"Ma fille, puisque tu m'interroges je vais tenter de te répondre et je ne le peux pas. Je ne peux pas supporter le souvenir de la guerre d'Algérie [où mon père, troufion de base, a été appelé comme toute sa génération], où j'ai vu des amis les couilles coupées sanguinolentes au fond de leur gorge [cette image monstrueuse dont tant partagent le souvenir impossible et qui s'éteint comme un feu de cheminée après une longue veille où l'on aurait conté n'importe quoi aux enfants, les flammèches odorantes crépitant, venant lécher les orteils, pourvu que ce soit dicible], où je sais les crimes de l'OAS torturant les contrevenants [mon père honnit les brutes de l'oas], où je comprends le désir du FLN de se débarrasser de l'occupant [mon père se souvient de son père pendant la seconde guerre mondiale, grand-père, communiste avant que de savoir les crimes du stalinisme, très tôt, après jamais plus, cégétiste encore à l'époque, de la confrérie des métallurgistes, après jamais plus, trahi en sa conviction, entaulé à la Gestapo, évadé en tuant un gardien, et la suite, et la suite, longue histoire d'un espion à gueule de star hollywoodienne vouant à jamais une détestation incompréhensible pour moi aux Anglais, pendant que grand-oncle d'adoption qui avait refusé d'effectuer le STO tentait de survivre dans le camp de concentration d'Orianenburg, bouffant du rat, se carrant dans les latrines et détournant son regard tendre des morts qui gisaient dessus et dessous lui, lui, mort jeune encore il y a moins de vingt ans, le cœur abimé, le cœur souffrant, jamais guéri], où je sais les crimes du FLN assassinant les contrevenants [mon père ne peut supporter les crimes, d'où qu'ils proviennent, bien qu'il eut dû endosser un uniforme et faire la guerre, à peine sorti de l'adolescence], tu connais le nom du survivant à ces massacres qu'il a organisés lui-même, ma fille, n'est-ce pas [Bouteflika, papa], où je vois les crimes des islamistes égorgeant les contrevenants [père, cette langue, cette culture, ces hommes, ces paysages que tu respectes et estimes tant, arpentant le désert avec eux comme un gosse émerveillé amoureux de la terre entière]. Je n'ai pas de réponse, ma fille. L'être humain prouve ses capacités barbares au long de l'histoire [merci, je ne peux pas m'arrêter à ça]. Tu devrais profiter des plaisirs de la vie et nous pardonner pour le reste. [Je sais que tu n'as tué personne, que tu as porté l'arme et vomi, non comme un lâche mais comme un homme se portant au secours des siens, écœuré, hanté dans tes nuits, dans tes jours, par des visions insurmontables si n'était l'amour de maman, qu'il te fut difficile de survivre à ce dont, muet encore, muet toujours, tu fus témoin et ce dont personne aujourd'hui encore ne parvient à parler, ou peut-être as-tu tué, je ne le saurais pas, quand bien même.]"
Les plaisirs de la vie, père ?
Oui ?