Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

Bagatelles pour un massacre: un pamphlet antisémite de Céline | 11 mai 2012

Je n'avais jamais lu les pamphlets de Céline, cet auteur dont j'admire les romans. Il fallait s'y mettre un jour, pour compléter ma vision du problème Céline. C'est en effet une grande question, et finalement de toutes les époques : la responsabilité morale du créateur. En a-t-il une ? Doit-il être jugé sur les seuls critères de l'esthétique ? Faut-il séparer les œuvres et les idées ?

Les réponses fluctuent d'après les périodes, entre la théorie de l'engagement et celle de l'art pour l'art. De nos jours, on a tendance à ne pas dissocier le contenu et la forme. Nous sommes dans une période idéologique. Y en a-t-il eu vraiment d'autres ?

Bref, les pamphlets. Ils ne sont plus republiés, non qu'ils soient interdits, mais d'après la volonté de Lucette Destouches, femme de Céline et centenaire, qui s'oppose à leur reparution parce qu'ils ont fait, dit-elle, tellement de mal : à elle et à son mari! Étant donné l'âge de Lucette, les textes seront probablement bientôt en librairie. On les trouve déjà en quelques clics sur le net.

C'est ainsi que j'ai obtenu Bagatelles pour un massacre. Le livre commence par une rencontre avec un ami juif de Céline, Léo Gutman (dont le modèle est René Gutman, personnage réel). Le narrateur, qui donne toutes les apparences d'être Céline lui-même, explique à Léo que seules les danseuses l'intéressent désormais. Il veut faire jouer un ballet, « La naissance d'une fée ». On lit ensuite le livret de ce premier ballet, puis d'un deuxième que Céline veut proposer pour l'exposition universelle de 1937. Tous deux sont refusés. A cause des Juifs, dit Céline (la majuscule est de lui). Vient ensuite un monologue intérieur ponctué par des rencontres avec deux personnages, Popaul (son modèle est l'artiste Gen Paul) et Gustin Sabayote, le cousin de Céline.

Autant le dire tout de suite, ça devient vite insoutenable. Les Juifs sont responsables de tout ce qui va mal et insultés avec une férocité variée.

Son délire et sa paranoïa provoquent deux sentiments alternés. Parfois on rit, tellement c'est énorme, comme devant un théâtre de guignol où on se retrouve devant de simples silhouettes sans contenu, et où l'intérêt est le plaisir du jeu, de la verve, la poursuite entre Guignol et le gendarme. Parce que dans son hystérie maladive, Céline trouve le ressort d'une inventivité, d'une créativité virtuose. Puis on retombe dans le référent, le réel, et on se sent avili par cette lecture, entraîné vers le bas, pris dans cette haine concentrée qui refuse de toutes ses forces la possibilité même qu'il y ait quelque chose de commun entre soi et d'autres, qui met toute son énergie à dresser des barrières et à nier les ressemblances, qui vise à la construction d'une altérité incommunicable.

On voit rapidement que pour Céline le mot juif ne recouvre pas seulement sa définition, c'est-à-dire « qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire... qui appartient au peuple issu d'Abraham et dont l'histoire est relatée dans la Bible, qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus... qui se réclame de la tradition d'Abraham et de Moïse » selon le CNRTL. Le mot enfle tellement qu'il n'a plus de référent, ou fantasmé à l'extrême. Céline maudit sous ce terme tout ce qui le contrarie. Les critiques qui n'ont pas aimé son dernier livre, Mort à crédit. Les artistes qui réussissent (Cézanne, Modigliani, Picasso). Les écrivains comme Montaigne, Racine, Stendhal, Maupassant... Les élites. Les hommes politiques. Les journalistes. Les riches. Les communistes... Tout le monde, en fait, est juif, à part lui et ses amis.

Bien que Céline revienne finalement toujours à son obsession, il a d'autres cibles. L'alcoolisme des Français. Les communistes. L'URSS (superbe description de Saint-Pétersbourg vers la fin du livre). Ou ses confrères écrivains.

