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Jonathan Littell, Les Bienveillantes | 30 septembre 2006


Quel livre impressionnant, Les Bienveillantes ! Un choc, une épreuve. Une immersion dans l'univers du national-socialisme.
On y suit le SS Aue en Ukraine, à Stalingrad, à Auschwitz. Un personnage qui n'est pas un sadique primaire, mais un intellectuel bilingue, docteur en droit, plutôt administrateur que boucher. Un être complexe, dont l'histoire familiale ressemble à une tragédie grecque. Amoureux de sa sœur, homosexuel, dont l'esprit théorise froidement ce qu'il voit et ce qu'il vit alors que le corps se rebiffe.
Certains ont fait à Littell le reproche de montrer de la complaisance à peindre un SS trop humain, pas assez monolithique. Mais il n'y a aucune fascination dans ce portrait, juste de la démonstration. Une démonstration qui échoue évidemment à comprendre la nature du mal, plus vertigineux que les trous noirs dans l'univers et aussi profondément impénétrables par la raison, mais qui expose la machine nazie et explique les fondements intellectuels qui la justifient.
Au départ, des théories délirantes sur une pseudo-race, les Aryens, faites par des savants de troisième catégorie, et qui ont été officiellement adoptées parce qu'elles arrangeaient le pouvoir. Les Aryens seraient une race pure, blanche, blonde, dont le foyer se trouverait en Allemagne. Ensuite, sur ce socle de sable, un monument de logique en béton. Puisque la race est la valeur suprême, l'individu n'existe plus, ses espoirs, ses souhaits, sa volonté et ses souffrances n'ont pas à être pris en considération. (En Allemagne, il se fond dans le Volk, lui-même incarné par le Führer.)
Le droit n'a plus aucune importance. Il n'y a plus que le primat de la force, qui fait nécessairement triompher la race supérieure. Les Allemands, tous les Allemands, devant bénéficier des plus grands avantages du fait de leur aryanité, on peut conquérir, détruire, tuer à leur profit, puisque les autres sont insignifiants.
Il est peut-être faux de dire que les non-Aryens sont déshumanisés. Ils sont pour les nazis une catégorie en-dessous, comme sont encore au-dessous les animaux et les insectes. Si l'on veut, l'âme ou la raison qui distingue l'homme de la bête opère le même saut qualitatif que l'aryanité qui distingue l'Allemand des autres hommes.
L'antisémitisme dans cette logique froide pose un problème. Pourquoi s'acharner plus sur les Juifs que sur le reste des hommes et viser leur destruction totale ? C'est que, dans l'imaginaire tordu des nationaux-socialistes, il semble que le Juif soit aussi au-dessus des autres. Il aurait une qualité particulière, disons la judéité, qui l'élève comme l'aryanité élève, qui en fait donc le concurrent de l'Aryen et le rend très dangereux. Le Juif en devient fatalement l'ennemi intérieur et extérieur de l'Allemagne nazie, il peut, doit chercher sa perte, il veut nécessairement la détruire. Ainsi s'explique cette haine et cette volonté de génocide...
Je m'arrête là. On a dit ceci ailleurs et bien mieux. Je suis un peu théorique, c'est que je crois avoir compris une ou deux choses. Lisez ce livre, puissant, prenant, extrêmement bien documenté. Avec une erreur pourtant. A la page 452, Aue et sa sœur sont à Zürich, dans la chambre d'étudiante de celle-ci. Elle sort une bouteille de vin suisse. Je cite : « Elle haussa les épaules et me montra une bouteille de vin blanc, du fendant de Genève. » Cher Monsieur Littell ! Du fendant de Genève ! (Voir http://www.winecity.ch/)

Publié par Alain Bagnoud à 12:38:50 dans Lectures | Commentaires (4) |

26-08-2008  13:20  26-08-2008 13:20
fendant  De  Alain Bagnoud identité certifiée Sujet:  fendant Url: [Liens]
Enfin,René-Claude, une injustice réparée! Mais continuons le combat!
24-08-2008  22:34  24-08-2008 22:34
Il a dû te lire  De  René-Claude  Sujet:  Il a dû te lire Url: [Liens]
Dans la version poche que je suis en train de croquer jusqu'à l'écoeurement il a corrigé et bien mis fendant du VALAIS
10-05-2008  11:43  10-05-2008 11:43
Un roman au texte exigeant  De  Lyonel Baum  Sujet:  Un roman au texte exigeant Url: [Liens]
Le temps passe et les lectures approfondies du roman de J. Littell relativisent les commentaires d'Edouard Husson et de Michel Terestchenko. Jean Solchany pour la recherche historique et Florence Mercier-Leca pour la littérature , et quelques autres , de plus en plus nombreux, ne considèrent plus « Les Bienveillantes» comme un canular . Sans reprendre les propos hyperboliques de certains ( Georges Nivat , Pierre Nora et bien d'autres ) ceux qui ont lu et relu le livre énonce les qualités de cet événement littéraire. Jamais en 60 ans , une oeuvre artistique n'a pu rendre sur ce sujet ( l'apocalypse européenne pendant la seconde guerre mondiale ) , à ce niveau d'incandescence , l'effet de Réel qui émerge de cette narration. Comme le dit Solchany c'est un roman qui réussit là où le cinéma n'a jusqu'à aujourd'hui pas totalement convaincu. Peu d'oeuvres littéraires ont contribué de manière aussi efficace au «devoir de mémoire». La fiction , le témoignage et le livre scientifique constituent 3 approches différentes et non concurrentes du nazisme et de l'extermination des juifs. Certains lecteurs ne semblent pas prêts à reconnaître la légitimité de la démarche fictionnelle, alors que cette dernière jouera à l'avenir un rôle croissant dans la prise de conscience de la monstruosité du nazisme.L'intervention des intellectuels dans le débat critique est indispensable, mais il y a des limites à l'expertise historienne. S'exprimer sur le rapport à la vérité lorsqu'il s'agit de littérature( ou de cinéma ) présuppose une grande prudence.Les historiens ne doivent pas ruiner leur crédit en souscrivant à un fondamentalisme hypercritique qui conduit à assassiner un roman qui ne mérite pas un tel traitement. « Les Bienveillantes» apparaissent comme un texte exigeant. Il sollicite diverses compétences du lecteur et pas seulement culturelles.
07-11-2006  12:55  07-11-2006 12:55
Merci  De  COYOTE identité certifiée Sujet:  Merci Url: [Liens]
d'avoir rendu hommage ici au grand livre de Littell. Je l'ai découvert par hasard sur mon lieu de vacances fin août et j'ai été pris par ce livre après le premier chapitre que j'zi trouvé éblouissant. On ne dis pas assez que ce livre est aussi une impressionante sur les pouvoirs et devoirs de la littérature. Je suis particulièrement heureux qu'il rencontre un large succès public. Preuve que les lecteurs ne sont pas aussi ahuris que des médias complaisants semblent vouloir le croire...

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