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Alain Bagnoud

Alain Bagnoud. Né en 59 en Valais. Vit à Genève. Quatre romans, un récit, un essai. (Contact)

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Jonathan Littell, Les Bienveillantes | 30 septembre 2006


Quel livre impressionnant, Les Bienveillantes ! Un choc, une épreuve. Une immersion dans l'univers du national-socialisme.
On y suit le SS Aue en Ukraine, à Stalingrad, à Auschwitz. Un personnage qui n'est pas un sadique primaire, mais un intellectuel bilingue, docteur en droit, plutôt administrateur que boucher. Un être complexe, dont l'histoire familiale ressemble à une tragédie grecque. Amoureux de sa sœur, homosexuel, dont l'esprit théorise froidement ce qu'il voit et ce qu'il vit alors que le corps se rebiffe.
Certains ont fait à Littell le reproche de montrer de la complaisance à peindre un SS trop humain, pas assez monolithique. Mais il n'y a aucune fascination dans ce portrait, juste de la démonstration. Une démonstration qui échoue évidemment à comprendre la nature du mal, plus vertigineux que les trous noirs dans l'univers et aussi profondément impénétrables par la raison, mais qui expose la machine nazie et explique les fondements intellectuels qui la justifient.
Au départ, des théories délirantes sur une pseudo-race, les Aryens, faites par des savants de troisième catégorie, et qui ont été officiellement adoptées parce qu'elles arrangeaient le pouvoir. Les Aryens seraient une race pure, blanche, blonde, dont le foyer se trouverait en Allemagne. Ensuite, sur ce socle de sable, un monument de logique en béton. Puisque la race est la valeur suprême, l'individu n'existe plus, ses espoirs, ses souhaits, sa volonté et ses souffrances n'ont pas à être pris en considération. (En Allemagne, il se fond dans le Volk, lui-même incarné par le Führer.)
Le droit n'a plus aucune importance. Il n'y a plus que le primat de la force, qui fait nécessairement triompher la race supérieure. Les Allemands, tous les Allemands, devant bénéficier des plus grands avantages du fait de leur aryanité, on peut conquérir, détruire, tuer à leur profit, puisque les autres sont insignifiants.
Il est peut-être faux de dire que les non-Aryens sont déshumanisés. Ils sont pour les nazis une catégorie en-dessous, comme sont encore au-dessous les animaux et les insectes. Si l'on veut, l'âme ou la raison qui distingue l'homme de la bête opère le même saut qualitatif que l'aryanité qui distingue l'Allemand des autres hommes.
L'antisémitisme dans cette logique froide pose un problème. Pourquoi s'acharner plus sur les Juifs que sur le reste des hommes et viser leur destruction totale ? C'est que, dans l'imaginaire tordu des nationaux-socialistes, il semble que le Juif soit aussi au-dessus des autres. Il aurait une qualité particulière, disons la judéité, qui l'élève comme l'aryanité élève, qui en fait donc le concurrent de l'Aryen et le rend très dangereux. Le Juif en devient fatalement l'ennemi intérieur et extérieur de l'Allemagne nazie, il peut, doit chercher sa perte, il veut nécessairement la détruire. Ainsi s'explique cette haine et cette volonté de génocide...
Je m'arrête là. On a dit ceci ailleurs et bien mieux. Je suis un peu théorique, c'est que je crois avoir compris une ou deux choses. Lisez ce livre, puissant, prenant, extrêmement bien documenté. Avec une erreur pourtant. A la page 452, Aue et sa sœur sont à Zürich, dans la chambre d'étudiante de celle-ci. Elle sort une bouteille de vin suisse. Je cite : « Elle haussa les épaules et me montra une bouteille de vin blanc, du fendant de Genève. » Cher Monsieur Littell ! Du fendant de Genève ! (Voir http://www.winecity.ch/)

