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Cosmic Dancer

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L'oeil scalpel de Madame Saphir | 30 mai 2008

La neige a pris ses quartiers et Paris ressemble à son visage. Je ferme la porte le plus délicatement possible pour pouvoir descendre l'escalier sans alerter Madame Saphir. Je n'ai vu qu'une fois Madame Saphir. Elle était montée se plaindre. Elle nous avait entendus dans sa nuit sans télévision, et dans son rêve où elle n'entend pas très clairement, il répétait amoureusement "Angélique... ah, Angélique..." Depuis, Madame Saphir est convaincue que je m'appelle Angélique et que je fais beaucoup de bruit, la nuit. Lorsque je ne suis pas là, elle demande pourquoi à Mathias. Il a eu beau lui expliquer que je n'habite pas ici, que je viens quelquefois et c'est tout pour mon travail, Madame Saphir est persuadée qu'il ment et qu'il me cache. – Nous parlons bien de la même Angélique, insiste-t-elle, la petite blonde ravissante qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Michelle Mercier...

Mathias ne sait plus comment faire pour rendre la raison à sa voisine. Je suis la Marquise des Anges de ses jours solitaires, celle qu'elle voudrait croiser dans son immeuble et garder près d'elle le plus tard possible après lui avoir offert une tisane, lorsque Michelle Mercier a déserté le plateau. Mais moi je me sens silence, et je préfère filer doucement, sans faire craquer les escaliers. C'est un jeu, parce qu'elle ne me reconnaîtrait pas. Plutôt grande, plutôt brune, je me confonds difficilement avec l'héroïne de sa dernière jeunesse. Madame Saphir aimerait surtout, je crois, rencontrer Geoffrey par hasard. Incarné par Robert Hossein, il joue ce personnage balafré et boiteux mais néanmoins irrésistible qui brise de ses pognes chevaleresques les dernières résistances d'Angélique.

L'étrangeté de la situation, c'est que j'ai rendez-vous avec Geoffrey. Madame Saphir m'inquiète. Son inconscient l'informe de ce qu'elle est censée ignorer. Aussi, je sursaute et me cramponne à la rampe quand elle crie au moment où je me faufile sur le palier, juste avant de quitter son étage. La télévision hurle, comme d'habitude entre 7 heures et 23 heures, mais Madame Saphir parle plus fort. C'est l'heure des Feux de l'amour, alors je préfère penser que ce qu'elle crie s'adresse à Melinda, par exemple : "Il t'aime comme jamais il n'a aimé, mais il ne la quittera jamais !" Je me mets à trembler, et prise d'une sorte de vertige je m'envole vers le rez-de-chaussée. Une porte s'ouvre, et claque.

Paris ressemble à son visage et tous les visages de la rue Saint-Denis ressemblent à ses sourires. Je sais qu'elles ne sourient pas toujours, qu'elles ne sourient pas à une passante au regard absent, mais ce regard les contemple à la vitesse des pas qui l'emportent, égoïstement. Chaque silhouette renfrognée sur son imperméable, chaque jupe de cuir mat ou brillant, chaque paire de seins exposés au gel, chaque paire de jambes aux bas résille, chaque angle de rue et fenêtre d'hôtel ressemble à son corps. Ne sentant plus le froid, les oreillettes vissées aux tympans, je continue de voler au-dessus de la ville, avec David Bowie qui hurle que No, Love, You're not Alone. Les nuages ont la forme arrondie de sa nuque, la volupté subtile de ses épaules, ses membres longs, ses jambes délicieuses de l'aine à la cheville, et dans le creux tendre le plus adorable et parfait des sexes masculins que la nature a jamais eu l'idée de produire. Il est là. Avec sa cigarette au coin de la bouche qu'il retire toujours majeur au-dessus et pouce en dessous, et qu'il jette avec impatience, il plisse l'œil gauche, ouvre ses bras. Il m'entraîne dans le hall de l'hôtel en riant, m'embrasse les doigts glacés, Viens vite que je te réchauffe. Et puis là, dans cette ville et dans cette chambre où on va naviguer, trempés, entrechoqués pendant des heures, damnés la peau l'un de l'autre, on se dira des folies dans un sommeil furtif entre deux explosions nucléaires, les atomes déglingués, évaporés dans tous les sens, et je m'en ficherai pas mal, de l'inconscient de Madame Saphir et des vérités de Melinda.

