
Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)
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Enfin, on travaille à régler le problème des Roms à Genève ! C'est vrai, quoi, c'était insupportable ! Ces pauvres qui ont l'outrecuidance de venir nous rappeler qu'ils meurent de misère chez eux. Qui s'étalent devant les magasins où nous avons lutté pour arracher quelques colifichets de la dernière mode H&M ou devant les banques où nous avons retiré quelques centaines de francs pour nos dépenses et nos menus frais. Et il faudrait leur donner encore une piécette ?
Qu'on les ôte de là ! Qu'on les fasse disparaître ! Bien sûr, ce ne sont pas des malfaiteurs, je le reconnais, ils n'ont rien à voir avec le crime organisé, ce sont juste des pauvres, mais enfin, ils sont visibles ! On ne peut pas les rater ! Avec leurs vieux habits démodés et élimés qui s'accumulent sur eux en épaisses couches contre le froid, leurs dégaines, leur têtes bizarres. On comprend pourquoi, chez eux, en Roumanie, ils sont discriminés, pourquoi personne ne veut leur donner du travail, pourquoi les policiers les persécutent.
Chaque fois que je les rencontrais, tenez, j'avais mal au cœur. Une envie de vomir et une sorte de... oui, de culpabilité. Heureusement, ce sentiment si désagréable va disparaître. La police fait le nécessaire. On leur rend la vie difficile. On les contrôle, on les force à passer la nuit dans des abris, pour leur bien, pour leur santé, et puis après dix nuits, ouste ! Rentrez chez vous !
Grâce à ces petit tracas qu'on leur fait, ils disparaîtront. Ils ne résistent d'ailleurs pas. Ils ont l'habitude de se faire chasser de partout. Et bientôt, enfin, quand ils comprendront que ça ne sert à rien de venir ici, qu'ils seront embêtés, vérifiés, qu'ils s'endetteront encore plus parce qu'ils ne gagneront même pas de quoi se payer le bus du retour, bien fait pour eux, ils se rendront compte. Notre message n'est pas difficile à comprendre. Au contraire. Simple, clair, affirmé : nous ne voulons pas de vous, ne venez pas !
Les riches, si, tous, de tous les coins de la planète ! Débarquez, arrivez, on vous fait des avantages fiscaux, on vous aime, on vous admire, on vous vénère. Vous êtes nos dieux, nos saints, nos modèles. Nous aimerions tellement être comme vous. Vous sentez bon, vous nagez dans le luxe, vous passez à la télé, vous nous faites rêver. Vos petits problèmes nous émeuvent. Vos séparations, vos excès, l'éducation de vos enfants. Ce que vous mangez. Vos vacances à Saint-Barth. Tout nous intéresse. Nous nous prosternons devant vous. Ah ça, qu'est-ce que nous pouvons vous aimer, les riches !
Mais les misérables, non ! Pas eux ! Qu'ils nous épargnent leur vue ! Ils peuvent bien vivre tranquilles, nous ne leur souhaitons pas de mal, mais loin, dehors, ailleurs !
Qu'ils cessent de heurter notre sensibilité. Qu'ils arrêtent enfin une bonne fois pour toutes de nous donner mauvaise conscience !
(Publié aussi dans Blogres.)
Publié par Alain Bagnoud à 08:50:34 dans Polémique | Commentaires (5) | Permaliens
Je vais avec toujours plus de plaisir au Musée d'art moderne et contemporain de Genève. Qu'on appelle le Mamco, évidemment. Acronyme des plus chics.
Il y a quelques années, c'était difficile. Une ou deux petites choses grises et ternes au milieu de salles immenses et des notices partout.
Mais pourtant bien insuffisantes. Pour entrer en contact avec les œuvres, il aurait fallu apporter avec soi un ou deux mètres cube de papiers. Les explications. Vous savez : l'art conceptuel.
