Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice

Impolitesses


Moi :
Virgule, apostrophe.

arianesurunfil@yahoo.fr

Sauf mention contraire,
le contenu de cette page est sous
contrat Creative Commons.

Contrat Creative Commons



Compteur

Depuis le 01-06-2006 :
724249 visiteurs
Depuis le début du mois :
25999 visiteurs
Billets :
463 billets

Jeanne, Titi et l'Amérique II | 24 septembre 2006

Mes relations avec Titi étaient étranges. Je le connaissais depuis environ sept ans et on ne s'était rien raconté de très personnel. D'abord gênée par sa prestance et sa manière de ne jamais se taire sans délivrer un mot sur lui, je m'étais finalement accoutumée à ses invectives, dynamic bass boost. Comme si le monde entier était sourd.
- Pourquoi tu parles toujours si fort, lui avais-je demandé un jour, exaspérée, c'est dommage, ça ne donne pas envie de t'écouter. C'est parce que t'as bossé dans le son ou quoi ?
Cinq ans plus tard, il n'était pas peu fier de me faire remarquer qu'il parlait plus doucement. - T'as vu, je progresse ! Titi aimait bien progresser. De fait, il l'avait signifié d'une phrase courte.
Pourquoi il parlait tellement fort, je l'avais su au fil du temps, les années délivrant les mots. Pourquoi il s'appelait Titi et n'avait plus d'autre nom, je l'avais su aussi. Ce grand gaillard costaud comme un ours, avec sa belle gueule d'aventure sortie d'un film américain et ses muscles devant quoi les boys bands jouaient baudruches était né seul. S'était élevé seul dans les rues, adoré par les commerçants du coin sous sa casquette. Titi, le Titi parisien.

On avait débarqué chez moi pour se cuisiner des pâtes. Titi continuait à parler. Il parlait comme il vivait, parfaitement seul. Si bien que je continuais à me taire. Mais après les spaghettis, je lui ai dit "Ecoute, on va regarder un film, un de mes films préférés parmi la centaine que je préfère, Portrait de femme. Je ne parle jamais quand je regarde un film, d'accord ?" "OK", avait-il répondu. Je voyais bien pendant la séance qu'il se retenait d'en balancer. Il aspirait ses cigarettes comme une micheline, en se dandinant sur le fauteuil. "Il te reste un coup de rouge ?" Il avait fini par craquer, mais moi je tenais bon. D'un doigt altier je lui avais indiqué la cuisine, dont il était revenu prestement avec deux verres et une bouteille. "T'en veux un coup ? Il est pas dégueulasse, dis donc..."

A la fin du film, quand Isabel se retourne et que finalement elle va rester en Angleterre et ne pas retrouver à Florence le sale type qui veut la détruire, avant le début du générique de fin, Titi était sur le point d'exploser. Il avait fait un gros effort. Il avait été surhumain. Je sentais qu'il allait palabrer. Ses yeux bleu vif, que n'entachait jamais une onde de méchanceté, lançaient des vagues d'émotion pure. Ça lui sortait par tous les pores, mais ça, jamais il ne le dirait, foi de lui. Sauf à Mick. Mick, il pouvait tout faire et Titi, il lui disait tout. C'est Mick qui lui avait appris à travailler pour de l'argent, à force de persévérance. - Parce que moi, l'argent, tu vois, Jeanne, je n'en veux pas. Je veux qu'une fille m'aime pour ce que je suis.

Uppercut. Œsophage bloqué. Il se tenait maintenant en apnée, la gorge pleine de fumée, l'azur de ses yeux dans les miens, en suspension. On avait souvent eu ce genre de discussion sans qu'il explique pourquoi il refusait l'argent, même celui de Mick pendant longtemps. Putain de romantique, j'ai pensé. J'avais de la buée plein les prunelles, le cœur qui me cognait les côtes et le muscle intercostal crispé. J'ai pris aussi une cigarette. J'ai tiré dessus longtemps, en silence. Qu'est-ce que tu vas devenir, mon gros. Quelle femme pourrait t'aimer, tu revendiques tout le temps et tu te caches parce que t'as peur des émotions. Ça fait mal à tout le monde. J'ai préféré bloquer mes larmes, lâchement, et lui faire un petit discours, la voix pâle.
– Mais je te l'ai dit mille fois, ça ne t'empêche pas de te faire payer quand tu travailles, tu bosses tout le temps. Et tout travail mérite salaire !
- Ouais, mais j'aime rendre service. Je suis un gros romantique... J'ai grossi ces temps-ci, tu ne trouves pas ?... Je ne veux pas d'argent. Je veux qu'une femme m'aime pour ce que je suis. Pas parce que je représente un type qui s'en sort. Je m'en fous, de ça. C'est bidon. Je veux qu'elle m'aime pour mon cœur. J'attends mon heure. C'est ça qui me plaît dans le film. Moi, je suis comme le cousin. Je ferais tout pour elle et elle ne s'en rendrait pas compte.

