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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice

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Croître ou conduire | 05 août 2006

Moi je viens seulement de couper le contact après avoir brillamment opéré un créneau à gauche dans l'espace très limité qui se tient là comme un miracle entre deux véhicules, jouant du compas dans l'œil des meilleurs jours, j'ai des témoins. De bonne humeur, je m'énerve même pas après la ceinture qui coince. Je l'aime, la ceinture, aujourd'hui. Aujourd'hui, j'aime jusqu'aux petits défauts de tous les objets qui m'horripilent, c'est dire si je suis en phase d'ascension vers ce qu'il ne faudrait pas non plus prendre pour une sainte et universelle empathie, faut pas exagérer.

Mais j'ai l'air tellement sympa quand je souris.  Lorsque le mec toque à ma vitre, je constate immédiatement quand même que c'est pas pour me faire la cour. Ca m'étonne. Un jour de zénitude comme celui-ci. J'ouvre tranquillement la portière et je dis rien, j'ai le temps de rien dire, même pas bonjour ! ou oui ? Le type a un vocabulaire obsessionnel répétitif qui se limite apparemment à ça : Ma voiture !

Telle saint Glinglin éternellement ravie sur son nuage hydrophile, j'en suis encore à sourire gentiment, ce qui me vaut d'être prise pour une parfaite idiote, je le déduis abruptement au fait qu'il renouvelle sa litanie avec une expression toujours plus courroucée.

Bon. J'arrive. Je redescends sur terre. - Oui, votre voiture ? - Vous avez failli toucher ma voiture !

Ouh la. Il tend un bras accusateur vers la Ford rutilante qui me coince à l'arrière. - Je me suis garée, oui.

C'est un fait objectif, je ne vais pas contester. L'aveu lui donne des ailes aptes à soulever sans mal sa surcharge pondérale. Et à m'agonir d'insultes plus pitoyables les unes que les autres. Ca y est, je m'énerve. Pour le surprendre, je bondis littéralement hors de mon habitacle, dont je claque la portière avec assurance tout en me dirigeant sur lui pendant qu'il recule vers le sien, d'habitacle. J'y suis. J'observe le pare-choc avant. - Où est le problème ? J'ai failli ?

Nullement impressionné par mon gabarit, il s'approche de moi à son tour, presque à me toucher, je sens que je risque d'en prendre une si je continue. Le mec est mal luné, et il a décidé que j'étais son déversoir. Un type arrive, indifférent. Je l'alpague : - Monsieur a un problème avec sa voiture : j'ai failli la toucher. Voulez-vous bien constater avec moi que j'ai failli ?

L'autre se bidonne, se penche, constate, rien à signaler, se retourne vers l'énervé dont la disgracieuse logorrhée commence à me poisser les tympans. Ce qui finit par agacer mon allié, dont le hasard a bien voulu que la masse corporelle intimide l'inélégant personnage et lui fasse remballer sa mauvaise gouaille. - Merci, Monsieur, dis-je à ce chevalier improvisé. Puis, me tournant vers l'autre, quand même, et choisissant pour l'occasion le tutoiement, après tout ce qu'il m'a balancé, on est intimes, non ? - Si j'avais pas été seule au volant, tu m'aurais pas fait chier comme ça, hein ? T'es un courageux, toi !

J'ai un peu une petite gueule de frappe qui se moque du monde entier, dans ces cas-là, et c'est horripilant, je le sais. Le sombre individu se ramasse tel un élastique distendu sous le regard impérieux de mon sauveur, mort de rire, qui acquiesce et s'éloigne. Et je m'éloigne aussi. L'autre fait des trucs sexuels dans le langage des signes, à l'abri dans sa caisse, et à moi destinés. Pas téméraire non plus, je tourne les talons, en marmonnant distinctement, l'espace d'une seule seconde, le temps qu'il comprenne bien avant que la foule me happe, cette vérité toute bête qui consiste à énoncer en deux mots que le taux d'agressivité infondée du conducteur est inversement proportionnel à la taille intime de son véhicule.