Publié par Alain Bagnoud à 12:38:50 dans Lectures | Commentaires (2) |

Louis-Ferdinand Céline, un voyage | 29 septembre 2006


 Résultat final de la course littéraire, section lettres françaises du XXème siècle. On s'arrache les cheveux devant la photo-finish. Il y a deux gagnants qu'on n'arrive pas à départager. On a beau pour essayer de trancher les jucher sur des podiums construits en empilant biographies et ouvrages critiques à chacun consacrés, impossible de voir qui est finalement le plus haut
A ma gauche, Marcel Proust. A ma droite, Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline. Lequel est le premier? Lequel le plus grand? On se dispute. On jauge les oeuvres. On fait s'affronter la littérarité de l'un et l'oral que l'autre a introduit dans l'écrit. On glose sur leurs origines sociales dissemblables. Leurs existences contraires. Leurs idées, leurs goûts, le caractère volontaire ou imposé de l'isolement dans lequel ils ont fini tous deux par écrire. Décidément, on n'arrive pas à savoir lequel aura le privilège d'orner la couverture des manuels de l'avenir destinés aux collégiens. « XXème siècle français, l'âge des convulsions ».

Dans ce combat, Céline a pourtant quelques casseroles parce qu'entre 1936 et 1941, il a écrit quatre pamphlets que personne ne lit plus puisqu'ils ne sont pas republiés. Pas par censure. A cause de la volonté de sa femme, Lucette. Des pamphlets qui paraît-il (je ne les ai pas) contiennent de la dynamite. Céline y exprimerait sa haine du communisme, un antisémitisme quasiment névrotique et finalement, sous l'Occupation même, des opinions très favorables aux nazis. La disparition de ces textes laisse le champ clos aux suppositions et aux rumeurs. Certains y ont admiré la création verbale, l'inventivité dans l'invective, le souffle épique. Des thuriféraires ont minimisé leur portée idéologique. De toute façon, disait ultérieurement Céline qui se posait en victime, il n'était pas un homme à idées mais un « homme à style ».On s'en aperçoit dans ses romans. Un style si particulier qu'il est impossible de l'imiter sans le pasticher. Chaque phrase de lui est reconnaissable. La langue et la grammaire rendues plastiques par les richesses des tournures populaires, par les trous des fameux points de suspension, par le lyrisme émotif, donnent à son écriture une beauté hypnotique.Ce travail sur la langue a commencé dès son premier roman. Le célèbre « Voyage au bout de la nuit », un texte semi-autobiographique. Son double, Ferdinand Bardamu, y raconte la guerre de 14 (où Céline, engagé volontaire, a été grièvement blessé), les voyages en Afrique et en Amérique, la médecine, que le docteur Destouches pratiquait à Clichy, puis à Meudon.Tout est travaillé selon une célèbre méthode: prendre le réel en le noircissant. Le lecteur se retrouve ainsi dans un monde épique, lyrique, burlesque, peuplé de personnages épinglés par un regard de caricaturiste, mais aussi profondément humain. Un monde où l'ennemi, c'est l'argent qui agit comme un cancer de l'âme. Un monde qui, comme celui de Proust, est autonome, individualisé, et paraît finalement plus profond, plus puissant, plus riche et plus réel que le vrai.