Publié par Cosmic Dancer à 09:14:22 dans Petites histoires | Commentaires (0) |

Parfois je ferme les volets | 18 mai 2008


Parfois je ferme les volets et ne les rouvre que pour les plantes et leur exigence de lumière, ne souhaitant plus rien connaître ni même le vide chéri du ciel.

Comment les revoir, Carolyn et Caroline, si je ne me décide pas à leur téléphoner. Comment faire et pourquoi. Comme si à la magie de la rencontre devait succéder l'implant de la durée. Je n'ai plus rien à dire, emmitouflée dans le déni, caressant la paresse. Rencontre, effort insurmontable.

Pour se prémunir d'une suave indifférence aux éclairs de bonté que la vie distille parfois, se rendre sur le port armée d'un panier, y choisir un melon, s'y offrir des crevettes, y acheter un journal, se poser en terrasse au café qui fait l'angle, siroter un express allongé, s'enivrer des silhouettes dont les ombres lointaines ne semblent pas avoir changé. Choyer ces habitudes de vieille dame, faire semblant de ne manquer de rien, balancer des sourires, se montrer cordiale.

Qu'as-tu délaissé en chemin.
Avec quelle conviction de fantôme dévoré par la fièvre étais-tu apte à t'abandonner, comment faisais-tu. Cette nuit-là par exemple, dans la supplication fougueuse du docker finlandais au physique contrarié par la nature, ce visage rond, ce cuir chevelu déformé par l'alopécie dont le sommet me saluait l'épaule, ce poids de la chair où la graisse danse autour des hanches, cette absence d'yeux, absence de lèvres, absence de menton, de mâchoire. Un cargo bahamais chargé de bois d'Afrique du Sud et se dirigeant vers la Chine mouillait au large de la baie de Saint-Paul dans un rayon de sécurité de trois cents mètres. Un marin roumain y était décédé, emporté par un virus inconnu. Des équipes sanitaires surveillaient un marin indien touché par les symptômes. Au loin la masse inquiétante du navire demeurait immobile depuis une semaine sur ordre d'un arrêté préfectoral. L'île tremblait.
Quand ce que l'obsession du corps nomme ingratitude laisse percer le mystère de l'aveu. L'île tremblait de peur et je m'asseyais sur la plage, contemplant l'écart de couleur abstrait entre les lignes noires du bâtiment à cette distance et celles, brumeuses, de l'horizon. Il avait fallu une semaine au docker finlandais pour que son voyeurisme à mon endroit, d'abord jugé d'une double colère - ma frustration pure démasquée, ses pupilles sexuelles irritantes, basiquement excitantes -, son insistance à s'asseoir chaque matin et chaque soir au bord de la piscine où je nageais, ne me quittant pas des yeux, avide, porcin, je peux te dire que je l'ai chargé en qualificatifs furieux dans le silence de mes airs de vestale - se mue en reconnaissance tranquille.

Alors pourquoi pas le joli minet aux dents éclatantes, à la bouche ventrue et fruitée, aux épaules d'athlète, parfumé aux soins de sa jeunesse, tout d'une peau bombée sous la langue, roulé comme un apollon de marbre, délicieux sans doute à croquer, qui flâne au bar, affectant une nonchalance étudiée, le pectoral conscient de son effet sous le t-shirt rock'n roll, la cuisse ferme, le mollet doré. Le joli minet qui te sourit, avenant, sans un signe de fatigue sous les yeux, sans une ride d'inquiétude sur le front, t'offre un verre, te chante les louanges de la beauté. Palmier, cocotier, bananier, bougainvillée, cocktail exotique, manifestement chéri de l'existence, sentant bon le linge frais étendu au soleil. Jardins édéniques, demeures seigneuriales, aimante et folle végétation, chambres d'amis à tous les étages, argenterie séculaire, fauteuils de velours, hamacs de toile, nécessaire rangé dans les dépendances pour le surfing et le shipping, le parapente et la plongée. Pourquoi le docker finlandais pataud, sans grâce apparente, au prénom indéfinissable.
Nuit de débauche, crudité parfaite, nous avions des comptes à régler corps à corps. Violence brutale des exilés. (Parce que les putains de dieu ont pour charge de s'offrir aux déshérités.)

