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Dans le tram | 30 septembre 2009

La fille a des lunettes à montures rouges, un petit chignon très sophistiqué. Maquillage discret, chaussures de luxe. Soin du détail jusqu'aux canons de ses jeans de luxe retroussés sur le talon pour que l'ourlet ne frotte pas le sol. Il la regarde, assis dans le tram, obtus, fermé, de mauvaise humeur. Il occupe deux places, son sac à dos est posé à côté de lui. Un homme grisonnant, à lunettes, avec une montre de luxe, une veste en cuir mauve et un pantalon gris taché.
Je désigne la place vide. Il débarrasse le deuxième siège avec mauvaise volonté, lenteur. Puis il observe du coin de l'œil ce que j'écris sur lui.
Une dame à cheveux courts blonds le remplace. Ses escarpins sont noirs et pointus. On voit sa longue robe sous un imperméable caca d'oie ouvert. Elle lit dans le journal les confessions d'un acteur de séries télé américaines. Quand il était ado, explique-t-il, il volait les slips de son père pour les porter lors de ses rendez-vous amoureux. Il se demande encore pourquoi. Décidément, le monde est intéressant.

Publié par Alain Bagnoud à 10:42:25 dans Transports | Commentaires (2) |

Robert Walser, Rêveries et autres petites proses | 29 septembre 2009

Robert Walser

Walser le promeneur. C'est ainsi désormais qu'on l'imagine, c'est ainsi qu'il est fixé pour la postérité: errant dans les campagnes vagues, laissant flotter son attention, capté soudain par une idée ou par un détail.
Cette image de l'auteur est parfaite pour les Rêveries et petites proses. Quelqu'un soudain, s'immobilise, observe un berger étendu en plein soleil, un chaton roux qui joue, se souvient d'un rêve, ou d'un danseur, décrit un paysage ou se rappelle une période de sa vie.
De petites choses, toujours. Des scènes qui baignent dans la simplicité, la légèreté, la jouissance de voir ou de penser, mais avec un voile, une ombre menaçante dans un coin du décor.
Walser affirmait n'avoir jamais corrigé une phrase de sa vie. Il laissait venir et ne retouchait pas. La méthode est importante pour comprendre son esthétique. Il s'agit de saisir un moment, d'exprimer un état d'esprit, une minute de grâce, un souvenir qui revient, un spectacle, à travers une subjectivité marginale qui s'exprime à plein Dans cette optique, retravailler le texte serait une trahison, puisque l'harmonie de la vision n'est plus, le moment est passé.
Ce qui fait l'intérêt de Walser, c'est ça: ces arrêts sur des choses insignifiantes pleines d'une intensité magique par la grâce d'un esprit qui s'y concentre soudain, mais c'est aussi et surtout l'écriture.
Je lis Walser en traduction. On sent déjà dans ses textes cette jouissance de la langue, ce surgissement un peu sauvage, qui semble exploiter toutes les possibilités du verbe qui s'entraîne lui-même comme dans une ronde. Ceux qui l'ont lu en allemand me disent que c'est incomparable et qu'il y a chez Walser une beauté et une richesse admirables. De quoi donner envie d'apprendre l'allemand!

Robert Walser, Rêveries et autres petites proses, L'Aire bleue

Publié par Alain Bagnoud à 10:04:37 dans Lectures | Commentaires (2) |

Les chevaliers Jedi ont-ils un bouton sur le nez? Au Théâtre Am Stram Gram | 28 septembre 2009

