Mohammed Samraoui, l'ex-officier qui fait toujours peur à Alger
«Pour le pouvoir algérien, Samraoui, c'est le diable.» Dans la
courte liste des officiers repentis, Mohammed Samraoui demeure, de
l'aveu de tous les journalistes algériens que Mediapart a sollicités,
celui qui dérange le plus Alger. C'est aussi celui dont on ne parle
pas, ou seulement sous couvert de l'anonymat.
«Personne
ne vous parlera de Samraoui en Algérie, confie à Mediapart un
journaliste politique, dont la signature est bien connue des lecteurs
d'un des principaux quotidiens algériens. C'est un sujet absolument
tabou. Et on comprend bien pourquoi : il s'agit d'un des témoignages
les plus percutants, les plus rares, et je pense les plus justes. Il
faut être honnête : en dehors des journaux du régime, comme Liberté,
personne en Algérie n'a accès à ce monde-là, celui du département des
renseignements et de la sécurité (DRS), l'épine dorsale du régime.
C'est pour cela que son livre est assez fascinant.»
Ce
livre, paru en 2003 aux éditions Denoël, est une Chronique des années
de sang, sous-titrée : Algérie, comment les services secrets ont
manipulé les groupes islamistes. (Lire ici le sommaire et de l'ouvrage).
Mohammed Samraoui s'y raconte, et y narre par le menu sa vision de
l'action de l'armée et des services secrets sur le Front islamique du
salut (FIS, vainqueur des premières élections algériennes démocratiques
avant le coup d'Etat de l'armée en 1992) et les Groupes islamiques
armés (GIA). Infiltration, déstabilisation, radicalisation.
«Officier
supérieur des services secrets de l'Armée nationale populaire
algérienne (ANP), écrit-il, j'ai participé au coup d'Etat qui a
destitué le président Chadli Bendjedid. Tout au long du début des
années 90, j'ai pris part à la lutte contre les réseaux du terrorisme
intégriste, parce j'estimais qu'il était de mon devoir de contribuer à
sauver le pays. La suite des événements m'a permis de réaliser qu'en
fait je me faisais le complice des bourreaux du peuple algérien.»
De là date la prise de recul volontaire de cet ex-officier qui, en
1992, pouvait être considéré «comme le numéro 3 du DRS, derrière les
généraux Toufik et Lamari (décédé récemment), rappelle Addi Lahouari,
professeur de sciences politiques à l'université Lyon II. Il a fui car
sa conscience n'a pas supporté que le DRS infiltre et manipule les
islamistes dans les proportions considérables que l'on sait».
Muté à l'ambassade algérienne d'Allemagne en 1992, on lui demande
d'organiser la «liquidation physique» de deux islamistes algériens en
1995. Il refuse, et déserte un an plus tard. Réfugié politique en
Allemagne, revenu à l'objet de ses premières études, il est depuis
biochimiste dans une entreprise allemande.
En 2002, un
an avant la parution de son propre livre, il témoigne au procès de
l'ex-lieutenant Habib Souaïdia, auteur de La Sale guerre et poursuivi
en diffamation par le général Khaled Nezzar, un des piliers du DRS et
donc du pouvoir algérien. Ce procès s'achèvera par un non-lieu, grâce
notamment au témoignage de Samraoui.
Un témoin clé
L'ex-directeur du «service de recherche et d'analyse» de l'armée
algérienne (SRA) est donc un personnage central de toutes les
tentatives de mise à nu du pouvoir algérien et des massacres perpétrés
par le GIA au cours des années 1990, pour lesquels Alger refuse
toujours la venue d'une commission d'enquête indépendante...
Un témoin plus crédible que les autres? Plus digne de foi en tout cas
que l'ex-officier Abdelkader Tigha, auteur au printemps de
Contre-espionnage algérien, et qui, dans un entretien accordé au
Parisien, confirmait simultanément la manipulation par le DRS des
groupes islamistes armés ... et leur parfaite autonomie.
Directeur des éditions La Découverte et animateur, avec Salima Mellah,
du site de référence Algéria watch, François Gèze a «aidé» Samraoui
dans la publication de son livre en 2003. Il continue depuis à le
considérer comme «un homme courageux, sérieux. Il est l'un des rares
dissidents que l'on peut considérer comme fiables. Dans son livre, il a
apporté tout un ensemble d'informations inédites, qui ont recoupé
d'autres informations parcellaires, et que l'on a pu vérifier depuis.
La véracité de ces informations ne peut donc être mise en doute, de
même que la sincérité de l'homme».