Nous y avions quand même mis les formes, invités à un concert en plein air dont nous nous sommes enfuis pour enquiller des Dodo piquées de bouchons bien épicés et sans rien trouver à nous dire. Ce n'était pas nécessaire. I know what you need. I need it too. You don't have to make me get drunk.
La belle énergie de la tendresse tapie dans sa chair carcérale, solitude affranchie de toute amertume. La colère m'a abandonnée quand j'ai lu la détresse sur sa peau, aussi miséreuse que la mienne, prête à imploser sans retour sur cette terre incongrue que le volcan régit. Spasmes fous crachant le basalte à l'assaut de la mer, lave incandescente, langues crantées d'or et de cuivre en guerre contre le firmament.
Au lever du soleil le Clipper Lancaster a poursuivi sa traversée.

- Nous pensons la même chose de cet endroit magique : ici c'est paisible mais vivant, dis-tu si belle en ton sourire.
Rencontre, effort insurmontable.

Publié par Cosmic Dancer à 10:21:30 dans Petites histoires | Commentaires (7) |

Un oeil à ma place | 08 mai 2008

Il fallait absolument que je fixe sur un support quelconque ces éclairs de lucidité qui me foudroyaient mollement pendant que je me faufilais entre les invités et leurs verres de sangria. Comme c'était déjà arrivé à une époque qui me paraissait lointaine, il me semblait qu'une lévitation affectée me protègerait de toute tentative d'intrusion d'un corps étranger dans mon espace nerveux. Peine perdue. Maître Poupinot en personne me gratifia d'un premier regard furtif quand je tournai sur moi-même en quête d'un terrier relatif, puis d'un second, plus languide, quand je souris à M.
Tiens, tiens, je pensais, Maître Poupinot, inénarrable Maître Poupinot, je vous imaginais bien ainsi, repus, le renflement de vos succès en voie d'exploser dans vos joues bombées comme des fesses. Face de fesse, c'est tout à fait vous.
Pourquoi des pensées si méchantes, je pensais aussi, Maître Poupinot n'est qu'un homme et il mérite en tant que tel toute l'empathie convalescente des rescapés de l'amour universel. Mais l'amour universel, Maître Poupinot s'en soucie comme d'une guigne, je me répondais, t'as qu'à voir ses manières de poussah, encore un révolutionnaire amoureux de sa seule cause, et d'ailleurs, je me continuais, pourquoi émettre des ondes cérébrales négatives en direction de Maître Poupinot si tu le méprises à ce point. Et si Maître Poupinot était l'Emouvant ? Et l'amour universel, qu'en as-tu fait, toi, entre tes mains qui ne caressent plus, ta bouche qui n'embrasse plus, tes pas effacés, tes bras immobiles ? Tu n'es plus qu'un œil paresseux. Au moins, Maître Poupinot paraît bénéficier de toute sa joie de vivre. Il affiche la saine corpulence des bons vivants. Il rit haut et fort. Il bouge ses petits yeux dans tous les sens quand il parle. N'a-t-il pas un droit légitime à porter sur lui la satisfaction de l'honnête homme qui accomplit son petit travail d'homme ? Tu as été élevée chez les franciscains ou bien, toi ?
Accablée, je choisis de m'asseoir comme on se noie sur un tabouret au bar. (C'est la vie ?)

Je ne sais pas si c'est la vie. J'ai honte d'en oublier parfois le goût, repliée comme un origami raté dont la forme impossible s'enivrait de varier entre la douceur des hauts cèdres, le silence des sables et la beauté violente de l'horizon, éternel horizon coûte que coûte, épaules droites et rondes en avant dans le vacarme, joie dans les hanches, un feu dans l'âme. Oui, la solitude abîme l'amour dont on se sait plein et capable - comme s'il avait été, de toute éternité, la mission autant que le salut.

Que pouvais-je objecter ensuite à la gentillesse de cet homme qui s'inquiétait de mon sort, sinon un air maussade et des réponses laconiques entrecoupées de silences suffisamment longs pour qu'une ombre oscillante assombrisse son visage. C'est alors seulement que je trouvais le courage de répondre que oui, le courage de répondre à cette sympathie ostensible - je l'avais déjà croisé, je ne souhaitais pas qu'il s'intéresse à moi, je ne souhaite pas qu'un homme à qui je n'ai rien à dire s'intéresse à moi, je ne souhaite pas qu'un homme me contraigne en manifestant un intérêt relatif à ma robe parce que ces temps-ci je ne supporte pas ma robe et que selon toute probabilité, elle non plus. Oui je me sentais bien merci, tout en pleurant de savoir qu'il me serait définitivement impossible de lui dire vraiment à quel point il me serait à jamais impossible de lui dire vraiment à quel point.

