Il m'avait paru tout à coup essentiel de réaliser ce que je rêvais depuis trois ans avec entêtement. Je me réveillais régulièrement exténuée après une traversée de l'Atlantique. L'Océan avec une majuscule se jetait littéralement sous mes pieds et je filais avec célérité, le nez au raz des vagues, les embruns pleins les joues, sans dessaler, à la vitesse de l'éclair. Lorgnée par les étoiles lumineuses, approuvée par le ciel rond et doux, choyée par le soleil timide des aubes naissantes sur les saisons de clémence, je touchais les flots verts du bout de l'index, à la manière de Michel Ange. J'étais aussi puissante et invincible que les demi-dieux grecs, aussi courageuse que les plus grands aventuriers et tous mes capitaines au long cours, petits soldats de la vie qui me protégeaient du mal et m'indiquaient la route. Le voyage était d'une rapidité extrême et je me retrouvais vite fait sous les palmiers à tronc large, dans cette végétation qui me rappelle les temps préhistoriques, quand mes ancêtres chéris peignaient sur les parois des grottes en se posant déjà des questions. J'étais donc là. J'étais le produit de leurs amours et de leurs ruts, et pourtant s'ils revenaient me voir on ne se comprendrait pas. Je serais horrible, pour eux, sans poils avec une tête large, une bouche minuscule et des petits sourcils. J'étais là en pleine verdure, à respirer un air magnanime offert par la forêt primaire, jetée dans les couleurs violentes d'une palette de peintre exalté. J'étais en Amérique.
- Qu'est-ce qu'il y a de plus, en Amérique ?, me disait Marion.
Elle avait pris l'habitude de boire pas mal de whisky le soir avant nos rendez-vous pour dîner. Elle se tenait élégamment sur son canapé beige et elle se caressait les bras, parfois les jambes, parfois les seins. Pourtant elle pouvait être sûre qu'ils étaient là, ses seins, proéminents et ronds, impossible de ne pas les voir, avec souvent un joli bout de dentelle sous ses grands décolletés. Ses cheveux noirs coupés au carré glissaient avec négligence sur ses épaules blanches et rondes. Ses yeux noirs absorbaient l'espace et vous pénétraient mystérieusement. Son corps félin armé de formes callipyges vous scotchait direct au palan des maigreurs. Sa redoutable intelligence vous figeait dans l'herbier de la Cause freudienne. Et elle grillait clope sur clope en dardant sur chacune un œil assassin.
- Qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi, de ton Amérique. Je me suis pris une claque et Mathilde ne veut pas soigner son cancer, alors je m'en tape, de l'Amérique !
Je restai clouée sur le fauteuil en face, honteuse de mes désirs et de leurs enthousiasmes. Mon rêve s'effilochait. Ma traversée devenait blafarde. Je n'y voyais plus rien. Un caprice. Un délire. T'es douée pour les délires, ma fille, pendant qu'y en a qui mangent et à force qui en meurent. Toi t'es là avec tes petits rêves, mais t'iras où, de toute façon, avec tes rêves. Laisse tomber, rentre chez toi, bosse. Au moins t'as pas le cancer, pour l'instant en tout cas. Tu ferais mieux d'arrêter de fumer. Et puis, pourquoi t'es si indifférente quand on raconte un chagrin d'amour. T'as plus de cœur, c'est pour ça que tu veux t'en aller. Tiens, tu ferais mieux de mourir, toi, à la place de Mathilde. Les couleurs se mélangeaient dans le paysage et ça devenait tout dégueulasse. Le lagon qui scintille et vire au turquoise comme une huile, la douceur du sable. les vagues paresseuses sous le ponton, et cette végétation effervescente, giclant partout, délicieusement affirmative, à l'encontre des pronostics les plus noirs sur l'avenir de la planète, à l'encontre de tous les pessimismes, habitée de milliers d'espèces qui vous font des pieds de nez avec vos petits soucis. Tout devenait saumâtre et laid.
- Et puis l'huissier me réclame douze mille balles, qu'elle disait, et je pourrai pas m'acheter les gants que je veux pour ma moto, alors si tu veux, tes problèmes, je m'en fous carrément, y'a plus grave.
Son chat s'était assis par terre à côté de mon pied gauche et il me regardait avec insistance, les yeux proéminents collés à mon regard, les pattes démangées par l'envie de me sauter sur les genoux. Avec les yeux, je voulais lui faire comprendre que c'était pas le moment. Il le sentait et il me répondait silencieusement que c'était toujours le moment pour les câlins quand on avait décidé d'en faire, que ça passait avant tout le reste, qu'il n'y avait aucun moyen d'y échapper, la preuve, j'allais comprendre tout de suite. Et il bondit sur moi en forçant ma main à lui courir sur le crâne, et en ronronnant bien fort pour que je ne résiste plus au plaisir d'enfouir mon chagrin dans sa crinière fauve. Mais je n'avais pas de chagrin, je voulais juste traverser l'Atlantique. Alors je me suis levée sous l'œil furax du chat, j'ai mis mon manteau noir sur mes épaules fébriles, paumées, et j'ai dit à Marion que j'y allais, la laissant à ses écritures de texto qui disaient Tu m'as menti, Jérôme, et tu me laisses dans le désespoir. - Excuse-moi, m'a-t-elle répondu, je suis désolée mais en ce moment je vais trop mal pour t'écouter avec tes airs victorieux.
En sortant de chez Marion j'étais en train de m'interroger sur mes airs victorieux. J'avais du mal à saisir ce qu'elle entendait par là. J'étais bête, je l'avais toujours dit, et maintenant j'en avais la preuve. Que je reste là ou que je parte en Amérique, j'étais salement gagnante, heureuse de rien, insupportable. Absorbée dans une purée psychologique bien collante, j'ai croisé Titi derrière mes lunettes noires. Il arrivait en face, tout sourire, sa boucle d'oreille brillante et son tatouage bien vert, moulé dans un tee-shirt alors que moi, je me gelais. - Salut, Jeanne, t'as pas l'air en forme, ouais.
- C'est-à-dire que je suis fatiguée, je crois.
- Tu veux boire un café, je te l'offre.
- Volontiers, Titi, c'est sympa.
Oui ?