Aujourd'hui âgé de 56
ans, la limite de Mohammed Samraoui est certes, comme le glisse ce
journaliste algérien spécialiste du Groupe salafiste pour la
prédication et le combat (GSPC, vraisemblablement formé à partir d'une
scission des GIA), d'avoir «quitté l'Algérie depuis longtemps. De
témoin, il est passé au rôle d'analyste».
Son statut
continue cependant de gêner Alger. En 2007, le pouvoir algérien a tenté
de le reprendre. Le 22 octobre, alors qu'il participait à un colloque
en Espagne, il est arrêté à Benalmádena, à la demande d'un juge
espagnol, suite à un mandat international lancé par Alger. Accusé de
terrorisme, d'escroquerie et en particulier de «nuire à l'image de
l'armée algérienne», il est relâché courant novembre, la justice
n'ayant pu fournir le moindre élément étayant les accusations avancées
par Alger.
Revenu depuis en Allemagne, il livrait la
semaine dernière à Mediapart, en réaction notamment à une interview de
l'ancien fondateur du GIA, Abdelhak Layada dont nous nous faisions
l'écho ici , une analyse face à la caméra qui sonnait comme un résumé
de son engagement depuis sa désertion en 1996:
http://www.dailymotion.com/search/samraoui/video/x6jo7k_mohammed-
samraoui-biographie_news
Affaire Mecili: les révélations de l'ex-espion algérien
Il ne lui aura fallu que quelques secondes pour reconnaître le visage
du suspect. «C'est lui, sans le moindre doute possible», a lâché
l'ancien agent secret en regardant les photos que nous lui avons
présentées. Le colonel Mohammed Samraoui, plus haut gradé de l'armée
algérienne en exil et témoin clé de l'affaire Mecili, est aujourd'hui
en mesure d'affirmer à Mediapart que Mohamed Ziane Hasseni, le
diplomate algérien arrêté le 14 août à Marseille, est bien la personne
qui a commandité l'assassinat, en avril 1987 à Paris, de l'opposant au
régime d'Alger André Ali Mecili.
Avant sa mort, cet avocat
franco-algérien avait réussi l'unification des principaux mouvements
d'opposition en Algérie. L'affaire, jamais élucidée, a brusquement
resurgi du passé cet été avec l'interpellation à l'aéroport de
Marseille-Marignane d'un diplomate algérien suspecté par la justice
d'être le commanditaire des faits. Mis en examen pour «complicité
d'assassinat», ce dernier proteste de son innocence, affirmant que les
autorités françaises se sont trompées de personne.
Les révélations du colonel Samraoui, si elles sont confirmées dans les
prochains jours par l'enquête du juge Baudoin Thouvenot qui tente de
faire la lumière sur cette affaire Ben Barka bis (opposant marocain
assassiné à Paris en 1965), viennent ainsi anéantir les dénégations du
gouvernement algérien et des avocats du suspect dans cette affaire
diplomatiquement sensible.
Mohamad-Khaled Lasbeur et Jean-Louis Pelletier, les défenseurs du
diplomate algérien, parlent en effet «avec certitude» depuis plusieurs
jours d'une grossière méprise dans l'identification de leur client. Le
quotidien Liberté (journal très proche du pouvoir) a même évoqué le 25
août une nouvelle «affaire Dreyfus», et a taxé l'événement d'«erreur
judiciaire» invoquant une confusion sur le nom et le prénom du
diplomate interpellé, comme Mediapart en déjà fait état.
Nous avons rencontré Mohammed Samraoui (photo), dimanche 24 août,
quelque part en Allemagne où l'ancien haut gradé de la toute-puissante
Sécurité militaire algérienne a trouvé l'exil en 1997. Il y exerce
depuis plusieurs années le métier de biochimiste, sa formation initiale.
Considéré par les dignitaires successifs algériens comme la bête noire
du régime, notamment depuis la publication de son ouvrage Chronique des
années de sang (voir son portrait par Pierre Puchot), Mohammed Samraoui
est l'un des rares militaires capables d'identifier les responsables de
la mort d'André Ali Mecili, victime d'un crime politique majeur, commis
il y a vingt ans en France.
Deux ans avant sa mort, en 1985, André Ali Mecili avait réussi à
fédérer depuis Londres les principales composantes de l'opposition
algérienne, incarnées par le leader historique du Front des forces
socialistes (FFS), Hocine Aït Ahmed, et l'ancien président algérien,
Ahmed Ben Bella. Mecili était devenu l'homme à abattre. Il le fut, de
trois balles, dans le hall de son immeuble du Quartier latin, à Paris,
où il résidait depuis 1965.