Il oppose le français « lycée » qu'ils parlent tous (un français de robots, dit-il, enjuivé, naturellement), et son style à lui, qui transmet et provoque l'émotion, un style lié à la vraie vie. Ce sont des oppositions classiques : l'école-la vraie vie, l'intellect-l'émotion. Le problème, assure-t-il, c'est que les critiques juifs des journaux juifs (tous les journaux, répète-t-il), pCélinerônent le français « lycée » et blackboulent ses livres parce qu'ils ne veulent pas que son émotion atteigne les lecteurs aryens et leur fasse sentir quelque chose qui les réveillerait de leur esclavage. D'autres attaques visent les livres traduits, notamment de l'anglais, ceux de Faulkner, Dos Passos, Lawrence, Huxley, Shaw, livres, dit-il évidemment, de juifs ou d'enjuivés, célébrés, couronnés par des prix, achetés par les lecteurs. Ce qui fait que les siens ne se vendent pas.

Profondément dérangeant, Bagatelle pour un massacre permet en fait de mieux comprendre le fonctionnement de Céline, qui fut raciste toute sa vie. A ce moment de son existence (on est en 1937), il proclame un antisémitisme dont il ne s'excusera jamais. Plus tard, forcé par les circonstances de se taire sur le sujet, il va se fixer sur une autre cible : les Chinois.

C'est qu'il croit aux races, et à la lutte entre elles. Il aurait trouvé ses idées chez Gobineau, dans L'Essai sur l'inégalité des races humaines, que je n'ai pas lu. Ce livre, d'après les encyclopédies, crée l'idée du mythe aryen. Mais les Aryens, la race la plus vitale, risqueraient pour Gobineau de se dissoudre dans le métissage. Le principe de vitalité s'étant ainsi affaibli jusqu'à mourir, la civilisation disparaîtra.

Ces idées sont présentes chez Céline. Il croit dur comme fer à la guerre entre les races, chacune cherchant à dominer les autres, à les mettre en esclavage pour son propre profit. Il semble ne pas craindre les noirs, se concentre plutôt sur les asiatiques, dont la force vitale lui semble dangereuse malgré leur abrutissement par l'opium.

Sa vision des juifs est différente : nous sommes déjà conquis par eux, fantasme-t-il en 1937. Ils se seraient installés à la tête de toutes les sociétés européennes, disposeraient de tous les pouvoirs qu'ils concentrent encore, et les aryens seraient devenu leurs serviteurs, leur bétail. Ceci quelle que soit la forme du gouvernement. En URSS, par exemple, ils dominent tout. On lui rétorque que Staline n'est pas juif ? C'est une preuve de plus de leur fourberie : ils ont mis un paravent pour qu'on ne les découvre pas.

Cette paranoïa sert à Céline pour comprendre ses échecs et faire porter ses ressentiments sur une cible. Elle explique tout. Les échecs et les refus ? A cause des Juifs. La mévente de ses ouvrages ? Le dernier tableau de Gen Paul qui n'est pas accepté au salon ? Les Juifs. La guerre menace ? Les Juifs. La société s'enfonce dans la décadence ? La publicité abrutit tout le monde ? Les Juifs, les Juifs...

On se croirait face à un de ces braillards de bistrot, souvent ennuyeux à force de ressasser, parfois ordurier, au ton populiste et abject, écœurant de bassesse, mais dont la conversation est bourrée de fusées jaillissantes. C'est tellement grotesque qu'on en rirait sans arrière-pensée, pris dans l'inventivité verbale de ce grand écrivain, qui rend ce délire électrique. Car Céline est un éblouissant manieur de langue, d'une énorme créativité.

On en rirait, disais-je, s'il n'y avait pas tout ce qui a suivi 1937.

Publié par Alain Bagnoud à 09:48:33 dans Céline | Commentaires (2) |

Emissions de radios sur Céline | 24 avril 2012

Cette semaine du 23 au 29 avril 2012, du lundi au vendredi de 15h00 à 16h00, la RTS diffuse une série d'émissions sur Céline écrivain et pamphlétaire. Tout ça se terminera le 29 avril sur RTS deux par une évocation du procès fait à Céline.

Le détail des émissions est ici.

On peut déjà écouter à la même adresse et en rediffusion l'émission de lundi où Jérôme Meizoz est interrogé sur L.-F. Céline et l'antisémitisme.