Les yeux dans les siens, je ne pouvais que me désoler, le feu me ravageant le corps ne lui étant pas destiné.
- Cède. Profite. Tu es vivante, tu es belle, profite.
- Non, je ne peux pas.
- C'est maladif.
- Possiblement.

Au bar je me serais sinon penchée et ce chambardement vital qu'on appelle le désir m'aurait certainement animée sans que la volonté de mon gré n'y puisse mais, j'aurais comme dans des souvenirs trop lointains certainement dégainé ce sourire mi-tendre mi-carnassier annonciateur de fête, humé immédiatement l'odeur de peau dont le pH colle à la mienne, transformée tout à coup en pluie animale torrentielle prise de visions avant le vertige.

Publié par Cosmic Dancer à 19:02:06 dans Petites histoires | Commentaires (1) |

A la belle saison | 13 février 2008

Eveillées en leurs veines par la grâce du printemps, les âmes tendres et vaillantes me couvriront de fleurs et se feront un devoir de me prodiguer des leçons de relativité, m'invitant à contempler le monde, m'enjoignant à aimer. Sage, bonne élève, j'opinerai d'un air convaincu, cachant sous un sourire de cire une authentique reconnaissance pour l'hypocrisie positive.
Le temps des redditions s'est tapi dans mes hanches. Nul ne soupçonnera plus sous la nuque révulsée le vide abyssal d'un œil mort. Je progresserai dans une indifférence ouatée, le masque souriant à l'étage, saluant le charcutier, le concierge et mes frères et soeurs en disgrâce.
Je raserai les murs puis j'irai m'allonger sur l'herbe, docilement couchant les paupières. Je répondrai Oui, bien sûr, tout ceci est sans grande importance.
Sur mes joues un vent d'Ouest posera un grand frisson. Il appellera, languide, quelques extraits choisis au coeur de la mémoire : la silhouette harassée d'un banc de pierre, quelques chaleureuses amitiés, les branches lourdes vert sombre d'un cèdre, une fiction à la barre des appelés, des sandales rongées par les courses de l'enfance, quelques livres, un parfum, un mêlement musical, un baiser sur un front diaphane, la saveur d'une aube en hiver.
Je reprendrai la route en oubliant ce rêve où porteuse d'ossements ancestraux je reposais la tête lourde sur un crâne. Nu pied dans la poussière, consentante, j'irai.
Le ciel brûlera ensuite, l'océan tendra ses roulis. La face vieillie de mille ans en un jour je bénirai en silence le ballet de toute vie. Je mangerai la poussière blanche, elle me scellera les lèvres.

Publié par Cosmic Dancer à 15:15:46 dans Petites histoires | Commentaires (6) |

Bleau | 06 janvier 2007

C'était un jour où tout était bleau. Je veux dire bleu, beau, d'un beau bleu. Le ciel, bien sûr, tombait rose sur les toits bleus. Les oiseaux chantaient bleu et l'hôtel s'appelait Bleu, mais marine. Bleu marine. Comme le sac de marin qu'elle emportait toujours avec elle, au cas où il aurait fallu embarquer tout de suite pour ailleurs. Mais ce jour-là, elle ne l'avait pas. Saloperie de sac.