«Là, il a sorti une mallette et lui a remis de l'argent»
En 2003 dans un témoignage à la justice, Mohammed Samraoui a confié au
juge Thouvenot avoir été le témoin direct en 1987 d'une remise d'argent
entre le commanditaire du crime et son exécutant, un proxénète
répondant au nom d'Abdelmalek Amellou, quelques semaines après
l'assassinat d'André Ali Mecili.
Abdelmalek Amellou avait été arrêté par la police française dans les
jours qui ont suivi le meurtre, puis expulsé en «urgence absolue» vers
l'Algérie dès la fin de sa garde à vue par le ministre de l'intérieur
de l'époque, Charles Pasqua (ex-RPR). Une décision incompréhensible qui
avait lancé la thèse d'une couverture du crime par le gouvernement
français.
En 1987, Mohammed Samraoui était l'un des responsables de la Sécurité
militaire (aujourd'hui Département du renseignement et de la sécurité,
DRS) pour toute la région de Constantine. C'est là, dans un hôtel cossu
de la ville de Skikda, que le tueur a été caché après son expulsion
express. Avant sa «fuite» organisée par la France, la brigade
criminelle avait toutefois retrouvé dans les vêtements d'Abdelmalek
Amellou un ordre de mission pour tuer André Ali Mecili paraphé par un
certain «Rachid Hassani», capitaine de la Sécurité militaire.
Vingt ans après, Mohammed Samraoui se souvient parfaitement de sa
rencontre avec Hassani. Il raconte: «Au début de l'été 1987, le
directeur de la Sécurité militaire de Constantine m'a convoqué. Dans
son bureau, je trouve quelqu'un, ce prétendu Rachid Hassani que je ne
connaissais pas auparavant. Il m'a dit de l'accompagner pour une
mission. Je suis allé avec lui à Skikda. Là, on s'est dirigé vers
l'hôtel Es-Salem (photo) où étaient cachés Amellou et sa concubine.
Amellou a commencé à rouspéter, il n'était pas d'accord, il
s'inquiétait pour son véhicule. Hassani tentait de le calmer par tous
les moyens. L'autre était vraiment hors de lui. Là, il [Hassani] a
sorti une mallette et lui a remis une partie de l'argent» pour
l'assassinat de Mecili. Mohammed Samraoui évoque la somme de 800.000
francs (120.000 euros).
Ci-dessous, la vidéo de son témoignage intégral sur cet épisode:
http://www.dailymotion.com/search/samraoui/video/x6ko1p_samraoui1_news
Mohammed Samraoui assure n'avoir, depuis, jamais revu Rachid Hassani,
un ancien gendarme passé à la Sécurité militaire au début des années
1980, puis entré dans le corps diplomatique dans les années 1990, en
poste au Mali et en Allemagne, notamment, selon l'ancien agent secret.
Les photos qui accusent
En décembre 2007, le juge Thouvenot a délivré deux mandats d'arrêt
internationaux à l'encontre du commanditaire de l'assassinat, un
certain Mohamed Ziane Hassani (et non Rachid Hassani, ni Hasseni), et
le tueur, Abdelmalek Amellou, lequel résiderait tranquillement
aujourd'hui vers la ville de Koléa, située à une quarantaine de
kilomètres au sud-ouest d'Alger, selon des informations glanées «à
droite, à gauche» par Mohammed Samraoui.
Depuis le 14 août et l'arrestation du diplomate algérien, tout l'enjeu
du dossier est donc de savoir si l'homme interpellé, qui s'appelle
Mohamed Ziane Hasseni (et non Hassani), selon son avocat et le
gouvernement algérien, est la même personne que l'ex-capitaine Rachid
Hassani qui a donné l'ordre par écrit d'abattre André Ali Mecili en
1987.
Une chose paraît acquise: l'homme arrêté à Marseille exerce depuis
plusieurs années la fonction de chef du protocole au ministère des
affaires étrangères algérien. Son nom, Mohamed Ziane Hasseni, apparaît
dans les archives du site internet du ministère, comme en témoigne la
capture d'écran ci-dessous.
Lors de notre rencontre, Mediapart a présenté à Mohammed Samraoui deux
clichés de visites diplomatiques de ministres étrangers en Algérie sur
lesquels figurent, en second plan, ledit Mohamed Ziane Hasseni, que des
sources très bien informées nous ont aidés à identifier. La première
photo a été prise le 15 novembre 2006 par Fayez Nureldine pour l'AFP et
Getty Images à l'occasion du déplacement à Alger du
ministre allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier.