Publié par Cosmic Dancer à 09:39:16 dans Jeanne de la lune | Commentaires (3) |

Jeanne, Titi et l'Amérique I | 13 septembre 2006

Il m'avait paru tout à coup essentiel de réaliser ce que je rêvais depuis trois ans avec entêtement. Je me réveillais régulièrement exténuée après une traversée de l'Atlantique. L'Océan avec une majuscule se jetait littéralement sous mes pieds et je filais avec célérité, le nez au raz des vagues, les embruns pleins les joues, sans dessaler, à la vitesse de l'éclair. Lorgnée par les étoiles lumineuses, approuvée par le ciel rond et doux, choyée par le soleil timide des aubes naissantes sur les saisons de clémence, je touchais les flots verts du bout de l'index, à la manière de Michel Ange. J'étais aussi puissante et invincible que les demi-dieux grecs, aussi courageuse que les plus grands aventuriers et tous mes capitaines au long cours, petits soldats de la vie qui me protégeaient du mal et m'indiquaient la route. Le voyage était d'une rapidité extrême et je me retrouvais vite fait sous les palmiers à tronc large, dans cette végétation qui me rappelle les temps préhistoriques, quand mes ancêtres chéris peignaient sur les parois des grottes en se posant déjà des questions. J'étais donc là. J'étais le produit de leurs amours et de leurs ruts, et pourtant s'ils revenaient me voir on ne se comprendrait pas. Je serais horrible, pour eux, sans poils avec une tête large, une bouche minuscule et des petits sourcils. J'étais là en pleine verdure, à respirer un air magnanime offert par la forêt primaire, jetée dans les couleurs violentes d'une palette de peintre exalté. J'étais en Amérique.

- Qu'est-ce qu'il y a de plus, en Amérique ?, me disait Marion.
Elle avait pris l'habitude de boire pas mal de whisky le soir avant nos rendez-vous pour dîner. Elle se tenait élégamment sur son canapé beige et elle se caressait les bras, parfois les jambes, parfois les seins. Pourtant elle pouvait être sûre qu'ils étaient là, ses seins, proéminents et ronds, impossible de ne pas les voir, avec souvent un joli bout de dentelle sous ses grands décolletés. Ses cheveux noirs coupés au carré glissaient avec négligence sur ses épaules blanches et rondes. Ses yeux noirs absorbaient l'espace et vous pénétraient mystérieusement. Son corps félin armé de formes callipyges vous scotchait direct au palan des maigreurs. Sa redoutable intelligence vous figeait dans l'herbier de la Cause freudienne. Et elle grillait clope sur clope en dardant sur chacune un œil assassin.

- Qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi, de ton Amérique. Je me suis pris une claque et Mathilde ne veut pas soigner son cancer, alors je m'en tape, de l'Amérique !

Je restai clouée sur le fauteuil en face, honteuse de mes désirs et de leurs enthousiasmes. Mon rêve s'effilochait. Ma traversée devenait blafarde. Je n'y voyais plus rien. Un caprice. Un délire. T'es douée pour les délires, ma fille, pendant qu'y en a qui mangent et à force qui en meurent. Toi t'es là avec tes petits rêves, mais t'iras où, de toute façon, avec tes rêves. Laisse tomber, rentre chez toi, bosse. Au moins t'as pas le cancer, pour l'instant en tout cas. Tu ferais mieux d'arrêter de fumer. Et puis, pourquoi t'es si indifférente quand on raconte un chagrin d'amour. T'as plus de cœur, c'est pour ça que tu veux t'en aller. Tiens, tu ferais mieux de mourir, toi, à la place de Mathilde. Les couleurs se mélangeaient dans le paysage et ça devenait tout dégueulasse. Le lagon qui scintille et vire au turquoise comme une huile, la douceur du sable. les vagues paresseuses sous le ponton, et cette végétation effervescente, giclant partout, délicieusement affirmative, à l'encontre des pronostics les plus noirs sur l'avenir de la planète, à l'encontre de tous les pessimismes, habitée de milliers d'espèces qui vous font des pieds de nez avec vos petits soucis. Tout devenait saumâtre et laid.

- Et puis l'huissier me réclame douze mille balles, qu'elle disait, et je pourrai pas m'acheter les gants que je veux pour ma moto, alors si tu veux, tes problèmes, je m'en fous carrément, y'a plus grave.

Son chat s'était assis par terre à côté de mon pied gauche et il me regardait avec insistance, les yeux proéminents collés à mon regard, les pattes démangées par l'envie de me sauter sur les genoux. Avec les yeux, je voulais lui faire comprendre que c'était pas le moment. Il le sentait et il me répondait silencieusement que c'était toujours le moment pour les câlins quand on avait décidé d'en faire, que ça passait avant tout le reste, qu'il n'y avait aucun moyen d'y échapper, la preuve, j'allais comprendre tout de suite. Et il bondit sur moi en forçant ma main à lui courir sur le crâne, et en ronronnant bien fort pour que je ne résiste plus au plaisir d'enfouir mon chagrin dans sa crinière fauve. Mais je n'avais pas de chagrin, je voulais juste traverser l'Atlantique. Alors je me suis levée sous l'œil furax du chat, j'ai mis mon manteau noir sur mes épaules fébriles, paumées, et j'ai dit à Marion que j'y allais, la laissant à ses écritures de texto qui disaient Tu m'as menti, Jérôme, et tu me laisses dans le désespoir. - Excuse-moi, m'a-t-elle répondu, je suis désolée mais en ce moment je vais trop mal pour t'écouter avec tes airs victorieux.

En sortant de chez Marion j'étais en train de m'interroger sur mes airs victorieux. J'avais du mal à saisir ce qu'elle entendait par là. J'étais bête, je l'avais toujours dit, et maintenant j'en avais la preuve. Que je reste là ou que je parte en Amérique, j'étais salement gagnante, heureuse de rien, insupportable. Absorbée dans une purée psychologique bien collante, j'ai croisé Titi derrière mes lunettes noires. Il arrivait en face, tout sourire, sa boucle d'oreille brillante et son tatouage bien vert, moulé dans un tee-shirt alors que moi, je me gelais. - Salut, Jeanne, t'as pas l'air en forme, ouais.
- C'est-à-dire que je suis fatiguée, je crois.
- Tu veux boire un café, je te l'offre.
- Volontiers, Titi, c'est sympa.

Publié par Cosmic Dancer à 13:47:26 dans Jeanne de la lune | Commentaires (20) |

1|