On ne sait jamais vraiment quand c'est l'heure de partir. Le train va arriver. On est là, sur le quai, à tanguer dans l'attente du brouhaha des freins, du train qui ne manquera pas de s'arrêter, inéluctablement. On ne sait jamais quand, mais il faudra. De tout temps, il a fallu. Il en a toujours été ainsi. L'heure est précise, pourtant. Neuf heures trente-sept, exactement, et les trains ne plaisantent pas avec ça. En route. Quand faut y aller, faut y aller. On le sait tous. On le craint tous. Mais on y va. Tu m'entends ? Dis, tu m'entends ? lui rappelle le panneau d'affichage en clignant rouge. Oui, oui, je t'entends, a-t-elle l'air de répondre en hésitant d'un pied sur l'autre comme le balancier d'une horloge. Seconde après seconde. L'heure est précise, mais le temps s'est déréglé. Il ne sait pas exactement s'il va acheter son journal pendant qu'elle est en lévitation devant ses bagages. – Je peux te les garder, si tu veux. – Merci, c'est très gentil. - Non, c'est normal, ils sont volumineux. Oui, c'est gentil, peut-être. Je n'en sais rien, tant mieux si ça t'arrange, c'est bien, le journal, pour le train. C'est bien, le journal et le train, pour partir. C'est ce qu'elle a l'air de penser tout en souriant de quel sourire, heureux, gai, triste, encombré de mots qui s'entrechoquent à la vitesse de la lumière dans l'espace gigantesque qui la sépare de lui. Elle se tait, donc, il s'est retourné, il est embêté, peut-être, il repart vers le kiosque, l'a-t-il trouvé, son journal, elle ne sait pas, tout à coup le revoilà tout près. Il l'enlace, mais elle ne voit plus que le hall et des passants flous. Elle tend encore les bras vers lui, le serre très fort, mais non, il ne faut pas. Doucement, tout va bien, il part, c'est tout. Quand c'est l'heure, c'est l'heure.

- Adios, bonne route, pivot sur les talons, les jambes se sont précipitées vers l'extérieur, attention à droite une voiture qui déboîte, une qui fonce sur la gauche, où sont les passages pour piétons, faut monter dessus bien droit, pas envie, la traversée sauvage c'est mieux. Le ciel est bleau, de toute façon. Le ciel est bleau et c'est l'heure du café en terrasse. Neuf heures trente-neuf quand le café arrive tout chaud, tout seul, sur la table.

Neuf heures trente-neuf, le train a dû passer près des murailles. Bientôt, il s'arrêtera. - Le ciel sera beau aussi, à Paris, de ce bleu sucré. Pourquoi elle trouve la lumière sucrée, ce matin, c'est un mystère, parce que ce bleu crie l'évidence de son départ. Mais ça n'a vraiment pas d'importance parce qu'ils se dirigent vers la gare d'un bon pas. – Tu portais ce manteau, il y a trois ans, je crois, dit-il tout à coup, avec le velours de ses yeux en même temps. – Je ne sais plus, c'était en décembre, alors c'était peut-être plutôt le grand noir, le grand noir, répète-t-elle en se penchant pour lui montrer jusqu'où il descend, le grand noir, avec cette envie de disparaître à jamais sous le trottoir. Et cette envie de relever la tête parce qu'un nouveau sourire, encore un, délicieusement les emporte.



Elle avait mis sa veste rouge. Il portait une veste bleue, bien sûr, tout était bleu, dans cette histoire, à en être monochrome. Heureusement, la brasserie était verte. C'était le soir, la veille du départ. Elle dînait avec une amie en buvant du vin bleu. Elles venaient de le voir danser sur une scène. Elle venait de ne pas aller dans sa loge. Elle venait de penser à lui, à son regard qu'elle ne reverrait pas. Elle serrait fort en elle ce regard qu'elle avait revu. Ce regard qui avait été à l'origine de tout. Et elle buvait du vin pour s'enchanter l'esprit. Dehors, c'était la nuit. Le serveur, très bavard, avait très envie de lui parler, de lui raconter sa vie de banquier administrateur, que la plupart du temps, contrairement à ce qu'on pense, ce ne sont pas des banquiers mais des gens tout à fait normaux et heureusement parce que sinon, ce serait la catastrophe pour les clients. Elle s'intéressait tellement à ce que racontait le serveur qu'il accumulait les détails. Ces détails lui plaisaient infiniment. Ils étaient un torrent d'amour, un fleuve de compassion, un torrent qui allait éroder le reste, défigurer les rives, charrier jusqu'à la mer ses moindres sensations en particules écrabouillées, entraîner ce limon sur des terres inconnues, vierges de lui. Ces détails innombrables, elle en voulait encore, plein, toute la nuit si possible, et tout le lendemain, parce qu'il allait sûrement partir demain et qu'elle ne verrait plus ses yeux. – Dites-moi quand, par qui et pourquoi ont été inventées les cartes à électron, s'il-vous-plaît. Dites-moi tout. Ne vous arrêtez pas, je ne veux rien savoir d'autre. Et son amie souriait en mangeant son tartare. Des détails sur les administrateurs de banque, elle en aurait voulu pour la vie entière, ce soir-là. Pour la vie entière. Celle d'après. Celle d'avant.