Publié par Alain Bagnoud à 09:02:02 dans Céline | Commentaires (0) |

Individu et collectif | 30 mars 2012

Hôtel Leuwen, SigmaringenIl y a une inflexion dans D'un Château l'autre, un changement de ton, quand on passe des rencontres personnalisées du château aux scènes collectives de Siegmaringen. Les foules, les soldats du Reich en transit dans la gare qui chantent sur trois tons, les monceaux de femmes enceintes, les Français de la milice, les malades, les fous, les foules, avec comme attributs, la pisse, le foutre et la diarrhée.

Chez les individus, ce ne sont plus les matières qui sortent du corps, mais les sons, des sons faux. Des dialogues irrésistiblement drôles et de mauvaise foi.

Publié par Alain Bagnoud à 08:38:48 dans Céline | Commentaires (0) |

D'un Château l'autre: scènes | 29 mars 2012

Bosch, Panneau central la Tentation de St Antoine

C'est grâce à une hallucination due à la fière que, dans le début D'un Château l'autre, reviennent à Céline les souvenirs de Siegmaringen. Comme s'il fallait un état tout à fait exceptionnel pour faire revivre un moment si exceptionnel.

La mise en scène est habile. Céline se décrit sur son lit, en train de se tourner et de se retourner, et les scènes arrivent l'une après l'autre, font partie de ce délire, ont un côté hallucinatoire. Tout est vrai, sans doute, mais la fièvre donne une portée outrancière aux événements.

La description des toilettes, par exemple: Ferdinand et Lili ont une chambre à l'hôtel Löwen, en face des wc. Un peuple immense en proie à la diarrhée (mauvaise alimentation) et gorgé de bière vient s'y soulager, ça forme des ruisseaux énormes qui suivent le corridor et envahissent la chambre du docteur.

Autres scènes insensée : les descriptions de la gare surpeuplée, la promenade de Pétain et de ses ministres, à la queue-leu-leu selon la hiérarchie, et le demi-tour impeccable après qu'un fou qui s'est proclamé amiral les arrête devant le Danube pour éviter les sous-marins ennemis...

A ces scènes à la Bosch s'opposent les lieux. Une petite ville de conte de fée, son château jadis habité par les Hohenzollern, les bois autour. Et au-dessus, la RAF et les déluges de feu!

Publié par Alain Bagnoud à 08:47:31 dans Céline | Commentaires (0) |

Rebatet décrit Céline à Sigmaringen | 15 décembre 2011


Le texte ci-dessous, extrait de Mémoires d'un fasciste de Lucien Rebatet (1903-1972), parle de Céline à Sigmaringen, séjour qui lui a servi pour son D'un château l'autre. Le témoignage de Rebatet, me semble-t-il, est très éclairant. Il donne des éléments sur le personnage ambigu de Céline, la mécanique de sa verve et le matériel de son oeuvre. La source du texte est ici.


Quand un matin du début de novembre 1944, le bruit se répandit dans Sigmaringen : « Céline vient de débarquer », c'est de son Kränzlin que le bougre arrivait tout droit. Mémorable rentrée en scène. Les yeux encore pleins du voyage à travers l'Allemagne pilonnée, il portait une casquette de toile bleuâtre, comme les chauffeurs de locomotives vers 1905, deux ou trois de ses canadiennes superposant leur crasse et leurs trous, une paire de moufles mitées pendues au cou, et au-dessous des moufles, sur l'estomac, dans une musette, le chat Bébert, présentant sa frimousse flegmatique de pur Parisien qui en a connu bien d'autres. Il fallait voir, devant l'apparition de ce trimardeur, la tête des militants de base, des petits miliciens : « C'est ça, le grand écrivain fasciste, le prophète génial ? » Moi-même, j'en restais sans voix.

Louis-Ferdinand, relayé par Le Vigan, décrivait par interjections la gourance de Kränzlin, un patelin sinistre, des Boches timbrés, haïssant le Francose, la famine au milieu des troupeaux d'oies et de canards. En somme, Hauboldt était venu le tirer cordialement de ce trou, et Céline, apprenant l'existence à Sigmaringen d'une colonie française, ne voulait plus habiter ailleurs.