Au premier coup d'œil, le colonel Samraoui a identifié formellement
l'homme au second plan, lunettes, petite moustache, grande carrure
(photo), comme étant le capitaine Rachid Hassani qui a remis l'argent
de l'assassinat au tueur à l'été 1987. Si Mohammed Samraoui dit vrai,
c'est toute la défense du suspect, portée haut par ses avocats et le
gouvernement algérien, qui s'écroulerait comme un château de cartes. Le
25 août dernier, le ministre algérien de la communication, Abderrachid
Boukerzaza, a ainsi parlé d'un «regrettable incident» à propos de
l'interpellation de Mohamed Ziane Hasseni, assurant que la police et la
justice françaises s'étaient trompées sur l'identité de la personne
recherchée. Le ministre a par ailleurs affirmé que le diplomate avait
«subi un traitement humiliant» après son arrestation, sans donner plus
de précision.
Ces déclarations furent les seules émises publiquement par le
gouvernement algérien depuis l'éclatement de l'affaire à la mi-août.
Avant cela, d'autres s'étaient chargés de crier à la bévue française.
Ce fut par exemple le cas du célèbre avocat français Jacques Vergès
qui, malgré son absence dans le dossier, a qualifié l'interpellation du
diplomate Hasseni de «scandale». «Il n'a pas le même nom. Il n'a pas le
même prénom. Il n'a pas la même date de naissance. Il n'a pas le même
métier. Et on l'arrête», s'est ainsi étonné Me Vergès, un proche du
président algérien, Abdelaziz Bouteflika, dans les colonnes de Liberté.
Jacques Vergès s'en mêle
Avant Jacques Vergès, l'ancien militaire Hichem Aboud, auteur de La
Mafia des généraux, avait confié à Mediapart ses «doutes» sur
l'identité de l'homme arrêté à Marseille. «Je ne suis pas du tout sûr
que ce soit le même Hassani que je connais, qui est de la même tribu
berbère que moi», avait-il assuré, précisant que Rachid Hassani était
originaire de Oum el Bouaghi et Mohamed Ziane Hasseni natif de Tolga
les deux villes sont distantes de 200 kilomètres. M. Aboud, reconverti
aujourd'hui dans le journalisme sportif, avait ajouté qu'«une autre
personne que [lui] connaît le visage du vrai Hassani, c'est Mohammed
Samraoui, même si je n'ai aucune estime pour lui».
Me Antoine
Comte, l'avocat de la veuve d'André Ali Mecili (photo), pense lui aussi
que Mohammed Samraoui est l'homme de la situation: «S'il (Mohamed Ziane
Hasseni, ndlr) tente d'échapper à la justice au prétexte d'une
homonymie, la solution est très simple: il faut le confronter à
Mohammed Samraoui et le doute sera levé.» L'intéressé ne demande rien
d'autre. «Si je suis convoqué, je serai demain à Paris», nous a-t-il
confié.
Avant d'identifier sur photo Mohamed Ziane Hasseni comme étant le
commanditaire du crime, le colonel Samraoui nous avait assuré qu'il
nourrissait l'intime conviction que l'homme interpellé à Marseille
était bien le bon, tout en prenant quelques précautions d'usage. «Mais
je ne crois pas qu'il y a méprise. On veut dissimuler la véritable
identité de Rachid Hassani», a-t-il assuré, précisant avoir à sa
disposition «d'autres éléments qui [l']incitent à croire qu'il s'agit
du véritable Hassani». Mais ces éléments, il les réserve à la justice
française.
Si les affirmations du colonel Samraoui sont véridiques, cela voudrait
donc dire que les services algériens ont fabriqué une fausse identité à
Rachid Hassani, transformé pour les besoins de la dissimulation en
Mohamed Ziane Hasseni. Ou que Rachid Hassani était, en 1987, un pseudo.
«Changer une indentité, c'est un jeu d'enfants», glisse dans un petit
rire l'ex-agent secret algérien, qui ne mâche pas ses mots sur la
classe dirigeante algérienne: «De la pourriture qui doit partir. La
démocratie, pour eux, c'est avoir une justice à leurs ordres, une
presse sous leur contrôle et avoir une armée qui réprime tout mouvement
de contestation.»
Le point de vue de Mohammed Samraoui sur la fabrication d'une fausse identité au profit de Rachid Hassani, ci-dessous:
http://www.dailymotion.com/search/samraoui/video/
x6koiu_samraoui3_news
Mohamed Ziane Hasseni doit être entendu sur le fond du dossier par
le juge Thouvenot le 1er septembre. En attendant, ses avocats ont fait
appel de sa mise en examen et de son contrôle judiciaire qui lui impose
de résider à Paris, de ne pas quitter la région Ile-de-France et de
pointer deux fois par semaine au Palais de justice. Quant au ministère
des affaires étrangères français, contacté par Mediapart, il n'a pas
souhaité s'exprimer sur cette affaire.
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