Les chevaliers Jedi ont-ils un bouton sur le nez? Beaucoup de niveaux dans Les chevaliers Jedi ont-ils un bouton sur le nez? Pourtant, l'intrigue de la pièce est simple. Une petite fille se met au lit. Sa mère sort pour voir un monsieur rencontré sur un site de rencontre. Son père est ailleurs, suroccupé, toujours absent. Une baby-sitter vient la garder. Confrontée aux cauchemars, la fillette décide de partir vers l'aventure.
Présentation officielle: « Alors, telle une moderne Alice, elle s’échappe dans un monde imaginaire et croise au cours de son voyage sous l’eau ou dans les airs un bestiaire fantastique: un ver super luisant, une pieuvre qui cherche un sens à sa vie, un requin qui pleure, la petite sirène, un ange tout nu, un éléphant rose… et, surtout, un enfant-ballon, qui la soutient et l’accompagne. »
Ce voyage se tient dans une fantaisie débridée et mêle la comédie musicale, les personnages de conte, les moments poétiques et les cavalcades. Le décor simple, une chambre pourvue d'un seul lit, pièce qui grandit au fil du spectacle, se révèle piégé par des trappes, des fosses, des fenêtres qui laissent surgir de partout des personnages. La belle animation de Claude Barras et Jérôme Nyffeler, projetée sur la scène, enrichit tout le spectacle.
Le texte de Camille Rebetez, lui, s'entend de plusieurs manières. A l'histoire de la petite fille isolée, à qui ses parents manquent se surajoute un questionnement sur les mythologies d'aujourd'hui, la communication, les emblèmes de la modernité et les problèmes que les médias rendent branchés.
Mais surabondance de biens ne nuit pas. Tout le monde peut trouver son compte dans cette complexité: les parents visés par les références et la problématique actuelles; les enfants (le spectacle les attend depuis 7 ans) qui s'émeuvent à la triste solitude de l'héroïne et goûtent fortement le coloré loufoque de la pièce.

Les chevaliers Jedi ont-ils un bouton sur le nez? de Camille Rebetez. Avec Pierre-Isaïe Duc, Lionel Frésard, Valérie Liengme, Véronique Montel et Anne-Catherine Savoy. Jusqu'au 25 octobre, Théâtre Am Stram Gram

Publié par Alain Bagnoud à 09:07:29 dans Théâtre | Commentaires (2) |

Marie-Jeanne Urech, Des Accessoires pour le paradis | 25 septembre 2009

marie-jeanne-urech-lamiral-eaux-usees-L-1.jpegMarie-Jeanne Urech pourrait être la fille illégitime de René Magritte et de Franz Kafka. Je sais, vous allez me dire qu'étant donné les circonstances et les genres, ces deux-là pouvaient difficilement se reproduire. Mais tout est envisageable dans l'univers de Marie-Jeanne Urech.
Si on pense en la lisant à René Magritte (dont un tableau orne d'ailleurs la couverture de Des a
ccessoires pour le paradis), c'est pour le mystère, le décalage et le surréel. Et si j'évoque Kafka, c'est à cause d'un univers labyrinthique, dans lequel les personnages tournent en rond, incapables de trouver une issue, rencontrant toujours de nouveaux obstacles sur leur chemin.
Bien sûr, leur écriture diffère. Kafka visait la neutralité administrative du style. La prose d'Urech, autant maîtrisée que son imagination est débridée, est nourrie de comparaisons et de métaphores inusitées et travaille sur le rythme: phrases courtes, analepses, relances, syntaxe parfois hachée par la ponctuation...
De quoi s'agit-il? Le docteur Aarberg, personnage principal, dirige une clinique dans laquelle des patients sont hospitalisés et passent leur temps à rêver, entourés de roses. Chaque soir il joue au golf et chaque soir il perd sa balle qui se volatilise au dix-huitième trou. Sinon, sa vie est normale, serait normale si ses deux enfants de 5 et 7 ans n'avaient disparu. Le docteur pense qu'ils ont fugué parce qu'ils étaient trop gâtés.
Or, un jour, Aarberg reçoit une enveloppe pleine d'argent pour un consultation à domicile. Lui qui ne se déplace jamais se sent tenu d'y aller. Mais pas le moindre malade à l'adresse indiquée, et la seule chose qu'il sait de lui, son patronyme, Boncompagnon, est extrêmement répandu dans la ville. Du coup, il se met à le traquer, puis/et à rechercher ses deux enfants et la quête, kafkaïenne, magrittienne, bizarre, commence avec ses bifurcations et ses explorations.
Ce compte-rendu de l'amorce du roman, je m'en rends compte, est trop sage. Il faut y ajouter une fontaine dont on ne doit pas boire l'eau sous peine de prendre la place de la statue qui la crache, des trous un peu partout dans les planchers, des mendiants amputés, le bizarre comportement génétique des yeux bruns, et toutes sortes d'autres singularités dues à la fantaisie de l'écrivaine.
Bien sûr, les amateurs de naturalisme et de roman psychologique ne trouveront pas leurs petits dans ce texte. Marie-Jeanne Urech s'amuse à déconstruire la réalité pour la recréer à sa manière. Elle semble ne pas aimer les modes de représentation romanesques traditionnels et leur préférer la mise en écriture d'images mentales et personnelles.
Il faut accepter, pour goûter le roman, d'entrer dans ces univers qui génère ses propres règles, et qui se développe comme une construction autonome, aux règles internes logiques, mais différentes de celles du réalisme. Des Accessoires pour le paradis appartient plutôt en un sens au genre du merveilleux. Et je cite la définition de Wikipédia: « dans un récit merveilleux, les données du monde surnaturel sont acceptées comme allant de soi par le lecteur, on observe de sa part une confiance, une crédulité, l'auteur ayant bien ménagé l'arrivée du merveilleux ».