Publié par Cosmic Dancer à 17:14:34 dans Inaimables humeurs | Commentaires (2) |

L'art du rateau | 05 août 2006

Ne croyez pas ce que vous racontent les magazines au sujet de la libération des femmes, il n'en est rien. J'en tiens pour preuve une anecdote supplémentaire digne d'illustrer clairement mon court et inintéressant propos. Je le dis et je le répète : il est impossible de rouler une pelle au premier venu, quelle que soit votre dose d'alcool dans le sang, nonobstant la sienne, et peu importe le niveau de votre température interne en fin de soirée, et même avant d'y aller.

Ainsi, accompagnée d'un homme de goût légendaire qui fut témoin de la scène et se tient prêt, en cachette, à lever la main droite et jurer qu'elle advint, je me rends à une surprise partie total ambiance dans une maison dont les us hospitaliers sont célèbres au-delà des frontières du quartier qui la ceint. Je tiens à relater ici brièvement que, la semaine précédente, accompagnée d'un aventurier sagace, je dus constater avec effroi que le danseur préfère rentrer avec ses potes plutôt que finir la soirée avec nous, tranquille Mimile à la maison, avec une excellente bouteille.

La fête bat son plein, donc, et après avoir distillé d'affreux conseils existentiels à un cénacle de jeunes et adorables futures bachelières aux yeux tout aussi illuminés que les miens, à défaut d'être lumineux, je retrouve sur la piste aux étoiles mon accompagnateur qui m'a fait la promesse suivante avant que les festivités ne commencent : choisis ta cible, j'assure. Un bref debriefing, et nous tombons d'accord sur l'affligeante réalité : les représentants du genre masculin, pourtant en abondance ce soir-là et ici même, n'ont pas vraiment l'air accortes.

Mon sens du renoncement en poche, je décide quand même que c'est trop triste et qu'il est temps de passer aux choses sérieuses. Lesquelles se déroulent en trois minutes, environ, et à peu près de la manière suivante. Débordant de mansuétude, je vise le solitaire assis sur un rebord de fenêtre et me contemplant depuis quelque temps. Il est tout à fait repoussant, mais il présente la qualité de ne sembler ni plus ni moins idiot que les autres, d'avoir l'air hétérosexuel, et, surtout, morose. Quand je m'approche pour me présenter succinctement en le saluant érotiquement, cet affreux imbroglio poilu comme un yéti, dépourvu de toute grâce et manifestement sans vie intérieure hormis quelques légitimes remugles, ce chef-d'œuvre de vacuité  qui n'avait pas la moindre chance de se faire embrasser, ce haut-lieu du désespoir amoureux, ce cagibi d'aisance dont on se demande ce que fait la nature qui a horreur du vide manque me coller une baffe. Voilà où mène la générosité. Si ça continue, je reprends ma cornette.

Publié par Cosmic Dancer à 17:12:34 dans Inaimables humeurs | Commentaires (0) |

Je préfère le train | 05 août 2006

- Bonjour, Monsieur l'agent !
- Bonjour, Madame l'usagère !

A ce stade de civilités, de bonne humeur, je me dis que tout va bien, la vie est belle, le monde est simple. Je suis rentrée hier soir de Bordeaux, suis passée par Paris, et là j'aimerais rentrer chez moi. Un de ces désirs de chez soi qui te prennent à l'âme, comme une urgence sans nom. Tu ne sais même pas pourquoi, tout à coup, faut que tu te sentes chez toi, dans ton odeur, dans tes habitudes, bonnes ou moins bonnes, c'est imparable, c'est dit.
Alors moi je sors mon ticket comme quoi, je suis une usagère usageante, pas forcément usagée, mais qui use. Fréquence, ça s'appelle. Mais comme je pense à chez moi, je ne retrouve pas le billet que j'avais pris, pour plus tard dans la journée. Bon. Des précisions d'imposent. Donc, j'arrive de Bordeaux mercredi soir, après être partie à Bordeaux mercredi matin, depuis Paris, et en arrivant d'ailleurs que chez moi. Mais en voulant au final rentrer chez moi, et là on est jeudi midi. Vous y êtes ?
Or j'ai déjà un billet retour Paris-chez moi, pour le train de 17 heures environ. Il est midi moins dix. J'ai un train à midi. Je suis pressée. Or ce retour est inscrit sur mon ticket retour de la veille au soir Bordeaux-Paris. Et je le trouve pas, au fond de mon sac.
- Bonjour, Monsieur l'agent !
- Bonjour, Madame l'usagère !
- Voilà. Je me trouve actuellement, et vous en conviendrez, à Paris.
- J'en conviens.
- J'ai un train dans dix minutes pour aller chez moi.
- Il est vrai.
- Or j'avais un billet, mais étant stressée je ne le retrouve pas, pour partir de Paris en milieu d'après-midi.
- Pas d'importance. Vous me rachetez un billet, et vous voyez ça plus tard.
- Parfait.

