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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice

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L'Intouchable | 29 août 2006

Il me suffit de te revoir pour sentir combien j'ai été volé. Tout cet au-delà que tu portais dans ta tête et à la porte duquel j'ai désespérément frappé, - je t'aimais -, maintenant je le regarde comme une mouche derrière la vitre, qui cesse de s'y cogner, qui est lasse, qui a renoncé à passer de l'autre côté, qui n'en est même plus capable tant sa force lui est restée dans les pattes qui par moments plient sous elle, et qui sent le poids de la mort la paralyser. Mais tu es là, c'est toi, et toute une forêt de sentiments impalpables se lève dans ma tête et bruit légèrement pour te saluer.
Le temps a vite fait de délaver une âme, lui jetant à pleins seaux les parents, les femmes, les amis. Trop de rencontres, trop de sentiments à peine ébauchés.

Pierre Bettencourt – L'Intouchable – Ed. Lettres Vives, 1981.

Publié par Cosmic Dancer à 11:03:13 dans Ce goût des autres | Commentaires (14) |

Comment rater complètement sa vie | 09 août 2006

Rater un attentat

Le B.A.-BA est de se faire sauter avec sa bombe, bien entendu sans le faire exprès (car alors on se retrouverait dans la catégorie vulgaire et subalterne des suicidés) et surtout en en réchappant, au moins partiellement, pour faire durer le plaisir un certain temps. L'idéal est que les conséquences physiques - énucléation, amputation du bras ou de la jambe, paralysie des membres inférieurs - vous laissent la possibilité de récidiver - tout aussi vainement, bien sûr.
Il sera alors temps de passer à des attentats plus ciblés. Dans une conjoncture aujourd'hui passablement florissante, on ne sera pas en peine de trouver des débouchés. Qu'il nous soit permis d'en suggérer un, tout bête, auquel personne ne semble avoir encore songé : l'Europe ! Notre chère Europe ! Oui, le 11 septembre 2001, tout le monde s'accorde à dire que les terroristes islamistes ont frappé spectaculairement les symboles de la puissance américaine. Mais l'Europe ? Mais les symboles de la puissance européenne ? Qui s'en est soucié ? [...]

Le début du programme ne fait pas de difficulté, les équipiers de Ben Laden ont fourni la recette. Il convient simplement de l'adapter. La cible étant de moindre importance hiérarchique, un seul avion kamikaze suffira. Il conviendra, petite touche personnalisée, petit clin d'œil, de choisir un appareil européen, autrement dit un Airbus - engin qui a, au demeurant, l'avantage d'avoir déjà maintes fois prouvé son aptitude à l'écrasement (y compris, en novembre 2001, sur New York même, ce qui est aujourd'hui la meilleure des références). [...] Les difficultés commencent avec le choix de la cible.

Quel est le symbole de l'Europe ? [...] Pour vous éviter des hésitations sans fin, je vous suggère une solution simple, avalisée par les médias : Bruxelles. Or, quel est le symbole de Bruxelles ? Tout le monde vous le dira : le Manneken Pis. Foncer avec un Airbus A300 ou A310 sur une statuette d'à peine quarante centimètres de haut, en plus située dans un coin de rue introuvable, c'est à pleurer si vous n'arrivez pas à rater votre attentat ! [...]


Dominique Noguez - Comment rater complètement sa vie en onze leçons - Ed. Payot & Rivages, 2002.

Publié par Cosmic Dancer à 10:36:21 dans Ce goût des autres | Commentaires (93) |

