Pour la troisième fois je me penche sur le tableau. Une fois de plus je reste tétanisé devant la petite fenêtre ouverte dans le vernis. Le long du bord gauche, un rectangle de deux centimètres sur à peine un demi centimètre de large laisse apparaître un magnifique bleu outremer. Avant l'essai de nettoyage, le ciel était vert. Plus exactement brun-vert.
Tous les restaurateurs connaissent ce mélange d'appréhension et d'excitation avant le nettoyage d'une œuvre. On a beau avoir des années de pratique et d'expérience dans le domaine, la surprise reste toujours possible. Les œuvres d'art ressemblent aux grands vins : on connaît le vigneron, on a déjà goûté à plusieurs reprises les vins du domaine, on a une idée sur la qualité du millésime et du moment propice où il faut l'ouvrir, et pourtant on s'interroge à chaque fois sur ce que l'on va découvrir.
En réalisant un nouveau et discret test, je pensais à la solitude du restaurateur. Bien entendu le choix des traitements a été établi sur la base d'un examen minutieux des matériaux et des altérations. Bien sûr la décision finale se prendra en concertation avec le conservateur en charge du traitement. Bien évidement les différentes options seront argumentées et des examens complémentaires pourront être réalisés. Mais là, en ce moment précis, tout en regardant ma main tenir le long bâtonnet enrobé de coton imbibé de solvant, je réalisais devant ce centimètre carré toute la responsabilité qui est la nôtre.
Certes cette responsabilité n'est pas juridique puisqu'elle repose exclusivement sur les épaules du propriétaire ou du dépositaire légal. Pas plus n'avons-nous d'obligation de résultat mais, rappelons-le, seulement de moyen. Mais pourtant elle doit bien exister cette responsabilité. Car comment expliquer cette goutte de sueur qui glisse lentement le long de mon cou au moment précis où je tente d'ouvrir une seconde fenêtre ?
Olivier Clérin
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