Rassurée, je rachète un billet, et je m'installe.
- Bonjour, Monsieur le contrôleur !
- Bonjour, Madame l'usagère !
- Voilà : j'ai ici un billet tout frais Paris-chez moi.
- Je vois, c'est bien, vous êtes civique.
- Merci pour le compliment. Toujours est-il que voilà : ce billet fait doublon avec celui que je viens de retrouver dans mon sac et sur lequel se trouve un retour Bordeaux-Paris et un retour Paris-chez moi, sur le même ticket, cela dit, pour des raisons que j'ignore, sans doute écologiques. Vous conviendrez que je dispose de deux billets pour rentrer chez moi, mon étourderie en étant responsable, je l'admets.
- Certes, chère usagère de la bonne clientèle qui est estampillée Fréquence. Donc pas de problème. Une fois chez vous, filez au guichet, et on vous rembourse ce billet de l'après-midi dont vous n'aurez manifestement pas besoin, puisque vous êtes déjà dans le train avec un autre billet, tout neuf.
- Merveilleux ! Comme c'est pratique ! Merci, Monsieur le contrôleur !

J'arrive à la gare de chez moi.
- Bonjour, Monsieur le guichetier !
- Bonjour, Madame l'usagère !
- Alors voilà. Comme vous pouvez le constater, à l'heure qu'il est j'aurais pu être à Paris mais je suis là, c'est notifié sur ce billet. Et à défaut, vous me voyez ici même, en face de vous.
- Il est vrai.
- Or j'ai ici un autre billet, pour le même trajet le même jour. Mais plus tard, donc non usité.
- Je vois, en effet.
- Donc je souhaite que vous me délivriez de la contrainte de ce billet inutile, le tout pour le revendre à qui de droit en aurait l'utilité éventuelle.
- Ah non non non, brigande !
- Pardon ?
- Votre premier ticket est double : il mentionne un retour Bordeaux-Paris et un retour Paris-chez vous. Vous voulez m'arnaquer ?
- Il est vrai que j'ai ce billet, mais j'ai payé deux fois, je ne pense pas vous truander.
- Selon le règlement, vous avez utilisé ce retour.
- Lequel ??
- Paris-chez vous.
- M'enfin, Monsieur, c'est encore l'heure du déjeuner et je suis censée être à Paris mais j'ai acheté un billet pour ne pas y être ! Le voici, et moi avec !
- Il est vrai, mais votre ticket est composté Bordeaux-Paris.
- Oui, mais pas Bordeaux-chez moi.
- Non, mais c'est le même ticket.
- ??
- Donc c'est un ticket entamé.
- Mais... J'ai pas demandé le même ticket, moi !
- Vous l'auriez fait si vous aviez su que c'est moins cher à mesure qu'on fait des kilomètres !
- Ah...
- Et si on ne vous l'avait pas proposé, vous auriez gueulé !
- Ah ? ... Mais alors pourquoi on ne m'a pas fait un ticket Paris-Bordeaux et retour avant de repartir chez moi ?
- Parce que vous ne l'avez pas demandé !
- Ben non, j'ai rien demandé, c'est vrai.
- On s'en fout. Fallait demander. Et si on ne vous l'avait pas proposé, vous n'auriez pas apprécié !
- Mais on ne m'a pas prévenue de ce que je pouvais ou non apprécier !
- Faut pas vous plaindre. Vous avez gagné sur votre trajet !
- Ben je le paie double. Et le guichetier de Paris et le contrôleur m'ont dit que...
- Connaissent pas leur job. Savent pas que c'est mieux, deux billets sur un ticket.
- Mais alors pourquoi on me l'a pas fait sur le chez-moi-Paris-chez moi, ce billet sur un seul ticket, ou sur le Paris-Bordeaux-Paris ?
- Parce que vous ne l'avez pas demandé ! Fallait demander qu'on vous fasse un billet pour deux, mais différent !
- Euh... Excusez-moi, là, mais j'ai rien demandé, en gros, que de changer mon horaire de train sans payer double !
- Fallait le dire !