Ça a changé. J'y suis allé dimanche. Il y a des pièces vives, colorées, des choses ludiques ou profondes, des stars et des jeunes loups.
Nous avons bien aimé. Nous étions en famille. Nous errions, nous nous laissions capter par les œuvres au hasard. Nous échangions des banalités explicatives.
Je suis très fort pour les banalités explicatives. L'art parle de son époque. Reflète son époque. Pose des questions sur son époque.
Voyez (à mes enfants) Philippe de Champaigne ! Ce qu'il dit sur son époque ! Et prenons par exemple les impressionnistes ! Leur époque ! Et les jeunes peintres à la fondation Salomon ! Et les expressionnistes !
Et ce fut le moment d'aller boire un vin chaud parfumé en mangeant des cacahuètes et des mandarines. Ça dit quelque chose sur l'époque, non ? Vin chaud, mandarines. L'automne.
Publié par Alain Bagnoud à 09:12:10 dans Expositions | Commentaires (1) | Permaliens
Un couple à côté de moi s'applique à parler vite. Des quadragénaires. Paroles
brèves, courtes, extrême vivacité. Une tentative pour paraître plus jeunes, prise dans une stratégie plus globale, si j'en juge par leurs vêtements.
Ils parlent d'Angelina Jolie et de sa transformation de bad girl bisexuelle tatouée en Mère Térésa de l'enfance aux airs de madonne. Une mère épanouie gérant son couple exemplaire. Ils disent comme c'est triste que la maman biologique d'une petite orpheline éthiopienne qu'Angelina a adoptée réclame le retour de sa fille, alors qu'elle n'a aucune chance de la revoir jamais.
Dans le fond du wagon, un joueur d'échec connu, aux airs de hibou effaré, voyage avec ses deux enfants. Des jeunes gens consultent leur téléphone portable et pianotent des messages frénétiques.
Dehors, une remorque avec, entassées, des dizaines de grosses courges oranges.
Publié par Alain Bagnoud à 12:04:22 dans Transports | Commentaires (4) | Permaliens
Catherine Ballestraz a très envie d'écrire. Ou plutôt d'être écrivain. Ce qui la conduit dans ce roman à prendre des postures un brin théâtrales.
On la voit aller récupérer solennellement sa plume qu'elle a enterrée à six heures de route de chez elle dans un cimetière pour pestiférés, puis, à la fin du livre, l'enfouir à nouveau. Célébrer longuement cette plume comme si elle était une baguette magique d'où devrait sortir une transmutation prodigieuse. Se placer poétiquement en Grèce d'où elle écrit des lettres majestueuses à sa cousine Matthé en Suisse. Des textes généreux, pleins de métaphores, et sans réponse.
Matthé malheureusement n'existe pas vraiment en tant que personnage et semble une simple autre incarnation de la romancière dans cette correspondance à sens unique. Il y a un aveu final : « Toutes ces lettres dont je suis l'auteure, et pourtant, les relisant, je me suis sentie toi, Matthé. »
On a en effet dès le début du livre l'impression très forte que la narratrice, le personnage et même l'auteure (!) ne font qu'une, qui se met en scène constamment. Un procédé narcissique qui m'a agacé. D'autant plus que Catherine Ballestraz est une personnalité intéressante, qui a des moyens, un ton et un rythme. Un sens de la nature, un don de communion avec elle, une vision originale et animiste du monde. Mais peut-être faudrait-il moins de complaisance pour que ces dons portent un livre.
Catherine Ballestraz Comment vas-tu ? (Editions de L'Hèbe)
Publié par Alain Bagnoud à 09:17:58 dans Lectures | Commentaires (5) | Permaliens
D'abord il n'y eut que de vagues ténèbres où on rencontrait tout d'un coup, comme le rayon d'une pierre précieuse qu'on ne voit pas, la phosphorescence de deux yeux célèbres, ou, comme un médaillon d'Henri IV détaché sur un fond noir, le profil incliné du duc D'Aumale, à qui une dame invisible criait: «Que monseigneur me permette de lui ôter son pardessus», cependant que le prince répondait: «Mais voyons, comment donc, Madame D'Ambresac.» Elle le faisait malgré cette vague défense et était enviée par tous à cause d'un pareil honneur.