Avant, c'était trois ans avant. À un forum public pour sa chorégraphie car, oui, c'est un danseur. Quand il était arrivé au forum, à l'instant même où il était arrivé au forum, le temps s'était déréglé. Le monde s'était tu. Leurs regards s'étaient croisés. Leurs regards se croisaient et elle n'aurait jamais su dire comment cela s'était produit ni, surtout, ce qui se passait exactement en elle. Ils avaient bien discuté un peu, rien de plus normal, il était là pour ça. Mais elle n'avait plus su de quoi ils parlaient, au juste. Tout ce qui existait seulement, c'était ce regard. Ce regard l'avait accompagnée longtemps, dans les rues de sa ville et les heures de sa vie. Pas lâchée. Ce n'était pas possible, un regard qui ne vous lâche pas. Un regard qui oublie de repartir. Un regard qui s'est fixé dans la mémoire comme un grappin dans la montagne. Alors elle avait posté une longue lettre qui dissertait sur le coup de foudre, sa formation électrique, son origine climatique, la soudaineté de sa manifestation, sa dangerosité relative si on est mal placé, sa fréquence, ses conséquences et son intangibilité. En dissertant sur le regard, son origine biochimique, sa formation psychologique, la soudaineté de son apparition, sa dangerosité relative si on n'est pas placé au bon endroit et qu'on l'interprète de travers, serait-ce possible. Oui, c'est possible, disait Pierre à l'époque, possible de croiser des regards qui changent la vie, et même qu'il y en a plusieurs, rassure-toi et relativise. Avec le temps et sans réponse, elle ne l'avait pas oublié, mais presque. Aussi, trois jours avant le début de cette histoire, sachant qu'il reviendrait en ville pour son dernier ballet, elle avait repensé à lui. Elle irait le voir danser. Et il n'en saurait rien. Et ce serait très bien comme ça. Elle irait le voir danser et elle rangerait très précieusement dans sa mémoire ce petit sachet où il danserait, près du petit sachet où ils s'étaient croisés trente-six mois auparavant.

Mais le téléphone avait sonné chez elle et c'était lui. C'était vraiment, incroyablement lui, trois ans plus tard. Heureusement qu'elle venait de se faire installer un téléphone fixe, sinon, foutu, il aurait pu appeler aux abonnés absents, les numéros de portables sont sans annuaires. Mais la vie est bien faite et réserve des surprises ; les choses arrivent quand on s'y attend le moins ; et tout vient à point à qui sait attendre, paraît-il. Sauf qu'elle n'attendait pas.

C'était lui qui appelait et elle qui répondait, comme si, bien sûr, c'était forcément l'évidence qu'il se souviendrait de tout, et d'abord de sa ville où elle habiterait encore, et toute seule, avec son prénom et son nom, et qu'il appellerait le douze - Bonjour madame, le téléphone de Jeanne de la Lune, je vous prie. - Ne quittez pas... Je vous mets en relation ? - C'est déjà fait. Je veux le numéro, c'est tout.

C'était sa voix au bout du fil, qu'elle ne reconnaissait pas parce qu'elle ne l'avait jamais entendue comme ça, en privé. Il disait - Je vous ai reçue cinq sur cinq, et je vous ai retrouvée. Elle disait - Il en a mis, du temps, ce courrier. Il disait - Non, c'est pas lui, c'est moi. D'habitude, écrire me demande sept ans. Et ils se donnaient rendez-vous, et tout était pareil, sauf ses cheveux devenus gris.

