Anapurna.
762 pages serrées, une intrigue éclatée, des épisodes loufoques, des dGravity's rainbow, de Pynchon, couverture de l'édition originaleescriptions scientifiques, des transformations, des digressions en nombre. Il faut s'accrocher, mais, comment dire ? On se sent tout de même dans un livre important. Certaines scènes sont extrêmement cocasses. C'est une plongée dans un univers étrange et un livre puissant.
Je ne vais pas vous le résumer, ce serait d'ailleurs impossible. Ni gloser sur sa composition, minutieuse dit-on, où rien ne serait laissé au hasard. Par exemple, le nombre de chapitres de la deuxième partie (Une perm au casino Herrmann Goering) renvoie au symbole mathématique de l'infini (8), celui de la troisième partie (Dans la zone) à l'accélération gravitationnelle de 32 pieds par seconde ou les 12 chapitres de la fin (La contre-attaque), aux apôtres ou aux signes du zodiaque.
Tant mieux. Je fais confiance. C'est très travaillé. On le sent.
Un chaos organisé dans un monde absurde. Mais pas complètement décousu, donc.
Il existe des correspondances, des coïncidences, comme dans ces théories New Age, vous savez. Mais chez Pynchon, l'ordre caché est celui du complot et l'individu est joué, manipulé, plutôt que partie d'un tout harmonieux qui peut soudain être découvert. Le sens caché est forcément indécodable, mais ses fragments apparaissent et il  est possible de les relier par un effort de l'esprit.  Un effort qui s'appelle  la paranoïa.
Pas très gai, donc.
Mais malgré son pessimisme, Pynchon a une écriture allègre. Il rythme ses scènes comme un dessin animé, bourre son texte d'allusions à la culture populaire, invente des suites d'événements picaresques.
Et l'impression globale qui reste de ce livre, finalement, c'est la joie d'être quand même vivant dans un monde catastrophique,

Publié par Alain Bagnoud à 08:59:46 dans Lectures | Commentaires (0) |

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