Pren ceste rose, aimable comme toy,
Qui sers de rose aux roses les plus belles,
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles,
Dont la senteur me ravit tout de moy.
Pren ceste rose, et ensemble reçoy
Dedans ton sein mon cœur, qui n'a point d'ailes
Il est constant, et cent playes cruelles
N'ont empesché qu'il ne gardast sa foy.
La rose et moy differons d'une chose :
Un soleil void naistre et mourir la rose;
Mille soleils ont vu naistre m'amour,
Dont l'action jamais ne se repose.
Ha ! plut à Dieu que telle amour, éclose
Comme une fleur, ne m'eust duré qu'un jour !
Pierre de Ronsart
Publié par lenomdelarose à 20:21:41 dans poètes disparus | Commentaires (0) | Permaliens
ARBRE
L'arbre chante comme l'oiseau.
Tout à coup, coup de vent. - Vent brusque.
Cela vient, s'apaise, revient comme vagues.
Le vent donne au grand arbre une multitude de pensées,
le surprend, le trouble,
l'attaque en tous points, l'ébranle.
Le revêt de l'envers de ses milliers
de feuilles nombreuses.
L'épouse, le change en rumeur qui grandit et s'affaiblit
et le change en ruisseau perdu.
Ceci donne pur rêve du ruisseau.
L'arbre rêve d'être ruisseau;
L'arbre rêve dans l'air d'être une source vive...
Et de proche en proche, se change en poésie, en
un vers pur...
Paul Valéry
Publié par lenomdelarose à 19:10:52 dans poètes disparus | Commentaires (0) | Permaliens

LE RETOUR AU PAYS
C'est un Breton qui revient au pays natal
Après avoir fait plusieurs mauvais coups
Il se promène devant les fabriques à Douarnenez
Il ne reconnait personne
Personne ne le reconnait
Il est très triste.
Il entre dans une crêperie pour manger des crêpes
Mais il ne peut pas en manger
Il a quelque chose qui les empêche de passer
Il paye
Il sort
Il allume une cigarette
Mais il ne peut pas la fumer.
Il y a quelque chose
Quelque chose dans sa tête
Quelque chose de mauvais
Il est de plus en plus triste
Et soudain il se met à se souvenir :
Quelqu'un lui a dit quand il était petit
« Tu finiras sur l'échafaud »
Et pendant des années
Il n'a jamais osé rien faire
Pas même traverser la rue
Pas même partir sur la mer
Rien absolument rien.
Il se souvient.
Celui qui avait tout prédit c'est l'oncle Grésillard
L'oncle Grésillard qui portait malheur à tout le monde
La vache!
Et le Breton pense à sa sœur
Qui travaille à Vaugirard
A son frère mort à la guerre
Pense à toutes les choses qu'il a vues
Toutes les choses qu'il a faites.
La tristesse se serre contre lui
Il essaie une nouvelle fois
D'allumer une cigarette
Mais il n'a pas envie de fumer
Alors il décide d'aller voir l'oncle Grésillard.
Il y va
Il ouvre la porte .
L'oncle ne le reconnaît pas
Mais lui le reconnait
Et il lui dit :
« Bonjour oncle Grésillard »
Et puis il lui tord le cou.
Et il finit sur l'échafaud à Quimper
Après avoir mangé deux douzaines de crêpes
Et fumé une cigarette.

Publié par lenomdelarose à 18:01:09 dans poètes disparus | Commentaires (0) | Permaliens
S'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être près des choses : elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur le pays. Dans le monde des choses et dans celui des bêtes, tout est plein d'événements auxquels vous pouvez prendre part. Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes : tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.
Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.