La première stupeur passée, on lui faisait fête. Je le croyais fini pour la littérature. Quelques mois plus tôt, je n'avais vu dans son Guignol's Band qu'une caricature épileptique de sa manière (je l'ai relu ce printemps, un inénarrable chef-d'oeuvre, Céline a toujours eu dix, quinze ans d'avance sur nous). Mais il avait été un grand artiste, il restait un prodigieux voyant.
Louis-Ferdinand-CelineLe "médecin des pauvres" à Meudon dans les années 50.

 

Nous nous sommes rencontrés tous les jours pendant quatre mois, seul à seul, ou en compagnie de La Vigue, de Lucette, merveilleuse d'équilibre dans cette débâcle et dans le sillage d'un tel agité. Céline, outre sa prescience des dangers et cataclysmes très réels, a été constamment poursuivi par le démon de la persécution, qui lui inspirait des combinaisons et des biais fabuleux pour déjouer les manœuvres de quantité d'ennemis imaginaires. Il méditait sans fin sur des indices perceptibles de lui seul, pour parvenir à des solutions à la fois aberrantes et astucieuses. Autour de lui, la vie s'enfiévrait aussitôt de cette loufoquerie tressautante, qui est le rythme même de ses plus grands bouquins. Cela aurait pu être assez vite intolérable. Mais la gaieté du vieux funambule emportait tout.

[...]

L'auditoire des Français, notre affection le ravigotaient d'ailleurs, lui avaient rendu toute sa verve. Bien qu'il se nourrît de peu, le ravitaillement le hantait : il collectionnait par le marché noir les jambons, saucisses, poitrines d'oies fumées. Pour détourner de cette thésaurisation les soupçons, une de ses ruses naïves était de venir de temps à autre dans nos auberges, à l' « Altem Fritz », au « Baren », comme s'il n'eût eu d'autres ressources, partager la ration officielle, le « Stammgericht », infâme brouet de choux rouges et de rutabagas. Tandis qu'il avalait la pitance consciencieusement, Bébert le « greffier » s'extrayait à demi de la musette, promenait un instant sur l'assiette ses narines méfiantes, puis regagnait son gîte, avec une dignité offensée.

— Gaffe Bébert ! disait Ferdinand. Il se laisserait crever plutôt que de toucher à cette saloperie... Ce que ça peut être plus délicat, plus aristocratique que nous, grossiers sacs à merde ! Nous on s'entonne, on s'entonnera de la vacherie encore plus débectante. Forcément !

Louis-Ferdinand-CelineCéline et Bébert.

Puis, satisfait de sa manœuvre, de nos rires, il s'engageait dans un monologue inouï, la mort, la guerre, les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les faunes, les intestins, le vagin, la cervelle, les Cathares, Pline l'Ancien, Jésus-Christ. La tragédie ambiante pressait son génie comme une vendange. Le cru célinien jaillissait de tous côtés. Nous étions à la source de son art. Et pour recueillir le prodige, pas un magnétophone dans cette Allemagne de malheur ! (Il en sort à présent cinquante mille par mois chez Grundig pour enregistrer les commandes des mercantis noyés dans le suif du « miracle » allemand.) Dans la vaste bibliothèque du château des Hohenzollern Céline avait choisi une vieille collection de la Revue des Deux Mondes, 1875-1880. Il ne tarissait pas sur la qualité des études qu'il y trouvait : « Ça, c'était du boulot sérieux... fouillé, profond, instructif... Du bon style, à la main... Pas de blabla. » C'est la seule lecture dont il se soit jamais entretenu devant moi. Il était extrêmement soucieux de dissimuler ses « maîtres », sa « formation ». Comme si son originalité ne s'était pas prouvée toute seule, magnifiquement.
De temps à autre, quand nous nous promenions tous deux sans témoin, le dépit lui revenait de sa carrière brisée, mais sans vaine faiblesse, sur le ton de la gouaille :

— Tu te rends compte ? Du pied que j'étais parti... Si j'avais pas glandé à vouloir proférer les vérités... Le blot que je me faisais... Le grand écrivain mondial de la « gâche »... Le chantre de la peine humaine, de la connarderie absurde... Sans avoir rien à maquiller. Tout dans le marrant, Bardamu, Guignol, Rigodon... Prix Nobel... Les pauvres plates bouses que ça serait, Aragon, Malraux, Hemingway, près du Céline... gagné d'avance... Ah ! dis donc, où c'est que j'allais atterrir !... « Maî-aître »... Le Nobel... Milliardaire... Le Grand Crachat... Doctor honoris causa... Tu vois ça d'ici !

