Pour toi, Vuk. Ta voix familière. Republication de vieilles dentelles.
J'me souviens pas de la rue L. le soir où tu as frappé à ma porte après ta dérive en vélo parce que déjà c'était trop tard, je t'avais attendu cinq ans
J'me souviens pas de nos adieux, ton corps tout petit sur le grand lit à l'hôpital
J'me souviens pas de mes sacs de bille, pourtant j'étais fortiche à ce jeu-là
J'me souviens pas des cheveux auburn de Marlène et de ses airs de diva outrée qu'on ne lise pas le grec
J'me souviens pas de ces visiteurs du musée qui s'extasiaient devant des bottes de paille qu'ils avaient pris pour de l'art conceptuel alors que c'était la déco qui va avec et que je les avais placées en carré, par jeu
J'me souviens pas de Madame H. qui rêvait dans les années soixante-dix que les petites filles apprennent la vie avec une dînette de porcelaine
Ni de ce préau où l'ennui n'avait rien du charme pourri d'un film rétrograde, et les blouses non plus
J'me souviens pas avoir traversé la mer Caraïbe la peur au ventre en me disant Profite, ma fille, le ciel est si bleu aujourd'hui
J'me souviens pas du prof d'économie affirmant Seulement 13 % des enfants d'ouvrier passent le bac, et 5 vont à l'Université
J'me souviens pas de la robe à pois cintrée super sexy que portait ma grand-mère et qu'un voleur vola
J'me souviens pas avoir pleuré sur le Pont des Arts quand j'ai su que Queneau était mort avant
J'me souviens pas de la finesse de ton humour, décontracté et pince-sans-rire, tes yeux pleins d'étoiles par-dessus
J'me souviens pas de ma monomanie des yeux bleus
J'me souviens pas des marques de voitures, ni des noms de vins, y'a rien à faire
J'me souviens pas des opéras de Mozart que tu me faisais écouter en frimant comme un prince, c'était facile pour toi, je ne connaissais pas la musique
J'me souviens pas des explosions de la rue de Rennes ni de celle de la rue des Roziers, j'oublie les bombes à mesure qu'elles me brûlent les pas
J'me souviens pas des fêtes à la maison et des virées dans la Lancia
J'me souviens pas du jardinet de Delacroix, et du banc de la place Fürstenberg
J'me souviens pas de mes pas sur les dunes blanches, face au crépuscule enflammé
J'me souviens pas de la première colère de ma douce, criant de manière très expressive, dos au mur et la bouche en lionne Ah ! Cette maman !
J'me souviens pas du jour où tu as récité ton premier monologue d'un trait dans ta cuisine aux Minguettes, tout en haut de la barre, c'était beau
J'me souviens pas des anarchistes à veste noire et pipe en bois, je trouvais qu'ils se ressemblaient tous
J'me souviens pas des numéros de téléphone depuis l'apogée de mon portable, et des adresses non plus
J'me souviens pas du charme sauvage de L. quand elle tire violemment sur sa clope en lançant un rire rauque infini
J'me souviens pas du Diable au corps ni du Bal du comte d'Orgel de Radiguet, et pourtant
J'me souviens pas des militants qui s'engueulaient sur leurs partis tandis que je me demandais vraiment ce que je foutais là et si c'était bien constructif
J'me souviens pas que je battais les garçons à la course de vitesse et que c'était ma pire fierté
J'me souviens pas de Magda que la voisine avait tancée et qui me demande quand je suis rentrée Ca veut dire quoi, représailles ?
Je ne me souviens même pas de l'élection de Mitterrand et plus le temps passe, plus les liesses populaires me laissent froide
J'me souviens pas de ta douceur et tes retraits où chante la peur de l'abandon parce que je m'souviens pas de la mienne.
Oui ?