Gris, le ciel était gris quand ils se sont couchés. Le téléphone avait encore sonné sur les récits de l'administrateur de banque pendant le tartare à la brasserie. Et c'était lui qui s'inquiétait de savoir si elle était venue, qui se demandait quand, le voir danser. Si oui, pourquoi elle n'était pas venue dans la loge, elle aurait pu. Où elle était, maintenant. À la brasserie verte, lui aussi, ça alors, je suis dans la rue, moi aussi, je ne vous vois pas il y a du gris partout, je suis là, je vous fais signe, regardez. Le ciel était gris quand ils avaient hélé un taxi qui les avait emmenés tandis que trois Chinoises râlaient sur le trottoir parce qu'elles l'avaient appelé, pas eux. Il était gris quand il avait pris sa main dans le taxi, cette main qu'elle avait observée trois ans plus tôt et dont elle caressait les lignes, les veines, la douceur de la peau, et qu'elle posait contre sa joue, et qu'elle se serrait contre lui tout en ayant très peur de ces débordements conclus d'avance entre eux, en deux mots à la brasserie verte. En deux mots, en cent mille sourires, en regards brumeux. Le temps s'était accéléré. Bientôt ils seraient nus. Bientôt elle éprouverait le bonheur et la peur de le prendre et de se donner, de le perdre pour toujours à neuf heures trente-sept à la gare le lendemain. Le ciel était gris quand elle s'était mise en colère aussi facilement que toujours ensuite elle ne l'est pas du tout parce qu'elle n'aime pas les ascenseurs ni tout ce qui ressemble à un enfermement, comme si elle avait subi un traumatisme absolu, comme si elle avait été incarcérée à la Bastille ou dans un cachot guestapiste, ou coincée sur la station Mir, ou été enterrée une fois sans être tout à fait morte. Lui, le jarret agile, avait pris l'escalier derrière elle. Ils avaient fait un corps à corps. S'étaient embrassés avec rage. S'étaient déshabillés très vite et après, elle ne savait plus. Son corps exigeait de renaître, et ils se bagarraient, elle et son corps à elle, prenant et refusant, décochant tout à coup un élan de tendresse et fuyant, et revenant à lui, ne souhaitant pas l'aimer vraiment. Une grande marée. Une équinoxe. - Surhumain, disait-il. – Ton regard a changé ma vie, il y a trois ans, et je voulais te dire merci.

Dans le hall de la gare, tout est bleu. À l'hôtel Bleu marine au petit-déjeuner elle a plongé encore une fois ses yeux dans son regard en disant - J'en profite ! Cette fois-là, elle ne riait plus. Il l'a conduite à la bonne table, la main au coude, doucement. Il y en avait partout, c'était beaucoup trop de tables. Il proposait du thé et il versait du lait. Elle voulait un œuf dur et il était mollet. Il lui prenait la taille et elle l'appelait au secours. Mais qu'est-ce que j'ai. - Tu connaissais des gens, hier soir, au spectacle ? - Oui, un copain et d'autres gens qui ne m'ont pas dit bonjour... Mais qu'est-ce que j'ai ? Je deviens paranoïaque dans le bleu des wagons qui convergent vers la gare pour le grand rendez-vous. – Ma valise fait du bruit sur le trottoir. – Les gens étaient plus forts, avant, petit gars... Mais qu'est-ce que j'ai ? – Et je pense que quand on voyage court, faut voyager léger. J'ai envie de l'engueuler ? Non. J'aimerais mieux porter sa valise, sur mon dos, pour que personne n'entende les crissements des roulettes. Et le ranger dedans. Et mettre le tout dans un wagon. Direction capitale. Adios ! Tout tremble, tout à coup, tout est catastrophique. Je ne connais plus personne. Le monde s'écroule sans bruit.

Tout était bleau, pourtant. Je veux dire bleu, beau, d'un beau bleu. Le ciel, bien sûr, tombait rose sur les toits bleus. Les oiseaux chantaient bleus et l'hôtel s'appelait Bleu, mais marine. Il fallait embarquer, tout de suite, pour ailleurs. En route. Quand faut y aller, faut y aller. Adios, bonne route, pivot sur les talons, ce qu'on a oublié de dire restera sous les semelles. Quand c'est l'heure, c'est l'heure. On le sait tous. On le craint tous. Mais on y va. Il a parlé le premier. Lui offrant de le planter dans le hall de la gare. Tant pis pour le journal. Tout va bien, il part, c'est tout. Il fait bleu comme le jour, bleu comme l'amour, le café sera serré et les journées chargées. Et le train de la mémoire rugira comme les fleuves, occupé à charrier, entraîner ce limon sur des terres...

Publié par Cosmic Dancer à 11:54:03 dans Petites histoires | Commentaires (7) |

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