Publié par Alain Bagnoud à 09:01:37 dans Panthéon | Commentaires (4) |

Les notes à l'école | 28 septembre 2006

A Genève où je vis, les notes à l'école primaire avaient été supprimées au profit d'annotations. On vient de les rétablir suite à une votation populaire, revenant par là même aux principes de l'autorité et du mérite. Une bonne chose ? Il faut voir ce dont on parle.
Il y a une autorité qui est le droit de commander, le pouvoir d'imposer l'obéissance. Mais il y en a une aussi qui consiste à servir de référence et de règle par le mérite reconnu (je me sers du Petit Robert pour ces définitions).
Par exemple, si je travaille avec un charpentier pour faire le toit de ma maison, je reconnais son autorité en la matière. Je ne la reconnais plus s'il veut me forcer à adopter sa religion ou ses idées.
L'autorité de l'enseignant est ainsi produite logiquement par sa compétence. Je ne vois aucun problème dans cette autorité si elle est fondée. La question se pose pour l'autre autorité, celle qui consiste à imposer l'obéissance pour l'obéissance. Question surtout posée par certains élèves, d'ailleurs, pour qui il ne s'agit pas de savoir si le prof est capable en maths ou en français mais d'affronter le monde entier, et qui ne veulent voir dans l'autorité que celle du commandement, contre quoi ils s'insurgent et qu'ils convoitent tout à la fois. Profs, mères, pères, flics, tous semblables, figures du pouvoir. Je le sais par la pratique, j'enseigne. On a ainsi affaire à certaines gens qui, par la contestation ou la provocation systématiques, veulent faire du prof l'outil de leur appétit de pouvoir à eux, le vieux lion à vaincre dans le but de prendre le contrôle de la classe. Question de s'assurer la maîtrise du territoire et de fixer les règles qui le gèrent. Ils créent eux-mêmes une autorité de commandement à quoi les enseignants sont bien loin d'aspirer, lui donnent de l'importance pour s'en emparer à leur profit. Les notes se situent tout à fait dans ce débat-là puisqu'elles sont un outil de pouvoir. Elles ne disent pas : le maître est compétent, mais : le maître est supérieur parce qu'il peut sanctionner, classer, sélectionner. Grâce à elles, on renforce le droit de commander de l'enseignant et son pouvoir d'éliminer. Le vieux lion peut regarder venir plus tranquillement les lionceaux ambitieux. Mais en ce qui concerne la compétence, qui est la seule autorité légitimement acceptable...

Publié par Alain Bagnoud à 08:49:34 dans Polémique | Commentaires (3) |

Où on comprend les motivations profondes d'un auteur à passer des années sur un texte, à le polir, le repolir, le peaufiner, le porter jusqu'à son terme ultime | 27 septembre 2006

Dans cette saga, De la graine à la courge, qui a coûté à l'auteur vingt ans de travail, il parle de lui-même. (Arthur Bibi, De la graine à la courge, Editions de la Vocation)

Publié par Alain Bagnoud à 11:11:40 dans Romans romands | Commentaires (0) |

Maurice Sachs, le traître | 26 septembre 2006

J'aimerais vous parler d'un traître absolu. Juif, collaborateur, indicateur de la Gestapo, homosexuel, alcoolique,  séminariste défroqué, faible et brillant. Maurice Sachs. Etre instable né en 1906, tellement doué que l'ensemble de ses qualités l'ont toujours empêché d'écrire l'œuvre qu'il a tant convoitée. Un homme qui a trompé l'un après l'autre tous ceux qu'il a aimés et qui a fini délateur professionnel, livrant aux nazis des porteurs de tracts d'une organisation antifasciste bavaroise,« La rose blanche ». Médiocre dénonciateur, en plus.  Mauvais provocateur, inventeur de complots bidons. Ses amis allemands pas dupes ont fini par le fourrer dans une prison de Hambourg d'où il n'est sorti que pour mourir, en 44, à l'arrivée des Alliés. Avant qu'ils n'apparaissent, les Allemands ont fait partir les prisonniers en colonne vers Kiel. Après un jour de marche, Sachs, épuisé, ne pouvant plus suivre, a été abattu d'une balle dans la tête. 
De cette existence gâchée, Maurice Sachs a pourtant tiré avant sa mort un chef-d'œuvre autobiographique. Le Sabbat
Ce livre est un régal pour les amateurs d'anecdotes et de name dropping. Jacques Bizet, le fils du musicien et de madame Straus, chez qui Proust avait fait ses débuts dans le monde. Cocteau et Gide que Sachs a essayé de séduire, Maritain qui l'a converti au catholicisme. Max Jacob. Tous ceux qui fréquentaient en leur temps Montmartre, Montparnasse, la Nouvelle Revue Française, le Boeuf-sur-le-Toit.
Et puis quelle confession ! Quelle sincérité ! Quelle intelligence claire et englobante, quelle lucidité dans la description des facettes d'une personnalité si complexe, d'une nature si malléable !
Bien sûr, ce premier de classe extrêmement doué s'abandonne aux influences formelles, vise parfois à l'effet. Une caractéristique qui le rend frère de la création littéraire contemporaine ! D'ailleurs les années que nous vivons, inquiètes, fluctuantes, fascinées par la relativité des valeurs, par les compromissions et par les marginalités involontaires, devraient l'ériger en maître.                                                                                            

Publié par Alain Bagnoud à 18:10:59 dans Panthéon | Commentaires (2) |

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