- Mais j'ignorais qu'il fallait demander des billets séparés ou ensemble d'une certaine manière ! Quant à l'échange, c'est prévu dans les clauses d'abonnés !
- Pas quand on tire un ticket pour deux billets ! On vous a fait une fleur sur le Paris-chez vous avec l'autre de Bordeaux-Paris !
- Mais j'en ai pris deux, du coup !
- Fallait dire que vous vouliez pas qu'on vous fasse une fleur !
- Mais je pouvais pas savoir ! Je l'utilise pas, ce billet, puisque je suis là avec un autre !
- C'est votre problème ! Fallait demander qu'on vous le fasse pas !
- Qu'on me fasse pas deux billets sur un ticket ? (Et moi qui pensais que c'était pour économiser les arbres...)
- Voilà !
- Mais comment savoir ce que je ne veux pas que vous fassiez, puisque je ne sais pas ce que vous pensez faire, vous, en imprimant un ticket pour deux billets à la fois, qui plus est insécables alors que je l'ignore ?
- C'est le règlement !
- Mais dans ce cas, pourquoi ne m'avoir pas proposé la fleur sur le Paris-Bordeaux de la veille ?
- Parce que vous ne l'avez pas demandé !
- Mais cette place que je n'ai pas utilisée, puisque comme vous le constatez, je suis là avant l'heure tout en ayant racheté une place, vous allez la revendre, dites-moi !
- Ah non ! Elle est sur votre ticket ! Fallait pas demander qu'on vous le fasse !
- Mais je ne l'ai pas utilisée ! Et j'ignorais ce que vous vouliez faire ! J'ai rien demandé de spécial, moi ! Et il me fallait bien un billet Paris-chez moi !
- Dites donc, ma petite dame, quand vous achetez une baguette chez le boulanger et que vous en mangez la moitié, on ne vous la rembourse pas !
- Certes, mais là je la paie double, la baguette, pas moitié !
- Fallait demander qu'on vous le fasse pas !
- D'accord. En gros, fallait que je ne demande pas ce que je ne savais pas que vous alliez me proposer, et que je demande ce que je ne savais pas que vous alliez faire !
- Voilà !
- Mais j'étais loin de soupçonner que vous alliez faire un seul ticket, et que, en conséquence, je devrais racheter le même billet !
- Il faut se renseigner, dans la vie !
- Merci du peu. Et donc ?
- Bah donc, Madame l'usagère abonnée, vous pouvez toujours essayer de faire une réclamation, mais il faut que ce soit l'heure d'avant de prendre le train prévu !
- D'accord, là c'est quatre heures avant !
- Non, non !
- Bah, enfin ! A l'heure qu'il est, je devrais être à Paris !
- Peut-être, mais c'est Bordeaux qui compte ! C'est sur le même ticket ! Et vous avez quitté Bordeaux puisque vous êtes chez vous ! Enfin, soyez raisonnable !
- J'ai le tort du billet que j'ai pas demandé sur le même ticket ? J'ai quitté Bordeaux hier, mais j'ai là deux billets, et d'ailleurs deux tickets, pour chez moi !
- Eh oui, trop tard, Bordeaux, ça fait déjà trop tard ! Et ne vous plaignez pas ! Z'auriez gueulé, si on vous avait fait deux tickets au lieu d'un, la veille ! Z'auriez pas eu la ristourne de trois euros !
- En l'occurrence, j'en paie trente multiplié par deux !
- Ah, ces usagers ! Ca gueule tout le temps !

Publié par Cosmic Dancer à 17:05:30 dans Inaimables humeurs | Commentaires (0) |

Me voilà rassurée | 03 août 2006

Je me demandais depuis longtemps comment, dans l'hypothétique futur d'un improbable mariage, je devrais me comporter. En effet, j'ai beau dépouiller les titres disponibles consacrés à la féminitude et à la psychologitude, je me tords de détresse depuis des lustres face à cette question fondamentale : comment être utile au prince charmant. Fouillant dans une bibliothèque magique dont je salue au passage le noble propriétaire, j'ai enfin trouvé !