Marie-Jeanne Urech, Des Accessoires pour le paradis, L'Aire

Publié aussi dans Blogres

Publié par Alain Bagnoud à 09:00:47 dans Lectures | Commentaires (5) |

Michaël Perruchoud, Non-lieu | 24 septembre 2009

Michael PerruchoudNon-lieu commence par un fait-divers. Dans une ville en hiver, des gosses jouent à traverser la route au feu rouge et à bombarder de boules de neige un tram qui passe. Et c'est le drame.
Ils calculent mal leur coup qui implique une retraite rapide, le conducteur de tram s'énerve et enguirlande un gamin, celui-ci panique et s'enfuit sans voir que le feu est passé au vert, il se fait écraser par une voiture.
C'est ensuite que le roman prend son ampleur. Perruchoud suit le conducteur de tram, Julius, qu'on va tenir pour responsable de cette mort. Le chauffard fautif, qui roulait trop vite, plus malin et plus socialement armé pour se défendre, s'en tire facilement: il commandite plusieurs études de spécialistes sur l'affaire et elle se contredisent évidemment, ce qui le met hors cause.
Mais Julius est un être modeste, qui va subir les contre-coups de la mort du gosse comme dans une tragédie grecque, impuissant face au destin qui lui fait perdre son travail, qui l'accuse d'avoir tenté d'acheter la mère du gosse alors qu'il voulait simplement l'aider, qui le met dans les pires ennuis alors que finalement, il n'est coupable que d'une engueulade somme toute bien naturelle, ce que le non-lieu final de la justice reconnaîtra.
Perruchoud déploie autour de cette histoire toute une société, celle des petites gens, pour qui il éprouve une sympathie sincère. Il expose leurs relations, leurs manières de communiquer, leur désarroi, leur impuissance aussi face à des forces qui les dépassent.
Son roman, servi par un métier solide (ce qui est prometteur, Non-lieu étant son deuxième livre publié), est une étude réaliste en même temps qu'un constat sur notre société. Plus particulièrement sur la tendance actuelle de toujours chercher un coupable pour chaque catastrophe, et de déverser sur ce bouc émissaire la hargne générale...

Michaël Perruchoud, Non-lieu, L'Age d'Homme, Poche suisse

Publié par Alain Bagnoud à 12:30:56 dans Lectures | Commentaires (0) |

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