Mais, dans les autres baignoires, presque partout, les blanches déités qui habitaient ces sombres séjours s'étaient réfugiées contre les parois obscures et restaient invisibles. Cependant, au fur et à mesure que le spectacle s'avançait, leurs formes vaguement humaines se détachaient mollement l'une après l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles tapissaient et, s'élevant vers le jour, laissaient émerger leurs corps demi-nus et venaient s'arrêter à la limite verticale et à la surface clair-obscur où leurs brillants visages apparaissaient derrière le déferlement rieur, écumeux et léger de leurs éventails de plumes, sous leurs chevelures de pourpre emmêlées de perles que semblait avoir courbées l'ondulation du flux; après commençaient les fauteuils d'orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du sombre et transparent royaume auquel çà et là servaient de frontière, dans leur surface liquide et plane, les yeux limpides et réfléchissants des déesses des eaux. Car les strapontins du rivage, les formes
des monstres de l'orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de l'optique et selon leur angle d'incidence, comme il arrive pour ces deux parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu'elles ne possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'âme analogue à la nôtre, nous nous jugerions insensés d'adresser un sourire ou un regard: les minéraux et les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. En deçà, au contraire, de la limite de leur domaine, les radieuses filles de la mer se retournaient à tout moment en souriant vers des tritons barbus pendus aux anfractuosités de l'abîme, ou vers quelque demi-dieu aquatique ayant pour crâne un galet poli sur lequel le flot avait ramené une algue lisse et pour regard un disque en cristal de roche. Elles se penchaient vers eux, elles leur offraient des bonbons; parfois le flot s'entr'ouvrait devant une nouvelle néréide qui, tardive, souriante et confuse, venait de s'épanouir du fond de l'ombre; puis, l'acte fini, n'espérant plus entendre les rumeurs mélodieuses de la terre qui les avaient attirées à la surface, plongeant toutes à la fois, les diverses sœurs disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au seuil desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres des hommes amenait les déesses curieuses, qui ne se laissent pas approcher, la plus célèbre était le bloc de demi-obscurité connu sous le nom de baignoire de la princesse De Guermantes.
Comme une grande déesse qui préside de loin aux jeux des divinités inférieures, la princesse était restée volontairement un peu au fond sur un canapé latéral, rouge comme un rocher de corail, à côté d'une large réverbération vitreuse qui était probablement une glace et faisait penser à quelque section qu'un rayon aurait pratiquée, perpendiculaire, obscure et liquide, dans le cristal ébloui des eaux. A la fois plume et corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur blanche, duvetée comme une aile, descendait du front de la princesse le long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer à demi comme un oeuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la princesse, et s'abaissant jusqu'à ses sourcils, puis reprise plus bas à la hauteur de sa gorge, s'étendait une résille faite de ces coquillages blancs qu'on pêche dans certaines mers australes et qui étaient mêlés à des perles, mosaïque marine à peine sortie des vagues qui par moments se trouvait plongée dans l'ombre au fond de laquelle, même alors, une présence humaine était révélée par la motilité éclatante des yeux de la princesse. La beauté qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres filles fabuleuses de la pénombre n'était pas tout entière matériellement et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses épaules, dans ses bras, dans sa taille. Mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci était l'exact point de départ, l'amorce inévitable de lignes invisibles en lesquelles l'œil ne pouvait s'empêcher de les prolonger, merveilleuses, engendrées autour de la femme comme le spectre d'une figure idéale projetée sur les ténèbres.
Marcel Proust, Le côté de Guermantes I
Publié par Alain Bagnoud à 08:53:45 dans Proust | Commentaires (1) | Permaliens
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