"La femme qui a contracté un mariage continu n'est pas autorisée à sortir de la maison sans la permission de son mari ; elle doit être à sa disposition pour chacun de ses désirs, et ne peut pas se refuser à lui sans une raison religieusement valable. (...) La femme qui se refuse à son mari est coupable. (...)"


Mais ouf ! Etant donné qu'il n'est de revers sans médaille, la meilleure nouvelle gisait quelques pages plus loin. Le précepteur, en sa mansuétude, a pensé au plaisir féminin :

"Le mari ne doit pas s'abstenir d'accomplir l'acte sexuel avec sa femme temporaire pendant plus de quatre mois."

Elle est pas belle, la vie ?


Textes extraits des Principes philosophiques, sociaux et religieux de l'Ayatollah Khomeiny.

Publié par Cosmic Dancer à 11:58:18 dans Inaimables humeurs | Commentaires (11) |

Brise-pompes | 20 juillet 2006

Des envies tenaces de tarmacs lointains...

J'avais récupéré mon sac et je marchais à grands pas vers la bouche de métro la plus proche. Là-bas, le mec qui voulait me lécher les pieds pleurait toujours. J'avançais ivre de colère et mollie de chagrin, priant la pluie et le vent de laver l'épisode encore palpitant sur mes nerfs. Jamais on ne m'avait autant malmenée avec mes pieds. Moi, je les avais toujours aimés, mes pieds. Réglos, m'avaient jamais causé d'ennuis particuliers. Toujours prêts à me conduire n'importe où. Fidèles au poste, hyperactifs, avec une propension à s'envoler ou danser dans les rues, la nuit, la musique à fond sur les oreilles, à l'abri des voisins nerveux qui préfèrent Michèle Thor aux White Stripes et jouent à défoncer ma porte pour m'en informer. Toujours prêts à arpenter le monde, ivres de rencontrer les gens, les lieux. Même après deux fractures qu'ils avaient encaissées courageusement, reformant patiemment leurs cartilages explosés en poussière calcaire. Le seul éclat dont ils avaient été l'attrait central, c'était quelques années plus tôt dans le Sud. Un photographe allumé avait insisté pour les immortaliser, en échange de quoi j'avais eu droit à un restaurant en tout bien tout honneur, et vivent les sandalettes à brides. Donc j'avais encore pris le train, un plaisir, une manie. A l'arrivée, j'avais besoin de marcher, besoin de l'air libre, pas m'engouffrer direct dans les sous-sols grondants.

- Mademoiselle ! qu'il avait crié. - Oui ? - Je veux lécher vos pieds. - Alors là, mon garçon tu me cloues le bec. - Je vous en prie, écoutez-moi ! - Bon. Ecouter, ça, je peux. - Qu'est-ce qui passe, avec mes pieds, là, j'ai du mal à comprendre. - Il se passe, et il s'était rassis, ses cheveux longs en dégringolade sur son front, comme fatigués du reste, ça devait faire un moment qu'il en cherchait, des pieds, il se passe que je suis fou de vos pieds, ne me demandez pas pourquoi, je veux les lécher. Il avait l'air d'un chien trempé, en me disant ça. Ses yeux brillaient d'une lueur dinguotte, presque attirante, mais moi, les abîmes déjantés, c'est pas mon truc. Et rien à faire, son histoire de mes pieds, ça me faisait pas vibrer du tout. Je me sens coupable, je jette un œil autour de nous, le quotidien a l'air normal, toutes choses égales, rien ne paraît le désorienter. Je regarde mes pieds. Putain, qu'est-ce qu'ils ont, mes pieds, peux pas être tranquille ? Autour, les voyageurs peinards s'évaporent chacun dans leur direction, chacun son lot de bagages, sa destination, son histoire. J'aime bien regarder les voyageurs. Je me perds dans la sensation de ces silhouettes, de ces visages, le sac bloqué au-dessus de l'épaule, pesant. Je l'entends dans mon malaise, priant, suppliant - J'en peux plus, il faut que je lèche une paire de pieds ! S'il-vous-plaît !