Robert-Le-Vigan-JesusRobert Le Vigan, dit La Vigue (1900-1972), dans le rôle de Jésus-Christ dans le film Golgotha de Jean Duvivier (1935). Il finira sa vie dans la pampa en Argentine.

[...] Les Allemands passaient tout à Céline, non point à cause de ses pamphlets qu'ils connaissaient mal, mais parce qu'il était chez eux le grand écrivain du Voyage, dont la traduction avait eu un succès retentissant. Le fameux colonel Boemelburg lui-même, terrible bouledogue du S.D. et policier en chef de Sigmaringen, s'était laissé apprivoiser par l'énergumène. Il fallait bien d'ailleurs que Céline fût traité en hôte exceptionnel pour être arrivé à décrocher le phénoménal « Ausweis », d'un mètre cinquante de long, militaire, diplomatique, culturel et ultra-secret, qui allait lui permettre, faveur unique, de franchir les frontières de l'Hitlérie assiégée.

Il n'avait pas fait mystère de son projet danois : puisque tout était grillé pour l'Allemagne, rejoindre coûte que coûte Copenhague, oh il avait confié dès le début de la guerre à un photographe de la Cour son capital de droits d'auteur, converti en or, et que ledit photographe avait enterré sous un arbre de son jardin. L'existence, la récupération ou la perte de ce trésor rocambolesque n'ont jamais pu être vérifiées. Mais sur la fin de février ou au début de mars, on apprit bel et bien que Céline venait de recevoir le mythique « Ausweis » pour le Danemark.

Louis-Ferdinand-Celine-DaemarkCéline au Danemark en 1947. Une mauvaise passe !

Deux ou trois jours plus tard, pour la première fois, il offrit une tournée de bière, qu'il laissa du reste payer à son confrère, le docteur Jacquot. À la nuit tombée, nous nous retrouvâmes sur le quai de la gare. Il y avait là Véronique, Abel Bonnard, Paul Marion, Jacquot, La Vigue, réconcilié après sa douzième brouille de l'hiver avec Ferdine, deux ou trois autres intimes. Le ménage Destouches, Lucette toujours impeccable, sereine, entendue, emportait à bras quelque deux cents kilos de bagages, le reliquat sans doute des fameuses malles, cousus dans des sacs de matelots et accrochés à des perches, un véritable équipage pour la brousse de la Bambola-Bramagance. Un lascar, vaguement infirmier, les accompagnait jusqu'à la frontière, pour aider aux transbordements, qui s'annonçaient comme une rude épopée, à travers cette Allemagne en miettes et en feu. Céline, Bébert sur le nombril, rayonnait, et même un peu trop. Finis les « bombing », l'attente résignée de la fifaille au fond de la souricière. Nous ne pèserions pas lourd dans son souvenir. Le train vint à quai, un de ces misérables trains de l'agonie allemande, avec sa locomotive chauffée au bois. On s'embrassa longuement, on hissa laborieusement le barda. Ferdinand dépliait, agitait une dernière fois son incroyable passeport. Le convoi s'ébranla, tel un tortillard de Dubout. Nous autres, nous restions, le cœur serré, dans l'infernale chaudière. Mais point de jalousie. Si nous devions y passer, du moins le meilleur, le plus grand de nous tous en réchapperait.

 


Publié par Alain Bagnoud à 11:02:22 dans Céline | Commentaires (0) |

1| 2| 3| 4| 5| >>

Rechercher

Archives

Mai

DiLuMaMeJeVeSa
  12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031  

Compteur

Depuis le 14-09-2006 :
6226021 visiteurs
Depuis le début du mois :
46180 visiteurs
Billets :
1230 billets

FreeCompteur Live

libstat


statistiques

  • RSS
  • RSS
  • Podcast
  • atom 03