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Ecrire sur l'enfant mort deviendrait à l'aune du 3e millénaire une spécialité féminine. En tant qu'"auteures" - par la volonté sectatrice de certaines plumes féministes ou journalistiques la pensée, l'écriture, l'âme se sont dotées d'un sexe, et d'aucuns acclament ce qu'ils considèrent comme un progrès quand l'esprit en a si peu, de sexe, lorsqu'il est accompli-, Marie Darrieussecq et Camille Laurens s'affrontent. Cette dernière accuse la première du néo-délit de "plagiat psychique". Pour ceux qui n'auraient pas perdu quelques minutes à s'amuser des termes du débat dans les pages "Lire" de Libé, Camille Laurens a écrit un Philippe en 1994, si mes souvenirs sont bons, après avoir perdu son fils à la naissance, confondant selon sa coutume la littérature et la vie. Celle qu'elle accuse de perfidie a œuvré sur un roman dont j'ai oublié le titre - Tom est mort, je crois - et narre sur un mode fictionnel les paroles d'une mère dix ans après la perte de son fils de quatre ans.
Perdre un enfant, quelles qu'en soient les circonstances, c'est sans doute aucun plonger dans l'enfer d'une déraison temporelle et dans l'horreur inconsolable s'insupporter, tenter de vivre comme si vivre n'avait perdu tout son sens. Quoi de plus inconcevable ? Peut-être des hommes et des femmes trouvent-ils quelque réconfort à lire les mots de chacune d'elles, tâchant par l'indicible infiniment nommé au fil des pages d'expulser hors de soi une part insurmontable du réel - affrontement sans issue, chagrin inexpugnable. Peut-être celles-ci ont-elles une vertu curative. Mais par pitié. Qu'elle fût vécue ou non, et dans les termes adoptés que je me permets de comparer, pour l'une et l'autre, à des pages magazines développées à outrance sur le mode chirurgical, quel sens la mort d'un enfant peut-elle prendre via ce traitement intime, lourdasse confidence, enjeu de proximité, quelle que soit la technique que l'on dit littéraire adoptée, traitement verbal monotone tel une litanie personnelle sans fin vocalisée, sujet central d'exploration interminable sur le mode du "je"-soi, du "je"-autre, quelle importance? Je pense aux romans de Sarah Vajda. L'enfant mort, tous les enfants morts, hantent ses pages. L'enfant mort absolu, Peter Pan, à jamais posté sur son île, vigie de l'absurde appelant au désir de vivre, pleinement, avec la virulence qu'accorde la part belle à l'imagination. L'enfant mort historique aussi, ce petit juif trahi par le zèle administratif. Celui, surtout, qui n'aurait pas dû naître au regard de l'histoire, comme elle, Sarah Vajda, qui explore toujours nerveusement et transcende, trop aiguisée sans doute pour l'époque. La traversant à la manière d'un spectre accusateur. Sans jamais s'y vautrer. Vive comme l'abeille - en voie de disparition. Evidemment : le même journal assure que tel jeune auteur allemand (je n'ai pas photocopié, désolée) n'a rien de réactionnaire (le prouve au sein même de son verbe, c'est fou cet amour de l'inventivité qui pousse à assurer qu'un auteur est patte blanche, fréquentable, lavé de tout néo-soupçon, pré-soupçon, infra-soupçon de réactionnisme parce que, je ne sais pas, il n'emploie pas certains mots proscrits, peut-être).
Nous sommes tous des enfants morts. Il me semble que la littérature ne saurait vivre en dehors de cet axiome, ni survivre à la loupe de débats maladifs écartelant cette toute première évidence.
Publié par Cosmic Dancer à 23:44:49 dans Infos à peine pratiques | Commentaires (10) | Permaliens
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Oui ?