Il commence à pleuvoir, je me sens de plus en plus mal. Il est plutôt beau gosse, le type, presque touchant, mais cette lueur en bord de prunelle m'indispose. Et ce n'est pas tout. Je suis venue le voir, en prenant le train, celui que je dois voir, et l'idée de sa présence prochaine à mes côtés, la chaleur de ses bras longs, la splendeur de son sourire, la beauté de son énergie, l'émotion de ses doutes, ses vibrations sensibles, tout ce qui me plaît au plus haut point en lui, m'émeut, m'attire, me révolutionne et me rend gaie, tout m'accapare en intégral. Je m'impatiente, mais je ne sais jamais brusquer quand je dois faire face à une demande désopilante. Sur mon front, c'est pas possible, doit être inscrit « Vas-y, déballe ». Même aux arrêts de bus, quelqu'un vient me raconter sa vie, partout dans le monde, tout le temps, même aux terrasses et même dans les trains. Depuis toujours. J'ai la vocation de l'oreille creuse. Ma bienveillance a des limites, pourtant.

- Ecoutez, je suis désolée, j'ai pas envie qu'on me lèche les pieds, je suis pressée. - Si, assure-t-il en braquant sa pupille jusqu'aux tréfonds de la mienne, tu en as envie parce que je te plais. Il dégage sa mèche blonde, me toise avec ses iris bleus, mouvants. Je plonge encore du côté de mes pompes. Les yeux bleus, ça me perturbe à coup sûr, un atavisme. - Non, je t'assure, j'ai vraiment pas envie. Je tourne rapidement les talons, le privant de ses fétiches. Il dégringole de son muret, se vautre en vrac sur les pavés, m'enserre les chevilles. Je pivote, manque tomber. Je contemple, héberluée, son dos puissant penché, écroulé, son tee-shirt se ponctuant de gouttelettes, sa chevelure qui roule, somptueuse, découvrant une nuque parfaite, et je n'entends plus rien de l'activité du monde. La pluie me cogne les tympans au rythme des battements de mon cœur, avec violence. Mon ventre se met à brûler, mon désir s'exacerbe, hypertendu vers mon rendez-vous tendre dont je voudrais qu'il soit déjà là. Mon sac par terre, maintenant, moi qui me plie en deux sur ce corps en position folle dont je perçois les râles d'adoration. Le type est barré dans sa transe. J'attrape sa tête, j'essaie de relever son visage, l'empêcher de couler sa salive sur mes sandales. Il devient dingue. Me tire vers lui, je tombe sur les fesses, mal au coccyx, la pluie, le vent.

- Lâche-moi ! Je hurle. Je la vois sa langue, longue, large, démente, on dirait un caméléon retour de séjour à Tchernobyl, je sais, c'est affreux. Il va m'avaler d'un seul coup, ce type ! - Lâche-moi ou je te fracasse la tête. J'ai dit ça d'une voix bizarrement assurée qui ne lasse de me surprendre. Il me regarde enfin et me sourit, d'un sourire de miel rance qui défigure sa jolie gueule. Toi, Coco, tu vas mal vieillir. - Tu aimes, hein ? Dis-le que tu aimes ! J'empoigne ses cheveux, les tords, tire violemment ses adorables maxillaires en direction de mon menton, plante un regard noir de haine dans le sien. Rien de simple, vraiment. Il pousse un gémissement de jouissance et ferme les yeux à demi. - Tu me vois là, dis, tu me vois bien, clairement, nettement ? Tu m'entends quand je m'exprime ? Maintenant si tu me lâches pas dans la seconde qui suit, je réduis ta face d'ange en bouillie premier âge. Ah, merci Freud ! Il y a là comme une résurgence traumatique. Il se recroqueville subitement, me repousse comme un môme déçu, sanglote à grandes goulées reniflantes. Un instant, j'envisage de lui donner un Kleenex, comme l'autre jour au guichet quand la fille derrière moi a éructé un gloubiboulga vert sur le sol public et propret. Me ravisant, je ne fais preuve d'aucune grandeur d'âme. Je m'éloigne en chancelant, un goût de sel sur les joues.

Publié par Cosmic Dancer à 14:20:17 dans Inaimables humeurs | Commentaires (81) |

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