Publié par lenomdelarose à 23:48:21 dans poètes disparus | Commentaires (1) | Permaliens
Far off, most secret, and inviolate Rose,
Enfold me in my hour of hours; where those
Who sought thee in the Holy Sepulchre,
Or in the wine vat, dwell beyond the stir
5 And tumult of defeated dreams; and deep
Among pale eyelids, heavy with the sleep
Men have named beauty. Thy great leaves enfold
The ancient beards, the helms of ruby and gold
Of the crowned Magi; and the king whose eyes
10 Saw the Pierced Hands and Rood of elder rise
In druid vapour and make the torches dim;
Till vain frenzy awoke and he died; and him
Who met Fand walking among flaming dew
By a gray shore where the wind never blew,
15 And lost the world and Emer for a kiss;
And him who drove the gods out of their liss,
And till a hundred morns had flowered red,
Feasted and wept the barrows of his dead;
And the proud dreaming king who flung the crown
20 And sorrow away, and calling bard and clown
Dwelt among wine-stained wanderers in deep woods;
And him who sold tillage, and house, and goods,
And sought through lands and islands numberless years,
Until he found with laughter and with tears,
25 A woman, of so shining loveliness,
That men threshed corn at midnight by a tress,
A little stolen tress. I, too, await
The hour of thy great wind of love and hate.
When shall the stars be blown about the sky,
30 Like the sparks blown out of a smithy, and die?
Surely thine hour has come, thy great wind blows,
Far off, most secret, and inviolate Rose?
The Secret Rose
William Butler YEATS (1865-1939).
The Wind Among the Reeds. 1899.
La Rose Secrète
Lointaine, le plus souvent secrète, et intangible Rose,
Étreins-moi dans mon heure suprême ; là où ceux
Qui furent en ta quête dans le Saint Sépulcre,
Ou dans le caveau à vin, demeurent au-delà de l'agitation
5 Et du tumulte des rêves déçus ; et au plus profond
Des pâles paupières, lourdes de ce sommeil
Que les hommes nommèrent beauté. Tes grandes feuilles embrassent
Les barbes séculaires, les heaumes de rubis et d'or
Des Mages couronnés ; et de ce roi dont les yeux
10 Virent les Mains Percées et la Croix d'une ancienne élévation
Dans une vapeur de druide elles en obscurcissent les flambeaux ;
Jusqu'à ce qu'éclatât une vaine frénésie et qu'il ait trépassé ;
Et lui qui a rencontré Fand+ qui marchait dans ce flamboiement de rosée
Sur un rivage gris où jamais le vent n'a soufflé,
15 Et qui a perdu le monde et Emer+ pour un baiser ;
Et lui qui a mené les dieux hors de leur liesse,
Et jusqu'à l'éclosion de maintes aurores pourpres,
Festoya et pleura les tertres de ses morts ;
Et le fier roi rêveur jeta au loin sa couronne
20 Et sa peine, et convoquant barde et bouffon
Demeurés parmi les vagabonds avinés des forêts profondes ;
Et lui qui vendit fermage, maison, et biens,
Et chercha à travers la lande et les îles d'innombrables années,
Et finit par trouver, en riant et pleurant,
25 Une femme d'une si radieuse beauté,
Que les hommes battaient le grain à minuit à la lueur d'une boucle,
Une petite boucle de cheveux dérobée. Moi aussi, j'attends
L'heure de ton grand vent d'amour et de haine.
Quand les étoiles seront-elles soufflées d'un côté à l'autre du ciel,
30 Comme des étincelles hors d'une forge, et qui meurent ?
Sans doute ton heure est-elle venue, ton grand vent souffle,
Lointaine, le plus souvent secrète, et intangible Rose ?
+ Dans la mythologie celtique irlandaise, Emer est la fille de Forgall Manach (le rusé), roi de Meath, son nom signifie « ambroisie ». Après avoir été l'épouse de Manannan Mac Lir, elle devient celle de Cuchulainn non sans difficultés, son père l'ayant promise à un autre ; le héros est expédié en Écosse, avec son ami Ferdiad, chez la magicienne Scathach durant toute une année, et à son retour il doit attaquer la forteresse de Forgall et enlever Emer. Dans le récit Serglige ConCulaind on la voit, poussée par la jalousie, partir avec cinquante servantes munies de couteaux pour tuer la maîtresse de son mari, Fand (l'épouse de Manannan). Finalement elle pardonne et un druide lui fait boire le breuvage d'oubli.
Publié par lenomdelarose à 10:29:40 dans poètes disparus | Commentaires (1) | Permaliens
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