Amnésie | 06 août 2006

L'Homme : Qui es-tu, jeune fille ? Es-tu la mort qui t'en viens me saluer et me conduire outre-terre ?
Elle : Je ne suis ni la mort ni la résurrection ni la vie.
Lui : Tu es belle. Serais-tu ma conscience ?
Elle : Jugerais-tu ton âme à mon image, poète de sept ans qui a rompu le pacte ?
Lui : Es-tu la Postérité qui t'en viens me rassurer, m'offrir le salut de l'aurore qui va naître ?
Elle : Il y a belle lurette que tu as piétiné ce fantôme espéré ! Tu les auras, tes roses blanches, tous les 6 février. Tu l'auras, ton tombeau littéraire au cimetière de Charonne, mais ce ne seront pas seulement des Seurel et des Meaulnes guidés par tes poèmes qui te rendront hommage, mais des militants d'une cause que tu as déshonorée. Crois-tu qu'avec toi va disparaître la France de Clovis à Giraudoux ? Brutaux, pressés, les historiens de la littérature mépriseront ton œuvre, la jugeront insuffisante et presque insignifiante. Tu ne seras que le hérault posthume d'une chimère à laquelle les hommes de ta génération ont donné le nom de fascisme. [...] Je ne dis pas que ton courage devant la mort n'est rien et qu'une âme vaut moins qu'un millier d'âmes, je ne dis pas que la passion littéraire et puérile que tu as vécue à Nuremberg est crime contre l'humanité, ni même que tes appels rhétoriques à la haine méritent châtiment. Ils méritent mépris.

"[...] Le cœur du roman est une rencontre fictive, et un terrible dialogue, entre une jeune femme juive et Robert Brasillach dans sa prison à la veille de son exécution. L'oubli du Mal et ses résurgences dans notre société, tel est le thème et le cri de ce livre où se mêlent habilement le roman policier, la philosophie et l'Histoire, soutenu par un style très personnel à connotation épique. Cette ardente méditation sur le Mal est aussi un hymne magnifique à la littérature française."

Sarah Vajda - Amnésie - Editions du Rocher, 2006.

Publié par Cosmic Dancer à 18:08:38 dans Ce goût des autres | Commentaires (0) |

Escroc du gouffre | 06 août 2006


The Thinker
(Jeff Walls, mais sans ses couleurs, et dont je n'aime pas le travail par ailleurs).

Et puis, peu à peu, la vie reprendra ses droits.
C'est-à-dire qu'un peu plus tard, le même jour, un autre jour, c'est-à-dire qu'un peu plus loin, dans un autre quartier, dans une autre ville, dans la plaine, dans la montagne, l'homme à la béquille (peut-être alors sera-t-il guéri, ou peut-être aura-t-il insisté pour reprendre la lutte malgré sa blessure ?) se retrouvera allongé derrière son fusil, en train d'abattre posément toute âme qui vive essayant de s'échapper d'une école en flammes.

Jean-Luc Benoziglio - Le jour où nacquit Kary Karinaky - Le Seuil, 1986.

Publié par Cosmic Dancer à 17:58:09 dans Ce goût des autres | Commentaires (0) |

Mururoa mon amour | 06 août 2006

Ce livre, il manquait.

C'est ce que j'ai fait de plus important. On pourrait le lire sans rien, sans les mots. Sans le lecteur, aussi. C'était la seule chose à faire. C'est extrêmement calé. Culotté, presque, en un sens. Ou bien le contraire, parce que les mots, ici, on dirait qu'ils posent culotte. La voix qui parle n'est pas celle de Marguerite D. C'est la voix des lettres sur le papier, là où ça s'écrit. Le sens, il se dispose tout seul, sans qu'on le cherche. Ca n'a jamais été fait comme ça. Il y a du scandale, dans cette façon de dire avec les mots. Il y a aussi du génie, là-dedans. Tout le monde le sait. Ca doit décourager de faire d'autres livres après moi.

Ce livre, il aurait pu avoir d'autres noms. Il se serait nommé "Lettre à l'UAP au sujet d'un dégât des eaux survenu dans ma cuisine". Mais non. Pour finir, ça serait le titre plus vrai que j'ai choisi, "Mururoa mon amour". Parce que ça parle de ça, si on veut. Ca pourrait se passer ailleurs. Ca pourrait même se passer autrement. C'est parler de rien, que d'écrire ce livre. Ca va très loin.

Marguerite Duraille - Mururoa mon amour - Ed. J.-C. Lattès, 1996.

Publié par Cosmic Dancer à 17:52:47 dans Ce goût des autres | Commentaires (0) |

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